CHAPITRE PREMIER

Les Sources.

Tous les peuples ont eu leurs récits épiques, c’est-à-dire des souvenirs

historiques idéalisés par l’imagination. Il n’est pas également certain

que tous, sans exception, aient donné à ces récits le moule du rythme

poétique; il suffit de constater que les peuples germaniques l’ont fait.

Tacite nous le dit expressément: toute leur histoire consistait en des

chants dans lesquels ils célébraient leurs dieux et leurs héros[46]. Ces

chants avaient déjà, à la date où écrivait le grand historien, un

caractère de haute antiquité, et supposent, par conséquent, une

productivité poétique agissant depuis un certain nombre de siècles;

néanmoins, la poésie épique n’avait pas encore dépassé les années de sa

jeunesse, et elle était toujours en pleine vitalité chez les Germains.

Les héros qui surgissaient parmi eux au cours des âges étaient célébrés

au même titre que les héros d’autrefois, et c’est ainsi que les barbares

contemporains de Tacite glorifiaient dans leurs chants la mémoire

d’Arminius, qui venait, quelques années auparavant, de délivrer son

peuple de la domination romaine. Au milieu de sa glorieuse carrière, il

avait succombé à la jalousie des siens, mais son nom retentissait

toujours sur les lèvres de ses compatriotes, et restait entouré d’une

auréole de gloire[47].

[46] Celebrant carminibus antiquis, quod unum apud illos memoriæ et

annalium genus, Tuisconem deum terra editum et filium Mannum,

originem gentis conditoresque, etc. _German._ c. 2.

[47] Caniturque adhuc barbaras apud gentes. Tacit. _Annal._ II, 88.

Si sommaires que soient ces renseignements de l’auteur des _Annales_,

ils nous donnent cependant une idée très juste et très nette de l’épopée

germanique des premiers temps. Telle qu’il nous la fait connaître, elle

nous apparaît avec tous les traits essentiels que nous lui connaissons

chez les autres peuples. Elle se confond avec l’histoire, ou plutôt elle

en tient lieu. Elle comprend tout l’ensemble des souvenirs nationaux,

qu’ils relèvent de la tradition mythologique ou qu’ils aient leur point

de départ dans les réalités du passé. Elle est revêtue de sa forme

propre, qui est le rythme poétique associé au chant. Ajoutez que, si

d’un côté elle possède une harmonie particulière sur les lèvres des

poètes de profession, elle n’est pas moins admirable lorsque ses accents

retentissent sur celles de multitudes entières, au moment où l’on marche

à la bataille[48]. Elle remplit alors une véritable fonction sociale, et

joue, dans la vie des peuples barbares, un rôle peu inférieur à celui de

la religion elle-même.

[48] Tacit. _German._ c. 3.

Telle est l’épopée germanique à l’époque où s’ouvre l’ère moderne, et

pendant bien des siècles elle restera fidèle à ce caractère. La verve

poétique des barbares, loin de s’appauvrir, gagna au contraire en

intensité et en richesse pendant leurs longues luttes avec l’empire

romain. Les sanglants combats qui furent livrés alors sur les frontières

de la civilisation et de la barbarie, et les incessantes migrations qui,

avec les alternatives du flux et du reflux, jetaient sur tous les

rivages les débris de tant de peuples divers, ne cessèrent de tenir en

éveil l’imagination des enfants de Tuisco. Tous les jours, des scènes

grandioses, des exploits fabuleux, des visions terribles et sublimes

engendraient des chants nouveaux, qui venaient grossir le répertoire

déjà si riche des générations précédentes. Aux traditions anciennes

s’ajoutait la splendide série des récits empruntés à l’histoire des

guerres d’indépendance et à celle des guerres d’invasion. Un immense et

lumineux foyer de poésie épique brûlait au sein de toute la race,

projetant jusque dans les plus lointaines chaumières les ombres mobiles

et gigantesques des héros dont il illuminait et transfigurait la

mémoire. Tout le passé resplendissait et palpitait dans ce flamboiement

prodigieux, et toutes les imaginations recevaient la réverbération de

ses confuses et ardentes couleurs. Nous ne pouvons nous faire qu’une

faible idée de l’état des esprits qui vivaient dans le charme de ce

monde idéal, les yeux toujours fixés sur ses créations merveilleuses,

mais il est facile, dans tous les cas, de se figurer la popularité d’un

répertoire poétique qui était le seul aliment intellectuel de multitudes

passionnées pour la poésie et pour la gloire.

Aussi, au moment où s’ouvre l’histoire des nations issues de la grande

crise des invasions, tous leurs chroniqueurs les rencontrent en

possession d’un vaste et brillant _Romancero_ national. Et tous

empruntent à ce _Romancero_ les sujets qui remplissent les premières

pages de leurs chroniques. Pour bien faire apprécier l’importance et

l’universalité de ce fait, je vais passer rapidement en revue les

annales de ces divers peuples, telles qu’elles s’offrent à nous sous la

plume de leurs premiers chroniqueurs, et j’essayerai d’en dégager les

éléments épiques.

Jordanès nous dit en termes formels que les Goths possédaient de vieux

chants nationaux contenant leurs souvenirs historiques, et célébrant les

exploits de leurs anciens héros[49]. Ces paroles, qui ressemblent d’une

manière si frappante à celles de Tacite, ont une autorité d’autant plus

grande qu’elles reproduisent un témoignage bien autrement précieux,

celui de Cassiodore, l’historien en quelque sorte officiel de la race

gothique. Bien plus, elles sont confirmées avec éclat par celui d’Ammien

Marcellin, qui nous montre les Goths, dans une bataille contre les

Romains en Mésie, entonnant des chants à la louange de leurs

ancêtres[50]. Ces chants déroulaient devant la mémoire des Goths et

devant l’imagination éblouie des Romains les longues et fabuleuses

annales du peuple et de sa dynastie. Ils redisaient l’origine divine des

Goths, la suite de leurs dieux et de leurs rois, depuis Gaut, qui semble

avoir laissé son nom à la nation, jusqu’à Amal, qui fut l’éponyme de sa

famille souveraine, et jusqu’à Théodoric le Grand, qui est devenu son

héros national par excellence[51]. Le courage et la vertu des héros

étrangers à la dynastie ne restaient pas dans l’oubli: on se redisait

les noms de Respamara, de Hanala, de Fridigern, de Vidigoia et d’autres

encore, et l’on tenait qu’ils n’avaient jamais eu leurs égaux[52]. «Tant

qu’il y aura une nation gothique, disait une plume officielle du VIe

siècle, elle glorifiera dans ses chants la fidélité de Gensimund»[53].

Les _Chevelus_, espèce d’aristocratie primitive groupée autour du trône,

étaient chantés aussi dans ce répertoire des traditions nationales[54].

D’autres chants, dont l’accent satirique est impossible à méconnaître à

travers la courte analyse du chroniqueur, racontaient à leur manière les

premiers jours des nations voisines et ennemies: ils interprétaient le

nom des Gépides d’après une tradition qui montrait ce peuple sortant de

la Scandinavie avec ses congénères les Goths, mais se laissant gagner de

vitesse par ceux-ci, et restant en arrière dans un des trois bateaux qui

composaient la flotte, ce qui leur valut l’épithète de _Gépides_,

c’est-à-dire de _traînards_[55]. Quant aux Huns, ils avaient une

filiation honteuse: _au dire de l’antiquité_, ils étaient nés du

commerce des démons avec les sorcières gothiques, chassées par le roi

Filimer[56]. C’est ainsi que tout, la réalité comme la mythologie,

devenait occasion de chants pour ce peuple si bien doué. Mais c’est

surtout autour des grands noms de son propre passé que semble s’être

concentrée l’activité de son génie poétique. Le roi Hermanaric était dès

lors le sujet d’une série de traditions où la légende et l’histoire se

confondaient de la manière la plus intime, et qui ont retenti pendant

tout le moyen âge depuis les Alpes jusque sous le ciel de l’Islande.

Hermanaric, dit en substance la plus ancienne version de ces récits,

régnait avec gloire sur un grand nombre de peuples. Un jour, ayant été

trahi par un chef des Rosomons, le vieux roi, dans sa fureur, fit saisir

la femme du traître, nommée Swanahilde, et la fit attacher à des chevaux

furieux qui la déchirèrent. Elle fut vengée par ses deux frères, Sarus

et Ammius, qui essayèrent de tuer le roi, et qui lui firent une blessure

dont il souffrit tout le reste de sa vie. C’est en ce moment fatal que

se produisit l’attaque des Huns. Pour comble de malheur, les Visigoths

venaient de se révolter aussi, et Balamir, roi des Huns, eut beau jeu

contre les Ostrogoths isolés et affaiblis. Hermanaric succomba tant aux

souffrances de sa blessure qu’au chagrin de ne pouvoir résister aux

Huns: il avait cent dix ans lorsqu’il mourut[57]. A ces souvenirs

épiques du IVe siècle s’ajoutait, chez les Goths du VIe, celui des

grandes luttes de leur peuple sous Attila. Ce prince apparaissait dans

leurs souvenirs avec des traits majestueux et grandioses, bien

différents de ceux que lui ont prêtés les chroniqueurs de la

civilisation romaine. Toutefois, sa légende ne semble pas encore avoir

pris à l’époque de Jordanès l’aspect que nous lui trouvons par la suite:

elle naissait à peine. Quant à Théodoric le Grand, le héros national par

excellence, il était encore trop rapproché pour que sa physionomie eût

pu s’altérer considérablement, mais déjà il se dressait comme un géant

dans l’imagination populaire, refoulant dans l’ombre les figures des

héros précédents, ou les faisant tourner autour de sa personne comme des

satellites autour d’un astre radieux.

[49] Quemadmodum et in priscis eorum carminibus pene historico ritu in

commune recolitur. Jordan. c. 4. Antiquo etiam cantu majorum facta

modulationibus citharisque canebant Respamaræ Hanalæ Fridigerni

Vidigoiæ et aliorum, quorum in hâc gente magna opinio est, quales

vix heroas fuisse miranda jactat antiquitas. Id. c. 5.

[50] Barbari vero majorum laudes clamoribus stridebant inconditis.

Amm. Marcell. XXXI, 7, 11.

[51] Jordan. c. 14. Voir sur les différents rois légendaires des Goths

un curieux passage de Cassiodore, _Variar._ XI, 1.

[52] Voir la note [49] de la page précédente.

[53] Exstat gothicæ hujus probitatis exemplum. Gensimundus ille toto

orbe cantabilis, solum armis filius factus, tanta se Amalis

devotione conjunxit ut heredibus eorum curiosum exhibuerit

famulatum, quamvis ipse peteretur ad regnum. Impendebat aliis

meritum suum et moderatissimus omnium, quod ipsi conferri poterat

ille potius parvulis exhibebat. Atque ideo eum nostrorum fama

concelebrat. Vivit semper relationibus qui quandoque moritura

contempsit. Sic quamdiu nomen superest Gothorum fertur ejus

cunctorum attestatione præconium. Cassiod. _Variar._ VIII. 9.

[54] Reliquam vero gentem capillatos dicere jussit, quod nomen Gothi

pro magno suscipientes adhuc hodie suis cantionibus reminiscunt.

Jordan. c. II.

[55] Jordan. c. 17. C’est aussi en trois bateaux que les Anglo-Saxons

arrivent en Bretagne: Gens Anglorum sive Saxonum Britanniam tribus

longis navibus advehitur. Orderic Vital, H. E. Pars I, l. 1, c. 21.

Y a-t-il là une circonstance épique?

[56] Jordan c. 24. Nam hos, ut refert antiquitas, ita extitisse

comperimus. Filimer rex Gothorum, etc.

[57] Jordan. c. 24. Je ferai remarquer en passant que la longévité est

un des caractères des héros épiques. Dans le Roland, Charlemagne a

deux cents ans passés, et dans le _Dietrichs Flucht_, chacun des

ascendants de ce héros vit plusieurs siècles.

Nous avons là, pour une date aussi reculée que le VIe siècle, les débris

d’une épopée magnifique, dont les grandes figures se sont perpétuées à

travers les âges, et qui, au XIIe et au XIIIe, aboutit en Allemagne à

une riche mais tardive moisson de poèmes narratifs. Rien d’intéressant à

suivre comme le développement de cette pensée poétique. Les Goths ont

disparu depuis longtemps de la scène de l’histoire, balayés comme par un

vent d’orage, et sans laisser aucune trace de leur existence politique,

mais les créations de leur brillante imagination leur survivent, et,

sous le nom de Dietrich von Bern, leur héros national occupe, dans les

souvenirs de la race germanique, une position semblable à celle de

Charlemagne dans l’épopée française.

Les Lombards n’étaient guère en dessous des Ostrogoths sous le rapport

des dons poétiques. La gloire de leur héros Alboïn avait de bonne heure

franchi les limites de son pays, et il était célébré chez les autres

nations germaniques dans des chants qui attestaient sa libéralité, sa

gloire dans les combats, son courage et son bonheur[58]. Si le moyen

âge, trop préoccupé du souvenir de Théodoric le Grand, a oublié

entièrement le roi des Lombards et ses pathétiques aventures, un

dédommagement était réservé à ce peuple dernier venu de l’invasion. Nul

autre n’a trouvé, dans son historien national, un si fidèle écho de sa

vie, un interprète si ému de ses sentiments. Grâce à Paul Diacre, le

cycle des traditions lombardes se présente dans l’histoire comme le plus

riche et le plus complet que nous ait laissé aucune nation germanique.

Nous voyons ce peuple sortir de sa fabuleuse île de Scadan, n’ayant pas

encore le nom qu’il porte, et qui lui sera imposé par le dieu Odin dans

des circonstances extraordinairement épiques, lorsqu’en se réveillant un

matin il prendra la chevelure des femmes lombardes pour _les longues

barbes_ de leurs maris[59]. Nous l’accompagnons dans ses migrations à

travers la Germanie, et dans ses combats avec ses voisins; nous

assistons à ses dramatiques aventures dont le récit a incontestablement

passé à travers le prisme de l’imagination épique. Tel est notamment le

chant qui célébrait les derniers jours des Hérules. Rodolphe, le roi de

cette nation, arme pour venger le meurtre de son frère, qui a péri

victime d’un lâche attentat de la princesse lombarde Rumetrude, et il

attaque le roi des Lombards Tato. Sûr de la bravoure de son peuple et

plein de confiance dans la victoire, Rodolphe joue aux échecs pendant la

bataille[60]. Un des siens, perché sur un arbre, a reçu l’ordre de le

prévenir dès que les Hérules seront victorieux, avec défense, sous peine

de mort, de lui apprendre leur fuite. Cependant, la fortune trahit cette

fois le courage des Hérules, qui plient sous l’assaut des Lombards. Le

guetteur n’ose en prévenir son maître, jusqu’au moment où l’ennemi

pénètre dans sa propre tente et tue le roi avec les siens. Dans leur

fuite, les Hérules, victimes de la colère du ciel, prennent un champ de

lin pour la mer, et s’y jettent en faisant de grands efforts pour nager,

ce qui permet aux vainqueurs de les massacrer tout à leur aise[61].

[58] Paul Diacre, _Hist. Langob._ I, 27: Alboin vero ita præclarum

longe lateque nomen percrebruit ut hactenus etiam tam apud

Baioariorum gentem quamque et Saxonum, sed et alios ejusdem linguæ

homines ejus liberalitas et gloria bellorumque felicitas et virtus

in eorum carminibus celebretur.

[59] Paul Diacre, _Hist. Langob._ I, 1-9.

[60] De même, dans la _Chanson d’Antioche_, Corbaran, émir des Turcs,

joue aux échecs pendant que s’engage la bataille entre son armée et

celle des chrétiens. Le trait, il est vrai, est déjà dans Raimond

d’Agiles (_Rec. des hist. de la croisade, Hist. occident._, t. III,

p. 200): Inter haec dux Turcorum Corbaras infra tentorium suum

scaccis ludebat. Il serait intéressant de savoir si ce récit a une

base historique, ou si ce n’est pas le simple moule épique dans

lequel on traduit la sécurité de l’ennemi.

[61] Paul Diacre, o. c. I, 20. Uhland, _Geschichte der altdeutschen

Poesie_, p. 461, écrit à ce sujet: «La fière figure de Rodolphe est

traitée avec prédilection, et les Lombards eux-mêmes, avec leur

perfide princesse, sont refoulés dans l’ombre; tout le tragique

éclat de la poésie se concentre autour du peuple héroïque qui trouve

son tombeau dans le champ de lin. On dirait que la chanson est due à

des survivants de la nation vaincue.» Une partie de cette

observation me paraît fondée. Si on lit dans Procope (_De bell.

goth._ II, 14), le récit historique de la guerre injuste faite par

les Hérules aux Lombards, qui les supplièrent en vain, par trois

reprises, de leur accorder la paix, on voit combien le rôle des

Hérules a été embelli dans la chronique de Paul Diacre, et on doit

conclure qu’il n’a pu l’être que par les Hérules eux-mêmes. Mais

cette conclusion ne me paraît pas vraie en ce qui concerne la

seconde partie de la légende. La manière dont est exposée la folle

présomption de Rodolphe, et l’épisode tragi-comique du champ de lin

font penser plutôt à une de ces anecdotes satiriques que les peuples

aimaient à raconter au sujet de leurs ennemis vaincus. Cf. un

épisode semblable dans la Bible, _Reg_. IV, III, 22, et Saxo

Grammat., I, V, p. 165 (Holder).

La lutte des Lombards contre les Gépides est traitée avec la même

largeur épique: c’est là que se développe le caractère du jeune Alboïn,

le héros national de son peuple. Toute sa vie est un poème. Il tue en

bataille Torismod, fils de Turisind, roi des Gépides. Plus tard, il

reçoit à la cour de ce monarque la plus généreuse hospitalité, et est

protégé par lui contre la vengeance qui le menace de la part d’un de ses

autres fils. Celui-ci, devenu roi à son tour, se souvient de ses anciens

griefs, et voilà une nouvelle guerre dans laquelle Cunimund périt sous

les coups du héros lombard, qui épouse sa fille Rosamonde. Depuis ce

moment, c’en est fait des Gépides comme des Hérules[62].

[62] Id. ibid. I, 27.

Déjà deux nations ont pâli devant le peuple lombard: maintenant il va

prendre un essor nouveau, et il s’élance sur l’Italie pour l’arracher au

Byzantin. Du haut d’un des sommets des Alpes, qui lui doit son nom

(_Mons Regius_), le héros lombard contemple sa future conquête[63].

Toute l’Italie supérieure tombe entre ses mains; il est rassasié de

gloire. Mais tant de triomphes lui tournent la tête: il s’oublie dans

son bonheur, et s’abandonne à cette présomption que la tragédie grecque

nommait l’_hybris_ et l’épopée française la _desmesure_, et que les

Livres Saints, dans leur incomparable langage, appellent de son vrai nom

la _superbe de la vie_. Un jour, à Vérone, au milieu d’un banquet, il

force sa femme Rosamonde à boire dans le crâne de son père, dont il

avait fait une coupe. La vengeance de la femme outragée est terrible;

Alboïn tombe assassiné par ses ordres[64]. Mais cette expiation a suffi

à la conscience populaire: s’il a perdu la vie, il conserve sa gloire.

Mort, il reste la grande mémoire de son peuple, et son tombeau près de

Vérone est un endroit religieux. Là, comme plus tard Frédéric et Arthur,

il veille sous les armes, attendant le jour de quelque grande crise

nationale pour en sortir et voler au secours des siens[65].

[63] Id. ibid. II, 8.

[64] Id. ibid. II, 28.

[65] Id. ibid. II, 28. Cf. sur l’histoire poétique d’Alboïn, Uhland,

_Gesch. der altd. Poesie_, p. 461-467.

A l’épopée d’Alboïn succède celle du roi Authari, qui a moins de

grandeur tragique, mais plus de fraîcheur et de charme sentimental,

comme l’Odyssée après l’Iliade. Authari devient l’époux de la princesse

Bavaroise Théodelinde, et de gracieuses légendes nuptiales ont gardé le

souvenir des circonstances romanesques de leur première rencontre[66].

C’est Authari aussi qui a pris possession, par un acte symbolique, des

rivages méridionaux de l’Italie au nom de son peuple, et l’on montra

longtemps après lui, dans les flots de la mer, la colonne qu’il avait

touchée de sa lance, en disant: «Jusqu’ici s’étendent les frontières des

Lombards.» Cette colonne, du temps du narrateur, s’appelait toujours la

_colonne d’Authari_[67].

[66] Paul Diacre, III, 30.

[67] Id. ibid. III, 32.

Et ce n’est pas tout. Le puissant courant des traditions héroïques

réunies sous les noms d’Alboïn et d’Authari est accompagné de quantités

de petits courants charriant d’autres souvenirs nationaux, des épisodes

tour à tour riants ou tragiques, tels que le second mariage de la reine

Théodelinde, la lamentable prise de Friuli par les Avares, les aventures

de jeunesse du duc Grimoald, la poétique odyssée de Lopichis, aïeul de

Paul Diacre, etc. La fortune n’a point permis à l’épopée lombarde

d’avoir un développement comparable à celui de l’épopée gothique, sans

doute parce que la place était déjà prise, et que les grands rôles

étaient distribués. Mais, arrêtés dans leur développement, les bourgeons

de cette épopée se retrouvent aujourd’hui encore dans la prose du

chroniqueur, avec un caractère de fraîcheur et d’originalité auquel les

récits d’aucun autre peuple ne peuvent prétendre[68].

[68] Abel, dans la préface de la traduction de Paul Diacre

(_Geschichtschreiber der deutschen Vorzeit_, p. V, Berlin 1849),

écrit ces lignes:

«Was der langobardischen Geschichte ihren ganz eigenthümlichen Werth

und Reiz gibt, das ist der reiche Sagenschatz, den kein anderer

deutscher Stamm in gleicher Fülle und Reinheit aufzuweisen hat. Wie

ein voller frischer Kranz schlingen sich diese herrlichen

Nationalsagen durch die ganze Geschichte der Langobarden von jener

grauen Zeit, da sie ausziehen aus dem Lande Skadan und ihnen Wodan

ihren Namen gibt, bis herab zum Untergang des Reichs: sie bilden ein

aneinanderhängendes Stück der schoensten epischen Dichtung, von

wahrem epischen Wesen durchdrungen.»

On peut ajouter les traditions épiques sur la fin de la dynastie

lombarde recueillies par les frères Grimm, _Deutsche Sagen_, t. II,

p. 110-115: elles forment comme la dernière moisson poétique des

Lombards.

Les Vandales d’Afrique n’ont pas eu, comme les Goths et les Lombards, un

chroniqueur national qui nous ait conservé, avec le récit de leurs hauts

faits, le souvenir de leurs traditions patriotiques: c’est la raison

pour laquelle leur épopée nous est restée entièrement inconnue.

Cependant, la critique moderne a cru retrouver dans le nom des

_Astingi_, porté à la fois par une moitié de ce peuple et par sa

dynastie royale, l’équivalent de celui des _Hartungen_, qui seraient à

la fois leurs Dioscures et leurs dieux nationaux. Au surplus, où trouver

une preuve plus frappante de la popularité de la poésie chez ce peuple

que dans l’épisode final de son histoire? Lorsque le roi Gélimer,

assiégé sur la montagne de Papua, qui avait été son dernier refuge, fut

obligé de se rendre au général byzantin, il fit demander à celui-ci de

lui envoyer trois choses: un pain, une éponge et une harpe. Étant en

effet un cithariste excellent, il avait, dit l’historien, composé un

chant sur ses malheurs actuels, et il éprouvait le désir de le chanter

en s’accompagnant de la cithare[69].

[69] Κιθαριστῇ δὲ ἀγαθῷ ὄντι ᾠδή τις αὐτῷ ἐς συμφορὰν τὴν παροῦσαν

πεποίηται ἣν δὴ πρὸς κιθάραν θρηνῆσαι τε καὶ ἀποκλαῦσαι ἐπείγεται.

Procop. _De bell. vandal._ II, 6.

Voilà certes un épisode bien significatif: un roi barbare qui compose

des chants dans sa langue, qui les compose sur ses propres aventures, et

qui s’accompagne d’un instrument pour les chanter, c’est plus qu’il n’en

faut pour nous permettre d’affirmer que la poésie était en honneur chez

les Vandales comme chez tous leurs congénères, et qu’elle célébrait les

mêmes sujets.

Si, des plaines torrides de l’Afrique, nous passons aux brumeux rivages

de la Grande Bretagne, nous y verrons, sous des cieux bien différents et

dans un tout autre milieu, la poésie épique s’épanouir avec une égale

richesse parmi les Anglo-Saxons. Leur Charlemagne, Alfred le Grand,

avait pour les chants nationaux de son peuple la même passion que le

monarque franc pour ceux du sien: il les savait par cœur, il se plaisait

à les réciter, et il se faisait l’auditeur assidu de tous ceux qui

pouvaient lui en apprendre de nouveaux. Ces poèmes, on ne se bornait pas

à les redire de vive voix, on les mettait par écrit, on les enrichissait

de belles vignettes, et la biographie du grand roi nous a raconté, dans

une intéressante anecdote, de quelle manière ce prince, encore enfant,

se fit donner par sa mère le beau livre qui en contenait, après qu’il

fut parvenu à l’apprendre par cœur[70].

[70] Indignâ suorum parentum et nutritorum incuriâ usque ad duodecimum

aetatis annum aut eo amplius illiteratus permansit. Sed saxonica

poemata die noctuque solers auditor relatu aliorum saepissime

audiens, docibilis memoriter retinebat.--Cum ergo quodam die mater

sua sibi et fratribus suis quendam Saxonicum poematicae artis

librum, quem in manu habebat, ostenderet, ait: Quisquis vestrum

discere citius istum codicem possit, dabo illi illum. Quâ voce immo

divinâ inspiratione instinctus et pulchritudine principalis litterae

illius libri illectus, ita matri respondens et fratres suos aetate

quamvis non gratiâ seniores anticipans inquit: Verene dabis istum

librum uni ex nobis, scilicet illi qui citissime intelligere et

recitare eum ante te possit? Ad haec illa arridens et gaudens atque

affirmans: dabo, infit, illi Tunc ille statim tollens librum de manu

suâ magistrum adiit et legit. Quo lecto matri retulit et recitavit.

Asser _Ann. Rer. gestar. Aelfredi_ dans _Scriptores rerum

britannicarum_. p. 473.

On sera peut être tenté de voir, dans ces chants saxons que la mère

d’Alfred fait apprendre à son fils, et que la main des clercs a mis par

écrit et ornés de belles enluminures, des poésies chrétiennes à la

manière de Caedmon et de Cynewulf, plutôt que des poèmes sur des sujets

profanes et des aventures belliqueuses. Mais, à supposer qu’il faille

renoncer au témoignage d’Asser (ce que je ne crois pas d’ailleurs), nous

en possédons un de la fin du VIIIe siècle, qui ne laisse place à aucun

doute. C’est Alcuin qui se plaint de ce que, dans les festins de ses

compatriotes et jusque dans les assemblées de leurs prêtres, on entend

retentir les chants de l’époque païenne. «C’est la parole de Dieu qu’il

faut lire dans ces réunions, écrit-il en 797 dans sa lettre à l’évêque

Hygbald de Lindisfarne; c’est la lecture qu’il y faut entendre, et non

le joueur de cithare, ce sont les écrits des pères, et non les chants

des païens[71]».

[71] Jaffé, _Bibliotheca rerum germanicarum_, t. IV, p. 357.

L’indifférence du chroniqueur national, Beda le Vénérable, pour ces

souvenirs de l’époque légendaire, n’a point permis qu’ils arrivassent

jusqu’à nous, et il est manifeste qu’il en est peu passé dans ses

récits, dont l’hostilité aux traditions populaires forme un si étonnant

contraste avec l’amour passionné qu’elles inspirent à un Paul Diacre.

Néanmoins, et malgré l’art infini, si je puis ainsi parler, qu’il met à

éviter toute mention de cette poésie païenne, lui-même nous en révèle

l’existence dans la ravissante légende de Caedmon. Celui-ci, avant

l’inspiration divine qui fit de lui le premier poète chrétien de sa

nation, était entièrement étranger à l’art de la poésie; aussi lorsque,

dans les festins, chacun chantait à son tour, et qu’il voyait la cithare

s’approcher de lui, il se levait de table et quittait la réunion[72].

Voilà confirmée, pour les Anglo-Saxons du VIIe siècle, l’existence d’une

coutume qu’Alcuin a encore rencontrée chez eux dans les dernières années

du VIIIe: celle de chanter des chants épiques à la fin des repas, en

s’accompagnant de la cithare[73].

[72] Siquidem in habitu saeculari usque ad tempora provectioris

aetatis constitutus nil carminum aliquando didicerat. Unde

nonnunquam in convivio, cum esset laetitiae causa decretum, ut omnes

per ordinem cantare deberent, ille, ubi appropinquare sibi citharam

cernebat, surgebat a media coena et egressus ad suam domum

repedabat. Beda _Hist. eccl. Angl._ IV, 24 (22).

[73] Cf. dans le Beowulf, ed. Heyne, Paderborn 1873, plusieurs

passages où l’on voit le scôp chanter pendant les festins du roi,

tantôt le récit de la création (v. 90-98), tantôt l’histoire des

héros d’autrefois (v. 875 et suiv.), tantôt les exploits de la

veille.

D’ailleurs, malgré le mutisme obstiné de Beda, nous possédons une bonne

partie des chants épiques des Anglo-Saxons du VIIe siècle, et nous

pouvons constater que cette race aventureuse, en venant coloniser la

Bretagne, y avait apporté tout le trésor de la poésie germanique, comme

plus tard devaient faire les Scandinaves de la Norvège émigrant sous le

ciel de l’Islande. Nous savons, par des témoignages contemporains, qu’au

VIIe siècle, on redisait en Angleterre l’histoire poétique des rois

Goths d’Italie et des héros francs du Rhin. De plus, il nous reste de

cette époque un poème d’une originalité et d’un charme sans pareil,

plein d’une haute inspiration poétique, et resplendissant d’une

admirable beauté morale. Je veux parler du Beowulf, œuvre anonyme de

quelque grand poète caché, dans laquelle, pour la première fois à une

date bien ancienne, on voit s’affirmer l’alliance féconde entre le génie

chrétien et l’esprit germanique. Que le sujet en ait été apporté des

bords de la Baltique, comme cela est vraisemblable, ou qu’il soit né en

Angleterre même, il est certain que nous possédons dans cet antique

monument le spécimen le plus instructif et le plus curieux de l’épopée

germanique au moyen âge. Nulle part, pas même dans la Gudrun, on ne voit

revivre avec une vérité si poétique cette existence maritime des peuples

du nord, errant de longues journées en pleine mer dans leurs

embarcations à la proue écumeuse, jusqu’à ce qu’enfin ils voient

apparaître au loin, battues par les flots blanchissants, les côtes

crayeuses et escarpées de la Bretagne. Nulle part, l’imagination

septentrionale ne se reflète plus vivement que dans ces récits de

combats contre des dragons et des monstres marins; nulle part non plus

n’apparaît sous un jour plus sympathique le type du héros tel que le

conçoit le génie anglo-saxon, l’homme fort et doux dont la bravoure

fabuleuse n’a d’égale que son inaltérable dévouement au devoir. Je ne

veux pas insister, mais il me sera bien permis de conclure que

l’existence d’un poème comme le Beowulf nous ouvre sur l’histoire de

l’épopée dans les premiers siècles du moyen âge des perspectives

singulièrement étendues. Que de chants épiques et que de souvenirs

nationaux doivent avoir été redits par la voix de la poésie dans un

peuple qui a produit un monument pareil!

Nous connaissons très peu les Frisons, race énergique et tenace qui a

lutté avec la même constance contre les flots de sa mer, qu’elle a fini

par dompter, et contre la domination franque, sous laquelle elle a dû

enfin courber la tête. La Frise, en effet, a donné à Charles Martel

l’avant-goût des résistances que son petit-fils devait rencontrer parmi

les Saxons. Si ce peuple n’a pas eu d’Homère, ce n’est pas qu’il n’ait

pas eu son épopée. Nous savons tout au moins que chez les Frisons aussi,

encore au IXe siècle, il existait des chants nationaux à la gloire de

leurs héros, et que leurs poètes les chantaient en s’accompagnant de la

harpe. Nous connaissons également le nom d’un de ces aèdes, le vieux

Bernlef[74], aveugle comme Homère, et fort aimé de ses compatriotes,

qu’il charmait en leur racontant les hauts faits de leurs souverains

d’autrefois. Converti par saint Liudger, Bernlef ne dit pas adieu à la

poésie, mais il apprit à moduler les psaumes, et il les répéta dans la

langue de ses pères à l’auditoire ravi de leur beauté surhumaine.

[74] Illo (Liudgero) discumbente cum discipulis suis, oblatus est

coecus vocabulo Bernlef, qui a vicinis suis valde diligebatur, eo

quod esset affabilis, et antiquorum actus regumque certamina bene

noverat psallendo promere. _Vita Liudgeri_ (_Mon. Germ. hist._ II,

412.)

Les Saxons du continent, sans nul doute, redisaient auprès de leurs

foyers les mêmes chants qui, sur la harpe des _scôps_, charmaient leurs

frères émigrés en Bretagne. Mais, il est probable qu’au cours de leur

lutte séculaire contre la civilisation chrétienne, beaucoup de leurs

traditions primitives se perdirent, et il est certain que les premiers

apôtres du christianisme ne durent pas voir d’un bon œil des chants

populaires qui ravivaient, avec le souvenir, l’amour des vieilles

croyances. Et cependant, malgré ces circonstances défavorables, l’esprit

épique ne disparut pas de la Basse Allemagne, et plus d’un vieux chant

s’est conservé dans ses plaines et parmi ses bruyères. Lorsque, au Xe

siècle, le moine Widukind écrivit la première histoire de sa nation, il

en circulait encore plus d’un, dont il fit passer la substance dans son

récit[75]. On y peut parfaitement démêler ce résidu poétique parmi les

matériaux de provenance diverse avec lesquels il y est combiné: Widukind

lui-même a conscience de leur nature différente. Il cite ses sources

lorsqu’il rapporte une de ces téméraires assertions d’érudit, comme dès

lors on s’en permettait pour rendre compte d’un nom propre, mais il

raconte avec beaucoup plus de confiance les récits anonymes qui lui sont

fournis par la voix collective de son peuple. Comme les Lombards, les

Saxons avaient une tradition qui les faisait arriver par mer sur les

rivages de la Germanie, sans doute du fond de la même île de Scandia, et

qui désignait l’endroit du continent où ils avaient débarqué pour la

première fois[76]. Elle racontait l’hostilité qu’ils avaient rencontrée

chez les Thuringiens, premiers habitants de ces rivages; elle redisait,

à l’imitation de la tradition carthaginoise sur la fondation de la

Byrsa, le stratagème employé par un jeune Saxon, qui, ayant acheté de la

terre au poids de l’or à un Thuringien, la répandit ensuite sur un vaste

espace dont les siens s’emparèrent, s’établissant ainsi sur une terre

qu’ils avaient achetée et payée[77]. Les Saxons ne se contentèrent pas

de cette ruse barbare; ils y ajoutèrent encore la trahison sanglante,

et, dans une entrevue pacifique avec les Thuringiens, ils tombèrent sur

ceux-ci et les massacrèrent avec leurs longs couteaux, qu’ils tenaient

cachés sous leurs vêtements. La chanson, qui incontestablement admirait

fort et la ruse et le meurtre, attribue même l’origine du nom des Saxons

à l’usage qu’ils firent ce jour-là de l’arme nationale[78]. L’accent du

récit respire une joie cruelle; on croit y entendre le cri de triomphe

du barbare, qui fait consister toute sa gloire dans le succès quel qu’il

soit: et il n’est pas difficile d’en deviner la tonalité primitive,

malgré les atténuations qu’y aura nécessairement apportées la plume

chrétienne de Widukind.

[75] Et primum quidem de origine statuque gentis pauca expediam, solam

pene famam sequens in hac parte, nimia vetustate omnem fere

certitudinem obscurante. Widukind, _Res gestae Saxonicae_ I, c. 2.

[76] Pro certo autem novimus, Saxones his regionibus navibus advectos,

et loco primum applicuisse qui usque hodie nuncupatur Hadolaun. Id.

ibid. I, 3.

[77] Id. ibid. I, 5 et 6.

[78] Fuerunt autem et qui hoc facinore nomen illis inditum tradant.

Cultelli enim nostra lingua _sahs_ dicuntur, ideoque Saxones

nuncupatos, quia cultellis tantam multitudinem fudissent. Widukind,

ibid. I, 7.

Ce sont encore des chansons épiques qui ont fourni à Widukind ses

principaux renseignements sur la guerre entre les Francs d’Austrasie et

les Thuringiens. Tout ce qu’il ajoute ici au récit de Grégoire de Tours

a pour but la glorification des Saxons, et est manifestement emprunté à

leurs souvenirs nationaux. Vaincus par le roi d’Austrasie Théodoric,

grâce à son alliance avec les Saxons, les Thuringiens assiégés dans la

ville de Scheidungen vont succomber, lorsque, par un pacte secret avec

le monarque franc, ils obtiennent la promesse qu’ils seront épargnés, et

qu’on se débarrassera des Saxons. Une circonstance fortuite remarquable

met ceux-ci au courant du complot. Alors ils se jettent sur la ville

sans défense, s’en emparent et la gardent. Entre eux et les Francs,

l’amitié se rétablit tout à fait, au grand détriment des Thuringiens

vaincus. Le roi de ceux-ci, Irminfried, avait pris la fuite; mais, trahi

par un des siens, Iring, il fut amené devant Théodoric et massacré.

Iring se repentit bientôt de sa trahison; il égorgea Théodoric lui-même,

et coucha le cadavre de son maître sur celui du roi franc, pour lui

donner la victoire au moins dans la mort, puis il s’ouvrit un passage

l’épée à la main. «Au lecteur de juger, dit le bon narrateur, si ce

récit mérite quelque créance[79]».

[79] Si qua fides his dictis adhibeatur, penes lectorem est. Id. ibid.

I, 13.

Que dire maintenant des Scandinaves, qui, s’ils arrivent les derniers à

portée de notre regard, nous montrent, au seuil des temps modernes,

l’épopée germanique vivant et circulant avec une indéfectible vitalité

au milieu d’une race qui est restée jusqu’alors sans mélange?

L’existence de chants épiques chez les Danois, depuis la plus haute

antiquité jusqu’à son temps, est attestée à plusieurs reprises par Saxo

Grammaticus[80]. On savait ces chants par cœur[81], et on les

accompagnait de la lyre. Les rois eux-mêmes ne dédaignaient pas d’en

composer[82], ainsi que les autres héros: ils aimaient à célébrer leurs

propres exploits, soit qu’ils fussent au milieu des réjouissances du

festin[83], soit lorsque, attachés au pal du supplice, ils entonnaient

leur hymne de mort en face d’un ennemi dont ils bravaient la colère[84].

Il n’est pas besoin d’ajouter que le répertoire poétique des autres

nations ne leur était pas moins familier que le leur, et que notamment

la tragique histoire des Nibelungen circulait depuis longtemps parmi le

peuple danois, puisqu’en 1134 un poète saxon en redisait un épisode

devant le duc Canut Laward, et qu’à cette occasion le chroniqueur nous

apprend que cette histoire était très belle[85].

[80] In vetustissimis Danorum carminibus. Saxo Grammaticus, _Gesta

Danorum_ ed. Holder l. I, p. 12.

[81] Hanc maxime exhortacionum seriem idcirco metrica racione

compegerim, quod earumdem sentenciarum intellectus danici cujusdam

carminis compendio digestus a compluribus antiquitatis peritis

memoriter usurpatur. Id. ib. II, p. 67.

[82] Tel le roi Haldanus: Erat enim condendorum patrio more poematum

pericia disertus. Id. ibid. VII, p. 221.

[83] Ulvo, commensal de Canut le Grand (XIe siècle) chante ses propres

exploits: Ulvo... apud Roskildiam convivialiter accersitus... merse

nuper milicie cladem nocturnis laudum suarum cantibus celebrabat. Et

le roi s’irrite de ce contumeliosum carmen. Id. ibid. X, p. 351.

[84] Id. ibid. VII, p. 235.

[85] On connaît le célèbre passage de Saxo grammaticus XIII, p. 427,

auquel il est fait ici allusion: il sert à fixer la date d’une des

phases les plus importantes du développement de la légende des

Nibelungen. Le poète qui débite le chant en question à Canut Laward

doit supposer qu’il le connaît parfaitement, puisqu’il veut éveiller

sa défiance et lui apprendre indirectement le guet-apens qu’il a

juré de ne pas révéler. Il est vrai que Canut, duc de Slesvig, et

qui, au rapport du chroniqueur lui-même, était _Saxonici et ritus et

nominis amantissimus_ (l. 1) pouvait fort bien avoir appris ce poème

dans son entourage allemand; il est vrai encore que le poète qui le

lui chante est également un Saxon. Mais l’analogie nous force à

admettre _a fortiori_ que le Danemark connaissait tous les chants de

la Germanie, puisque l’Islande elle-même les connaissait depuis des

siècles.

Sur la présence des chanteurs germaniques à la cour des princes

danois, voir encore Saxo Grammaticus, XIV, p. 490 et 497.

Que fait Saxo Grammaticus de cette innombrable collection de récits

épiques recueillis par lui sur les lèvres de ses compatriotes, dont il

avait une connaissance approfondie? Il les traite à l’égal des matériaux

historiques les plus précieux, et les verse tous ensemble dans sa

chronique, dont ils remplissent les neuf premiers livres, et où ils

constituent pour une série de plusieurs siècles l’unique histoire du

Danemark. Là défile, dans une succession factice et selon un ordre

arbitraire, le splendide cortège de ces dieux et demi-dieux du Nord,

ramenés, il est vrai, au rang et aux proportions humaines par le

scrupule chrétien du chroniqueur, mais, pour le reste, considérés par

lui comme des personnages historiques. Les derniers venus de cette

procession de héros fabuleux se mêlent fraternellement aux plus anciens

héros historiques dont l’annaliste nous ait gardé le souvenir, sans

qu’il soit possible de tracer une ligne de démarcation entre des groupes

qui nous viennent de deux mondes si opposés. Nulle part, on ne vérifie

par un exemple plus saisissant l’éternelle confusion faite par les

historiens des premiers âges entre les souvenirs concrets de la réalité

et les figures idéales de la fiction. Et l’exemple est d’autant plus

instructif, que celui qui nous le fournit est loin d’être le premier

venu; c’est, au contraire, un écrivain de la brillante époque du moyen

âge, et, en outre, le plus savant homme de son pays.

S’étonnera-t-on maintenant de nous voir revendiquer pour les Francs une

vitalité poétique semblable à celle des nations qui viennent d’être

passées en revue? On ne soutiendra pas qu’ils aient constitué une

exception unique au milieu des autres barbares, et dérogé seuls à une

loi dont nous venons de constater l’application chez tous leurs

congénères. Ils avaient, eux aussi, de grands souvenirs à faire revivre,

et des noms illustres à glorifier. Quant à leurs facultés poétiques,

elles n’étaient inférieures à celles d’aucun autre peuple de leur race.

Ils possédaient au suprême degré le don de s’exalter devant ce qui est

noble et beau, et cette puissance d’admiration se traduisait chez eux

par des formules d’une naïveté grandiose. Il y a un accent hautement

épique dans cette parole qu’ils adressaient à leur compatriote Arbogast,

dont ils expliquaient l’heureuse fortune par l’amitié que lui portait un

plus grand que lui, saint Ambroise de Milan. «Nous savons maintenant,

disaient-ils, pourquoi tu es invincible; c’est parce que tu es l’ami de

l’homme qui dit au soleil: arrête-toi, et le soleil s’arrête»[86]. Si

haut que nous remontions dans l’histoire, nous entendons l’écho de leurs

chants. Ils chantaient au IVe siècle, en allant aux combats, et le

rhéteur grec qui guidait contre eux les légions romaines, étonné de la

rauque harmonie de ces accords si nouveaux pour lui, les comparait à des

croassements de corbeaux[87]: comparaison que n’auraient d’ailleurs pas

reniée ces fiers barbares, qui voyaient dans le corbeau l’oiseau sacré

des batailles, et le conseiller prophétique du plus grand de leurs

dieux! Ils chantaient au Ve siècle, aux jours des grandes invasions et,

sans doute, ils redisaient les exploits des héros d’autrefois, lorsqu’au

milieu des plaines de l’Artois, ils furent surpris par les troupes

d’Aétius au moment où ils célébraient la noce d’un des leurs[88].

[86] Per idem tempus Arbogastes comes adversus gentem suam, hoc est

Francorum, bellum paravit, atque pugnando non parvam multitudinem

manu fudit, cum residuis vero pacem firmavit. Sed cum in convivio a

regibus gentis suae interrogaretur utrum sciret Ambrosium, et

respondisset nosse se virum et diligi ab eo, atque frequenter cum

illo convivari solitum, audivit: Ideo vincis, comes, quia ab illo

viro diligeris, qui dicit soli: Sta, et stat. (Paulin. _Vita

Ambrosii_ dans Mign. P. L. t. XIV, _col._ 39.)

[87] Ἐθεασάμην τοι καὶ τοῖς ὑπὲρ τὸν Ῥῆνον βαρβάροις ἄγρια μέλη λέξει

πεποιημένα παραπλήσια τοῖς κρωγμοῖς τῶν τραχὺ βοώντων ὀρνίθων

ᾄδοντας, καὶ εὐφραινομένοις ἐν τοῖς μέλεσιν. Julien, _Misopogon, in

init._

[88] Sidon. Apoll. _Carm._ V, 212.

Un peuple si amoureux de poésie, et chez lequel la fibre poétique devait

être excitée sans cesse par les émouvantes péripéties de l’invasion, ne

pouvait pas du jour au lendemain renoncer à une de ses facultés les plus

brillantes comme les plus enviables. Pour les Francs, comme pour tous

les autres Germains, il n’y eut peut-être pas d’époque plus favorable à

l’éclosion de chants populaires que ces jours inoubliables de la

conquête où, pauvres et demi-nus, au sortir des profondes forêts, ils

apprirent à connaître de près la splendeur de la vie romaine, et

s’enivrèrent d’avance du parfum d’une civilisation qui allait tomber

dans leurs mains. Les héros qui les menèrent à la conquête de cet Éden

de la culture durent prendre une grande place dans leurs imaginations,

et devenir le centre de leur poésie nationale. Les noms d’un Childéric

et d’un Clovis, comme plus tard ceux d’un Théodoric et d’un Clotaire,

étaient associés, dans leurs esprits, au souvenir de toutes les

aventures dramatiques et glorieuses qu’ils avaient eues à la suite de

ces chefs illustres: il n’en était pas de plus populaires parmi eux.

Ceci n’est pas une simple conjecture, c’est le témoignage formel d’un

écrivain vivant à une date où les chants consacrés à ces héros

circulaient encore dans toutes les bouches. Voici comment s’exprime, en

parlant de Charlemagne, le versificateur connu sous le nom de _Poeta

Saxo_:

Est quoque jam notum: vulgaria carmina magnis

Laudibus ejus avos et proavos celebrant.

Pippinos Carolos Hludovicos et Theodricos

Et Carlomannos Hlotariosque canunt[89].

[89] _Poeta Saxo_ V, 115-120. (Pertz _Scriptor._ II.) Ces Hludovici,

ces Theodrici et ces Hlotharii ne sont autres que Clovis, Théodoric

I et Clotaire I, dont le poète fait des ancêtres de Charlemagne,

comme cela résulte manifestement des deux vers précédents:

Cujus nunc insigne genus si pandere coner

Compellar regum scribere catalogum.

Histoire poétique des Mérovingiens · 第 10 / 108 题