Trithème a fourni la majeure partie des procédés décrits dans ce gros

volume, où il se trouve malheureusement beaucoup d'idées

cabalistiques; les exemples étant pour la plupart empruntés à la

langue allemande, il n'y a pas moyen de les reproduire textuellement.

Parmi les méthodes que décrit le duc Auguste, en voici une dont nous

n'avons pas encore fait mention:

Formez trois colonnes, en inscrivant, à côté des cinq voyelles

répétées trois fois, les consonnes de l'alphabet:

a _b_ a _h_ a _p_

e _c_ e _k_ e _q_

i _d_ i _l_ i _r_

o _f_ o _m_ o _s_

u _g_ u _n_ u _t_

Au lieu d'écrire les lettres qui emportent les mots que vous voulez

chiffrer, vous inscrivez celles qui leur correspondent. Vous mettez

par exemple un _i_ en place d'un _r_, _et vice versa_, un _o_ en place

d'un _f_, ainsi de suite.

Pour écrire _l'empereur d'Autriche_, vous mettrez _icoakitk

iaguieak_.

Rien n'empêche d'employer à rebours un alphabet ainsi dressé ou de

substituer quelques lettres à d'autres, en suivant une marche dont on

sera convenu: cela augmentera beaucoup les difficultés du

déchiffrement. Au moyen de méthodes semblables, le prince allemand

montre comment les mots suivante: _Cras expectabis adventum meum_,

peuvent se traduire par _zfxubzmsbeugpgeurmiothrha_.

Les alphabets imaginaires et forgés à plaisir, que fait connaître le

prince, sont, pour la plupart, la reproduction ou l'imitation de ceux

qu'on trouvait déjà dans le livre de Porta; il a pris la peine de

faire graver (page 282) l'alphabet qu'une tradition très-peu

authentique attribue à Salomon, et il n'a point oublié celui dont les

habitants du pays d'Utopie font usage, à ce qu'affirme Thomas Morus.

Il a lui-même inventé un moyen d'exprimer les lettres, au moyen d'un

système de lignes brisées, obliques, parallèles, etc., ou bien grâce à

des groupes de points disposés de diverses manières. Nous pensons

qu'il serait superflu de donner la reproduction de ces alphabets

fantastiques, car le champ des inventions de ce genre est sans

bornes.

CHAPITRE III.

RÈGLES ET PROCÉDÉS DE CRYPTOGRAPHIE.

§ Ier.

Préceptes généraux.

Maintenant laissons de côté les méthodes aujourd'hui abandonnées

qu'exposent les écrivains du seizième siècle, et cherchons à faire

comprendre quelques-unes des règles auxquelles se conformaient, dans

leurs dépêches chiffrées, les diplomates du siècle dernier, règles qui

servent encore habituellement de guide à leurs successeurs.

Les signes de ponctuation sont supprimés, ou bien, lorsqu'il est

nécessaire d'en faire usage, afin de donner plus de clarté au texte

chiffré, on les indique par une marque particulière. Les accents et le

trait d'union sont abolis.

On emploie ce qu'on nomme des non-valeurs (_otiosi characteres_), afin

de dérouter les curieux. Par exemple, on peut convenir que tous les

nombres composés entre 200 et 400, entre 825 et 950 ne signifient rien

et qu'il ne faut point en tenir compte dans le déchiffrement. Le

déchiffreur non initié perdra beaucoup de temps à vouloir trouver un

sens là où il n'y en a pas et sera complétement fourvoyé.

Parfois, on a recours à un chiffre de contre-sens; on convient que les

phrases chiffrées, comprises entre deux marques convenues, telles que

des croix, des parenthèses, des chiffres déterminés à l'avance, etc.,

doivent être entendues dans un sens diamétralement opposé à celui

qu'elles présentent. Par exemple, la phrase chiffrée: «Le roi est

malade, mais il va mieux et sa guérison est certaine,» doit être

interprétée ainsi tout autrement: «Sa mort est certaine.»

Il n'est pas mal d'employer dans une dépêche chiffrée des mots de

diverses langues; le mystère sera encore plus difficile à percer; en

voici un exemple: _L'armée de l'Empereur se réunit aux troupes du

roi_; écrivez, en faisant usage du latin, de l'allemand, du français,

de l'espagnol, de l'anglais; _exercitus der Kayser se réunit à las

tropas of the king_. Chiffrez ensuite, et il sera presque impossible

de découvrir ce que vous avez confié au papier.

Les mots écrits avec des abréviations convenues à l'avance, présentent

une ressource avantageuse; il est bon de les indiquer au moyen d'un

signe convenu.

On a vu des hommes d'État employer la méthode d'écriture hébraïque,

c'est-à-dire ranger les chiffres de droite à gauche.

Un procédé qui n'est pas très-compliqué consiste à dresser le tableau

suivant:

abcd efgh iklm nopq rstu xyz

1 2 3 4 5 6

et l'on exprime chaque lettre du mot qu'on veut déguiser par un double

chiffre, dont le premier représente le groupe de lettres et le second,

le rang qu'occupe dans ce groupe la lettre qu'on a en vue. Ainsi,

l'_r_ s'exprime par 51, le _g_ par 23; pour écrire _festina lente_, on

mettra:

22 21 52 53 31 41 11 33 21 41 53 21

Il n'est pas sans exemple qu'on joigne au chiffre convenu pour

représenter telle ou telle lettre, un nombre invariable qui, joint à

ce chiffre, en donne un autre, sur lequel les efforts les plus

opiniâtres n'ont guère de prise, lorsqu'on ne connaît pas le secret.

Supposons qu'on soit convenu que le chiffre 8 représente l'_l_, 74

l'_é_, 31 l'_r_, 26 l'_o_, 59 l'_i_; pour écrire le _roi_, on

mettrait 8 74 31 26 59; mais, si on ajoute 6 à chacun de ces nombres,

on aura 14 80 37 32 65.

Il va sans dire qu'au lieu d'ajouter, on est parfaitement maître de

retrancher, de multiplier, de diviser: l'essentiel est que les deux

correspondants se mettent bien d'accord sur la marche qu'ils adoptent.

§ II.

Chiffre imaginé par Mirabeau.

L'imagination active de Mirabeau touchait à tout; il inventa, dans un

moment de loisir, une méthode de chiffre qui n'est pas sans mérite.

Divisez l'alphabet en cinq parties égales, désignez d'abord chacune

des cinq divisions par un numéro, indiquez ensuite par des numéros

chacune des lettres que vous aurez groupées arbitrairement:

1

c f g u z

1 2 3 4 5

2

x n m o k

1 2 3 4 5

3

s e h b g

1 2 3 4 5

4

d l y q w

1 2 3 4 5

5

n i r t v

1 2 3 4 5

Les chiffres 6 à 9 et 0 sont regardés comme non-valeurs.

On range sur deux lignes les chiffres qui expriment la lettre qu'on

veut représenter; la première de ces lignes désigne le groupe; la

deuxième la place qu'occupe dans ce groupe la lettre en question. On

indiquera donc l'_h_ par 3/3, le _t_ par 5/4, le _d_ par 4/1; à côté

de ces chiffres, tantôt à droite et tantôt a gauche, on mettra des

non-valeurs afin de dérouter; en conséquence, ces mots _le Danube_

s'exprimeront, si l'on veut, par:

74 3948 27 50 16 3639

82 2019 26 18 47 4827

On comprend de reste, que ceci peut être susceptible d'une multitude

de combinaisons diverses.

§ III.

Dictionnaire de convention.

Un procédé, très-souvent mis en usage, consiste à former une espèce de

dictionnaire dans lequel des mots sont remplacés par d'autres; en

voici un exemple:

Allies, lui.

Amiral, quand.

Arriver, être.

Armistice, car.

Attraper, pourquoi.

Attendre, amie.

Avenir, 2

Balance, oui.

Baron, 3

Bavarois, amen.

Bois, et.

Camp, 7

Canon, doit.

Cavalerie, bon.

Conseil, w.

Définitif, mais.

Deux, voir.

Demander, événement.

Descendre, loi.

Division, non.

Dix, art.

Empereur, est.

Entre, tôt.

Événement, demande.

Faux, 8

Favori, jamais.

Fureur, demain.

Général, 6

Gloire, 104

Gouverneur, selon.

Hommes, tard.

Honneur, gagné.

Ici, il.

Inventeur, hier.

Levé, eux.

Lignes, nous.

Maréchal, cerf.

Manoeuvres, fin.

Mille, âne.

Naples, crue.

Nouvelles, quart.

Opération, sot.

Ordre, ni.

Ostracisme, x.

Partis, et cætera.

Peur, z.

Question, ami.

Querelle, troc.

Quand, bleu.

Ravin, grand.

Renfort, son.

Risquer, bas.

Ruiner, loup.

Sottise, vert.

Surseoir, or.

Suisse, froid.

Terrain, fier.

Trois, corde.

Tuer, rond.

Union, Vienne.

Vivres, choix.

Volontaires, lois.

Voyage, Gand.

Mots perdus qu'on intercale dans les phrases:

_Assez_, _après_, _beaucoup_, _beauté_, _carré_, _dîner_, _honneur_,

_loterie_, _mer_, _noire_, _port_, etc.

En se servant de cette table, voici comment on pourra rendre le

passage suivant:

«Le Conseil n'a rien statué de définitif. Il paraît cependant qu'on ne

balance qu'entre deux partis, celui de risquer la levée du camp et

celui de demander un armistice.»

«Le _w_ n'a encore rien, _or_ de _mais_. Il paraît cependant qu'on ne

_oui_ que _tôt voir etc._, celui de _bas_ la _eux_ du 7 et celui de

_événement_ un _car_.»

§ IV.

Lettres et mots exprimés par des chiffres.

Une des méthodes les plus généralement arrêtées consiste à représenter

chaque lettre et un certain nombre de mots, de syllabes et de noms

propres, par des chiffres; afin de mieux dérouter les investigations,

on exprime la même lettre ou le même objet par divers chiffres; les

noms de nombre eux-mêmes se traduisent par des chiffres. On forme

ainsi des tableaux qui portent le nom de _chiffre chiffrant_; en voici

un modèle.

a 6 19 500 46

b 8 50 250 20

c 4 2 125 18

d 11 41 65 87

e 31 47 201 900

f 49 96 113 6998

g 23 43 68 100

h 39 93 200 8446

i 57 89 98 105

k 64 86 244 9797

l 51 69 83 111

m 13 63 92 536

n 54 102 107 5886

o 58 79 129 7654

p 21 95 140 999

q 35 84 110 1220

r 59 81 108 548

s 52 74 103 1370

t 56 82 104 925

u 53 97 112 1000

v 32 94 203 1266

x 34 114 300 966

y 67 78 201 6740

z 42 91 106 120

MOTS ET SYLLABES.

au, 72 99 1150 40

de, 45 77 66 1777

en, 1 15 12 1401

est, 76 1944 30 85

et, 7 101 1186 90

été, 27 128 1650 171

ici, 130 270 29 2224

le, 9 88 109 1444

mais, 234 71 489 2991

non, 127 28 1849 55

on, 88 887 75 649

ou, 70 2471 666 48

pour, 63 b 72 b 740 830

que, 80 3 25 400

le roi, 812 699 778 816

la reine, 770 817 644 555

le ministre N, 60 44 776 670

le prince N, 779 61 825 819

l'armée, 700 790 970 1200

il est parti, 576 1620 1718 600

il est de retour, 62 33 892 697

il est malade, 5699 733 834 690

il est mort, 671 863 540 4559

, 2 b 96 b 86 c 88 d

. 9 b 90 b 92 c 98 d

; 5 x 6 x 11 x 50 x

1 14 26 20 b 24

2 16 73 18 22

3 9 188 37 38

4 1 10 15 56

5 115 132 650 663

6 119 138 192 290

7 116 134 195 274

8 118 189 194 271

9 117 136 189 289

0 190 280 651 661

Non-valeurs, 3000 à 4500

Contre-sens, [Signe] et : [Pt.]

Supposons qu'on veuille chiffrer les lignes que voici:

«Le roi est parti le 12 du courant pour l'armée, avec le prince N. et

le ministre N. [Signe] il a de bonnes intentions pour votre Majesté

[Signe]; l'armée, forte de 150,000 hommes, doit passer le Danube.»

On fera précéder cet avis de quelques mots qui lui donneront

l'apparence d'une missive relative à quelque opération de commerce ou

de banque, et on écrira:

«Je n'ai pu encore réussir à effectuer l'emprunt que vous désirez

contracter et au sujet duquel vous m'avez écrit. 3000 4499 812 576 9

14 16 11 53 courant 21 58 53 81 69 6 108 13 31 47 19 32 201 4 3017 779

7 3778 66 14 b [Signe] 98 83 46 45 20 129 54 102 900 103 105 107 104

201 5886 925 98 7654 102 52 63b 1266 96 536 90 b [Signe] 700 66 24 18

190 280 651 661 39 58 13 63 47 74 11 129 98 82 21 6 52 74 201 81 88 65

500 102 112 5 31. Cette affaire pourrait avoir à Hambourg des chances

de réussite.»

Les mots, _bonnes intentions_, étant affectés du chiffre de

contre-sens, il faut comprendre: _mauvaises intentions_ ou _peu

favorables_.

§ V.

Théorie des chiffres chiffrants et déchiffrants.

Les auteurs de l'_Encyclopédie méthodique_ ne pouvaient oublier, dans

leur vaste répertoire de _omni re scibili_, l'art de l'écriture en

chiffre; voici le résumé des notions qu'ils exposent à cet égard:

Lorsqu'un agent diplomatique part pour une ambassade ou une légation,

le ministère des affaires étrangères lui remet ordinairement trois

_chiffres_, le chiffre chiffrant, le chiffre déchiffrant, et le

chiffre banal. Le chiffre chiffrant, partagé en colonnes, marque dans

la première non-seulement les lettres de l'alphabet, mais aussi les

syllabes, les mots et les phrases dont cet agent aura probablement

besoin dans le cours de sa négociation, les noms des souverains ou

république, de leurs principaux ministres, etc. Cette colonne est

quelquefois imprimée, mais la seconde colonne, remplie en écriture par

le département des affaires étrangères, renferme les nombres, chiffres

ou caractères par lesquels on juge à propos de désigner la lettre, le

mot ou la phrase, comme dans le modèle suivant:

_Chiffre chiffrant._

a 45. 260. 311. 1020. 805

b 9. 506. 33. 1110. 21

c 15. 36 444 20 1006

l'empereur, 44 31 1117

le roi d'Espagne, 35. 88. 301. 1144

l'armée des alliés, 80. 95 1022 888

le pape, 50 302 467 19

avantage, 18. 75. 63

brouiller, 22. 79 103

On a soin de ranger par ordre alphabétique les noms substantifs, les

verbes et les phrases, selon leurs lettres initiales, pour la

commodité du chiffreur, et l'on emploie divers nombres dont il peut se

servir à son choix, afin de désigner le même mot; grâce à cette

précaution, en cas d'incident, il devient plus difficile de déchiffrer

la dépêche.

Les articles d'une dépêche qui mérite le secret se chiffrent tout au

long; on n'y met point de mots écrits en caractères ordinaires, parce

que ces mots, quelque indifférents qu'ils puissent paraître, se

trouvant dans le chiffre, peuvent faire deviner une partie du sens ou

du moins découvrir la matière qu'on traite. Il ne faut pas négliger de

distinguer tous les mots par un point, qu'on met derrière chaque

nombre, puisque, sans cette précaution, une dépêche serait

indéchiffrable pour le correspondant, qui ne pourrait se servir de sa

clef et qui verrait les nombres confondus.

Le chiffre déchiffrant marque, dans la première colonne à gauche, tous

les nombres dont le chiffre chiffrant est composé, depuis le plus bas

jusqu'au plus haut dans leur ordre naturel, et la colonne à droite

contient le mot, la phrase ou la lettre que chaque nombre désigne.

Lorsqu'on veut chiffrer quelque dépêche, on cherche dans ce chiffre

déchiffrant la signification de chaque mot qui se présente, et on

l'écrit au-dessus entre les lignes, qui doivent être espacées

convenablement, de même que les nombres éloignés les uns des autres à

une juste distance.

En voici un exemple:

Le ministre d'ici est tout dévoué aux intérêts

102 23 44 9 1204 76 336

de l'Angleterre; c'est le fruit de dix mille

888 54 21 68 9

guinées semées à propos.

519 1106 718

§ VI.

Autres systèmes de chiffres.

Lorsqu'on soupçonne que les chiffres ont été vendus par des commis ou

des serviteurs infidèles, on tâche de tromper les gens qui ont fait

acquisition du chiffre.

Alors la Cour écrit à son ministre ou bien le ministre mande à sa Cour

le contraire de ses véritables intentions. On exprime en chiffre la

contre-partie des nouvelles qu'on veut transmettre; on met ensuite,

dans la dépêche, un signe, une marque, un caractère, un mot ou une

phrase, dont on est convenu avant le départ du négociateur, indice qui

annule non-seulement tout ce qui vient d'être dit, mais qui désigne

aussi qu'on doit l'entendre dans le sens opposé; c'est ce qu'on

appelle le _chiffre annulant_. Lorsqu'on découvre qu'une puissance

rivale essaye de corrompre nos employés, on lui fait parvenir

adroitement un faux chiffre, et on l'induit en erreur en écrivant des

contre-vérités.

La Cour donne quelquefois un chiffre différent à chacun de ses

ministres dans les pays étrangers; mais, comme il importe souvent au

bien des affaires générales, que ces ministres lient entre eux des

correspondances, on leur remet un chiffre banal qui leur est commun à

tous et dont ils peuvent se servir.

Le chiffre à simple clef est celui où l'on se sert toujours d'une même

figure pour désigner une même lettre.

Le chiffre à double clef est celui dans lequel on change d'alphabet à

chaque mot ou dans lequel on emploie des mots inutiles.

Une manière plus simple est de convenir d'un même livre peu connu, ou

d'une édition ancienne, imprimée au loin, presque ignorée: on forme

une clef de trois chiffres; le premier marque la page du livre qu'on a

choisi; le second désigne la ligne de cette page; le troisième marque

le mot dont on doit se servir. Cette manière d'écrire ne peut être

devinée que de ceux qui devineront d'abord à quel livre on a recours;

elle présente d'autant plus de difficultés, que, le même mot se

trouvant en diverses pages du livre, il est presque toujours désigné

par différents chiffres; le même chiffre revient rarement désigner le

même terme.

Nous allons maintenant passer en revue quelques-uns des systèmes de

Cryptographie que développent les auteurs du dix-huitième siècle,

systèmes dont le fond se trouve déjà chez Vigenère et chez Porta, et

qui ne sont pas indignes d'attention, quoique, n'ayant guère été mis

en usage, ils soient demeurés dans des livres condamnés à trouver peu

de lecteurs.

§ VII.

Chiffre par excellence.

Tel est le nom que Dlandol, dans son _Contre-espion_, donne à un

chiffre, qui réunit, d'après lui, le plus grand nombre d'avantages que

l'on puisse désirer pour une correspondance secrète et qui les

réunirait tous sans exception, s'il n'était pas d'une exécution assez

lente. Cet inconvénient est compensé par l'immense difficulté, par

l'impossibilité même, on peut le dire, de découvrir, lorsqu'on ne

possède pas le mot de clef convenu entre les correspondants, le sens

d'une dépêche écrite de la sorte.

Pour faire emploi de ce chiffre, il faut d'abord que les deux

correspondants se munissent d'un carré, qui présente pour les lettres

ce que le carré arithmétique présente pour les chiffres, c'est-à-dire

que dans l'un on multiplie des lettres, comme des chiffres dans

l'autre, en cherchant le carré correspondant aux deux termes qui se

servent réciproquement de multiplicande et de multiplicateur.

Voulez-vous savoir, par exemple, combien font six fois quatre ou

quatre fois six? Cherchez, sur la première ligne horizontale de votre

carré, l'un de ces deux nombres; cherchez ensuite l'autre sur la

première ligne verticale, c'est-à-dire sur la première colonne. Voyez

ensuite quelle est la case qui correspond en même temps à chacune de

celles où sont ces deux nombres. Vous trouvez 24, qui est

effectivement le produit de six ou de quatre multipliés l'un par

l'autre. De même dans le carré de lettres, si vous voulez multiplier F

par M, vous trouverez S à la case qui répond à l'F de la première

ligne et à l'M de la première colonne. Vous trouvez également S à la

case qui correspond à l'M de la première ligne et à l'F de la première

colonne. Ceci posé, n'oublions pas qu'il y a un mot de clef dont les

correspondants conviennent entre eux. Supposons que ce mot de clef

soit _blanc-bec_ (et si nous prenons ce mot pour exemple, c'est qu'il

y a avantage à choisir des expressions peu usuelles et qui déjouent

tous les efforts d'imagination de ceux qui s'efforceraient de les

deviner). Il faut que vous multipliiez constamment, par les lettres du

mot choisi, toutes les lettres de la missive que vous voulez chiffrer;

puis, cela fait, vous placez chacune des lettres de _blanc-bec_ sous

chacune des véritables lettres que vous aurez à écrire, en répétant

sans cesse le mot convenu et en recommençant à l'inscrire aussitôt que

vous l'avez terminé.

Supposons que vous veuillez, vous, général d'armée, transmettre cet

avis:

«Nous devons décamper cette nuit:»

Vous le disposerez de la façon suivante:

Nous devons décamper cette nuit.

Blan cbecbl ancblabl ancbe cblan.

Dans cet arrangement, vous regardez chacune des lettres _vraies_ de la

missive, comme des chiffres d'un multiplicande et chacune des lettres

du mot de clef, comme un multiplicateur. Vous opérez ensuite de la

façon suivante:

En multipliant N, première lettre _vraie_ de la dépêche, par B,

première lettre du mot de clef, vous trouvez sur votre carré la lettre

P, à la case qui correspond d'un côté à l'N, de l'autre au B. Vous

placez P pour première lettre de la missive chiffrée.

La seconde vraie lettre est un O, la seconde lettre de la clef est L.

La case qui correspond à O et à L est un A, que vous posez comme

second caractère.

La troisième vraie lettre est un U, la troisième lettre du mot de clef

un A. La case qui correspond à l'une et à l'autre lettre, vous donne

V, et la case qui correspond ensuite à S (quatrième lettre vraie) et à

N (quatrième lettre du mot de clef), est G. Vous mettez pour troisième

et quatrième caractère de votre dépêche chiffrée: V G.

Continuant cette opération sur chaque mot de la dépêche vraie, vous

arrivez à la phrase chiffrée que voici:

pavgggerpcesfcrsgddsxvjqxuu

Tant qu'on ne possédera pas le mot de clef, il sera impossible de

deviner le sens d'un pareil billet. Votre correspondant déchiffrera

sans peine cette missive, en faisant une opération inverse à celle que

vous avez accomplie.

Au-dessous du billet chiffré, il écrira chacune des lettres du mot de

clef. Il cherchera ensuite successivement dans la première colonne du

carré chaque lettre du mot de clef, et, à chaque lettre, il cherchera

sur la même ligne la lettre correspondante du billet chiffré. Alors la

lettre qui commence la colonne où se trouve cette lettre de chiffre

est la vraie; c'est celle qu'il faut écrire pour avoir la véritable

missive.

On remarquera que chaque fois qu'une lettre se présente dans la

dépêche _vraie_, elle donne dans la dépêche chiffrée un résultat

différent; aussi toute investigation demeure-t-elle stérile, lorsqu'on

ne possède pas les mots qui forment la clef d'un pareil chiffre.

Cette méthode est, au fond, sauf quelques légères différences, la même

que celle qu'expose le père Kircher, qu'il met en oeuvre au moyen d'un

tableau de chiffres (_abacus numeralis_), formé de lettres de

l'alphabet disposées horizontalement d'abord, verticalement ensuite,

et donnant ainsi un carré composé de 576 cases, dans chacune

desquelles est placé un chiffre. Le procédé qu'indique Neyron

(_Principes du droit des gens_, Brunswick, 1783, 8º, p. 170), rentre

dans une catégorie toute semblable.

§ VIII.

Grille en châssis.

La manière d'écrire en chiffres au moyen d'une grille en châssis est

bien simple et d'un usage facile. Elle réclame peu de temps. Il s'agit

d'avoir un châssis découpé sur la longueur des lignes, comme le

désigne la figure; celui auquel on écrit possède un instrument tout

semblable.

Chacun des coins du châssis doit porter une marque différente, parce

que ce châssis peut se placer dans divers sens.

Après l'avoir posé sur une feuille de papier de même grandeur, en

faisant attention aux marques des quatre coins, on transcrit, dans les

ouvertures, l'avis qu'on veut transmettre. La lettre une fois tracée

d'après cette méthode, on lève le châssis, et, dans les intervalles

qui se rencontrent entre chacun des mots, on en écrit d'autres, afin

de remplir les vides; on doit autant que possible les choisir de

manière qu'ils puissent former un sens avec ceux qui ont été écrits

dans les ouvertures du châssis.

Le correspondant qui reçoit cette épître applique, par-dessus chaque

page, un châssis semblable; alors tous les mots inutiles se trouvent

masqués, et il n'a sous les yeux que les mots qui composent l'avis

qu'on s'est proposé de faire passer.

La lecture d'une des oeuvres les plus remarquables de M. de Balzac

(_Histoire des Treize_) a révélé l'existence de la _grille_ à bien des

personnes fort peu au fait des procédés de la Cryptographie. Il

s'agit, dans le passage ci-dessous, d'un agent de change, qui, ayant

en main une lettre adressée à sa femme, lettre qui présente un

non-sens continuel, vient consulter un de ses amis, employé au

ministère des affaires étrangères:

«--C'est une lettre à grille.. Attends.

«Il laissa Jules seul dans le cabinet, et revint assez promptement.

«--Niaiserie, mon ami! C'est écrit avec une vieille grille dont se

servait l'ambassadeur de Portugal sous M. de Choiseul, lors du renvoi

des jésuites... Tiens, voici!

«Jacques superposa un papier à jour, régulièrement découpé comme une

de ces dentelles que les confiseurs mettent sur leurs dragées, et

Jules put alors facilement lire les phrases qui restèrent à

découvert.»

Donnons un exemple de ce procédé.

Supposons qu'on veuille mander ceci:

«Vous me trouverez très-disposé à vous rendre.»

On écrit ces mots dans l'ordre et à la place que leur assigne la

grille dont on fait usage, et on remplit les intervalles, par d'autres

mots, de façon que le tout présente un sens assez raisonnable.

Je [=vous=] prie de [=me=] mander si vous

[=trouverez=] bon, mon [=très-=] cher, que je

[=disposé=] dès [=à=] présent des effets que

[=vous=] avez offert de me [=rendre=], etc.

Voici maintenant le vrai sens rétabli au moyen de la grille:

[=vous=] [=me=]

[=trouverez=] [=très-=]

[=disposé=] [=à=]

[=vous=] [=rendre=]

§ IX.

Chiffre au moyen d'un cadran.

Ce procédé est un peu compliqué. Il exige du temps et de l'attention,

mais il présente les plus grandes garanties d'un mystère impénétrable.

La Cryptographie, ou, l'art d'écrire en chiffres · 第 3 / 8 段