Le 28 septembre 1526, fut pendu et étranglé au gibet de Paris un jeune

écolier de vingt-deux ans, nommé Gasper Gosse, «bedeau de la nation

d’Allemaigne en l’Université de Paris». Il avait tué de Selve, neveu du

premier président au Parlement de Paris. «On dit qu’il avoit beaucoup

cousté à son père pour luy cuider saulver la vie, mais ses parents ne

peurent[75].»

* * * * *

Le 9 août 1527[76], à une heure après midi, un vieillard sortait de la

Bastille au milieu d’une troupe d’archers et de sergents; il était monté

sur une mule, avait la tête nue et tenait à la main une croix de bois

peinte en rouge. «Il avoit vestu une robbe de drap frisé couleur tannée,

obscur, enfumé, un saye de veloux noir. Son cry luy fut faict en trois

lieux, c’est asseavoir porte Bauldetz, devant Chastelet et au Gibet.»

Là, le malheureux attendit longtemps au pied de l’échelle que sa grâce

arrivât, mais ce fut en vain; c’est alors qu’il s’écria: _J’ai bien

mérité la mort, pour avoir plus servi les hommes que Dieu[77]._

Quelques instants après, une victime de plus se balançait aux piliers de

Montfaucon, et cette victime innocente s’appelait Jacques de Beaune,

baron de Samblançay[78], surintendant des finances sous Charles VIII,

Louis XII et François Iᵉʳ, sacrifié par la reine mère. On sait qu’il lui

avait prêté les sommes destinées à Lautrec, faute desquelles celui-ci

perdit le duché de Milan, ce que le roi ne put pardonner[79].

Le 12, Jean Maillard[80], lieutenant criminel, et le sieur de Gonais,

confesseur, attachèrent au gibet ces deux vers:

Viscosas quicumque manus ad furta paratis,

Hujus vos memores convenit esse loci.

Plusieurs pièces de vers contre Samblançay coururent Paris:

O trésoriers! amasseurs de deniers,

Vous et vos clercs, si n’êtes gros asniers,

Bien retenir devés ce quolibet:

Que pareil bruit avez que les meusniers;

Car pour larcin, un de ces jours derniers,

Votre guidon fut pendu au gibet.

«Ce guidon des voleurs», dit l’Estoile, avait fait faire son tombeau

avant sa mort; c’est sur ce tombeau que de Bèze fit ces vers:

Hunc sibi Belnensis tumulum quem cernis inanem

Struxerat, invidit cui laqueus titulum.

Debuerat certe, sors omnibus ut foret æqua,

Tardius hic fieri, vel prius ille mori[81].

* * * * *

Le 24 septembre 1533, Jean Poncher, trésorier du Languedoc, fut pendu à

Montfaucon; son corps, enlevé pendant la nuit et enterré secrètement à

une certaine distance du gibet, fut retrouvé et pendu de nouveau.--Il

fut encore enlevé, mais cette fois on le coupa par morceaux, qu’on

enterra dans différents endroits, afin de rendre les recherches

infructueuses[82].

* * * * *

René Gentil, président au Parlement, fut pendu le 2 septembre 1543 au

gibet où, dix ans avant, il avait fait pendre Jean Poncher, innocent.

Brantôme, Varillas et le Président Hénault ont accusé à tort René Gentil

d’avoir soustrait à Samblançay les reçus de Louise de Savoie, et cela

sur les instances d’une des femmes de la duchesse d’Angoulême, femme

dont il était amoureux. Amelot de la Houssaie croit même que Marot fait

allusion à René Gentil quand, dans l’élégie 22, Samblançay dit de la

Fortune:

Mais cependant sa main gauche très-orde

Secrètement me filoit une corde,

Qu’un de mes serfs[83], pour sauver sa jeunesse,

A mis au col de ma blanche vieillesse.

René Gentil ne fut jamais le commis de Samblançay, il avait été celui de

Jean Poncher. Théodore de Bèze lui fit l’épitaphe suivante[84]:

Fracto gutture stare quem revinctum

Impellique vides et huc et illuc,

Quondam purpureo sedem Senatu

Primam Parhisio in foro tenebat.

Verum (proh facinus scelusque grande!),

Dum, lucri studio impotente captus,

Bonos non minus ac malos coercet,

Justo numine sic jubente Divum,

Vivus qui male sederat tot annos

Stare nunc male mortuus jubetur.

Jean Moulnier, qui avait fait réparer les fourches patibulaires de

Montfaucon, y fit amende honorable en 1558, à l’occasion d’un procès

intenté contre lui par la comtesse de Senigau.

* * * * *

Le 9 septembre 1566, les frères Miloirs, trésoriers des compagnies,

reçurent la question extraordinaire et furent pendus à Montfaucon pour

avoir volé une somme de soixante mille écus et fait plusieurs faux. A

l’échelle, le frère aîné, croyant toujours que sa grâce allait arriver,

résolut de gagner du temps; il se cramponna aux échelons, et fit si bien

que le bourreau, de guerre lasse, le pendit à l’échelon même auquel il

s’était accroché[85].

* * * * *

Gaspard de Châtillon, sire de Coligny, amiral de France, assassiné par

le Bohême Charles Dianowitz dans la nuit de la Saint-Barthélemy, fut

traîné dans tout Paris; après avoir subi d’affreuses mutilations, son

cadavre fut transporté au gibet de Montfaucon, où on le pendit par les

cuisses avec des chaînes de fer. Toute la cour voulut l’aller voir, et

la reine mère, son fils, sa fille et son gendre en firent une partie de

plaisir. A la vue du corps mutilé de l’amiral, la figure du sombre

Charles IX s’éclaira d’un reflet joyeux; on l’accuse même, mais à tort,

d’avoir répété à ses courtisans, qui se détournaient avec dégoût, la

fameuse phrase d’Aulus Vitellius visitant le champ de bataille de

Bedriac.

D’Aubigné et de Thou prétendent que la tête de l’amiral fut envoyée à

Rome; d’autres disent que l’on en fit présent au roi d’Espagne. François

de Montmorency fit dépendre le cadavre, pendant la nuit, par un de ses

valets nommé Antoine, et le fit transporter à Chantilly. Ses os se

voient aujourd’hui, dit le Père Griffet, dans la chambre des archives, à

Châtillon-sur-Loire,--soit qu’on les ait retirés du tombeau, ou qu’ils

n’y aient jamais été mis, quoi qu’en dise d’Aubigné. Ils sont en petit

nombre et renfermés dans un petit coffre de plomb: une balle de plomb

est restée dans l’épaule: cette balle fut tirée probablement lorsque le

corps était pendu au gibet de Montfaucon.

On sait que le Parlement mit en accusation Coligny mort, le déclara, par

arrêt du 27 octobre 1572, coupable de lèse-majesté, et le condamna à

être pendu _par figure_ au gibet de Montfaucon. En effet, on traîna sur

la claie un homme fait de paille, représentant l’amiral Coligny; par une

dérision cruelle, et en souvenir d’une habitude de ce malheureux, le

fantôme tenait dans sa bouche un cure-dent.

C’est peut-être le seul exemple d’un homme subissant deux fois cette

exposition ignominieuse[86].

* * * * *

Le 25 septembre 1584 fut pendue à Montfaucon la Sœur Tiennette Petit, de

l’Hôtel-Dieu de Paris, pour avoir donné quelques coups de couteau à une

de ses compagnes et coupé la gorge à Jeanne Lenoir, vieille religieuse.

Tiennette Petit, allant au-devant du châtiment, s’était jetée à la Seine

par une fenêtre; mais elle fut retirée, mise dans les prisons du

Chapitre de Paris, et condamnée par le bailli de ce Chapitre à être

pendue devant l’Hôtel-Dieu. Un arrêt de la Cour confirma la sentence,

mais l’envoya pendre à Montfaucon «avec le couteau»[87].

* * * * *

Sylva, médecin piémontais, détenu à la Conciergerie pour _sodomie_,

était à table avec quelques prisonniers, lorsqu’il se prit de querelle

avec l’un d’eux et lui donna des coups de couteau; tous se levèrent et

voulurent se précipiter pour lui arracher cette arme des mains,

lorsqu’il déclara qu’il la rendrait volontiers au sieur de Friaize,

gentilhomme beauceron; et comme celui-ci s’avançait sans défiance, Sylva

se jeta sur lui et l’assassina lâchement. Jeté dans un cachot, il se

suicida pendant la nuit en s’étouffant avec des boulettes de linge

arraché à sa chemise.--Son corps, attaché à la queue d’un cheval, fut

traîné à Montfaucon, où il fut pendu par les pieds en janvier 1586[88].

* * * * *

Le 24 mars 1608, on traîne à la voirie, la face contre terre, le cadavre

de Francesco Fava, médecin italien. C’était un maître fourbe que le

signor Fava; très-intelligent, plus instruit que la moyenne des

individus de cette époque, notre intrigant personnage avait pu prendre

différentes qualités et jouer divers rôles qui le mirent à même de

s’enrichir rapidement, trop rapidement peut-être. Il était venu à Paris

pour y vendre une fort jolie collection de diamants, qu’il avait

emportée en souvenir de la cordiale hospitalité du signor Ange Bossa, et

cherchait à s’en débarrasser, lorsqu’il fut arrêté. Il soutint d’abord

que les diamants lui appartenaient, qu’il les avait achetés et qu’il ne

pouvait répondre de leur origine; mais, se voyant serré de toutes parts,

il avoua tout, se jeta à genoux et cria miséricorde: on l’envoya au Fort

l’Évêque. Là, il essaya plusieurs fois de se tuer; il s’ouvrit les

veines, s’empoisonna; mais, sauvé malgré lui, il tenta de fuir: cette

tentative n’eut pas plus de succès que les autres. Alors il demanda à sa

femme une sorte de pâte italienne qu’il aimait beaucoup, mit dedans une

très-grande quantité d’arsenic (on ne sut jamais comment il se l’était

procuré), et attendit tranquillement la mort. Quand sa femme et son fils

furent partis «il demanda un prestre. Un qui estoit prisonnier se

présenta, mais il le refusa et en voulut un autre. Pendant que l’on en

cherchoit, le poison, qui estoit violent, commence son opération, presse

Fava et le travaille extrêmement. Alors il se fit oster du lict où il

estoit couché et mettre sur une paillasse, où il dit qu’il vouloit

mourir, et y mourut misérablement peu de temps après, sans que le

geôlier ni les prisonniers sceussent la cause de sa mort et eussent le

temps et le moyen d’y remédier.»

* * * * *

Le lundi matin 24 mars, «le corps est ouvert, le poison trouvé dans

l’estomac, curateur créé au cadaver, information de la mort, la femme

ouye, le procèz faict et parfaict au cadaver; sentence du mesme jour,

par laquelle François Fava, accusé et déclaré deuëment atteint et

convaincu d’avoir mal pris, desrobbé et vollé à Ange Bossa, par

faulsetez et supposition de nom, qualitez escritures et cachets, neuf

mil trois cents cinquante six ducats douze gros, monnoye de Venise, tant

en diamants, perles et chaisne d’or qu’en deniers comptans, en espèce de

sequins d’or; ensemble d’avoir attenté à sa propre personne, estant en

prison, par incision de ses veines, et finalement, le procez estant sur

le bureau, s’estre fait mourir par poison; et pour réparation de ces

crimes, ordonné que son corps sera traisné la face contre terre à la

voirie par l’exécuteur de la haute justice, et là pendu par les pieds à

une potence qui pour cest effect y sera mise et dressée, etc.[89].»

L’affaire de Fava est une des plus curieuses et des plus singulières

causes célèbres du XVIIᵉ siècle.

* * * * *

Sur la fin de juin 1611, un certain baron d’Arquy attendait à cinq

heures du matin, sur le Pont-Neuf, le sieur de Montescot. A l’arrivée de

celui-ci, ils mirent l’épée à la main et l’affaire s’engagea; Montescot

fut d’abord blessé au visage, mais, ripostant vivement, il transperça

d’Arquy, qui tomba raide mort. Les passants voulaient l’arrêter, lorsque

heureusement pour lui arriva le sieur de Balagny, qui lui donna sa

bourse et son cheval et lui fit prendre la fuite.

Cette affaire faillit en amener une seconde entre Balagny et le duc

d’Aiguillon, mais enfin cela s’apaisa, et «le corps d’Arquy, par

sentence et dernier jugement du Prevost de Paris, fut mené dans un

tombereau depuis le Chastelet jusques au bout du Pont-Neuf, où, la

sentence leuë, il fut mené au gibet de Montfaucon. Depuis, Montescot

aussi fut décapité en effigie[90].»

Chose semblable arriva quelques années plus tard (1617). Malgré les

édits contre les duels, un jeune seigneur Tourangeau se battit près de

la rue aux Ours et fut tué. Son cadavre «fut traisné à Montfaucon, ainsi

que de deux autres qui en semblable subject furent ignominieusement

traisnez.»

* * * * *

Là s’arrête la chronique sanglante de Montfaucon.--Nous venons de donner

la liste à peu près exacte des malheureux qui y ont été exécutés;

seulement, comme les cadavres des individus suppliciés sur les places de

Paris y étaient souvent exposés, nous n’avons pas cru devoir les

omettre, et nous avons réuni ici la plupart des misérables qui,

bouillis, rompus ou décapités à la Croix du Tiroi, au pilori des Halles,

sur la place de Grève, allèrent aux Fourches patibulaires, après leur

mort, _garder les moutons à la lune_. De ces expositions, nous n’avons

pris que les plus remarquables et celles que l’histoire nous a désignées

comme ayant eu lieu réellement à Montfaucon.

En 1328, Guillaume, doyen de Bruges, eut les mains coupées, fut pilorié,

lié sur une roue, les mains attachées autour, et le lendemain, après

avoir perdu presque tout son sang, fut transporté à Montfaucon; il était

le principal auteur d’une révolte arrivée en Flandre.

* * * * *

En 1377 très-probablement, les nommés Jacques de Rue et Pierre du

Tertre, accusés de conspiration, avouèrent leur crime et déclarèrent

devant toute la Cour qu’ils se reconnaissaient coupables et méritaient

la mort «se le Roy n’en avoit mercy». Mais celui-ci voulut que justice

se fît, «et raison en fust faite, selon le jugement du Parlement, lequel

Parlement les condampna estre traynez du pallaiz jusques ès Halles, et

là, sur un eschaffault, avoir les testes trenchiéez, et puis escartelez,

et pendus leurs membres aux quatre portes de Paris, et le corps au

gibet. Et ainsi fut fait[91].»

* * * * *

En 1398, les nommés Pierre Tosant et Lancelot Martin, tous deux

religieux Augustins, furent décapités aux Halles pour leurs démérites,

qui consistaient à avoir mis Charles VI en très-grand danger de mort à

force de lui avoir fait des incisions à la tête, le tout pour le guérir

de sa folie. Ils se disaient au duc d’Orléans et avaient touché, en

beaux et bons écus, le prix de cette fameuse guérison, pour laquelle ils

comptaient probablement sur l’intervention du Ciel, car avant de mourir

ils avouèrent qu’ils ne connaissaient rien à la maladie du Roi.

Malheureusement ce ne furent pas les seuls qui payèrent de leur vie le

danger d’avoir touché à cette tête sans cervelle. «Ils furent donc menés

en Grève; et là, sur un échafaud qui tenoit au Saint-Esprit par un pont

de bois, tous deux revêtus d’un chasuble, d’une aube et des autres

ornements qu’ont les Prêtres quand ils disent la Messe. Ensuite, après

quelques exhortations, l’Evêque en habits Pontificaux vint à eux

pardessus le pont, leur fit raser la couronne et ôter leurs ornemens.

Cela fait, s’en étant retourné au Saint-Esprit par le même Pont,

aussitôt on acheva de les dépouiller jusqu’à la chemise et à une

certaine jacquette; après quoi on les mit dans une charette, liés, pour

être conduits aux Halles, où, après avoir été décapités et écartelés,

leurs corps furent portés à Montfaucon et leurs têtes mises sur deux

demi-lances.»

Et au fait, ne lui avaient-ils pas pratiqué des incisions telles que le

pauvre imbécile aurait pensé en mourir s’il eût pu seulement penser!

On accusa le duc de Bourgogne de leur mort, sous prétexte qu’il avait à

venger la perte de Bar, son «négromancien et invocateur des Diables»,

que le duc d’Orléans avait fait brûler[92].

* * * * *

Exécution de Jean Montaigu, vidame du Laonnais, surintendant des

finances et Grand-Maître de France sous Charles VI[93]. Ce fut Pierre

des Essarts qui arrêta lui-même Jean Montaigu; les seigneurs de Heilly

et de Rubais ainsi que messire Rolant de Hutequerque, tous dévoués au

duc de Bourgogne, accompagnaient le Prévôt de Paris dans cette

expédition. Ils rencontrèrent Montaigu qui allait avec l’évêque de

Chartres, Martin Gouge, entendre la messe au moutier de Saint-Victor.

Des Essarts s’avança vers eux et s’écria: _Je mets la main à vous de par

l’autorité royale, à moi commise en cette partie._--Montaigu, «oyant les

paroles dudit prévôt, fut fort émerveillé et eut très-grand crémeur

(_crainte_). Mais, tantôt que le cœur lui fut revenu, il répondit audit

prévôt: _Et tu, ribaut, traître, comment es-tu si hardi de moi oser

attoucher?_ Lequel prévôt lui dit: _Il n’en ira pas ainsi que vous

cuidez; mais comparerez_ (paierez) _les grands maux que vous avez faicts

et perpétrés_.»

Le procès marcha rapidement; Montaigu avait su gagner les bonnes grâces

des rois Charles V et Charles VI, et, en devenant Grand-Maître de la

Maison du Roi, surintendant des finances et enfin ministre, s’était créé

bien des ennemis, un entre autres fort redoutable, le duc de Bourgogne,

qui, sur certaines accusations peu fondées, et profitant de la démence

du roi, le fit déclarer coupable de lèse-majesté et condamner à avoir la

tête tranchée.

«Va, dirent les juges à Pierre des Essarts, et sans demeure, toy

accompaigné du peuple de Paris bien armé, prens ton prisonnier et

expédie la besongne selon justice, en luy faisant copper la teste

doloüaire et mettre ès halles sur une lance.»

Le Prévôt de Paris multiplia les précautions usitées en pareil cas, tant

il craignait que Montaigu «ne feust rescous, et pour ce, en allant, il

disoit qu’il estoit traistre et coulpable de la maladie du Roy, et qu’il

desroboit l’argent des tailles et aides.» Un grand nombre de Bourgeois

qu’on avait mis sous les armes formaient la haie au milieu de laquelle

devait passer le condamné. «Et le 15ᵉ jour du mois d’octobre (1409),

jeudi, fut le dessusdit Grant-Maistre d’Ostel mis en une charrette vêtu

de sa livrée d’une Houpelande de blanc et de rouge et chapperon de

mesmes, une chauce rouge et l’autre blanche[94], ungs Esperons dorés,

les mains liées devant, une Croix de boys entre ses mains, haut assis

sur la charrette, deux trompettes devant lui.»

Du Petit-Châtelet aux Halles, tout le long du trajet, Montaigu baisa

avec ardeur la petite croix de bois qu’il tenait dans la main. Lorsqu’il

se fut livré au bourreau, celui-ci «lui coupa la teste du premier coup

de hache et la mit aussitôt au bout d’une lance, et de là il alla pendre

le tronc au gibet de Paris[95]; mais on observa qu’il ne fit aucune

mention des causes de sa condamnation, comme c’est la coutume, et je

remarqueray encore que ceux que les Princes avoient envoyez pour estre

témoins de ses dernières paroles en furent assez touchez pour manquer au

devoir des Courtisans. Ils en revinrent tristes et pleurans, et,

plusieurs s’étant enquis d’eux pourquoy l’on avoit oublié de faire

lecture de l’Arrest à la mort d’un si grand seigneur, ils répondirent

qu’il avoit protesté devant toute l’Assemblée; qu’il avoit confessé

tout ce qu’on avoit voulu, dans la violence de la gehenne; qu’il avoit

mesme fait voir qu’il en avoit les mains disloquées, et qu’il estoit

rompu par le bas du ventre, mais qu’il avoit persévéré à dire que le Duc

d’Orléans et luy n’estoient aucunement coupables de ce qu’on leur avoit

imposé, et qu’il demeuroit seulement d’accord qu’ils avoient, à la

vérité, mal usé des Finances du Roy, qu’il ne pouvoit nier qu’ils

n’eussent trop dissipées.»

Ce fut partout grande tristesse que cette exécution, et, au premier

moment lucide qu’eut le roi, il déplora la mort de Montaigu, disant:

«que ce fut un jugement trop soubdain et mal faict, venant de haine et

de volonté plus que de raison. Et ordonna qu’on allast au gibet et qu’il

feut despendu et baillé aux amis pour mectre en terre sainte, et ainsi

feut faict.»

Le corps avait été porté au gibet dans un _sac rempli d’épices_, donné

par les Célestins de Marcoussis; de plus, ces religieux avaient payé le

bourreau afin qu’il veillât sur ce cadavre jusqu’à ce qu’il leur fût

permis de l’enterrer.

Or, «par ordonnance de justice, un certain jour[96] le Prévost de Paris

et son bourreau, qui portoit une eschelle, accompagné d’un Prestre vestu

d’une aulbe, paré d’un fanon et estolle, avec douze hommes portans

grands flambeaux de cire allumez, vindrent aux Halles, et plusieurs

Religieux Celestins, tant de Marcoussis que de Paris, avec plusieurs

gens d’honneur et estat. Lors le bourreau par ladite eschelle monta et

print le chef dudit deffunct de la lance où il estoit fiché, qui fut mis

en un beau suaire, que tenoit ledit Prestre, et honnestement enveloppé.

Ce fait, en la compagnie du dessusdit, avec leurs flambeaux, fut porté

par ledit Prestre en tout honneur et révérence en l’hostel dudit de

Montagu, près Sainct-Paul, à Paris. Et le lendemain, en pareille

solemnité, le corps, qui estoit au gibet de Montfaucon, fut apporté

audit hostel et joint avec le chef, mis et enclos en un beau

cercueil[97].»

* * * * *

En cette même année il y eut un jour, aux Halles, onze individus

décapités; onze... c’est-à-dire qu’il n’y en eut que dix, car «le

onziesme estoit un très-bel jeune filx d’environ vingt-quatre ans. Il

fut despoüillé et prest pour bander ses yeux, quand une jeune fille née

des Halles le vint hardiement demander, et tant fit par son bon pourchas

qu’il fut ramené au Chastellet, et depuis furent espousez ensemble[98].»

* * * * *

«La mort de messire _Maussart du Bos_, Chevalier illustre de Picardie,

servira de leçon au danger de mal parler des grands.» En effet, le crime

de Messire Maussart du Bos, ou mieux Maussart du Bois, était d’avoir

manifesté trop ouvertement l’horreur que lui causait l’assassinat du duc

d’Orléans et de s’être déclaré hautement l’ennemi du duc de Bourgogne.

Il fut pris à Saint-Cloud et de là mené au Châtelet, où «il fut

gehenné», et finalement condamné à être décapité aux Halles.

«Et en la prison où il estoit y avoit autres prisonniers. Et à l’heure

qu’ils vouloient prendre leur réfection à disner, le bourreau avoit la

charrette preste en bas. Et y eut un qui commença à appeler Messire

Maussart du Bois, si hault qu’il l’ouit. Et lors va dire à ceux qui

estoient avec luy: _Mes frères et compaignons, on m’appelle pour me

faire mourir, dont je remercie Dieu, et ne crains point la mort, une

fois me falloit-il mourir. Ne jà Dieu ne veuille que j’évite la mort,

pour renoncer à la querelle que j’ai tenue. Et à Dieu vous dis, mes

frères et compaignons, et priez pour moy._ Et tous les baisa l’un après

l’autre, et feit le signe de la croix, et descendit très-constamment et

fermement d’un bon visage et monta en la charrette, et feut mené aux

Halles et luy-mesme se despouilla. Et quand il feut en chemise, la

rompit devant et luy-mesme la renversoit, pour faire plus beau col à

frapper. Et après ce qu’il eut les yeux bandez, le bourreau luy pria

qu’il luy pardonnast sa mort, lequel le fit de bon cœur et le pria qu’il

le baisast.»

«Et de la force de ses espaules, depuis qu’il ot la teste couppée, bouta

le tranchet si fort, qu’à pou tint qu’il ne l’abbaty, dont le Bourreau

ot telle freour, car il en mourut à tantost après six jours, et estoit

nommé Maistre Guieffroy.--Après fut Bourel Capeluche son varlet.»

Ce Maussart du Bois était très-aimé; c’était du reste, les historiens

sont d’accord là-dessus, _ung des beaux Chevaliers que on peust

voir_.--Le bourreau n’osait y toucher, «foison de peuple y avoit; mais

comme tous ploroient à chaudes larmes. Et accomplit le bourreau ce qui

luy avoit esté commandé. Et disoit que oncques il n’avoit faict chose si

envis, et estoit très-déplaisant d’avoir osté la vie à un si bon et

vaillant chevalier. Et advint une chose qu’on tenoit merveilleuse, car

au dedans de huict jours ledict bourreau mourut et quatre de ceux qui

feurent à le tirer et gehenner[99].»

Cette exécution eut lieu le 16 janvier 1411. Immédiatement après, le

corps fut pendu au gibet de Montfaucon[100].

* * * * *

Colinet de Pisex (ou de Puisieux), «cy-devant Capitaine du Pont de

Saint-Cloud», ayant livré l’entrée du pont aux Armagnacs, fut exécuté

aux Halles avec sept de ses complices, le 12 novembre 1411; son

beau-frère, qui était du parti d’Orléans, l’avait gagné à cette cause

par l’entremise de sa sœur. Lorsque Colinet fut pris il était déguisé en

prêtre et s’était caché tout au haut du clocher de l’église de

Saint-Cloud.

«Le jeudi, douzième jour de novembre, audit an (1411), fut mené le faulx

traître Colinet de Pisex, lui septiesme, ès Halles de Paris, lui estant

en la charrette sur un aiz plus hault que les autres, une croix de fust

(_bois_) en ses mains, vestu comme il fut prins, comme un Prestre. En

telle manière fut mis en l’eschaffault et dépouillé tout nu, et lui

coppa-on la teste à lui sixiesme, et le septiesme fut pendu, car il

n’estoit pas de leur faulse Bende. Et ledit Colinet, faulx traistre, fut

despécé les quatre membres, et à chascune des maistres Portes de Paris

l’un de ses membres pendus et son corps au Gibet, et leurs testes ès

Halles sur six places, comme faulx traistres qu’ils estoient.»

Le gibet de Montfaucon (étude sur le vieux Paris) · 第 2 / 6 段