LE GIBET
DE
MONTFAUCON
PARIS, IMPRIMERIE JOUAUST ET FILS, RUE SAINT-HONORÉ, 338
[Illustration]
LE GIBET
DE
MONTFAUCON
(ÉTUDE SUR LE VIEUX PARIS)
GIBETS.--ÉCHELLES.--PILORIS.--MARQUES DE HAUTE JUSTICE.
DROIT D’ASILE.--LES FOURCHES PATIBULAIRES
DE MONTFAUCON.--DOCUMENTS HISTORIQUES.
DESCRIPTION.--LA LÉGENDE DES SUPPLICIÉS.
SCÈNES DE LA DERNIÈRE HEURE.
PAR FIRMIN MAILLARD
[Illustration]
_PARIS_
AUGUSTE AUBRY, ÉDITEUR
RUE DAUPHINE, 16
1863
_Se vous clamons, frères, pas n’en devez_
_Avoir desdaing, quoyque fusmes occis_
_Par justice, Toutesfois, vous sçavez_
_Que tous les hommes n’ont pas bon sens assis;_
_Intercédez doncques, de cueur rassis,_
_Envers le Filz de la Vierge Marie:_
_Que sa grace ne soit pour nous tarie,_
_Nous préservant de l’infernale fouldre._
_Nous sommes mors, ame ne nous harie;_
_Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre!_
[Illustration]
LE GIBET
DE
MONTFAUCON
Décrire tous les lieux où jadis on exécutait serait une rude besogne:
chaque pavé de notre bonne ville de Paris est rouge. Cependant, avant de
faire l’historique du gibet de Montfaucon, objet de cette monographie,
indiquons sommairement quels étaient les principaux emplacements
affectés au supplice des criminels.
Les plus anciens lieux patibulaires furent,--à ce que dit Sauval, et il
n’en est pas sûr,--Saint-Denys du Pas, Montmartre et la Croix du
Tiroi[1].
Sur la place Sainte-Marguerite-Saint-Germain s’élevaient une échelle et
un pilori où étaient exécutés ceux qui se trouvaient sous la haute
justice de l’abbé de Saint-Germain-des-Prés;--le pilori était plus que
l’échelle, et ces marques de haute justice, l’échelle et le pilori
réunis ne devaient appartenir qu’à un grand seigneur: cependant, quelque
rang qu’il eût, il ne pouvait avoir un pilori là où le roi avait le
sien.
L’évêque de Paris[3] avait son échelle sur la place du Parvis; on y
_prêchait_ et _mitrait_ les individus condamnés à faire amende
honorable. Ce fut sur cette place qu’on lut le décret du pape Clément V
(Bertrand de Got), décret qui condamnait à mort tous les
Templiers.--L’échelle du Parvis-Notre-Dame disparut au commencement du
XVIIIᵉ siècle.
Le Chapitre de l’église Notre-Dame avait établi la sienne près du port
Saint-Landry: on la rompit et l’emporta en 1410;--le prieur de l’abbaye
de Saint-Martin-des-Champs, au coin de la rue Aumaire et de la rue
Saint-Martin, et le grand prieur de France, à l’extrémité de la rue des
Vieilles-Audriettes, qui s’est longtemps appelée rue de
l’Echelle-du-Temple, à droite en entrant dans la rue du
Temple.--Pendant la minorité de Louis XIV, des jeunes seigneurs, une
nuit d’orgie, y mirent le feu; elle fut rétablie sans bruit quelques
temps après[4].
L’abbé de Sainte-Geneviève avait son échelle près de l’église. Enfin, le
prieur de Saint-Éloi, les abbés de Saint-Magloire et de Saint-Victor, le
prieur de Saint-Lazare, la Ville..... tous avaient leur échelle et
rendaient haute et basse justice sur leurs terres. Les habitants de
Paris s’étant plaints du voisinage de ce grand nombre de Justices
subalternes, le roi, pour mettre un terme aux conflits que l’incertitude
de leurs limites et la prévention des officiers du Châtelet faisaient
souvent naître, rendit un édit (février 1674) par lequel il réunit et
incorpora à la Justice du Châtelet le Baillage du palais et toutes les
Justices des seigneurs qui se trouvaient soit dans la ville et les
faubourgs de Paris, soit même dans la banlieue.
Dix-neuf Justices furent comprises dans cette suppression; cependant,
pour des considérations particulières, le roi excepta depuis les
Justices de l’Archevêché, du Chapitre de Paris, de l’abbaye de
Saint-Germain-des-Prés, du Temple et de Saint-Jean-de-Latran; seulement
elles devaient être exercées dans les enclos, cours et cloîtres, selon
les conditions et restrictions portées par les Lettres et par les Arrêts
d’enregistrement[5].
On brûlait au cimetière Saint-Jean; il y avait une croix à la porte
Baudete,--à la place de l’échelle du prieur de Saint-Eloi,--en vertu
d’une autorisation donnée en 1320 par Philippe le Long aux bourgeois qui
demeuraient près de l’église Saint-Gervais. Quelquefois on exécutait
impasse des Bourdonnais, sur la place aux Chats, à la fosse aux Chiens,
sur le marché aux Pourceaux, qui était à la butte Saint-Roch.
Il y avait au carrefour Guilleri une échelle et un pilori, et c’était là
principalement que se pratiquait l’essorillement[6]. On coupait une
oreille au voleur, les deux en cas de récidive. Pour certains crimes on
coupait d’abord l’oreille gauche, à cause, paraîtrait-il, d’une veine
correspondant aux parties de la génération;--et ce n’est que justice,
dit charitablement Sauval, ces gens-là ne pouvant faire que de petits
voleurs.
Les soldats étaient exécutés sur la place de l’Estrapade, entre les rues
du Poste de la Vieille-Estrapade et des Fossés-Saint-Jacques. On les y
arquebusait plus souvent qu’au Pré-aux-Clercs[7].
La place qui était devant la Bastille, les cours de cette forteresse, le
Pont-Neuf, la porte Saint-Jacques, la porte Saint-Denis, la cour du
Châtelet, la cour du Palais de Justice, le pont Saint-Michel, la place
de la Porte-Saint-Antoine, que sais-je encore? tous ces lieux ont servi
de lieux patibulaires tout aussi bien que la croix du Tiroi, la Seine,
le marché aux Pourceaux, la place Maubert, le pilori des Halles[8], la
place de Grève et le gibet de Montfaucon, qui fait l’objet de cette
notice.
Montfaucon, selon J. Aymar Piganiol de la Force[9], prit son nom d’un
seigneur nommé _Fulco_ ou _Faucon_, qui en était propriétaire, ainsi que
des terres environnantes. Sauval,--s’il faut s’en rapporter à
lui,--assure même qu’en 1189, Robert, fils de ce _Faucon_, vendit à
Saint-Lazare deux pièces de terre qui étaient entre Saint-Lazare et ce
gibet[10]. On remarque encore que sous Lothaire et Louis V, derniers
rois de la seconde race, un comte nommé _Faucon_ possédait une terre
près de là, terre dont il fit don à l’abbaye de Saint-Magloire. C’était
donc sur cette butte, située près de la route d’Allemagne, à l’extrémité
du faubourg Saint-Martin, entre les rues des Morts et de la
Butte-Saint-Chaumont, et à l’ouest de la route qui conduisait à Pantin
(la rue de l’Hôpital-Saint-Louis), que se trouvait la grande Justice de
Paris, comme on appelait alors les fourches patibulaires de Montfaucon.
Depuis combien de temps le gibet était-il dressé en cet endroit, c’est
ce que l’on ignore, et les plus anciens actes dans lesquels il en soit
fait mention sont un acte d’accommodement du mois de septembre 1233,
entre le prieur de Saint-Martin-des-Champs et le Chapitre de l’église
Notre-Dame[11], et un acte de vente du mois de juin 1249[12], parlant
tous deux du gibet établi sur le fief du Cens-Commun. Ce fief du
Cens-Commun, appartenant au Chapitre Notre-Dame, était situé sur la
route de Meaux, entre l’enclos Saint-Lazare et la butte Saint-Chaumont.
Dans un roman composé en 1270 ou 1274, _Berte aus grans piés_, du poëte
Adenès, ou, comme dit Moreri, _dy roix Adnès_, il est aussi question
d’un certain Tybert pendu aux fourches de Montfaucon.
Quant la vielle fu arse, Tybert font ateler,
Tout parmi la grant rue le firent trainer,
A Montfaucon le firent sus au vent encrouer[13].
Tout ceci démontre victorieusement que ce gibet ne doit sa fondation ni
à Enguerrand de Marigny (né en 1260), ni à Pierre Rémy, comme le prétend
Corrozet,--Pierre Rémy ayant été pendu le 25 mai 1328.--Est-ce Pierre de
Brosse (ou La Brosse) qui le fit construire? rien ne le prouve, mais on
ne peut s’empêcher de remarquer avec Etienne Pasquier que le gibet
toucha cruellement ceux qui y avaient touché, et Enguerrand de Marigny,
Pierre de Brosse, Pierre Rémy, qui tous le firent réparer, y furent
pendus, à l’exception du dernier, qui y fit amende honorable.
Quant à la description du gibet, c’était, du temps de la Ligue, nous
dit Sauval, une masse de pierres surmontée de seize piliers[14]; on y
arrivait par une rampe faite de pierres assez larges et que fermait une
porte solide. Cette masse avait la forme d’un parallélogramme; elle
était haute de deux à trois toises, longue de six à sept, large de cinq
à six, et composée de dix ou douze assises de gros quartiers de pierres
bien liées et bien cimentées. Les piliers étaient gros, carrés, et
chacun avait trente-deux ou trente-trois pieds de hauteur. Pour joindre
ensemble ces piliers et y attacher les corps des suppliciés, on avait
enclavé dans leurs chaperons, à moitié de leur hauteur et à leur sommet,
de grosses poutres de bois qui traversaient de l’un à l’autre et
supportaient des chaînes de fer d’un mètre cinquante de longueur. Contre
les piliers étaient toujours dressées de longues échelles destinées à
monter le patient au gibet. Au milieu de la masse, sur laquelle se
trouvaient les piliers, était une cave disposée pour recevoir les corps
des suppliciés, qui devaient y rester jusqu’à destruction entière du
squelette[15].
Quelques autres Justices croissaient aussi là, à l’ombre du grand
gibet[16]; mais, petits gibets suppléants, ils ne fonctionnaient que le
temps qu’on passait à remettre en bon état leur glorieux aïeul.
Marques de haute justice, les fourches patibulaires différaient en
raison de la qualité des seigneurs auxquels elles appartenaient[17].
Elles différaient par le nombre des piliers: ainsi les ducs en avaient
huit, les comtes six, les barons quatre, les châtelains cinq, et les
simples gentilshommes haut-justiciers deux.--Le roi seul pouvait en
avoir autant qu’il le jugeait convenable. Sous Charles IX, il n’était
pas rare de voir de soixante à quatre-vingts personnes _faire le guet_
à Montfaucon, comme disait le populaire[18].
En tout temps ces misérables dépouilles répandaient une telle odeur que,
lorsqu’on enterra Louise de Savoie, morte au château de Saint-Maur en
1532, on fut obligé de dégarnir les potences placées sur le trajet du
convoi[19], tant hors la porte Saint-Antoine qu’au faubourg
Saint-Quentin (faubourg de la ville de Saint-Denis du côté de Paris).
Tous ces débris furent portés au cimetière de l’église Saint-Paul à
Paris, et à celui de la chapelle Saint-Quentin[20].
A cette époque, la loi voulait rendre visible à tous la punition du
crime et anéantir ensuite dans un éternel oubli les restes ignominieux
des infâmes. On exécutait le criminel les fêtes et les dimanches de même
que les autres jours;--on lui refusait les consolations de la religion:
condamné, il n’appartenait plus qu’au bourreau. Philippe de Maisière,
conseiller de Charles V, avait cherché à abolir cette coutume, qu’il
regardait comme odieuse; mais la volonté royale vint échouer contre une
violente résistance des autres membres du conseil[21]. Ce fut, quoi
qu’en dise l’auteur de la _Chronique de Saint-Denis_, Charles VI qui,
par des lettres expédiées le 12 février 1396, ordonna de présenter le
sacrement de pénitence aux condamnés, et, de crainte que la
préoccupation de la mort ne leur fît oublier de demander un confesseur,
il enjoignit à ses officiers de leur en amener un d’office[22]. Cette
décision fut prise surtout, dit-on, à l’instigation pressante de Pierre
de Craon, qui avait à se faire pardonner bien des choses, entre autres
sa tentative d’assassinat sur le connétable de Clisson; il fit élever au
pied du gibet une croix portant ses armes, et dota richement le couvent
des Cordeliers pour que ces religieux confessassent les
condamnés.--Louise de Lorraine, veuve de Henri III, constitua sur
l’Hôtel-Dieu, au denier dix-huit, 5,600 livres pour la fondation de
trois bourses de bacheliers en théologie, chargés de prêcher les fêtes
solennelles à la Conciergerie, au Grand et au Petit-Châtelet, de visiter
et consoler les prisonniers, et de les assister à leurs derniers
moments. Mᵐᵉ de Simié, à peu près à la même époque, donna aussi 100 écus
de rentes à la Sorbonne dans la même intention[23].
Les cadavres exposés à Montfaucon étaient toujours couverts de
vêtements, et, sous aucun prétexte, ne devaient en être dépouillés[24].
Les corps des individus qu’on avait décapités ou fait bouillir sur une
des places de Paris, et qu’on exposait ensuite aux fourches
patibulaires, étaient ou pendus par les aisselles, ou renfermés dans des
sacs de treillis ou de cuir, sacs que l’on suspendait aux chaînes de fer
du gibet. Quant au mode de transport des condamnés, il n’était pas
uniforme: c’était tantôt à pied, tantôt à cheval; celui-ci dans une
charrette, celui-là sur une claie;--seulement, misérable ou grand
seigneur, tous subissaient le cérémonial de cette lugubre promenade. La
tête nue quelquefois,--mais ce n’était pas l’habitude,--les mains liées,
le patient partait du Châtelet accompagné de son confesseur, d’un
lieutenant criminel, etc., etc., ainsi que d’un certain nombre de
sergents du Châtelet et d’archers. Arrivé devant le couvent des
Filles-Dieu, à l’extrémité de la rue Saint-Denis, le cortége s’arrêtait,
et le condamné était conduit dans la cour auprès d’un grand crucifix de
bois adossé à l’église du couvent et recouvert d’un dais; là, l’aumônier
des Filles-Dieu récitait quelques prières, lui jetait de l’eau bénite et
lui faisait baiser le crucifix; les religieuses lui donnaient alors
trois morceaux de pain et un verre de vin[25]. C’était le _dernier
morceau du patient_; s’il mangeait avec appétit, on en augurait bien
pour son âme. Cela terminé, le cortége se remettait en marche, et ne
s’arrêtait plus que devant la croix de Pierre de Craon, où le condamné
faisait sa dernière prière[26] et était immédiatement après livré au
bourreau. Après s’être assurés qu’il avait rendu le dernier soupir, les
divers officiers, le prêtre, qui l’avaient accompagné, se hâtaient de
revenir au Châtelet, où les attendait un repas payé par la Ville; le
prêtre recevait en outre un salaire pour frais de déplacement[27].
La première exécution dont l’histoire ait conservé le souvenir fut celle
de Pierre de Brosse (ou La Brosse), favori de Philippe le Hardi. Il fut
convaincu d’avoir empoisonné Louis de France, fils aîné du roi et
d’Isabelle d’Aragon, et d’avoir accusé de ce crime odieux Marie de
Brabant, seconde femme de Philippe le Hardi[28]. Le 30 juin 1278 (1277,
ou encore 1276), de grand matin, avant le lever du soleil, il fut pendu
_parisius latronum communi patibulo_, «laquelle chose fut moulte
plaisante aux barons de France, car le convoyèrent au gibet le duc de
Bourgogne, le duc de Brabant, le comte d’Artois et plusieurs autres
nobles barons. Le peuple de Paris s’émut de toutes parts, car il ne
pouvoit croire en nulle manière qu’un homme de si haut état fût dévalé
et abaissé si bas»[29]. Après lui avoir mis la corde au cou, le
bourreau lui demanda s’il voulait parler; sur sa réponse négative, il
ôta l’échelle et le laissa aller[30].
* * * * *
A la mort de Philippe le Bel, les finances étaient dans un état
déplorable; le trésor royal était vide, et, comme on s’occupait de cette
grave question dans le conseil du roi, le comte de Valois se leva
brusquement, sommant Enguerrand de Marigny de rendre ses comptes,
puisque c’était lui qui l’avait administré. Marigny déclara qu’il était
prêt.
«Que ce soit donc maintenant, ajouta le prince.
--Je vous en ay baillé, Monsieur, une partie, et de l’autre j’ay payé
les debtes de monseigneur vostre frère.
--Vous en avez menty!
--_Pardieu! c’est vous-mesme_», s’écria Marigny ne se possédant plus.
Le comte de Valois mit l’épée à la main, et, malgré la présence du roi,
voulut se jeter sur Marigny; mais il fut retenu par les autres membres
du conseil. Après cette scène de violence, Enguerrand fut arrêté et mis
d’abord dans la tour du Louvre, dont lui-même était châtelain; mais, sur
les instances du comte de Valois, qui trouvait cette prison trop
honorable pour lui, il fut transféré au Temple et enfermé dans un
cachot. On le condamna sans l’entendre; un célèbre avocat de ce temps,
Jean d’Asnières, trouva même contre ce malheureux quarante et un chefs
d’accusation;--cependant le roi ne put se résoudre à l’envoyer à la mort
et conclut au bannissement. Alors le comte de Valois, dont la vengeance
était loin d’être satisfaite, fit arrêter la femme et la sœur de
Marigny, et on trouva des témoins qui affirmèrent qu’elles se servaient
d’images de cire pour tuer le roi. On arrêta aussi un magicien nommé
Jacques de Lor[31], sa femme et son domestique; ce Jacques de Lor se
pendit dans sa prison, sa femme fut brûlée; quant à Enguerrand, reconnu
coupable, il fut condamné à être pendu à la plus haute traverse de bois
de Montfaucon. Le 30 avril 1315, au point du jour, cette sentence fut
exécutée au milieu d’une foule considérable. «_Bonnes gens_, s’écriait
Marigny assis dans une charrette, _priez Dieu pour moi_.»
Ce furent ces bonnes gens-là qui, immédiatement après le supplice,
coururent au Palais abattre la statue de l’ancien ministre de Philippe
le Bel[32].
Au-dessous d’Enguerrand on pendit Paviot, le domestique de Jacques de
Lor. Pendant la nuit, le corps d’Enguerrand de Marigny fut détaché du
gibet, dépouillé de ses vêtements et laissé nu au pied de la potence; il
fallut le pendre de nouveau, après l’avoir habillé.--«C’est, dit Sauval,
le premier _vol en l’air_ et l’exemple le plus bizarre de la persécution
de la fortune dont vous ayés peut-être ouï parler.»
Marigny était innocent, car, dès le commencement de l’année 1315, une
commission, dont le comte de Valois faisait lui-même partie, avait
examiné les comptes de son administration, et, sur le rapport de cette
commission, Louis X avait donné au ministre de son père pleine et
entière décharge[33]. Comme il n’avait consenti à cette mort que par
faiblesse, il fit don de 10,000 livres aux enfants d’Enguerrand,
c’est-à-dire 5,000 à Louis l’aîné, qui était son filleul, et le reste
aux autres. Sous le règne suivant, ils rentrèrent en possession du corps
de leur père, qui fut d’abord enterré aux Chartreux, puis dans l’église
collégiale d’Escouï, qu’Enguerrand avait fondée en 1310.
Dix ans après cette exécution, le comte de Valois, fort malade, fit
distribuer des aumônes, et ceux qui les donnaient disaient aux pauvres:
_Priez Dieu pour M. de Marigny et pour le comte de Valois_, «espérant
par ce moyen éviter le traict inévitable de la mort, laquelle il pensoit
luy faire telle guerre pour ce qu’il estoit cause du supplice dudict
Enguerrand»[34].
* * * * *
En 1320, Henri Tapperel, prévôt de Paris, subit le dernier supplice pour
s’être laissé corrompre par un prisonnier riche, l’avoir mis en liberté
et avoir fait pendre à sa place un pauvre diable parfaitement
innocent[35].
Gérard Guerte (ou de la Guette), homme de basse extraction, avait occupé
sous Philippe le Long un emploi assez élevé dans les finances. A
l’avénement de Charles IV dit _le Bel_, il fut enfermé dans la tour du
Louvre comme ayant détourné les finances du Trésor royal. «On le
resserra en une très estroite prison, où il fut interrogé qu’estoient
devenues les rentes du Royaume.» Mais il ne put supporter les tortures
de la question; «elles luy causèrent une fièvre ardente, dont il mourut
en prison, si par adventure, ajoute Mézeray, ses parens ne luy donnèrent
le boucon pour luy sauver l’honneur.--Le Roy commanda qu’il fust enterré
dans l’Hostel-Dieu, sans pompe funèbre, de peur qu’il ne semblast avoir
été injustement calomnié.» D’après Mézeray, il ne passa donc pas par les
fourches patibulaires de Montfaucon; mais, si nous ouvrons _l’Abrégé
chronologique_ du même Mézeray, nous lisons: «Il fut appliqué à la
question, qu’on luy donna si rude qu’il mourut au milieu des tourments.
On ne laissa pas de traisner son corps par les rues et de le pendre au
gibet de Paris[36].»
Jourdain de l’Isle, gentilhomme du Périgord, convaincu de
quarante-huit crimes capitaux, venait, à la considération du pape
Jean XXII, dont il avait épousé la nièce[37], d’être gracié par
Charles le Bel, lorsqu’il tua un sergent qui exploitait avec l’Écu
royal au cou, disent les uns; deux huissiers qui étaient venus lui
signifier un arrêt du Parlement, disent les autres. Quoi qu’il en
soit, il fut cité à Paris, emprisonné, jugé, condamné, puis traîné
à la queue d’un cheval et pendu à Montfaucon le 22 mai 1323.--Le
curé de Saint Merry écrivit à ce sujet à Jean XXII: «..... A peine
votre neveu était-il pendu, qu’avec grand luminaire nous allâmes le
prendre à la potence et nous le fîmes porter dans notre église, et
nous l’avons enterré honorablement et gratis. Saint Père, nous
continuant de vous demander très-humblement votre sainte et
paternelle bénédiction.
«J. THOMAS, _chevecier_[38].»
Pierre Remy, seigneur de Montigny et successeur de Gérard de la Guette,
fut accusé de concussion et condamné par arrêt du Parlement du 25 avril
1328 à être pendu;--ce qui fut exécuté à Montfaucon le 25 mai suivant.
On le conduisait d’abord au petit gibet de Montigny, lorsqu’il avoua
beaucoup de crimes dont on ne le soupçonnait même pas: _Unde et propter
hanc confessionem ad caudam quadrigæ quæ eum ad patibulum portaverat
applicatus, statim de parvo patibulo usque ad magnum patibulum, quod
ipse novum fieri fecerat, modumque faciendi et ordinem cum magna, ut
dicitur, diligentia operariis tradiderat, trahitur, et primus ibidem
suspenditur._ En effet, depuis les quelques réparations qu’il avait fait
faire à Montfaucon, personne n’y avait été supplicié: comme maître du
logis, dit Mézeray, il eut l’honneur d’être mis au haut bout, au-dessus
de tous les autres voleurs.
La justice du Parlement avait, cette fois, été devancée par la justice
populaire, car, depuis les réparations faites aux fourches de
Montfaucon, on lisait sur le principal pilier ces deux vers:
En ce gibet, ici emmy,
Sera pendu Pierre Remy[39].
Macé des Maches (ou Massé de Machy), trésorier-changeur, fut pendu en
1331[40].
* * * * *
René (ou Rémond) de Siran, maître des monnaies, accusé d’abus de
confiance, se suicida dans sa prison, mais n’en fut pas moins transporté
et pendu à Montfaucon en 1333[41].
* * * * *
Hugues de Cuisy, ancien Prévôt de Paris et président au Parlement,
atteint et convaincu de prévarication, fut pendu le 21 juillet 1336[42].
* * * * *
Adam de Hourdaine (ou Claude de Hourdery), conseiller au Parlement, fut
pendu le 3 juillet 1348, pour avoir falsifié des dépositions de
témoins[43].
* * * * *
En 1386, la femme d’un nommé Jean de Carrouges accusa un certain Jacques
Legris, gentilhomme normand, d’avoir abusé d’elle par violence. Or,
voici dans quelles circonstances ce crime aurait été accompli: profitant
de l’absence de Jean de Carrouges, Jacques Legris vint dîner chez la
femme de son ami, et, la nuit venue, comme cette dame le conduisait à la
chambre qui lui était destinée, il se précipita sur cette malheureuse
femme et en abusa. C’est ainsi que le raconte Le Laboureur. D’autres
disent que, profitant du sommeil de la dame, Legris se serait introduit
dans le lit conjugal et aurait été parfaitement reconnu par elle.
Toujours est-il que, lorsque le mari, Jean de Carrouges, revint de
voyage, sa femme s’écria: _Un étranger a souillé vostre couche, et ce
Jacques Legris, ce bon amy de tant années, vous doit être le plus
méprisable des hommes._ Legris nia le fait; cependant, sur les
affirmations de cette femme, et devant un manque absolu de preuves, on
eut recours au _jugement de Dieu_, et Carrouges et Legris, en présence
du roi Charles VI et devant une foule immense[44], se battirent en
combat singulier auprès des murs de Saint-Martin-des-Champs[45]. La
victoire fut longtemps indécise, «finalement Jacques Legris cheut. Et
lors Carrouget monta sur luy, l’espée traite, en luy requerant qu’il luy
dist vérité. Et il respondit que, sur Dieu et sur le péril de la
damnation de son âme, il n’avoit oncques commis le cas dont on le
chargeoit. Et pourtant Carrouget, qui croyoit sa femme, lui bouta
l’espée au corps par dessous et le fit mourir.»
«Il passa pour convaincu par le succez du duel, et son corps fut traisné
au gibet (le 29 décembre 1386) selon la coustume de pareils
événemens»[46].
Ce fut grande pitié, car le jugement de Dieu avait été un jugement
inique: un individu condamné à mort pour certains crimes (d’autres
disent un malade à l’article de la mort), se reconnut coupable de celui
que l’innocent Legris avait si chèrement expié. Je ne sais au juste à
quelle époque cela arriva; mais, dix ans après le duel, le vrai coupable
n’était pas encore connu, puisque Denys Godefroy, dans ses notes sur
l’histoire de Charles VI, cite un arrêt du Parlement (du 9 février 1396)
qui donne à Carrouges une somme de 6,000 livres à prendre sur les biens
de Jacques Legris.
Quant à Mᵐᵉ Carrouges, le malencontreux auteur de cette tragédie, elle
se jeta dans un cloître, pour y achever ses jours en demandant à Dieu
d’être plus circonspecte à l’avenir[47].
Exécution d’un malfaiteur émérite, Richard Bourdon, dit le
Petit-Bourdon: «A maître Guillaume Barrau, secrétaire du roi notre sire,
pour avoir été, par le commandement et ordonnance du roi notre sire, et
pour le bien de justice, en la ville de Fougères, au pays de Bretagne,
pour prendre et ammener ès prisons du Chastelet de Paris un malfaiteur
nommé Richard Bourdon, autrement dit le Petit-Bourdon, lequel
malfaicteur avoit été mis ès prisons du chastel de Fougières, et
d’icelles s’estoit eschapé et mis en franchise en la chapelle dudit
chastel; lequel secretaire l’a pris et mis hors de ladite chapelle à
très-grande diligence, peine et péril de sa personne et de sa compagnie,
et icelui amené ès prisons dudit Chastelet de Paris, où il a été
exécuté; c’est à sçavoir traîné et pendu à Montfaucon.»[48]
* * * * *
(1402) Maître Jean le Charton, procureur au Parlement, avait épousé une
fort jolie femme; or, de ce mariage, écoutez ce qu’il advint: «Et à un
vendredy, on luy avoit ordonné d’une sole, laquelle il mangea et dit ces
paroles: _Il me semble que j’ai mangé un mauvais morceau._» Et ce
disant, maître Charton était dans le vrai, car il alla quatre jours
après de vie à trépas. Jeune et jolie, sa femme ne pouvait rester veuve:
elle se remaria avec le clerc du défunt. Jusqu’ici rien que de
très-naturel; mais, des contestations s’étant élevées entre les nouveaux
époux et les autres héritiers du défunt, ceux-ci les accusèrent
hautement d’avoir empoisonné maître Charton. La justice s’en mêlant, ils
furent bientôt en prison; là ils n’avouèrent rien et se défendaient
très-habilement, lors que le lieutenant du prévôt de Paris, se servant
d’un moyen (il ne devait pas être bien nouveau même à cette époque) qui
réussit encore aujourd’hui, fit venir la femme et lui dit que son mari
s’était décidé à tout avouer, qu’elle n’avait donc plus à nier, mais à
implorer la clémence de ses juges. «Et feut amenée devant le mari et
l’appela traistre, de ce qu’il avoit confessé; et toutes fois il n’en
estoit rien. Et à la fin confessa tout, et aussi feit le mari. Et feut
la femme arse en la présence du mari. Et après, le mari feut mené au
gibet et pendu. Qui feut exemple aux autres femmes de n’en ainsi
faire[49].»
* * * * *
Deux écoliers, l’un normand, l’autre breton, Légier de Montilhier (ou
Roger de Montillet) et Olivier Bourgeois, tous deux convaincus de
meurtre, avaient été, en 1403, pendus à Montfaucon par ordre de
Guillaume de Tigouville (ou Tignouville), prévôt de Paris. Faite au
mépris des droits de l’Université, cette exécution avait eu lieu pendant
la nuit; en allant au supplice, les deux condamnés n’avaient cessé de
crier «_Clergé_, afin d’être recous»; mais, personne n’étant venu les
secourir, la sentence qui les frappait avait été exécutée. Tigouville
allait expier chèrement cet acte de justice. Privé de tout office royal,
il fut condamné à élever une pyramide sur le chemin de Paris, près du
gibet, et de faire sculpter dessus l’image des deux clercs. En outre, le
17 mai 1408, il alla en grande pompe dépendre les corps, les baisa sur
la bouche et les amena au parvis Notre-Dame dans une charrette
recouverte d’un drap noir, et conduite par un charretier «vestu d’un
surplis de prestre». De là, ils furent menés à Saint-Mathurin et
enterrés honorablement dans le cloître de cette église, «et fut derechef
fait une épitaphe à leur semblance, pour perpétuelle mémoire: _Hic
subtus jacent Leodegarius du Moussel de Normania, et Oliverius Bourgeois
de Britannia oriundi, clerici scolares quondam ducti ad justitiam
secularem, ubi obierunt, restituti honorifice et hic sepulti, anno
domini M. CCCC VIII, die XVI mensis Maii[50]._»
* * * * *
En 1411, on prit aux environs de la capitale une bande de pillards,
qu’on amena à Paris le 4 mai. On en jeta quelques-uns dans la rivière;
ceux qui n’avaient pas encore quinze ans furent fouettés publiquement,
puis bannis du royaume; «mais, pour Polifer Radingue, il fut, avec sept
capitaines et trente autres, condamné au gibet, qu’ils avaient bien
mérité[51].»
* * * * *
En 1413, après une de ces émeutes si fréquentes à Paris, on se saisit de
quelques-uns des séditieux, entre autres d’un bourgeois qui avait
assassiné un nommé Courtebotte, violon du duc de Guyenne, et que son
maître aimait beaucoup; puis de deux bouchers, les frères Cailles, qui,
durant les mêmes troubles, avaient noyé maître Raoul Brisac: ils furent
tous pendus[52].
* * * * *
Au mois de septembre 1425, «on coppa la teste à ung chevalier mauves
brigant, nommé messire Estienne de Favières, né de Brie, très maulvais
larron, et pire que larron, et furent pendus aucuns de ses disciples au
gibet de Paris et en autres gibets[53].»
* * * * *
Le 15 décembre 1427, un écuyer nommé Sauvage de Fromonville, après une
résistance désespérée, fut pris dans le château de l’Ile-Adam; son
exécution donna lieu à une scène émouvante et terrible.--Je laisse la
parole au chroniqueur:
«Il fut mis sur ung cheval, les piés liez et les mains sans chaperon; en
ce point admené à Baignolet, où le Régent estoit, qui tantost commanda
que sans nul délay on l’allast pendre au gibet hastivement, sans estre
ouy en ces deffenses, car on avoit grant paour qu’il ne fust recoux; car
de très-grant lignaige estoit. Ainsi fut admené au gibet accompaigné du
prevost de Paris et de plusieurs gens, et avec ce estoit ung nommé
Pierre Baille qui avoir esté varlet cordouanier à Paris, et puis fut
sergent à verge, et puis receveur de Paris, et lors estoit grant
trésorier du Meinne, lequel Pierre Baille ne volt oncques, quand ledit
Sauvaige demanda confession, qu’il requist si longuement, mais lui fist
tantost monter l’échelle, et monta après en deux ou trois eschelons en
lui disant groses paroles. Le Sauvaige ne lui répondit pas à sa
voulenté, pourquoy ledit Pierre luy donna un grand cop de baston, et en
donnoit cinq ou six au bourrel, pour ce qui l’interrogeoit du sauvement
de son âme. Quand le bourrel vit que l’autre avoit si male voulenté, si
ot paour que ledit Baille ne lui fist pis, si se hasta plustost qu’il ne
devoit pour la paour, et le pendit; mais pour ce que trop se hasta, la
corde rompi ou ce desnoüa, et chut ledit jugié sur les rains, et furent
tous rompus et une jambe brisée; mais en celle douleur lui convint
remonter, et fut pendu et estranglé, et pour vray dire, on lui portoit
une très male grace, espécialement de plusieurs meurtres très-horribles,
et disoit-on qu’il avoit tué de sa main ou pays de Flandres ou de
Haynault un évesque.»
L’année suivante, nous trouvons cette note: «Le vendredy 10 jour de
septembre 1428, fut despendu du gibet de Paris ung nommé Sauvaige de
Fromonville, à qui Pierre Baille fist tant de déplaisir quand on le
pendoit, car il le frappa en l’eschelle moult cruellement, et si battit
le bourrel d’un gros baston qu’il tenoit, et estoit pour lors ledit
Pierre receveur de Paris[54].»
* * * * *
En 1430 la misère était si grande, que les pauvres se réunissaient par
bandes, pillant et dévastant les environs de Paris. On fit contre eux
une expédition; quatre-vingt-dix-huit furent pris la première fois et
amenés à Paris: on en pendit douze le 2 janvier. L’année suivante, on
fut obligé d’aller à Chevreuse faire le siége «d’une vieille forte
maison nommée Dannette», dans laquelle s’étaient réfugiés une
quarantaine de pillards; ils furent pris et amenés à Paris; le plus
vieux n’avait pas trente-six ans. Treize purent s’échapper; il y en eut
deux de pendus devant Dannette, et treize au gibet de Paris. Le 22
avril, on fit une nouvelle expédition qui amena la capture d’une
centaine de ces misérables; six furent pendus immédiatement, «les
autres, tous accouplez et liez de cordes», furent dirigés sur Paris, et
le lundi suivant on en pendit trente-deux à Montfaucon, et le 4 mai
trente autres[55].
* * * * *
On enterrait aussi sous le gibet des personnes toutes vives; en 1440,
1457 et 1460, nous trouvons trace de quelques-unes de ces exécutions:
Jannette la Bonne-Valette et Marion Bonnecoste, Ermine Valancienne et
Louise Chaussier, subirent cet horrible supplice pour leurs «démérites»,
et furent enfouies dans une fosse de sept pieds de long. En 1460,
Perrette Mauger, voleuse et recéleuse de profession, fut condamnée par
Robert d’Estouville, prévôt de Paris, «à souffrir mort et à estre
enfouye toute vive devant le gibet.» Elle en appela au Parlement, qui
confirma la sentence. «Ce qui fut dit à icelle _Perrette_, laquelle
déclara lors qu’elle estoit grosse, parquoy fut derechef différé de
l’exécuter. Et fut fait visiter par ventrières et matrones, qui
rapportèrent à justice qu’elle n’estoit point grosse.» Immédiatement
Henri Cousin, exécuteur des hautes œuvres l’entraîna au supplice[56].
Le 6 juin 1465, on trouva pendu chez lui Jehan Marceau, ancien marchand
bonnetier, demeurant rue Saint-Denis, à la Barbe-d’Or. Cette mort était
le résultat d’un suicide; aussi le corps fut-il dépendu, apporté au
Châtelet, et de là traîné à Montfaucon pour y être pendu.[57]
* * * * *
Le 19 juillet de la même année fut pendu et étranglé au gibet de Paris
un gentilhomme nommé Laurent de Mory. Accusé d’avoir des intelligences
avec les Bourguignons, il avait été enfermé à la Bastille et jugé par
une commission qui l’avait déclaré «crimineux de crime de leze-Majesté,
et comme tel l’avoit condamné à estre escartellé ès Halles de Paris.» Il
en appela au Parlement, qui l’envoya alors à Montfaucon.[58]
* * * * *
En 1466, on fit aussi de nombreuses exécutions «de povres et indigentes
créatures, comme de larrons, sacriléges, pipeurs et crocheteurs». Les
uns furent pendus à Montfaucon, les autres au petit gibet de Montigny,
«de nouvel créé et estably, pour la grande vieillesse, ruyne et
décadence du précédent et ancien gibet, nommé Montfaucon». Ceux qui ne
furent pas pendus furent fouettés au cul de la charrette qui les
promenait dans tous les carrefours.--De semblables exécutions avaient eu
lieu en 1460[59].
* * * * *
Au mois de septembre 1666, on pendit un gros Normand du Cotentin «pour
ce qu’il avoit longuement maintenu une sienne fille, et en avoit eu
plusieurs enfans, que luy et laditte fille, incontinent qu’elle en
estoit délivrée, meurdrissoient». La fille fut brûlée à Magny, près
Pontoise, où ils étaient venus demeurer[60].
* * * * *
Le 16 février 1468, par ordre du prévôt de Paris, on menait de sa prison
en la chambre de la question un nommé Charlot le Tonnelier, dit la
_Hote-Varlet_, chaussetier, demeurant à Paris, lorsque tout à coup il
saisit un «cousteau qu’il apperceut sur son chemin, et d’icelluy se
couppa la langue». On le ramena immédiatement dans sa prison, où, bien
soigné, il guérit vite. Ramené à la question, il se décida à avouer ses
crimes et compromit un de ses frères qu’on appelait le Gendarme, un
serrurier, un orfévre, un sergent nommé Pierre Moynel, et un fripier
nommé Martin de Coulongne. Le mardi de la semaine peneuse[61], ils
furent tous condamnés à être pendus. De cette sentence du prévôt de
Paris ils en appelèrent au Parlement, qui confirma l’arrêt seulement à
l’égard de quatre, qui furent pendus sous les yeux du fripier et du
sergent: ceux-ci furent ramenés en prison. Ils allaient peut-être tirer
leur cou de cette affaire, lorsque, «le vendredy sainct et aouré, vint
et issit du ciel plusieurs grans esclats de tonnerre, espartissemens et
merveilleuse pluye, qui esbahist beaucoup de gens, pourceque les anciens
dient tousjours que nul ne doit dire hélas! s’il n’a ouy tonner en mars.
Et après ce que dit est, ledit fripier nommé Martin _de Coulongne_ fut
rendu par la dicte Cour du Parlement audit prevost de Paris, et fut
envoyé audit gibet le samedy veille de _Quasimodo_ 1469[62].»
* * * * *
Nous n’avons pu trouver la date exacte de l’exécution de deux bons amis
de François Villon, dont nous avons parlé plus haut, René de Montigny et
Colin de Cayeux, deux coupeurs de bourse émérites.
Coquillars, narvans à Ruel,
Meny vous chante mieux que caille
Que n’y laissez ne corps, ne pel,
Comme fist Colin de l’Escaille,
Devant la roe babiller:
Il babigna, pour son salut.
Pas ne sçavoit oingnons peller...
Dont Lemboureux lui rompt le suc.
Changez et andossez souvent,
Et tirez tousjours droit au Temple,
Et eschecquez tous en brouant,
Qu’en la jarte ne soyez ample.
Montigny y fut, par exemple,
Bien attaché au halle-grup,
Et y jargonnast-il le tremple,
Dont Lemboureux lui rompt le suc.
Quant à Villon, on sait qu’il ne fut pas pendu comme il l’appréhendait
si fort. Condamné à mort deux fois, en 1460 et 1461, et gracié par Louis
XI, cette épitaphe, qu’il avait composée, ne put lui servir:
Je suis François, dont il me poise,
Né de Paris, près de Pontoise,
Qui d’une corde d’une toise
Sçaura mon col que mon cul poise,
Non plus que cette magnifique ballade (l’ÉPITAPHE _en forme de Ballade
que feit Villon pour luy et ses compaignons_) dans laquelle il se
représente pendu avec cinq ou six de ses amis:
La pluye nous a debuez et lavez,
Et le soleil dessechez et noirciz;
Pies, corbeaulx, nous ont les yeux cavez,
Et arrachez la barbe et les sourcilz.
Jamais, nul temps, nous ne sommes rassis;
Puis çà, puis là, comme le vent varie,
A son plaisir, sans cesser nous charie,
Plus becquetez d’oyseaulx que dez à couldre.
Hommes, icy n’usez de mocquerie,
Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre!
Comme il possède son sujet! «Il en parle en connaisseur; il sait sa
potence à fond, et le pendu, dans tous ses aspects, profils et
perspectives, lui est singulièrement familier. Colin de Cayeux et René
de Montigny[63], ses camarades, avaient eu la maladresse de se laisser
mourir longitudinalement, comme il appert par une des ballades du
Jargon, et lui-même ne pouvait guère s’attendre à trépasser en travers.
Il me semble le voir maigre, hâve et déguenillé, tourner autour du gibet
comme autour du centre où doit aboutir sa vie, et contempler piteusement
ses bons amis faisant l’I et tirant la langue, le tout pour s’être allés
_esbattre_ à Ruel. Remarquez le mot, quel euphémisme! _esbattre_. Que
diable faisaient donc ces gens-là quand ils travaillaient sérieusement,
puis qu’on les cravatait de chanvre seulement pour s’être amusés?»[64]
On ne sait au juste quel délit avait pu amener sur Villon ces deux
terribles condamnations; on peut croire que c’était un vol à main armée
près de Ruel; un passage de ses poésies permet aussi de supposer que
c’était un viol[65].
* * * * *
«Un jeune fils de Brigandinier», qui avait été élevé par Jean Pensart,
marchand de poissons, sachant que son père adoptif avait assez d’argent
à la suite de la vente du carême, résolut de le dépouiller. Ses
complices dans cette affaire étaient deux Ecossais, Mortemer, dit
_Lescuyer_, et Thomas _le Clerc_; surpris au milieu du crime, ils se
sauvèrent, et Brigandinier, pris et amené au Châtelet, nomma ses
compagnons. Mortemer, confié à la surveillance de deux Ecossais de la
garde du roi, put facilement s’échapper; quant à Thomas le Clerc, il se
réfugia dans l’église Sainte-Catherine du Val des Ecoliers, et là
soutint un véritable siége contre les gens du prévôt de Paris, qu’il
blessa en grande partie avant de tomber entre leurs mains. Condamné à
être pendu à Montfaucon, il en appela au Parlement, qui confirma la
sentence. L’exécution eut lieu le 16 mars 1474, «pour veoir laquelle
furent jusques audit gibet sire Denis _Hesselin_, maistre Jehan de
_Ruel_, comme commis par maistre Pierre de _Ladehors_ à l’exercice de
l’office de lieutenant-criminel, pour occasion de la maladie dudit
Ladehors[66].»
* * * * *
En 1476 fut pendu à Montfaucon le sieur Laurent Garnier, de Provins,
pour avoir tué un collecteur des tailles de Provins, «duquel cas il
avoit obtenu rémission qui ne luy fut point entérinée par la Cour du
Parlement». Un an et demi après cette exécution, sur les instances de
son frère, le corps fut dépendu par maître Henri Cousin, «et illec fut
ensevely et mis en une bière couvert d’un cercueil, et dudit gibet mené
dedans _Paris_ par la porte Sainct Denys; et devant icelle biere aloient
quatre crieurs de ladite ville sonnant de leurs clochettes, et en leurs
poitrines les armes dudit _Garnier_; et autour d’icelle biere y avoit
quatre cierges et huict torches, qui estoient portées par hommes vestus
de dueil et armoyez comme dit est. Et en tel estat fut mené passant
parmy ladite ville de _Paris_, jusques à la porte Sainct Anthoine, où
fut mis ledit corps en un chariot couvert de noir, pour mener inhumer
audit _Provins_. Et l’un desdits crieurs, qui aloit devant ledit corps,
crioit: «Bonnes gens, dites vos patenostres pour l’âme de feu Laurens
_Garnier_, en son vivant demeurant à _Provins_, qu’on a nouvellement
trouvé mort sous un chesne; dites-en vos patenostres, que Dieu bonne
mercy luy fasse[67].»
«Audit mois d’aoust 1477 advint que un jeune fils bourreau à _Paris_,
nommé _Petit-Jehan_, fils de maistre Henry _Cousin_, maistre Bourreau en
laditte ville de _Paris_, qui déjà avoit fait plusieurs exploits de
Bourreau[68], fut tué et meurtry ledit _Petit-Jehan_ en laditte ville de
Paris.»
Voici comment arriva la chose. Petit-Jehan avait eu maille à partir pour
affaires d’intérêt avec un menuisier picard, nommé Oudin du _Bust_, et
l’avait battu. Celui-ci résolut de se venger; il s’associa trois
compagnons: _Lempereur du Houx_, sergent à verge; Jehan _du Foing_,
fontainier et plombeur, et un orfévre nommé Regnault _Goris_, qui tous
quatre, «de guet apens et propos délibéré, vinrent assaillir ledit
_Petit-Jehan_, qu’ils trouvèrent au coing de la rue de Garnelles, près
de l’hostel du Moulinet, et vint le premier à luy ledit _Lempereur du
Houx_ soubs fiance amiable, qui le prit par dessous le bras.» Aussitôt
Regnault Goris se précipita sur lui et le frappa d’une pierre à la tête;
Petit-Jehan chancela, et, Lempereur du Houx l’ayant lâché, Jehan du
Foing le perça d’un coup de javeline. Oudin du Bust arriva alors et
coupa les jambes du cadavre, puis tous les quatre allèrent se mettre en
franchise aux Célestins[69]. Le prévôt de Paris, Robert d’Estouville,
les en arracha. Les Célestins en appelèrent, l’évêque de Paris les
réclama comme ses clercs; mais ce fut en pure perte, le Parlement ayant
déclaré qu’ils ne jouiraient pas des priviléges de l’Eglise. «Ils
furent tous quatre pendus au gibet de _Paris_, par les mains dudit
maistre _Henry_[70], père dudit _Petit-Jehan_, qui pourtant fut vengé de
la mort de sondit fils, le jeudy veille de monseigneur sainct _Jehan_,
décolassé, vingt-huictiesme jour dudit mois, et est assavoir que lesdits
_Empereur_, _du Foing_ et _Goris_ estoient trois beaux jeunes hommes.»
On battit de verges et on bannit du royaume un jeune cordonnier qui
était compromis dans cette affaire, mais qui, heureusement pour lui,
n’avait point assisté au meurtre[71].
* * * * *
En 1484, fut pendu,--et cela à la satisfaction générale,--le comte de
Meulent, Olivier le Dain, «varlet de chambre et barbier de corps du
roy».
Son procès fait, on délibéra si l’on avertirait le roi de l’arrêt de
mort qui frappait le Dain; il fut résolu qu’il ne le saurait que
l’exécution faite. Ce fut Hugues Alligret, greffier criminel de la Cour,
qui se rendit à la Conciergerie pour lire au condamné la sentence rendue
contre lui. Nous extrayons ce qui suit du rapport dudit Alligret:
lecture faite, «le Dain m’a répondu puisqu’il plaisait à Messieurs, que
bien, et que je lui baillasse confesseurs.» Je lui envoyai alors deux
cordeliers, et devant eux je le conjurai une dernière fois, sur le
salut de son âme, de dire la vérité au sujet des sommes qu’il avait à
restituer. Il me répondit qu’il avait tout dit, «et atant se départit de
moi, et pareillement je lui délaissai en ladite chapelle avec sesdits
confesseurs, en délaissant tant huissiers que sergens à l’huis de la
chapelle, pour la garder, et m’en suis retourné en ladite Cour; de
laquelle environ l’heure de dix heures suis revenu en ladite
Conciergerie, et en ladite chapelle, en laquelle je trouvai ledit
Olivier le Dain avoir achevé de s’être confessé.» Là, je lui demandai
encore s’il n’oubliait rien, et le prévins que, s’il le faisait à
dessein, son âme serait perdue; il répondit toujours que non. «Et atant
l’ai livré à Henry, exécuteur de la haute justice, lequel l’a prins,
lié, mené dedans la charrette, étant près et au devant de la porte de
ladite Conciergerie en la cour du Palais, attelée de chevaux, pour être
mené en la Justice patibulaire, et _illec_ être exécuté selon ledit
arrêt; et après que a été fait le cri accoutumé, ledit Henry a conduit
ledit Olivier le Dain en ladite charrette, accompagné de ses confesseurs
jusques à ladite Justice. Et nous, greffier, huissiers de ladite Cour,
accompagnés de plusieurs sergens royaux, ainsi qu’il est accoutumé de
faire, avons suivi jusqu’au dit lieu.» Arrivé devant l’église
Saint-Lazare (Saint Ladre, dit le rapport), Olivier le Dain déclara à
Hugues Alligret certaines petites dettes, puis «ledit Henry l’a fait
monter à l’échelle, l’a attaché, et icelui pendu et étranglé.»
J’ay veu (_dit Molinet_) oyseau ramage
Nommé maistre Olivier,
Vollant par son plumage
Hault comme ung esprevier;
Fort bien sçavoit complaire
Au roy; mais je veis que on
Le feist, pour son salaire,
Percher au Monfaucon.
Olivier le Dain était accusé d’avoir abusé d’une femme en lui promettant
de sauver son mari, que néanmoins il fit pendre. Le corps ne resta que
deux jours exposé et fut enterré à Saint-Laurent, paroisse de
Montfaucon; les lettres patentes, à cette occasion, sont fondées sur ce
qu’Olivier le Dain avait rendu de grands services au feu roi.
On pendit avec lui un de ses gens, Daniel Bar, qui avait été capitaine
du pont de Saint-Cloud, et avait abusé de son autorité pour rendre des
jugements dans lesquels il était juge et partie.
* * * * *
Pendant qu’on traînait à Montfaucon Olivier le Dain, un autre favori de
Louis XI, Jean Doyac (ou Jean de Doyat), recevait un châtiment
exemplaire. Après avoir été fouetté dans les carrefours de Paris, il
fut conduit aux Halles, où il eut une oreille coupée et la langue percée
d’un fer chaud; puis on le remit entre les mains de Jean II, duc de
Bourbon, son ancien maître, qu’il avait trahi, et qui le fit conduire à
Montferrand, où on lui coupa l’autre oreille, après l’avoir encore
fouetté publiquement. Mais Charles VIII, à sa majorité, fit réviser le
procès de Doyac, qui fut acquitté et rétabli en possession de sa
fortune[72].
* * * * *
La même année furent pendus les sieurs Jehan Hugot et Martin Portier (ou
Potier), et cela pour leurs démérites, je suppose, n’ayant à cet égard
aucun autre document que celui-ci: «A Regnault Chasteau, Garde du scel
de la Prévôté de Paris, pour la dépense de bouche faite par maître Jehan
de la Porte, Lieutenant Criminel, et Pierre Quatre-Livres, Procureur du
Roi; Guillaume Diguet, Greffier audit Chastelet, et plusieurs
Examinateurs et sergens dudit Chastelet, au dîné au retour du gibet de
Paris, où furent exécutés et pendus Jehan Hugot et maître Portier ou
Potier[73].»
* * * * *
Le 8 mars 1522, on pendit deux orfévres qui avaient volé pour 4,000
livres de la vaisselle de François Iᵉʳ chez M. de Villeroy. Ce fut le
prévôt de l’hôtel du roi qui les condamna à mort[74].
* * * * *