Il n’a pas inventé cette filiation. On sait que de bonne heure des
généalogistes complaisants, échos peut-être de la chanson populaire,
rattachèrent les Carolingiens à la famille Mérovingienne. Voir ces
généalogies dans Pertz, _Scriptor._ II, p. 304-314.
Si donc, au IXe siècle encore, c’est à dire alors que des héros
nouveaux, comme Pepin d’Herstal et Charles Martel, auraient pu faire
oublier ceux des âges précédents, on continuait à répéter les chants à
la gloire de Clovis et des siens, quelle ne devait pas être la
popularité de ces chants au moment de leur éclosion, c’est-à-dire dans
la génération qui fut leur contemporaine, et dans celles qui suivirent
immédiatement?
Au reste, l’imagination des Francs ne se borna pas à célébrer les rois
de la première époque: elle réserva également une part de gloire
poétique à leurs successeurs. Je ne crois pas me tromper en l’affirmant
d’une manière générale, et les quelques exemples que nous en fournissent
les trop maigres sources relatives à cette époque ne laissent pas de
justifier pleinement cette conjecture. Lorsque Frédégaire nous dit du
roi Gontran qu’il eut un règne tellement prospère, que tout le monde
chantait sa gloire, même chez les peuples voisins, on doit sans doute
prendre au pied de la lettre cette expression d’un écrivain peu habitué
au langage figuré[90]. Le roi Clotaire II a été célébré de la même
manière, et de son vivant, par les chants populaires de la Neustrie;
l’auteur qui nous l’atteste, d’après de bonnes sources, nous a même
conservé quelques passages du chant consacré à sa victoire sur les
Saxons, dont il sera parlé plus longuement au cours de ces
recherches[91]. Les rois, au surplus, n’étaient pas les seuls que
glorifiât la poésie épique; elle redisait également les exploits des
grands, et nous apprenons, par un contemporain, que tel duc, célébré par
les poètes classiques dans d’élégants hexamètres, recevait aussi les
hommages des poètes germaniques sous forme de chants barbares.
[90] Tante prosperitatis regnum tenuit, ut omnes etiam vicinas gentes
ad plinitudinem de ipso laudis canerent. Fredeg. _Chronic._ IV, 1.
[91] V. le _Vita Faronis_ de Hildegaire dans Mabillon, _Acta SS_, II,
p. 590.
Nos tibi versiculos, dent barbara carmina leudes:
Sic, variante tropo, laus sonet una viro.
Fortunat, _Carm._ VII, 8, 69.
Il jaillissait donc, au milieu des populations franques du VIe siècle,
des sources toujours vives de poésie épique, qui versaient dans un même
flot continu les cantilènes du passé lointain, et les chansons écloses
sous la dictée de l’heure présente. En s’écoulant à travers les
générations, qui ne les laissaient point passer sans écho, toutes ces
productions du génie poétique de la nation devaient constituer, à la
longue, un véritable _Romancero_ contenant l’histoire légendaire du
peuple franc, depuis ses plus lointaines origines mythologiques
jusqu’aux plus récents exploits des monarques régnants. Un tel trésor
national ne pouvait laisser indifférent l’esprit universel de
Charlemagne. Avec cette sûreté de coup d’œil qui était l’un des
attributs caractéristiques de son génie, il en apprécia l’importance à
une époque où quiconque se piquait de culture littéraire aurait rougi
d’admirer autre chose que les écrits de l’antiquité classique. Et, pour
assurer à son peuple la conservation de ces monuments de son passé
poétique, il les fit recueillir par écrit. «C’étaient, dit Eginhard qui
nous l’apprend, de très vieilles chansons barbares qui célébraient les
guerres et les exploits des anciens rois[92].» Que ce recueil ait
contenu aussi les chants relatifs aux héros des autres cycles nationaux,
nous ne pouvons en douter, n’y eût-il, pour nous le faire croire, que la
diffusion générale des sujets épiques parmi tous les peuples barbares;
mais, ce qui est certain, c’est qu’il était consacré en toute première
ligne à l’histoire poétique des rois francs eux-mêmes. Clovis, ses
ancêtres et ses successeurs y occupaient sans doute la place d’honneur.
[92] Item barbara et antiquissima carmina, quibus veterum regum actus
et bella canebantur, scripsit memoriaeque mandavit. Eginhard, _Vita
Karoli_ c. 29.
Quel malheur que le recueil de Charlemagne ait disparu sans laisser
aucune trace, et sans qu’après ce grand homme aucun de ses successeurs
ait pensé à prendre des mesures pour en assurer la conservation! On a
cru à tort, sur la foi d’un passage mal interprété de Thegan, qu’il
fallait attribuer la responsabilité de cette disparition à Louis le
Débonnaire. C’est une erreur[93]. Il paraît bien plutôt que le recueil
existait encore vers la fin du IXe siècle, puisque, à cette date,
l’archevêque Foulques de Reims, écrivant à Arnulf de Carinthie, lui
rappelle l’histoire poétique du roi Ermanarich, qu’il avait trouvée,
nous dit l’auteur, dans des livres allemands. Or, quel aurait pu être,
en Gaule, à la fin du IXe siècle, le livre allemand relatant de vieux
chants épiques, si ce n’est précisément le recueil composé par ordre de
Charlemagne[94]?
[93] L’erreur est d’ailleurs universellement commise, notamment par
Fauriel _Hist. de la poésie provenc._ I, p. 348; Ampère, _Histoire
litt. de la Gaule après Charlemagne_; Am. Thierry, _Hist. d’Attila_,
nouv. édit. II, p. 266; G. Paris, _Histoire poétique de
Charlemagne_, p. 449; A. W. Schlegel, _Essais historiques_ (passage
cité dans la _Romania_ 1885, p. 400.); W. Grimm, _Heldensage_, 3e
édition, 1889, p. 30; Ebert, _Allgem. Gesch. der Litt. des Mittel.
im Abendlande_, II, p. 116; W. Scherer, _Gesch. der deutschen. Lit._
4e édition, p. 28; B. Simson, _Jahrbücher des fraenk. Reichs unter
Ludwig dem Frommen_, p. 39; B. Symons, _Heldensage_, p. 8. (dans le
_Grundriss der Germanischen Philologie_ de Paul, t. II, I, p. 8);
Von Schubert, _Die Unterwerfung der Alamannen unter die Franken_, p.
132; Bossert, _La littérature allemande au moyen-âge_, p. 140, etc.,
etc.
Certains de ces écrivains sont allés jusqu’à dire que Louis le
Débonnaire avait fait détruire le recueil en question, et beaucoup
ont rendu la piété de l’empereur responsable de son prétendu acte de
vandalisme. Tout cela tombe devant le texte de Thegan, que je
reproduis ici:
Linguâ graecâ et latina valde eruditus, sed graecam melius
intellegere poterat quam loqui, latinam vero sicut naturalem
aequaliter loqui poterat. Sensum vero in omnibus scripturis
spiritalem et moralem, nec non et anagogen optime noverat. _Poetica
carmina gentilia quae in juventute didicerat respuit, nec legere nec
audire nec docere voluit._ (Thegan, dans Pertz _Scriptor._ II) Vita
_Hludovici, Imperatoris_, c. 19.
Il faut être prévenu pour voir dans ces _poetica carmina gentilia_
autre chose que les œuvres des classiques païens, que Louis le
Débonnaire avait effectivement apprises dans sa jeunesse, puisqu’on
lui avait donné la culture littéraire à la mode, et qui plus tard
inspirèrent à son esprit naturellement religieux le dégoût dont
parle Thegan. Les chants barbares ne sont jamais entrés dans le
programme de l’éducation carolingienne, tout le monde le sait; au
surplus, Louis n’aurait pas eu, pour mépriser ces traditions de ses
ancêtres, les mêmes raisons que vis à vis des fictions licencieuses
de la mythologie romaine. Il est à peine besoin de démontrer que le
mot _gentilis_ s’applique, dans la pensée de l’auteur, à tous ceux
qui n’ont pas eu le baptême; or, l’immense majorité des héros de
l’épopée germanique, Clovis et Théodoric en tête, étaient des
baptisés, et ceux-là même qui sont, comme Siegfried, antérieurs à
l’époque chrétienne, étaient conçus comme des chrétiens: le
qualificatif méprisant de Thegan ne peut donc pas se rapporter à
eux. D’autre part, l’adjectif _poeticus_ désigne des œuvres
littéraires et écrites, c’est-à-dire tout autre chose que ces chants
barbares et purement oraux, que Charlemagne fit le premier mettre
par écrit. Pour le lettré, les barbares n’avaient pas de _poètes_,
mais tout au plus des _chanteurs_, et s’ils possédaient des chants,
ils ignoraient l’art de la poésie. M. Léon Gautier a été seul à
comprendre cela: «Qui ne voit, dit-il, que les _poetica carmina_
signifient uniquement les poètes de la gentilité?... Ce sens ne nous
semble pas douteux. Et il n’est question ici ni de cantilènes, ni de
chanson de geste.» _Les Épopées françaises_, I, p. 72. Au surplus,
ce n’est pas d’aujourd’hui que l’on se préoccupe de savoir ce que
pourrait être devenu le précieux _Romancero_ franc. Au XVIIIe
siècle, un gentilhomme allemand avait offert un prix de cent ducats
à qui retrouverait les chants des anciens bardes allemands que
Charlemagne avait fait mettre par écrit. Là-dessus, A. W. Schlegel,
après avoir avec raison écarté ce mot impropre de bardes, émit
l’opinion que le recueil de Charlemagne, c’était... les Nibelungen!
(_Atheneum_, 1799 B. II, 2e Stück, p. 306; reproduit dans ses œuvres
complètes, Leipzig 1847, p. 39. D’après Raumer _Geschichte der
germanischen Philologie_, Munich 1870, p. 306). De nos jours, un
érudit belge a cru pouvoir supposer, sur la foi d’un poète flamand
du moyen âge, que le recueil de Charlemagne s’était conservé
jusqu’au XIIe siècle dans l’abbaye d’Egmont en Hollande. (De Smedt,
_Hist. de Belgique_, 5e édition, Gand, 1840, t. II, p. 143). Mais
cette hypothèse ne résiste pas à l’examen.
[94] Subjicit etiam ex libris teutonicis de rege quodam Hermenrico
nomine, qui omnem progeniem suam morti destinaverit impiis consiliis
cujusquam consiliarii sui, supplicatque ne sceleratis hic rex
acquiescat consiliis, sed misereatur gentis hujus et regio generi
subveniat decidenti. Flodoard, _Histor. Eccles. Remensis_ IV,
5.--Grimm, _Die deutsche Heldensage_, p. 34, écrit à ce sujet: Die
_libri teutonici_ beweisen die Aufzeichnung der Gedichte und
bestaetigen die Angaben Eginharts.
Nous pouvons donc affirmer que chez aucun autre peuple germanique
l’existence de chants narratifs à la gloire des héros nationaux n’est
attestée par un ensemble de témoignages aussi formels que chez les
Francs. C’est tout ce qu’il nous fallait pour conclure qu’il y a eu sans
contredit une épopée mérovingienne.
A-t-il passé quelque chose de cette épopée dans les récits des
chroniqueurs de cette époque, ou bien faut-il croire que, par une
étonnante et unique exception, l’historiographie de ce peuple serait
restée totalement fermée aux échos de sa poésie populaire? Ici, nos
recherches deviennent d’autant plus délicates qu’aucun des premiers
chroniqueurs francs ne parle en termes explicites de chants populaires,
ni ne dit y avoir puisé: aussi est-il facile de triompher de leur
silence quand on veut, comme M. Fustel de Coulanges[95], se dispenser de
la tâche qui fait l’objet de ce livre. Mais qu’importe que ces écrivains
citent ou ne citent pas leurs sources, lorsque la critique a établi que
sur certaines époques de l’histoire, ils ne pouvaient avoir à leur
disposition que des traditions orales, c’est-à-dire, en partie du moins,
des chansons épiques? Qu’importe encore qu’ils se soient abstenus
d’inventorier, à la manière d’un érudit moderne, les documents oraux et
écrits qu’ils ont consultés, si l’analyse même de leurs ouvrages nous
fait apparaître avec un caractère de suffisante authenticité les
matériaux épiques fondus dans leur texte? Le second point sera établi
d’une manière spéciale, à l’occasion de chacun des épisodes qu’on
étudiera dans ce livre; il en fera proprement le sujet, et nous n’avons
pas à en parler plus longuement ici. Quant au premier, nous allons le
démontrer une fois pour toutes, afin de n’avoir plus à y revenir par la
suite.
[95] _La Monarchie Franque_, p. 6, note. «Quelques modernes ont
prétendu, notamment Junghans et M. Monod, qu’il (Grégoire de Tours)
avait dû se servir de chants germaniques à la louange de Clovis et
des Francs; c’est une pure hypothèse, sans aucun fondement. Le seul
motif qu’ils donnent (!), c’est qu’il y a chez lui quelques phrases
d’un tour très poétique; mais ceux qui sont familiers avec les
écrivains de cette époque savent très bien que ce qui caractérisait
justement la prose, c’était l’abus des formes poétiques, tandis que,
par une interversion singulière, la poésie adoptait les formes les
plus prosaïques. Quelques épithètes brillantes (!) ne prouvent donc
aucunement, ainsi qu’on l’a soutenu, que Grégoire ait connu et
employé des poèmes, et aussi n’en parle-t-il jamais.»
Nous possédons trois chroniqueurs de l’époque mérovingienne: Grégoire de
Tours, Frédégaire, et le moine neustrien qui a écrit le _Liber
Historiae_[96]. Chacun de ces trois auteurs raconte, en qualité de
témoin, une partie des faits contenus dans son livre, et relate d’après
le témoignage d’autrui ceux qui se sont passés avant lui. Grégoire a été
témoin des événements écoulés à partir de la mort de Clotaire I, en 561;
il est obligé de s’en rapporter à d’autres sources pour tout ce qui
précède cette date. Le point précis à partir duquel Frédégaire devient
témoin contemporain est plus difficile à fixer, selon qu’on le considère
comme ayant écrit vers 658, ou qu’on admet avec M. Krusch qu’il avait
fini son travail en 642[97]; dans tous les cas, on ne peut guère croire
que son autorité commence plus d’une génération avant le moment où il
écrit, et nous placerons vers 615 la date à partir de laquelle il
devient notre source. Enfin, pour ce qui concerne l’auteur du _Liber
Historiae_, dont le récit s’arrête à la date de 727, son autorité de
témoin ne s’étend pas au-delà des événements qui se déroulent à partir
de 681[98]. Tout ce qui, pour chacun de ces trois auteurs, remonte plus
haut que ces trois dates respectives, leur a été fourni soit par la
tradition, soit par des sources écrites. Si nous parvenons à déterminer
exactement ce qui, dans chacun d’eux, appartient à celles-ci, nous
aurons par là même délimité le domaine de celle-là, et circonscrit
d’avance le champ de nos explorations.
[96] C’est le titre sous lequel M. Krusch a publié, dans les
_Scriptores Rerum Merovingicarum_, t. II, l’écrit connu jusqu’ici
sous le nom de _Gesta Regum Francorum_. Je regrette de voir
disparaître un titre qui avait acquis droit de bourgeoisie dans
l’érudition depuis trois siècles, mais je n’ose le conserver de peur
d’augmenter la confusion résultant de l’emploi concurrent de
désignations différentes.
[97] V. Krusch dans le _Neues Archiv_, VII (_Die Chronicae des
sogenannten Fredegar_) et dans la préface de son édition de
Frédégaire (_Scriptores Rer. Meroving._ t. II).
[98] G. Kurth. _Étude critique sur le Gesta Regum Francorum_.
Or, il est facile, tout d’abord, de faire l’énumération des sources
écrites qui ont été à la disposition de Grégoire de Tours, pour
l’histoire des Francs antérieure à la mort de Clotaire I, c’est-à-dire
pour toute la partie de cette histoire comprise entre les dates extrêmes
de 429 à 561. D’historiens romains, c’est-à-dire de chronographes
écrivant l’histoire selon le procédé classique, il n’y en avait plus.
Ceux qu’il a pu consulter, ou bien n’atteignaient pas les commencements
des annales franques, comme saint Jérôme et Paul Orose, ou bien en
frôlaient seulement les premières années, comme Sulpice Alexandre, qui
s’arrête avant la fin du IVe siècle, et Renatus Frigeridus Profuturus,
qui ne va que jusqu’au commencement du Ve siècle. Ces deux derniers sont
les seuls écrivains romains dans lesquels il ait trouvé des
renseignements sur les Francs; il leur a emprunté des passages assez
étendus, mais on peut croire à bon droit que s’ils avaient contenu autre
chose sur le même sujet, il se serait gardé de l’omettre. Ces passages
sont d’ailleurs d’un intérêt purement romain; s’il y est parlé des
Francs, c’est à l’occasion des expéditions que les généraux romains ont
dû faire contre eux: leur histoire interne laisse les narrateurs
absolument indifférents, et ils nous fournissent, en somme, une preuve
convaincante du peu de curiosité qu’inspiraient aux derniers annalistes
de l’empire les barbares qui allaient le renverser.
Il y avait, il est vrai, des annales, et Grégoire lui-même nous déclare
avoir tiré ces renseignements de celles qu’il appelle _Annales
consulaires_. _Nam et in Consolaribus legimus, Theudomerem regem
Francorum, filium Richimeris quendam, et Ascylam matrem ejus, gladio
interfectus_[99]. Ces annales consulaires, comme leur nom l’indique,
sont évidemment romaines, et Grégoire, qui ne les cite plus ailleurs,
semble nous indiquer qu’elles ne s’étendaient guère au-delà des
premières années du Ve siècle[100]. Il a consulté aussi les _Annales
d’Angers_[101], probablement continuées à Tours, qui lui ont fourni un
certain nombre de dates pour l’histoire de Childéric. Il a utilisé
encore des _Annales burgondes_[102], comme on le voit par la comparaison
de ses récits avec ceux de Marius d’Avenches, lequel a eu les mêmes
sources. Je ne sais s’il a encore mis à contribution d’autres recueils
du même genre; si, comme le croit M. Holder-Egger, il a eu sous la main
un exemplaire interpolé des _Annales de Ravenne_[103], ou si, comme
l’admet M. Arndt[104], modifiant une opinion de M. Monod, il s’est servi
d’_Annales arvernes_, ou encore, s’il faut croire, avec le même M.
Arndt, qu’il a connu aussi des _Annales Visigothes_[105]. Ce qui est
bien certain, c’est que, dans tous les cas, aucun de ces recueils ne
peut être la source des longs et vivants récits qu’il nous donne sur les
premiers rois francs et en particulier sur Childéric et Clovis. Tous
étaient écrits par des provinciaux qui avaient un médiocre intérêt pour
les choses du monde barbare, et qui se bornaient à relater en quelques
paroles sèches et succinctes les principaux faits qui s’étaient déroulés
dans leur horizon. Leur laconisme et leur sécheresse étaient extrêmes;
tout ce qu’ils pouvaient lui apprendre sur les Francs, c’étaient les
ravages commis par ces barbares dans les contrées où vivaient les
annalistes.
[99] Greg. Tur. 11, 9.
[100] Il fait de Theudomir un contemporain de Clodion, et le place
même avant celui-ci: c’est donc que le passage qu’il emprunte à ses
_Annales consulaires_ est relatif à une des premières années du Ve
siècle.
[101] G. Kurth. _Les Sources de l’Histoire de Clovis dans Grégoire de
Tours_. (_Rev. des Quest. Histor._ 1 octobre 1888).
[102] Id. ibid. Et Monod, _Études_ etc.
[103] O. Holder-Egger, _Untersuchungen über einige annalistische
Quellen zur Geschichte des 5ten und 6ten Jahrhunderts_ (_Neues
Archiv der Gesellschaft fuer aeltere deutsche Geschichte_ 1876, t.
I, p. 268 et suiv.)
[104] Préface de l’édition de Grégoire de Tours dans _Script. Rer.
Meroving._ I, p. 22.
[105] Id. ib. p. 23.
Je ne parle pas ici des écrivains romains du Ve siècle qui ne sont pas
historiens, comme Sulpice Sévère et Sidoine Apollinaire: leurs œuvres,
que nous possédons encore, n’étaient guère en état de renseigner
davantage notre chroniqueur au sujet des barbares, et encore est-il à
remarquer qu’il n’en a pas même tiré tout ce qu’il était possible de
leur emprunter. Ainsi, il paraît avoir ignoré le célèbre passage de
Sidoine Apollinaire sur Clodion[106], qui est, en dehors de l’_Historia
Francorum_, la seule preuve de l’existence historique de ce roi des
Francs, car il ne parle de lui que sur la foi de la tradition populaire.
Quant aux plus anciennes vies de saints de l’époque mérovingienne, il
est certain qu’il pouvait y trouver plus d’un bon renseignement: mais,
malgré la quantité de celles qu’il a lues, nous devons constater que des
trois plus importantes, celle de sainte Geneviève, celle de saint Vedast
et celle de saint Remy, il n’a connu que la dernière. Or, la première
contient un épisode qui jette une vive lumière sur l’histoire de
Childéric[107], et la seconde nous fait connaître plusieurs
circonstances historiques des plus curieuses accompagnant le baptême de
Clovis[108].
[106] V. ci-dessus p. 52, n. [88].
[107] _Vita b. Genovefae Virginis_ ed. Kohler, p. 26.
[108] _Vita S. Vedasti_ (_Acta Sanct._ febr. t. I p. 792).
Ainsi, malgré l’étendue de ses lectures et le zèle de ses recherches,
Grégoire de Tours n’était pas même parvenu à connaître tous les
documents écrits qui, à cette date, se trouvaient à sa portée. On ne
soutiendra pas qu’il en ait connu d’autres, aujourd’hui perdus, et
auxquels il aurait pu emprunter certains de ses renseignements dont nous
ne voyons pas la source littéraire. D’abord, nous sommes assez au
courant de la littérature latine du Ve et du VIe siècle pour en
connaître la bibliographie, et pour pouvoir affirmer qu’elle ne
contenait pas beaucoup d’autres richesses qui seraient aujourd’hui
perdues. Ensuite, quand Grégoire de Tours parle d’après une source
écrite, il a généralement soin de la mentionner, pour augmenter
l’autorité de son récit. Nous avons donc le droit de conclure que toute
la partie de sa chronique relative aux générations qui ont précédé la
sienne, et pour laquelle il n’invoque pas de source écrite, lui a été
fourni par la tradition orale.
La tradition prend, dans son ouvrage, une place prépondérante, et l’on
peut dire qu’elle le constitue presque tout entier, avec l’observation
et l’expérience personnelle de l’auteur. Mais celle-ci ne s’exerce que
dans un horizon assez restreint, et est elle-même à chaque instant
éclairée par la relation d’autrui: elle n’atteint pas les faits qui se
passent à distance, encore moins ceux qui se sont écoulés avant le
moment où le narrateur a commencé d’observer. C’est donc la tradition
qui vient ici à son secours. Cette tradition est multiple. Un grand
nombre des récits de Grégoire, dispersés sur tous ses ouvrages, et en
particulier disséminés dans l’_Historia Francorum_, lui ont été fournis
par les souvenirs clermontois, soit qu’il les ait recueillis sur la
bouche de tout le monde, soit qu’ils lui aient été inculqués au jour le
jour par ses parents, auprès du foyer de la famille. D’autres lui ont
été communiqués au cours de ses voyages, pendant les visites qu’il a
reçues, dans les conciles et les assemblées auxquelles il a assisté, par
ses collègues dans l’épiscopat, par le clergé des églises ou par les
religieux des monastères. C’est à cette source-là qu’il a principalement
puisé l’histoire des miracles des saints. Il a fait également appel, et
dans une mesure considérable, au témoignage de laïques de toute
condition, depuis les grands personnages de l’entourage royal jusqu’aux
humbles fidèles perdus dans la foule, quand ils lui paraissaient dignes
de foi[109]. Tout cet ensemble de matériaux de provenance orale a été
fondu par lui, non sans habileté parfois, avec les récits empruntés à
des sources écrites, qu’il enrichit et dramatise de la sorte, sans que
le critique puisse toujours se rendre un compte exact de la proportion
dans laquelle il mêle le réel au fictif.
[109] Voir sur toute la question des sources de Grégoire, et en
particulier de ses sources orales, G. Monod, _Études critiques sur
les sources de l’histoire mérovingienne_, p. 79-108; Arndt, préface
des œuvres de Grégoire de Tours dans les _Scriptores Rerum
Meroving._ p. 20-23; et Krusch, ibid. p. 456-459.
Nous possédons cependant quelques indications qui nous mettent sur la
voie. Habitué à citer consciencieusement sa source écrite, lorsqu’il en
a une, Grégoire, en ne la citant pas, semble déjà trahir qu’elle lui
manque. Il y a plus. Lorsque, pour ses récits de provenance orale, il
peut invoquer le témoignage de personnes déterminées, il a soin de le
faire, au moins en termes généraux. Il prend cette précaution
spécialement lorsqu’il s’agit de miracles, d’abord parce qu’il les
connaît ordinairement par les individus qui en ont été témoins[110],
ensuite parce que la nature même de ces événements exige des preuves
plus certaines. Au contraire, lorsqu’il enregistre des traditions
populaires, ou bien il se contente de les indiquer négligemment par un
_ut ferunt_ ou toute autre formule, ou bien il laisse même de côté cette
vague indication, et il ne donne aucune preuve. Pourquoi? La raison en
est claire: c’est que la tradition populaire est trop impersonnelle pour
qu’il puisse se retrancher derrière elle, et une garantie anonyme n’en
est pas une à ses yeux. De plus, enfant de la civilisation lettrée de
Rome, il attache bien plus de valeur aux doctes notices que lui ont
laissées par écrit des gens cultivés et instruits, qu’aux grossières et
confuses notions de la voix populaire. Voilà pourquoi, parlant de faits
passés qu’il ne connaît que par le témoignage d’autrui, Grégoire évite
de mentionner ses sources, ou se borne à les introduire par des formules
comme _ut fertur_, _multi aiunt_, ou d’autres du même genre.
[110] Testor Deum quia hoc a me non est compositum sed ipsa verba quae
audivi vobis exposui. _Virtut. Martini._ II, 1.
Testor autem Deum quia hoc ab ipsius nautae ore cognovi. Id. Ibid.
II, 17.
Quae ne incredibilia fortasse videantur, ego eum sospitem vidi, nec
audita ab aliquo, sed ab ejus ore narrata cognovi. Ibid. II, 24.
Sed his omnibus medicatis, ore proprio quae retulimus enarravit.
Ibid. II, 40.
Haec ab ipsius Florenti ore ita gesta cognovi. Ibid. III, 8.
Mais il a beau omettre de faire connaître la provenance de ses données
orales: avec un peu d’attention on les démêle immédiatement. Qu’on me
permette de choisir mes exemples parmi ceux de ses récits dont l’origine
traditionnelle n’a pas encore été reconnue: on verra qu’elle est facile
à établir. Tout le monde sait que l’_Historia Francorum_ contient un
récit assez détaillé des persécutions des Vandales d’Afrique, non exempt
de grosses erreurs, puisqu’il intervertit notamment l’ordre de
succession des rois; utile pourtant, parce qu’il nous offre des
renseignements inédits, et parce qu’il reproduit seul le texte de la
lettre adressée par saint Eugène de Carthage, du fond de son exil, aux
fidèles de son diocèse[111]. D’où Grégoire a-t-il tiré ce long
historique? Il cite, il est vrai, quelques vies de saints qu’il aurait
consultées[112], mais la plupart des faits qu’il rapporte ici ne
figurent dans aucune source écrite, et sont empruntés ailleurs. Où? Je
réponds: c’est son ami, l’évêque saint Salvius d’Alby, qui lui a raconté
cette histoire, et qui lui a communiqué le texte de la lettre d’Eugène.
Alby possédait le tombeau de ce saint, qui y était mort en exil avec
plus d’un compagnon d’infortune, et de nombreux miracles continuaient de
se faire auprès de ses restes sacrés[113]. La population de cette ville
s’entretenait donc souvent de ce confesseur africain, et le clergé de
l’église conservait avec respect tout ce qui restait de lui, notamment
la copie de sa lettre pastorale à ses fidèles. Or, Salvius, évêque
d’Alby, était l’intime ami de Grégoire de Tours[114], et il lui avait
même raconté son histoire[115]. Qui ne voit que ce dernier, grand
chercheur de souvenirs et de documents, a dû plus d’une fois consulter
son vénérable frère, et avoir appris de lui tout ce qu’on savait à Alby
sur Eugène et sur les catholiques d’Afrique? Voilà donc, me paraît-il,
l’origine orale d’une page importante de l’_Historia Francorum_ établie
à suffisance, et la part de la tradition dans les sources de ce livre
augmentée d’autant[116].
[111] Greg. Tur. II, 2 et 3.
[112] Legimus tamen quorumdam ex ipsis martyrum passiones, ex quibus
quaedam republicanda sunt ut ad ea quae spondemus veniamus. Greg.
Tur. II, 3. Arndt ad l. c. ne croit pas qu’il faille penser ici à
Victor de Vita, et je suis de son avis.
[113] Tunc, suspenso gladio, apud Albigensem Galliarum urbem exilio
depotatus est; ubi et finem vitae presentis fecit. Ad cujus nunc
sepulchrum multae virtutis et creberrimae ostenduntur. Greg. Tur.
11, 3.
[114] Greg. Tur. V, 50.
[115] Hic enim, ut ipse referre erat solitus, diu in habitu saeculari
commoratus etc... Testor Deum omnipotentem quia ab ipsius ore omnia
quae retuli audita cognovi. Id. VII, 1.
[116] Et c’est ainsi, peut-on ajouter, que sont nées les étranges
erreurs commises par Grégoire dans l’ordre de succession des rois,
erreurs qui ne s’expliqueraient pas s’il avait eu devant lui une
source écrite, mais qui sont fort compréhensibles s’il ne doit ses
renseignements qu’à la tradition orale. On me dira: Mais pourquoi
Grégoire ne cite-t-il pas son bailleur de renseignements sur ces
faits? Parce qu’il sait fort bien que Salvius n’en est pas le
garant, et qu’il ne parle que d’après une vieille tradition
albigeoise. L’autorité de Salvius n’aurait donc rien ajouté à la
valeur du récit de Grégoire, et celui-ci paraît en avoir eu
conscience.
D’où viennent à Grégoire de Tours les renseignements qu’il consigne,
dans l’_Historia Francorum_ et dans le _Gloria Confessorum_, sur saint
Servais de Maestricht?[117] D’une biographie aujourd’hui perdue de ce
saint, n’a-t-on cessé de répéter. Or, je crois avoir prouvé sans
réplique: 1º qu’avant Grégoire de Tours, il n’existait pas de vie écrite
de saint Servais; 2º que Grégoire tient d’une source orale tout ce qu’il
sait sur ce saint personnage[118]. Le nom même du saint n’a jamais été
sous ses yeux par écrit: voilà pourquoi, sur la foi d’un narrateur qui
prononçait mal, il l’a appelé _sanctus Aravatius_ au lieu de _sanctus
Servatius_. Cette erreur a fait verser en pure perte des flots d’encre
aux critiques, qu’elle a amenés à admettre deux évêques de Maestricht,
dont l’un se serait appelé Aravatius et l’autre Servatius[119].
[117] Greg. Tur. _Glor. Conf._, c. 71.
[118] G. Kurth, _Deux biographies inédites de S. Servais._ (_Bulletin
de la Société d’art et d’histoire_, t. I. Liège 1881.) Id.
_Nouvelles recherches sur S. Servais._ (Ibid. t. III. Liège 1883.)
[119] Cette circonstance a échappé même aux historiens assez bien
inspirés pour rejeter la légende pédantesque de deux évêques, et,
tout dernièrement encore, à M. A. Prost dans son article intitulé:
_S. Servais, examen d’une correction introduite dans les dernières
éditions de Grégoire de Tours._ (_Bullet. et Mém. de la Société nat.
des Antiquaires de France_, t. 50. Paris 1889.)
L’histoire de la destruction de Metz par Attila est également de
provenance orale. Elle raconte, comme celle de Maestricht, une belle
légende de vision: un fidèle chrétien aurait vu saint Étienne suppliant
saint Pierre et saint Paul d’obtenir de Dieu que Metz fût épargné, ou,
tout au moins, que son église restât debout. Les apôtres lui accordèrent
cette dernière partie de sa prière. Cette fois Grégoire nous fait
connaître sa source: _de quo auditorio quod a quibusdam audivi narrare
non distuli_[120]. Pourquoi? Parce qu’il s’agit ici d’un événement
miraculeux, et qu’il sent le besoin de confirmer son récit par le
témoignage de gens dignes de foi, recueilli sur place. S’il n’en a pas
fait autant pour l’histoire de saint Servais racontée ci-dessus, c’est
que, n’ayant jamais été à Maestricht lui-même, il ne sait le fait que
par ouï-dire, et ne peut se retrancher, comme ici, derrière de
véritables autorités.
[120] Greg. Tur. II, 6.
Il en est de même du siège d’Orléans. Non seulement le récit de Grégoire
est stylisé à tel point qu’il est impossible d’y méconnaître le travail
de l’imagination populaire, mais encore il est en contradiction
flagrante avec la vie de saint Aignan, qui nous montre Orléans rendu aux
Huns, et le pillage commencé au moment où Aétius arrive au secours des
habitants[121]. Grégoire n’a donc puisé ici encore que dans la tradition
orale. On a pu s’y tromper parce qu’il écrit en parlant de saint Aignan:
_cujus virtutum gesta nobiscum fideliter retenentur_, mais cela veut
dire simplement que l’on conserve avec foi le souvenir de ses miracles,
et cela exclut même la supposition d’une histoire écrite de sa vie[122].
[121] Voir le texte du _Vita Aniani_ dans Theiner, _S. Aignan ou le
siège d’Orléans par Attila, notice historique suivie de la vie de ce
saint_ etc. Paris 1832.
[122] Greg. Tur. II, 7.
Je ferai une observation semblable sur les pages consacrées à l’histoire
d’Aétius[123]. La vision qui fit connaître à la femme de ce général
qu’il serait sauvé est entièrement légendaire, et tout à fait conçue
dans le goût des visions qui forment le noyau des épisodes relatifs à
saint Servais et à saint Étienne. Cette anecdote, qui manque dans toutes
les sources consultées par Grégoire de Tours, a évidemment été empruntée
à la tradition populaire, et nous avons ici une preuve de plus de la
place considérable que celle-ci occupe dans la chronique de Grégoire.
[123] Greg. Tur. II, 7.
Je prends encore un exemple: c’est le récit de la bataille de Vouillé.
Ce que Grégoire nous en dit peut se décomposer en trois anecdotes: 1.
Clovis a dans son armée le jeune Chlodéric, fils du roi des Ripuaires
Sigebert. 2. Au moment où Clovis venait de tuer Alaric, il fut assailli
de droite et de gauche par deux Goths qui cherchèrent à lui percer les
flancs, et il ne dut son salut qu’à la fuite. 3. Un grand nombre de
Clermontois qui, sous les ordres d’Apollinaire, combattaient dans les
rangs des Visigoths, périrent dans cette journée, et, parmi eux, les
membres des principales familles sénatoriales. Ce dernier trait est
évidemment un souvenir oral conservé à Clermont; dès lors, nous voyons
aussi d’où provient le second, pour lequel, comme on le verra plus loin,
Grégoire n’avait aucune source écrite. Manifestement, ils faisaient
partie l’un et l’autre d’une même tradition locale, et ce sont les
Clermontois, de retour de Vouillé, qui ont raconté chez eux ce qui était
arrivé à Clovis[124].
[124] M. Monod commet donc une erreur, à mon sens, lorsqu’il écrit p.
99: «La guerre visigothique est également racontée par Grégoire
d’après une tradition à demi-cléricale, à demi-populaire, recueillie
à Tours et à Poitiers.»
Au surplus, la place de la tradition populaire de Clermont dans l’œuvre
de notre historien est des plus considérables, et il n’est pas sans
utilité de faire une bonne fois le relevé complet de ce qu’il lui doit.
Le voici pour les premiers livres de sa chronique, c’est-à-dire jusqu’en
548: on ne me demandera pas, je pense, de poursuivre cette analyse plus
loin.