vingt-quatre parties égales et sur chacune desquelles vous transcrivez
une des vingt-quatre lettres de l'alphabet.
Vous avez un autre cercle de carton mobile ayant un centre commun avec
le premier et pouvant tourner librement sur ce centre. Vous le divisez
en un même nombre de parties, et vous y transcrivez également les
diverses lettres de l'alphabet. Si les lettres sont rangées dans
l'ordre ordinaire sur les deux cadrans, l'emploi de ce moyen de
correspondance devient plus commode.
Le cadran mobile doit être placé de manière que ses divisions
correspondent exactement à celles du premier cadran. On le dispose de
la manière que l'on veut; et, si la lettre H, par exemple, du cadran
intérieur correspond à la lettre A du cadran extérieur, on place en
tête de la première ligne qu'on écrit les deux lettres H et A: elles
indiquent, à celui avec lequel on correspond, de quelle manière il
doit de son côté placer la machine parfaitement semblable dont il est
muni; sans une pareille indication préliminaire, il serait impossible
de parvenir à s'entendre.
Une fois les cadrans disposés, on prend la lettre que l'on veut
chiffrer et que l'on a d'avance écrite en caractères ordinaires; au
lieu de chacune des lettres dont les mots sont composés, on place, sur
la dépêche que l'on expédie, les lettres qui y correspondent sur le
cadran intérieur.
Si le mot que vous voulez chiffrer est celui de _roi_, par exemple,
vous mettrez, au lieu de l'_r_, la lettre _x_ qui y correspond sur le
cadran intérieur, et ensuite, au lieu des lettres _o_ et _i_, les
lettres _v_ et _n_; vous aurez ainsi _xvn_, et le déchiffrement de ce
que vous écrirez de la sorte sera presque impossible à celui qui ne
saura pas que vous vous servez des cadrans, et qui, le sût-il, ne
connaîtra pas quelle disposition vous leur donnez.
Vous continuez de même pour toutes les lettres dont se composent tous
les mots de la dépêche qu'il s'agit de déguiser.
Votre correspondant met à profit l'indication H A, dont il vient
d'être question: il donne à ses cadrans une disposition identique à
celle que vous avez adoptée; il cherche successivement sur le cadran
extérieur toutes les lettres qui répondent sur le cadran intérieur à
chacune de celles qu'il trouve dans votre missive, et il arrive ainsi
sans difficulté à traduire la dépêche qu'il a reçue.
§ X.
De l'emploi des signes astronomiques.
Les signes astronomiques, c'est-à-dire ceux dont on fait usage pour
désigner les planètes et les diverses parties du zodiaque ont été
plusieurs fois mis en usage comme dans la Cryptographie. Supposé que
chaque lettre soit représentée par un de ces signes, il faudra
beaucoup de temps et de peine, pour écrire une dépêche en suivant une
pareille méthode, et le secret ne sera pas mieux caché. Un chiffre de
ce genre ne présente pas plus de difficulté que celui dans lequel
chaque lettre de l'alphabet est représentée par une autre lettre, _a_,
par exemple, étant remplacé par _d_, _b_ par _e_, _c_ par _f_, ainsi
de suite.
On éprouve moins d'embarras à faire usage d'un chiffre, dans lequel
les signes astronomiques sont mêlés à des lettres empruntées aux
alphabets hébraïque, grec ou latin, ou bien à des chiffres numériques,
à des figures de mathématiques. Chacun de ces signes exprime une
lettre, une syllabe ou un mot. Cette méthode était du goût des anciens
auteurs; mais aujourd'hui elle ne trouve guère de partisans. Vigenère
se plaît à en fournir des exemples qu'il développe avec sa prolixité
habituelle.
Voici, parmi les procédés de ce genre, le meilleur et le plus simple.
On partage l'alphabet en cinq parties ou plus; on place chacune de ces
sections dans un carré particulier, et on désigne chaque carré par un
signe astronomique convenu. Donnons-en un exemple.
[=abcd [Gl.]=] [=efgh [Gl.]=] [=iklm [Gl.]=]
[=nopq [Gl.]=] [=rstuz [Gl.]=]
Il vaut mieux de ne pas laisser les lettres de l'alphabet rangées dans
l'ordre habituel. Lorsqu'on veut faire usage des tableaux ci-dessus,
il faut, pour exprimer chaque lettre, écrire le signe qui dénote le
carré, et indiquer la lettre qu'on a en vue par un numéro qui
correspond à la place qu'elle occupe. L'_e_ se trouvera donc
représenté par [Gl.]1, l'_m_ par [Gl.]4, l'_o_ par [Gl.]2, etc. Si
l'on veut transmettre l'avis que «l'armée a passé le Danube,» on
mettra:
[Gl.]3 [Gl.]1 [Gl.]1 [Gl.]4 [Gl.]e [Gl.]e [Gl.]1 [Gl.]3 [Gl.]1
[Gl.]2 [Gl.]2 [Gl.]1 [Gl.]3 [Gl.]1 [Gl.]4 [Gl.]1
[Gl.]n [Gl.]4 [Gl.]2 [Gl.]1.
Ce procédé est un peu long, puisque chaque lettre réclame remploi d'un
signe et d'un numéro; il ne présenterait pas de très-grandes
difficultés à un déchiffreur habile, s'il était mis en usage de la
manière que nous indiquons, mais il est aisé d'y ajouter des
complications qui en déguisent mieux le mystère.
§ XI.
Signes de la mnémonique.
L'idée d'appliquer à la Cryptographie les signes imaginés pour la
mnémonique ou l'art de la mémoire, s'est naturellement présentée à
quelques imaginations. Jean-Henri Dobel, dans son _Collegium
mnemonicum ou Révolutions d'un nouveau secret de l'art de la pensée_
(en allemand, Hambourg, 1707, 4º), a travaillé en ce sens. Il désigne
par les numéros 1 à 23 chacune des lettres de l'alphabet; il traduit
ainsi en chiffres chaque phrase contenue dans la dépêche qu'on veut
rendre secrète. Enfin, il transforme ces chiffres en mots que donne sa
mnémonique chiffrée. Il écrit ces mots tout au long. Il arrive ainsi à
des séries de mots latins qui n'offrent aucun sens en apparence.
Dobel représente, dans ses procédés de mnémonique, les chiffres, par
des consonnes; ainsi 1--b, p, w; 2--c, k, q, x; 3--f ou v; 4--g ou j;
5--l; 6--m; 7--n; 8--r; 9--s; 0--d ou t. Veut-il exprimer
mnémoniquement ces chiffres, il prend des mots latins dans lesquels se
rencontrent les consonnes qui correspondent aux chiffres en question.
C'est ainsi que le nombre 567 aura pour expression les lettres _l_
_m_ _n_ et pour représenter ces lettres, il a recours aux mots:
_limen_, _lumen_, _lamina_, _columen_.
Ce procédé exige beaucoup de temps, de peine et de papier. Une page
entière d'écriture chiffrée est nécessaire pour exprimer quelques
lignes de la dépêche qu'il s'agit de transmettre. Ces inconvénients
sont cause qu'on n'a peut-être jamais fait usage de cette méthode
mnémonique, qui est, d'ailleurs, il faut en convenir, une de celles
dont l'interprétation présenterait le plus de difficultés.
§ XII.
Correspondance au moyen d'un jeu de cartes.
Il faut avoir un jeu de cartes et disposer toutes les figures dans un
ordre quelconque dont on sera convenu avec son correspondant. On doit
également déterminer l'ordre du mélange qui doit se faire de ces
cartes.
Ces deux choses ayant été réglées, vous écrivez, comme d'ordinaire,
votre lettre sur une feuille de papier, et, arrangeant ensuite le jeu
de cartes dans l'ordre dont vous êtes convenu, vous les mêlez et vous
tracez sur chacune d'elles, en commençant par la première qui se
trouve alors dessus le jeu, successivement toutes les lettres qui
composent ce qui a été écrit sur le papier; lorsque vous avez placé
une lettre sur chacune de ces cartes, vous les mêlez de nouveau,
toujours dans le même ordre et sans y rien changer, et vous continuez
de placer de même toutes les lettres qui suivent; vous réitérez cette
opération jusqu'à ce que vous ayez transcrit toutes les lettres qui
composent ce que vous voulez mander. Ayez l'attention de mettre un
point après chacune des lettres qui terminent un mot, afin d'indiquer
la séparation de tous les mots.
Supposons qu'on soit convenu de se servir d'un jeu de piquet de
trente-deux cartes, disposé dans l'ordre qui suit, et de mêler ce jeu,
en mettant alternativement à chaque mélange trois cartes au-dessus des
trois premières et trois au-dessous. Le jeu étant remis dans son
premier état, chaque carte sera chargée des lettres ci-après.
On suppose que la lettre chiffrée contient la phrase suivante:
«Je connais trop, monsieur, l'intérêt que vous prenez à tout ce qui
peut augmenter ma félicité, pour retarder plus longtemps à vous
confier le dessein que j'ai formé de m'unir par les liens les plus
sacrés à la famille de...»
ORDRE DES CARTES LETTRES DE LA PHRASE
convenu ci-dessus,
entre ceux qui s'écrivent. dans l'ordre où elles doivent
se trouver
sur chacune des cartes.
_Mélange_, 1 2 3 4 5 6
as de pique, n r t j l e
dix de carreau, s e a n u r
huit de coeur, i n r q s e
roi de pique, p p a n n é
neuf de trèfle, m e f f s s
sept de carreau, o u e i l a
neuf de carreau, e t s t t l
as de trèfle, u a l e e a
valet de coeur, r u v m s f
sept de pique, t e i s n a
dix de trèfle, r s t c l m
dix de coeur, o a. e. o r. i
dame de pique, l u p s m. l
huit de carreau, i s. o s e. l
huit de trèfle, n p u o d e.
sept de coeur, v q p a f d
dame de trèfle, t u l e. o e.
neuf de pique, s. i. u j r. etc.
roi de coeur, t g e e e.
dame de carreau, e m r. r. m
huit de pique, r e m l u
valet de trèfle, o t d p. p
sept de trèfle, n o e s. a
as de coeur, n a r. a. r.
neuf de coeur, c e. r. v l
as de carreau, s o r o j
valet de pique, t. o e u e
dix de pique, J. t. l e. e
roi de carreau, e c i d s
dame de coeur, c e. c e p
roi de trèfle, q n n a s
valet de carreau, n t g y. a
Toutes les lettres qui composent les mots de la dépêche qu'on veut
chiffrer ayant été séparément transcrites sur ces trente-deux cartes,
comme il vient d'être indiqué, vous mêlerez indistinctement ce jeu de
cartes, et vous l'enverrez à votre correspondant.
Manière de lire.
Celui qui reçoit ce jeu de cartes le dispose d'abord (eu égard à la
figure des cartes) dans l'ordre qui a été convenu; il en fait un
premier mélange, et transcrit successivement et de suite toutes les
lettres qui se trouvent les premières en tête de chacune de ces
trente-deux cartes, en ayant bien attention de ne pas les déranger de
leur ordre; après quoi, il les mêle de nouveau et recommence cette
même opération jusqu'à ce que toutes les lettres soient transcrites:
ces lettres forment naturellement le discours contenu dans la dépêche
en chiffres.
Une précaution qui n'est pas à dédaigner consiste à écrire en encre
sympathique les caractères tracés sur ces cartes: si elles viennent à
tomber entre des mains indiscrètes, rien n'indique l'existence du
secret qui leur a été confié.
§ XIII.
De l'emploi des lettres nulles, afin de cacher le sens d'une
dépêche.
On écrit _en clair_ la dépêche qu'on veut transmettre, mais on y mêle
des mots et des syllabes de façon à obtenir une suite de mots
étrangers n'appartenant à aucune langue et qui ne présentent aucun
sens. On partage les mots composés de plusieurs syllabes, et d'un mot
on en fait plusieurs, en ajoutant des lettres que le déchiffreur
regarde comme _nulles_.
Voici un passage emprunté à la _Germanie_ de Tacite et écrit d'après
un pareil système.
Dans la première ligne, les trois premiers mots: _Lampsi deso saleu_,
et le dernier: _nous_, sont nuls.
Dans chacune des lignes suivantes, le premier et le dernier mot le
sont également.
Dans chacun des autres mots placés dans ces diverses lignes, la
première et la dernière lettre sont nulles. Il va sans dire que le
choix des syllabes et des lettres affectées de nullité est
parfaitement indifférent.
Ceci posé, on peut écrire la phrase suivante. Nous mettons en
italique, pour plus de clarté, les lettres qu'il faut conserver; mais,
dans la dépêche chiffrée, rien ne doit distinguer ce qui est valable
et ce qui est ajouté.
Lampsi deso saleu e_rege_su s_ex_a a_nobi_o nous futher c_litate_s
u_duces_n t_ex_t s_uirtute_y ai ma t_sumunt_a. o_nec_t g_regi_o
a_bus_o s_infini_e
et
yes a_ta_s s_aut_a a_libe_i st_ra_t s_potes_o e_tas_i,
par
la s_et_a s_duce_si sexema oplos s_potius_i sind mio s_quam_e s_impe_t
st_rio_p a_si_o o_promptui_m que
to e_si_t e_conspi_l a_cui_z. o_si_m s_ante_r s_asi_s do le s_em_o
s_agunt_u s_admi_o e_ratio_x a_ne_s s_prae_t y
allos o_sunt_y dorche.
Le passage de Tacite se trouve ainsi très-clairement énoncé:
_Reges ex nobilitate, duces ex virtute sumunt. Nec regibus infinita
aut libera potestas, et duces potius quam imperio si promptui, si
conspicui, si ante aciem agunt, admiratione præsunt._
Comme il serait fort long d'écrire en tête et à la fin de chaque ligne
un grand nombre de mots _nuls_, on simplifie de diverses manières le
système que nous venons d'indiquer.
On entremêle, aux mots de l'avis qu'on veut transmettre, des lettres
prises au hasard, de façon, par exemple, que chaque lettre vraie est
précédée de deux lettres fausses. Pour écrire _nemo est domi_
(personne n'est à la maison), vous mettrez:
ex_n_pt_e_rk_m_bd_o_ vn_e_cs_s_mj_t_ lb_d_ku_o_ph_m_cu_i_.
Ou bien on mêle aux mots certaines syllabes qui n'ont aucun sens. Pour
dire: _Pater meus non est domi_, vous mettrez: _Pa_ba_t_eb_er_
_me_beub_us_ _no_bo_n_ eb_est_ _do_lo_mi_bi. _Fababribicabatober_
voudra dire: _Fabricator_.
Un procédé du même genre consiste à renverser les mots de l'avis à
transmettre, c'est-à-dire à les inscrire de droite à gauche, en
mettant au commencement et à la fin de chacun deux lettres qui ne
signifient rien; d'après cette méthode, pour écrire: «l'armée est
battue,» on pourra mettre: nb_eemral_xd ve_tse_jb iq_euttab_kf.
Tout ceci, on le comprend de reste, est susceptible de modifications
très-nombreuses; mais il faut reconnaître également qu'un déchiffreur,
ayant de l'expérience et bien versé dans les mystères de la
Cryptographie, n'aurait pas beaucoup de peine pour découvrir les
secrets cachés sous un pareil voile.
§ XIV.
De la stéganométrographie.
Ce procédé est décrit en détail dans un ouvrage publié par Mathias
Uken, en 1751. Donnons une idée de ce chiffre, qu'on peut regarder à
juste titre comme un de ceux dont il serait le plus difficile de
trouver la clef.
Vous écrivez en caractères ordinaires l'avis que vous voulez
transmettre en secret, et vous placez sous chaque lettre un chiffre,
en ayant soin de faire suivre les numéros dans l'ordre habituel.
Supposons que vous voulez mander la nouvelle de la mort de l'empereur
d'Allemagne, nouvelle que vous exprimez en latin.
HERI OBIIT
1234 56789
C A R O L U S A U G U S T U S
10. 11. 12. 13. 14. 15. 16. 17. 18. 19. 20. 21. 22. 23. 24.
I M P E R A T O R
25. 26. 27. 28. 29. 30. 31. 32. 33
Vous vous êtes muni d'un certain nombre de tableaux numérotés; chacun
d'eux porte les vingt-quatre lettres de l'alphabet, de A à Z, et, à
côté de chaque lettre se trouve inscrit la moitié d'un vers pentamètre
ou hexamètre. Les tableaux pairs contiennent les premiers hémistiches,
les tableaux impairs les seconds; de sorte qu'en réunissant les
tableaux 1 et 2, 3 et 4, 5 et 6, on obtient les vers entiers. En voici
un exemple:
_Tableau_ 1.
a Ne mora te teneat
b Ne cunctare precor
h Ne dedigneris
_Tableau_ 2.
a chartæ perfringere gemmam.
b sua vincula demere chartæ.
e peregrinam evolvere hartam.
_Tableau_ 3.
r A tibi dilectis
_Tableau_ 4.
i credi venere plagis.
_Tableau_ 5.
o Non tibi damniferos
_Tableau_ 6.
b depinget epistola casus.
_Tableau_ 7.
i Lætitias mentis
_Tableau_ 8.
i demat ut illa.
Cherchez dans le premier tableau l'hémistiche qui correspond à la
lettre H et dans le second celui qui est placé à côté de la lettre E;
voyez dans le troisième tableau quelle moitié de vers correspond à la
lettre R, et, dans le quatrième, examinez ce que vous donne I. En
écrivant à la place de chaque lettre l'hémistiche qui lui correspond,
vous exprimerez le mot _Heri_ de la manière suivante:
Ne dedigneris peregrinam evolvere chartam,
A tibi dilectis, credi venire plagis.
En suivant ce même procédé, vous compléterez facilement votre
dépêche.
Il convient de se servir d'un assez grand nombre de tableaux, afin de
ne pas se trouver dans le cas de répéter les mêmes vers, si la dépêche
est un peu longue. Uken a pris la peine de dresser quarante-quatre
tableaux qui contiennent 656 hémistiches et qui offrent ainsi le moyen
de chiffrer un avis composé de ce nombre de lettres.
Le déchiffrement est facile pour votre correspondant. Il prend ses
tableaux, lesquels doivent, cela va sans dire, présenter la
reproduction textuelle des vôtres; il cherche quelle est la lettre qui
correspond à chaque hémistiche, et, en écrivant successivement ces
lettres, il est promptement au fait de ce que vous lui demandez.
On voit que la stéganométrographie est pour les non initiés une énigme
dont le mot est introuvable; mais elle a l'inconvénient de prendre
beaucoup de temps et d'exiger des écritures considérables, puisque
chaque lettre de l'avis à transmettre se trouve, dans la dépêche
chiffrée, exprimée par plusieurs mots.
§ XV.
Chiffre formé par un système de lettres et de points.
J. H. à Sunde, dans sa _Steganologia_, indique un chiffre assez
ingénieux, qui consiste dans l'emploi combiné des lettres et des
points. Les lettres sont réunies deux à deux, et, au-dessous de chaque
groupe, on place un système variable de points. La chose se dispose de
la sorte:
ae io ub cd fg hk lm np qr st vy xz
[Pt.] [Pt.] [Pt.] [Pt.] [Pt.] [Pt.] [Pt.] [Pt.] [Pt.] [Pt.] [Pt.] [Pt.]
Au lieu de la lettre _a_ dans la dépêche à chiffrer, on place _e_ avec
un point devant; au lieu de l'_e_ on écrit _a_, en plaçant cette fois
le point après; au lieu du _d_ on écrit un _c_, que précèdent quatre
points disposés en carré; ainsi de suite. De cette façon, le mot
_amen_ se trouve exprimé par les lettres et les points qui suivent:
el [Pt.] a. [Pt.] p
et le mot _Rhin_ se chiffre de la sorte:
q [Pts.] [Pt.] h. o [Pt.] p
§ XVI.
De la substitution des lettres les unes aux autres, d'après un
système compliqué.
Il est un système de cryptographie qui consiste simplement à remplacer
les lettres de la dépêche par d'autres lettres rangées d'après un
ordre convenu. L'opération est longue, mais on obtient ainsi la
presque certitude d'échapper aux investigations, car le grand nombre
de combinaisons dont un pareil procédé est susceptible rend la
découverte de ce secret extrêmement difficile.
Supposons qu'on se soit mis d'accord pour ranger les chiffres 1 à 10
dans l'ordre suivant:
1 2 3 4 5 6 7 8 9 10
4. 7. 2. 9. 1. 10. 5. 3. 6. 8.
il faut alors que la première lettre de la vraie dépêche soit, dans
l'écrit chiffré, remplacée par la quatrième lettre de cette même
dépêche; la seconde, par la septième; la troisième, par la seconde; la
quatrième, par la neuvième; ainsi de suite.
On range par décade ou dizaine les mots de la dépêche à chiffrer.
Supposons qu'on veuille mander:
«Le roi de Hanovre est très-malade, et il ne peut vivre longtemps.»
On raisonnera de la sorte:
La première lettre de la dépêche, _l_, correspond à la quatrième, _o_;
la seconde, _e_, à la septième, _h_; la troisième, _r_, à la seconde,
_e_; la quatrième, _o_, à la neuvième, _n_, etc. On écrira en
conséquence les lettres qui forment successivement la dépêche
chiffrée.
À la seconde dizaine, on procède de même; la correspondance des
lettres se trouve toute nouvelle.
Voici comment les vingt premières lettres de la phrase prise pour
exemple se trouveraient chiffrées:
ohenloirdaetrevsstre
Il importe de ne placer aucun point, aucun signe, qui indique la
séparation des mots ou la fin des dizaines; on peut très-bien,
d'ailleurs, au lieu de se borner à opérer sur dix lettres, étendre à
vingt ou à trente lettres ce système de remplacement. On peut aussi, à
chaque division nouvelle, employer pour les chiffres un ordre
différent, sur lequel on se sera mis d'accord. De cette manière, on
rendra le problème plus que jamais insoluble pour les non initiés;
mais il faut reconnaître que cette méthode prend du temps, et qu'à
moins d'une attention fort soutenue on est exposé, en chiffrant de la
sorte, à commettre bien des erreurs.
§ XVII.
Chiffre inventé par Hermann.
Un professeur allemand, Hermann, se vanta, en 1752, d'avoir inventé un
chiffre absolument indéchiffrable; il mit tous les mathématiciens de
l'Europe et toutes les sociétés savantes au défi d'en découvrir la
clef. Un réfugié français, Beguelin, fut assez habile ou assez bien
inspiré pour la trouver dans l'espace de huit jours, et il publia les
détails de sa découverte dans les _Mémoires de l'Académie de Berlin_,
1758.
Le chiffre d'Hermann se compose de 25 caractères différents et des
neuf chiffres de l'arithmétique, de 1 à 9. À chacun de ces caractères
répond immédiatement au-dessous une lettre de l'alphabet, et chaque
mot est séparé du suivant par un point. Plusieurs de ces caractères en
ont un autre immédiatement au-dessus d'eux, et ces caractères
supérieurs sont en partie les mêmes que les inférieurs; quelques
autres signes, qui ne consistent qu'en points ou en simples lignes,
paraissent affectés à la rangée supérieure et ne se rencontrent nulle
part dans l'inférieure.
Après bien des tâtonnements et des vérifications, Beguelin reconnut
que le chiffre sur lequel il opérait était soumis à trois lois
particulières:
1º Tout caractère initial inférieur dont la valeur est au-dessus de 9
conserve sa valeur constante;
2º Tout caractère initial inférieur dont la valeur affirmative est
au-dessous de 10 vaut, dans cette place, le double de sa valeur
ordinaire.
3º Tout caractère initial inférieur dont la valeur négative est
au-dessous de 10 vaut, dans cette place, le double de sa valeur
ordinaire; plus une unité.
Diverses lois particulières découlaient de ces lois générales:
4º Le caractère supérieur initial conserve toujours sa valeur
ordinaire;
5º Le caractère supérieur ne sert qu'à déterminer par sa valeur la
lettre placée immédiatement au-dessous et nullement celle qui suivra à
droite, à moins que le caractère inférieur ne soit zéro;
6º Lorsqu'au milieu d'un mot il y a un signe ou un caractère
supérieur, ne fût-ce qu'un point, comme on a alors déjà deux valeurs
requises pour déterminer la lettre, on ne joint pas celle du caractère
qui précède à gauche;
7º Un point placé sur un caractère qui n'est pas un chiffre
arithmétique augmente toujours sa valeur d'une unité;
8º Un point placé dans la figure d'un tel caractère le rend
simplement négatif, sans rien ajouter ni diminuer à sa valeur;
9º Une valeur négative ou soustractive n'est telle que relativement au
caractère qui précède; toute valeur est affirmative ou additive par
rapport au caractère suivant. De là vient que l'initiale inférieure
est toujours affirmative, quoique le caractère soit négatif;
10º Comme les lettres répondent à des nombres affirmatifs, la
différence entre deux caractères, dont l'un est négatif, est toujours
censée affirmative, quoique la valeur du caractère négatif soit la
plus grande;
11º Lorsque le caractère à gauche est zéro, il faut ajouter la valeur
du caractère qui précède le zéro.
Tout cela était assez ingénieux, mais l'accumulation de ces lois rend
un pareil chiffre d'un usage bien peu commode. Il y a de la bizarrerie
dans la détermination de la valeur des lettres alphabétiques; et la
multiplicité des règles, jointe aux divers usages d'un même signe,
donnerait certainement lieu dans la pratique à bien des fautes
d'inadvertance.
Hermann eut tort d'annoncer son invention d'une manière emphatique; il
n'est guère de chiffre dont on ne puisse venir à bout, dès que l'on en
connaît la langue et que les mots sont distingués; à plus forte raison
laissent-ils échapper leur secret lorsqu'on n'a pas eu le soin
d'éviter le retour des mêmes signes pour exprimer la même lettre. Le
chiffre du professeur allemand roulait sur des valeurs numéraires; il
ne devait donc y entrer aucun chiffre arabe, ou du moins ceux-ci ne
devaient pas y conserver leur valeur connue.
Donnons maintenant un exemple de la façon dont se présentait le
chiffre en question; la phrase en langue allemande qu'Hermann avait
déguisée au moyen de sa méthode signifie dans une traduction mot à
mot et interlinéaire: «La orientale science, au lieu des lettres, avec
nombres et caractères, d'écrire.»
_Die orientalische Wissenschaft, anstatt der Buchstaben, mit Zahl und
Caractern zu schreiben._
[Illustration: Planche de signes.]
[Note 5: Voir la planche IX, à la fin du volume de l'Histoire de
l'Académie des sciences et belles-lettres de Berlin en 1758.]