«Pour sa femme, elle fut retenuë dans les prisons du Chastelet, parce

qu’elle estoit grosse, et l’on disoit publiquement qu’on n’attendoit

qu’après ses couches pour la faire décapiter; mais elle évita la honte

du supplice par la mort naturelle, qui l’emporta avec son enfant.»

Le 15 septembre 1413, le corps de Colinet de Pisex fut enlevé du gibet,

ainsi que ses membres des Portes de Paris où ils étaient exposés.

«Et néanmoins il estoit mieulx digne d’estre ars ou baillé aux chiens

que d’estre mis en terre benoistre, sauf la chrétienté; mais ainsi

faisoient à leur volonté les faulx bandez.»--Inutile de dire que

Labarre, dont nous citons les paroles, était tout dévoué à la maison de

Bourgogne[101].

* * * * *

Je lis dans Monstrelet (1412): «Et entre temps ladicte duchesse de

Bourbon impétra devers le Roy les Ducs d’Acquitaine et de Bourgongne,

que le corps de Binet d’Espineuse, jadis Chevalier du Duc de Bourbon son

seigneur et mary, fust osté de Montfaucon, et le chef des Halles, où il

avoit esté mis paravant par justice du Roy: si le feit porter par

plusieurs de ses amis en la ville d’Espineuse, en la comté de Clermont,

où il fut mis en terre dedans l’Eglise assez honorablement».

A la page 141 je lis qu’en 1411 on exécuta aux Halles un vaillant

chevalier, nommé messire Pierre de Faméchon «lequel estoit de l’hostel

et famille du duc de Bourbon, et fut sa teste mise sur une lance comme

les autres. Pour la mort duquel ledit duc de Bourbon fut très-fort

troublé et courroucé, et par espécial quand il sceut qu’il avoit esté

exécuté et mis honteusement à mort.»

Ce Binet d’Epineuse et le chevalier de Faméchon n’étaient peut-être

qu’une seule et même personne[102].

* * * * *

Il y avait à la tête des Cabochiens un Chevalier nommé Hélion de

Jacqueville qui avait su se rendre très-redoutable et surtout

très-populaire. Un jour il alla au Châtelet avec quelques-uns de sa

faction pour y voir Messire Jacques de la Rivière et Petit-Mesnil, qui y

étaient détenus, et là les interpella vivement sur certains faits. La

Rivière, n’ignorant pas qu’il avait tout à redouter de la colère de cet

homme, lui répondit le plus gracieusement possible; mais Jacqueville

l’ayant appelé faux, traître et déloyal, il s’écria qu’il en avait menti

et qu’il le combattrait, avec la permission du Roy, bien entendu.

Jacqueville simplifia la situation: «Et lors ledit Jacqueville, qui

avoit une hachette en son poing, la haulsa et frappa tellement ledict de

la Rivière sur la teste qu’il le tua. Les aucuns disent que ce feut d’un

pot d’estain[103].»

* * * * *

Le 18 juin 1413[104], «jour de Saint-Landry, vigille de la Pentecoste»,

on traîna jusqu’aux Halles le cadavre de Jacques de la Rivière, ainsi

qu’un nommé Symonet Petit-Mesnil (ou Petitmeny, Petit-Maisnel, Jean du

Mesnil), «gentilhomme fort bien fait et de bonne mine, Escuyer tranchant

du duc de Guyenne. Et celuy-cy fit grande pitié dans toutes les ruës où

il passa, par les larmes qu’il versoit et par tous les signes qu’il

donna d’une parfaite dévotion et d’une contrition extrême.»

Ce malheureux, une croix à la main, était assis dans la charrette à côté

du cadavre de la Rivière. Arrivé aux Halles, on décapita le mort et le

vivant, leurs têtes furent fichées à deux fers de lances, et les corps,

pendus par les aisselles, allèrent se balancer à Montfaucon, attestant

que c’étaient bien les bouchers qui régnaient à Paris.

* * * * *

«Le jeudy d’icelle sepmaine de Penthecoste, semblablement Thomelin de

Brie[105], qui n’aguères avoit esté page du Roy, fut mis hors du

Chastellet avec deux autres et mené ès Halles, et là furent décollez, et

les testes mises sur trois lances, et les corps penduz par les esselles

au gibet de Montfaucon: et se faisoient toutes ces besongnes à

l’instance et pourchas des Parisiens[106].»

* * * * *

Pierre des Essarts, ex-grand bouteillier de France, favori du duc de

Bourgogne, surintendant des finances sous Charles VI, Prévôt de Paris,

et, comme tel, appelé _le père du peuple_, venait de se détacher peu à

peu de la faction des Cabochiens, à laquelle il avait été longtemps

très-dévoué. Le Dauphin lui avait ouvert les portes de la Bastille, et

des Essarts, maître de cette forteresse, se préparait à une vigoureuse

défense, quand il se vit entouré par vingt mille _Cabochiens_. Effrayé,

il se rendit au duc de Bourgogne qui lui promit la vie sauve; «mais les

bouchers et leurs alliez en tenoient bien peu de compte, et feirent

faire le procès dudict Messire Pierre des Essars; et luy imposoit-on

plusieurs cas et choses qu’on disoit qu’il avoit commis et perpétré.»

Certes, la vie de l’ancien Prévôt de Paris n’était pas irréprochable;

mais son plus grand crime était d’avoir imprudemment dit qu’il manquait

au Trésor deux millions d’écus d’or, et que, si jamais on le mettait en

accusation à ce sujet, il montrerait les reçus du duc de Bourgogne, à

qui il avait donné cet argent.

«Je ne diray pas, écrit Le Laboureur, si ce fut à la gehenne qu’il

confessa, ou si volontiers il se reconnut coupable des crimes qui luy

estoient objectez.» Toujours est-il qu’il fut condamné à être traîné sur

une claie, du Palais au Châtelet, et ensuite à être décapité aux

Halles[107].

«Le premier jour de juillet 1413, fut ledit Prevost prins dedans le

Palais, traîsné sur une claye jusques à la Heaumerie, et puis assis sur

ung ais en la charrette tout jus, une croix de bois en sa main, vestu

d’une houppelande noire, déchiquetée, fourrée de martres, unes chausses

blanches, ungs escasinous (_souliers_) noirs en ces piez.

«Il y fut avec une fermeté de cœur qui donna de l’admiration à tout le

monde, car il avoit le visage gay, il regardoit la mort et tout son

appareil avec des yeux aussi asseurez que s’il n’eût eu aucune

appréhension de ce que les hommes trouvent le plus terrible. Il dit

constamment adieu à tout le monde, et il ne désira qu’une grâce, qu’il

obtint du juge qui le menoit: ce fust qu’on lui epargnast la honte des

crimes portez par son procès et qu’on n’en fist la lecture qu’après

l’exécution.»

Des Essarts montra en effet beaucoup de courage; mais cette gaîté, ce

visage souriant devant la mort, n’étaient-ils pas peut-être un suprême

appel à ceux dont il avait été l’idole quelques années auparavant?

«Et en le menant, soubrioit, et disoit-on qu’il ne cuidoit pas mourir et

qu’il pensoit que le peuple, dont il avoit été fort accoincté et qui

encores l’aimoit, le deust rescourre. Et s’il y en eust eu un qui eust

commencé, on l’eust rescous. Car en le menant ils murmuroient très-fort

de ce qu’on luy faisoit.»

Labarre a là-dessus la même opinion que Juvénal des Ursins: «Et si est

vray que, depuis qu’il fut mis sur la claye jusques à sa mort, il ne

faisoit toujours que rire, comme il faisoit en sa grant majesté, dont le

plus de gens le tenoient pour un foul; car tous ceux qui le veoient

plouroient si piteusement, que vous ne ouyssiez oncques parler de plus

grans pleurs pour mort d’homme, et lui tout seul rioit, et estoit la

pencée que le commun le gardast de mourir.»

Mais, comme le remarquent fort justement MM. de Sismondi et Michelet,

les Cabochiens redoutaient les talents, le courage et la cruauté de

Pierre des Essarts. Ni le duc de Bourgogne, qui lui avait promis la vie

sauve, ni la protection du duc de Guyenne, ni l’affection du peuple, ne

firent un effort pour le sauver.

«Et saichiez que, quand il vit qui convenoit qu’il mourust, il

s’agenouilla devant le Bourrel et baisa ung petit image d’argent que le

Bourrel avoit en sa poitrine, et lui pardonna sa mort moult doucement.»

Il présenta franchement, dit Le Laboureur, son col au bourreau, «qui

d’un seul coup luy trencha la teste. Il la mit au bout d’une lance (_et

fut mise plus hault que les autres plus de trois piez_, dit Labarre), et

le premier jour de juillet il porta le tronc du corps pendre au mesme

gibet où le mesme Pierre des Essarts avoit fait attacher peu d’années

auparavant celuy de Montagu.»--Et, ajoute Juvénal des Ursins, «aucuns

disoient: que c’estoit un jugement de Dieu.»

Et comme pour Jehan Montaigu «le vingt-troisiesme jour d’aoust, fut

dépendu le devant dit Prevost et Jacques de la Rivière, et furent mis en

terre benoiste par nuyt, et n’y avoit que deux torches; car on le fist

très-celéement pour le commun, et furent mis aux Mathurins.»

A propos de l’exécution de Pierre des Essarts, il circula dans Paris une

anecdote qui, si elle fait honneur à la perspicacité du duc de Brabant,

ne prouve pas en faveur du Prévôt de Paris. Causant un jour avec des

Essarts, le duc lui aurait dit: «Prevost de Paris, Jehan de Montagu a

mis vingt et deux ans à soy faire coupper la teste, mais vrayement vous

n’y en mettrez pas trois.» Et non fist-il, car n’y mist qu’environ deux

ans et demy depuis le mot; et disoit-on par esbattement parmy Paris que

ledit Duc estoit Prophète vray disant[108].»

* * * * *

En 1415, «feut prins en son hostel, à la porte de Paris, Robin Copil,

pâtissier, et fut dict qu’il estoit banni. Aucuns disent qu’il estoit

nouvellement venu de l’ost (_armée_) du duc de Bourgogne, et qu’il avoit

escript à ses amis qu’on dict au duc de Bourgogne qu’il s’advançast de

venir, et qu’ils estoient plus de quatre mille dedans Paris qui lui

ouvriroient une porte. Pourquoy le dict patissier feut décapité ès

Halles le Mercredy ensuivant, et porté le corps de nuict au gibet[109].»

* * * * *

Le lundi 20 novembre 1475, on écartela aux Halles, par arrêt du

Parlement, un gentilhomme du Poitou, nommé Regnault de Veloux, de la

maison de Monseigneur du Maine. Il était accusé de haute trahison. «Et

fut ledit Regnault par l’ordonnance de ladicte Court fort secouru, pour

le fait de son âme et conscience. Car il luy fut baillé le Curé de la

Magdeleine, Pénitencier de Paris et moult notable Clerc Docteur en

Théologie, et deux grans Clercs de l’ordre des Cordeliers, et furent

pendus ses membres aux quatre portes de Paris, et le corps au gibet.»

Le 23 décembre, on alla chercher, avec la permission du roi, les membres

épars de ce malheureux; «et puis furent portez inhumer et enterrer au

Couvent desdits Cordeliers de _Paris_, auquel lieu luy fut fait son

service honnorablement, pour le salut et remède de son ame, tout au

coust, mises et dépens des parents et amis dudit deffunct Regnault de

Veloux[110].»

* * * * *

Le 19 août 1518, fut décapité, par arrêt du Parlement, Christophe Legon,

avocat, demeurant à Angers; après l’exécution, son corps fut pendu au

gibet de Paris, le tout «pour ses démérites et falcifications».

L’histoire ne nous rapporte que la dernière fourberie de Mᵉ Christophe

Legon. «Mesmement pour la dernière foys, contre un gentilhomme du pays,

nommé monsieur du Boys-Daulphin, pour et à la faveur d’un relligieux de

l’ordre de Prémontret, abbé de l’abbaye, pour raison du droict de chasse

de quelques boys prétendu par ledict seigneur du Boys-Daulphin contre

ledict abbé, pour lequel il avoit falsifié aucunes lettres, par les

avoyr frottées d’eaue forte en aucuns lieux d’escripture pour y mettre

quelque chose contre vérité.»

Six faux témoins qu’il avait subornés furent battus de verges par les

carrefours de Paris et au pilori devant Mᵉ Christophe Legon; il y en eut

même un qui fut marqué au front d’un fer chaud. «Et depuys la mort

dudict Legon, iceulx faux tesmoings furent encore menez à Angers, où ils

furent battuz et fustigez de verges parmi la ville[111].»

* * * * *

En 1539, il se fit aux Halles une exécution par contumace: Jean Frolo

«auditeur des basses audictoires du Chastelet», fut condamné pour

meurtre à faire amende honorable sur la place du Chastelet, à avoir le

poing coupé devant la demeure de sa victime, à être traîné sur une claie

jusqu’à la place du Pilori, où on lui trancherait la tête, et enfin à

être pendu à Montfaucon.--Ce qui eut lieu _par figure_[112].

* * * * *

Un gentilhomme du Nivernais, François Andras, seigneur de Changy, venait

de gagner devant le Parlement un procès que lui faisaient ses trois

beaux-frères au sujet d’une terre qu’ils prétendaient leur appartenir.

Il sortait de la messe, lorsqu’il fut abordé par François Yssot, un de

ses anciens domestiques, qui lui dit: «Monsieur, Dieu vous gard; je m’en

voys au pays, mon maistre m’a donné congé, vous y plaist-il rien

mander?--Je te remercie, laquais, dit le sieur de Changy, vien-t’en

disner à mon logis avec moy, là où j’escriray, et tu porteras les

lettres à ma femme de mon procès que j’ay gagné.» Et il lui dit qu’il

restait à l’enseigne du _Grand Cornet_, près l’église Saint-Gervais.

C’était, du reste, tout ce que voulait savoir le rusé coquin, qui en

avertit immédiatement les trois beaux-frères de de Changy, François,

Joachim et Charles du Chastel. Ceux-ci, avec Yssot et un autre de leurs

domestiques nommé Guillaume Clauseau, allèrent attendre le sieur de

Changy, et, comme il sortait de l’église de Saint-Jean-en-Grève et qu’il

regagnait l’enseigne du _Grand Cornet_, tous cinq, bien armés, lui

tombèrent dessus. Il se défendit vaillamment, l’épée à la main, et en

blessa un au nez; mais, accablé par le nombre, il tomba mort sur la

place. Les assassins passèrent aussitôt la rivière et coururent se

cacher dans le collége des Lombards.

Promptement prévenue, la justice les y suivit; le Procureur du Roi, le

Lieutenant-criminel et plus de quarante sergents à verge envahirent le

collége; bientôt arrêtés, les cinq assassins furent mis au Châtelet, où

leur procès fut fait en grande diligence par maître Guillaume Maillard,

lieutenant-criminel, auquel la Cour l’avait spécialement recommandé. Le

28 juillet 1526, les cinq condamnés sortirent du Châtelet pour aller en

Grève subir le dernier supplice; les trois gentilshommes, criant à Dieu

merci, la tête nue, firent amende honorable devant l’église

Saint-Gervais, où avait été enterrée leur victime, et y fondèrent une

messe quotidienne pendant un an pour le repos de son âme. Ils laissèrent

de l’argent pour une fondation semblable dans le Nivernais, et 6,000

livres à la veuve et aux enfants, sans compter encore quelques rentes

comme dommages et intérêts: le reste fut confisqué au profit du roi.

Les trois gentilshommes furent décapités, leurs corps transportés à

Montfaucon et leurs têtes mises sur des pieux: celle de François en la

place de Grève, celle de Joachim devant la porte Saint-Jacques, et celle

de Charles hors la porte Saint-Antoine. Guillaume Clauseau fut pendu, et

François Yssot brûlé vif. Leurs corps furent traînés et suspendus à

Montfaucon[113].

* * * * *

Le samedi 19 septembre 1528, on pendit à la place Maubert un jeune

garçon du pays d’Anjou, âgé seulement de vingt et un ans: jusqu’ici rien

que de très ordinaire, «mais par le vouloir de Dieu et de la Vierge

Marie Nostre-Dame-de-Recouvrance des Carmes, à laquelle il s’estoit

recommandé quand on le pendist, il fut ressuscité; c’est assçavoir qu’il

fut pendu et estranglé, et que le bourreau le laissa pendu bien l’espace

de demie heure. Le vallet dudict bourreau le descendit de ladicte

potence par une corde et le mist en la charrette pour le mener au gibet;

luy, estant en la charrette, leva une jambe hault et commença à

respirer, dont incontinent ledict vallet luy donna un coup de pied dans

l’estomac pour achever de le faire mourir, et incontinent print un

cousteau et luy voulut coupper la gorge. Lors d’advanture il y eust une

pauvre femme qui estoit là, qui print ledict vallet et cria en luy

disant: «Ha, traistre! le tueras-tu? Vois-tu pas que c’est un miracle?»

Lors le pauvre pendu fut secouru de plusieurs personnes et fut porté

dedans l’église des Carmes à Paris, devant la glorieuse Dame; puis il

fut mis en une chambre, sur un lit devant le feu, puis fut seigné et

donné un breuvage, fut oingt et frotté la gorge et le col d’huilles, et

fut un temps sans parler et voir, comme environ au lendemain; mais à la

fin il bust et mangea peu après, et fust environ deux jours qu’il

n’avoit mémoire ne congnoissance de rien, ne qu’il eust été pendu.

Finalement il lui souvint de tout et rentra en bonne prospérité,

moiennant l’aide de la Vierge Marie, à laquelle ils s’estoit toujours

recommandé.»

Pendant que s’opérait cette guérison miraculeuse, le Parlement avait

commis à la garde du pendu un huissier et un sergent; puis maître Jean

Morin voulut l’avoir; mais, grâce aux sollicitations des bons Carmes, le

roi ne se montra pas plus sévère que la Vierge Marie et lui pardonna son

méfait.

Il avait, avec deux autres domestiques, enterré le corps de son maître,

ignorant, prétendait-il, que celui-ci eût été assassiné. On découvrit,

en effet, que l’auteur du crime était la veuve, et qu’elle s’était

servie de ses domestiques pour l’aider à faire disparaître le cadavre de

son mari, en leur affirmant qu’il était mort subitement. La sainte

Vierge, qui, paraît-il, s’occupait de cette affaire, aurait bien dû y

penser un peu plus tôt, «car huict jours devant il en avoit été pendu un

autre à la place Maubert, qui estoit son compaignon, qui fut pendu et

estranglé pour le mesme cas[114].»

* * * * *

Un avocat de Poitiers, le sieur Breton, ayant perdu une cause à Poitiers

et à Paris, en conçut un vif ressentiment. «Il prend si bien ceste

affaire dans la teste, qu’il s’imagine de vouloir et pouvoir réformer

tous les abus de la justice. Il se présente au Roy, il luy parle, on le

mesprise. Il s’adresse à M. de Guise, qui ne tient compte de lui

respondre. Il va en Guyenne trouver M. de Mayenne, qui le desdaigne. Il

va à la Rochelle vers le roy de Navarre, qui ne voulut prendre la peine

de l’escouter.» Enfin, il revint à Paris, et fit imprimer un livre dans

lequel étaient énumérés tout au long les torts dont, disait-il, la

justice s’était rendue coupable envers la veuve et l’orphelin dont il

avait perdu la cause. Il avait eu soin d’entremêler cela de reproches

très-violents au roi et au Parlement; ce n’était cependant pas un fou

que Mᵉ Le Breton, «il étoit homme de lettres, bien vivant et bon

catholique, mais entêté comme un ligueur.» Le livre saisi, auteur et

imprimeur furent mis à la Conciergerie, et leur procès fut bientôt fait.

Le Breton fut condamné à être pendu, son livre brûlé devant lui; Jean

Ducarroy, maître imprimeur, et Gilles Martin, compositeur, furent

condamnés à être battus de verges au pied de la potence, la corde au

cou, et bannis de France pendant neuf années. Quant à Guiton, serviteur

de Le Breton, il fut seulement banni de la prévôté et vicomté de Paris

pendant un an.

L’exécution eut lieu le 22 novembre 1586, «dans la cour du Palais, à

quelques vingt pas des grands degrez.» Le Breton «endura la mort avec

une assurance et une magnanimité admirables, et avec un tel regret de

tout le peuple, que, quand on ôta son corps pour le porter à Montfaucon,

le peuple y était en grande foule, qui lui baisoit les pieds et les

mains. Il est enterré en une moinerie de cette ville, où on lui a fait

un service comme à un bien grand prince, et il n’y a guère religion ou

moinerie à Paris où on ne lui en ait fait, les gens d’église

principalement le tenant digne d’être canonisé.»

A la nouvelle de cette exécution, le curé Poncet, qu’on avait mis en

prison pour avoir prêché contre le roi, puis relâché en lui faisant

quelques remontrances, mais qui avait recommencé, «se coucha au lit, et

peu de jours après mourut[115].»

* * * * *

Après l’exposition du cadavre de ce jeune seigneur Tourangeau (le

duelliste de la rue aux Ours), exposition qui eut lieu en 1617 et que

nous avons citée plus haut, nous ignorons s’il y en eut encore. Quoi

qu’il en soit, à partir de ce moment, elles devinrent plus rares, et

cessèrent même entièrement vers 1627 ou 1629[116], à cause du voisinage

de l’hôpital Saint-Louis, fondé par Henri IV, vers 1607, pour les

pestiférés, et terminé en 1611[117].

Aussi Claude Le Petit, qui rit de tout, n’avait garde d’oublier le vieux

gibet découronné:

Faisons halte icy par débauche,

Pour regarder les environs,

Et par régal censurons

Ce que je voy là sur la gauche:

Vieil Gibet démantibulé,

Par Enguerrand si signalé;

Pilliers maudits, que les orfrayes

Ont pris là pour leur tribunal;

Montfaucon, avecque tes clayes,

Tu fais plus de peur que de mal!

Claude le Petit! qui sait s’il n’alla pas non plus se balancer à

Montfaucon?[118]... Mais poursuivons. Sauval dit que de son temps le

gibet tombait en ruines: «Présentement (1650), la cave est comblée, la

porte de la rampe rompue, ses marches brisées: des pilliers, à peine y

en reste-t-il sur pied trois ou quatre, les autres sont entièrement ou à

demi ruinés: la plupart de leurs pierres, entassées les unes sur les

autres, confusément, couvrent de ruines une partie de la plate-forme de

la masse: en un mot, de ce lieu patibulaire, si solidement bâti, à peine

la masse en est-elle encore debout. De l’éminence même sur laquelle il

était élevé, il ne subsiste que la terre, que cette masse remplit: les

environs ont été couverts et sont convertis en plâtrières. Rien ne s’est

garanti des injures du temps et des hommes, qu’une grande croix de

pierre qui semble moderne[119].»

* * * * *

En 1760, comme les faubourgs Saint-Martin et du Temple commençaient à se

peupler, on détruisit le gibet et on le transporta à l’endroit où est la

grande voirie que l’on appelle aussi Montfaucon; mais on n’y pendit

plus.--Il en fut de même pour les expositions: le gibet royal resta

comme un symbole de la haute justice du trône, et l’on ne fit plus

qu’enterrer à son ombre les suppliciés de la place de Grève. Le patient

auquel on venait d’arracher la vie était transporté dans la salle basse

du Pilori; vers minuit, le bourreau, assisté de ses aides, prenait le

cadavre, le mettait dans une voiture et le conduisait, sans autre

appareil, jusqu’à l’enclos des Fourches patibulaires, où le matin on

avait creusé une fosse. Le corps y était descendu, recouvert de terre,

et personne n’eût pu le lendemain retrouver trace de la tombe maudite.

Après le 21 janvier 1790 les pilliers restants furent détruits, et les

blocs de grès achetés par un plâtrier nommé Fessard.--C’est avec eux

qu’on a bâti le parapet le long duquel s’arrêtaient les voitures de

vidanges.

[Illustration]

_Se vous clamons, frères, pas n’en devez_

_Avoir desdaing, quoyque fusmes occis_

_Par justice. Toutesfois, vous sçavez_

_Que tous les hommes n’ont pas bon sens assis;_

_Intercédez doncques, de cueur rassis,_

_Envers le Filz de la Vierge Marie:_

_Que sa grace ne soit pour nous tarie,_

_Nous préservant de l’infernale fouldre._

_Nous sommes mors, ame ne nous harie;_

_Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre!_

[Illustration]

[Illustration]

OUVRAGES CITÉS.

SAUVAL. Histoire et antiquités de la ville de Paris. 1724. 3 vol.

in-fol.

LE PETIT (C.). La Chronique scandaleuse, ou Paris ridicule. (Paris

ridicule et burlesque au XVIIᵉ siècle. 1857. 1 vol. in-18.)

COLLETET (F.). Le Tracas de Paris. (Id.)

GIRAULT (X.). Dissertation historique sur le lieu de supplice de

Brunehaut. 1811. In-8.

HUGO (V.). Notre-Dame de Paris. 1853. 1 vol. in-8.

LOYSEAU (C.). Les Traitez des Seigneuries. 1678. 1 vol. in-fol.

MARESCHAL (M.). Traicté des Droicts honorifiques des seigneurs ès

églises. 1665. 1 vol. in-4.

Revue rétrospective. 1833-1838. In-8.

JAILLOT. Recherches critiques, historiques et topographiques sur la

ville de Paris. 1762. 5 vol. in-8.

PIGANIOL DE LA FORCE. Description historique de la ville de Paris.

10 vol. in-12.

DE LA VILLEGILLE. Des Anciennes Fourches patibulaires de

Montfaucon. 1836. 1 vol. in-8.

ADENÈS. Li Roman de Berte aus grans piés. 1832. 1 vol. in-12.

La Satyre Ménippée. 1824. 2 vol. in-8.

L’ESTOILE (P.). Journal de Henri III et de Henri IV. (Collect.

Petitot.) 5 vol. in-8.

DULAURE. Histoire de la ville de Paris. In-12.

MICHEL (F.). Etudes de philologie comparée sur l’argot. 1856. 1

vol. in-8.

Le Roman du Renart.

Le premier volume des Catholiques Œuvres et Actes des Apôtres.

1541.

DE L’ARIVEY (P.). Le Morfondu.

Les Péripatétiques Résolutions et remontrances sentencieuses du

docteur Bruscambille aux perturbateurs de l’Estat. (Édit. des

_Joyeusetez_).

D’ASSOUCY. Les Œuvres de Monsieur d’Assoucy.

OUDIN. Curiositez françoises.

Le Mistère de la Passion de J.-C. (Édit. de Vérard.) 1490.

Le Facétieux Réveille-matin des esprits mélancholiques. 1654.

B. DE V. Le Moyen de parvenir.

DES PÉRIERS (B.). Contes et joyeux devis.

VILLON (F.). Œuvres complètes. (Collect. Elzévirienne.) 1854. 1

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LEBEUF. Dissertation sur l’histoire civile et ecclésiastique.

Anciens arrêts extraits des registres _Olim_.

Registres de la Tournelle criminelle.

MÉZERAY. Abrégé chronologique de l’histoire de France, 1667. 3 vol.

in-fol.

Le gibet de Montfaucon (étude sur le vieux Paris) · 第 3 / 6 段