Vous convient-il d'avoir recours à une autre manière de transposer les

lettres, plus indéchiffrable encore? Transcrivez à part ce que vous

voulez mander secrètement; puis écrivez en interligne, les lettres

au-dessous des lettres, une devise quelconque convenue; celle-ci, par

exemple: _L'amour est un malin enfant_, devise, qu'il faut recommencer

une fois, deux fois, trois fois, jusqu'à ce que les interlignes soient

entièrement remplis. Ensuite on a recopié sa missive secrète, et, au

lieu de transcrire par interligne la devise convenue, on met

au-dessous de chaque lettre de la missive le chiffre qui désigne le

rang que chaque lettre de cette devise tient dans l'alphabet. Ainsi,

au-dessous de la première lettre de la missive, au lieu d'un _l_ on

écrit 10; sous la seconde, au lieu d'un _a_, on écrit 1; sous la 3e,

au lieu d'un _m_, on pose 11. Ces deux opérations faites, on prépare

de la manière suivante la missive qui doit être adressée: chaque ligne

est tracée par des points, entre lesquels est un intervalle suffisant

pour y poser les lettres dans le rang que les chiffres de la devise

indiqueront. On part toujours de la dernière lettre posée, pour

compter le nombre des points à passer, avant d'arriver à l'intervalle

où doit être posée la lettre suivante de la missive; et, quand on est

parvenu en comptant jusqu'au dernier point, on recommence à compter

par les premiers points, jusqu'à ce qu'enfin toutes les lettres de la

missive soient placées dans leur rang, de sorte que la devise sert,

comme l'on voit, de clef pour connaître de quelle manière on doit

trouver, dans cette suite de lettres transposées, celles qui forment

un sens pour les remettre à leur place.

Porta s'occupe ensuite de la façon de découvrir et d'interpréter les

lettres transposées; il ne s'agit que d'essayer de rassembler les 1re,

3e, 5e, 7e, 9e lettres, ou de 11 en 11, ou autrement, jusqu'à ce qu'on

trouve an mot qui forme un sens; lorsqu'on en aura trouvé un, il

deviendra plus facile d'en trouver un autre, en observant l'ordre que

tient chaque lettre du mot trouvé. On comprend qu'à cet égard il n'est

pas possible de donner aucune règle précise; la variété arbitraire des

combinaisons s'oppose à toute règle.

Notre auteur ne saurait oublier la substitution de nouveaux caractères

de l'alphabet, de manière que les lettres ne ressemblent à aucune de

celles connues. Pour rendre l'écriture plus indéchiffrable, on peut,

entre ces caractères, en insérer d'autres qui n'ont aucune

signification: on les place, soit au commencement, soit au milieu,

soit à la fin des mots, pour mieux tromper les curieux. Il est

certaines lettres qui peuvent être remplacées par d'autres, _q_ par

_cuu_; _x_ par _cs_; _z_ par _ss_; _y_ par _i_. On peut encore éviter

les mots où se trouvent les lettres _h_, _b_, _d_, _p_, _g_, _f_, _u_.

Il est à propos de ne pas se conformer strictement à l'orthographe.

On peut aussi changer une lettre dans un mot, un _o_ pour un _i_, un

_e_ pour _c_; un _r_ pour un _l_; _par_ pour _pré_. Les monosyllabes,

les voyelles seules, doivent être évitées avec soin; elles présentent

moins de difficultés à un déchiffreur exercé, et elles peuvent le

mettre sur la voie. On peut aussi écrire par abréviation.

Après avoir exposé toutes ces règles, Porta envisage son sujet sous un

autre point de vue: le déchiffrement des dépêches dont on veut

pénétrer le sens. Il recommande de compter d'abord le nombre de

caractères différents employés dans la missive, lesquels ne peuvent

excéder 21 ou 22; s'il s'en trouve davantage, le déchiffrement est

plus difficile, puisqu'il y aurait alors des caractères superflus ou

inutiles. Lorsque les caractères différents sont au-dessous du nombre

21 ou 22, il faut savoir quelles sont les lettres qui manquent, tâche

délicate à laquelle on ne peut procéder que par conjectures.

Porta s'occupe des moyens de distinguer des voyelles les consonnes.

D'abord, toute les fois qu'on rencontre dans le cours de la missive

cinq caractères différents et fréquemment répétés, on peut être assuré

que ce sont des voyelles. En second lieu, on peut observer quelles

sont les lettres qui sont répétées le moins fréquemment, ce sont les

consonnes _q_, _x_, _y_ et quelquefois l'_h_; en troisième lieu, les

lettres isolées qui ne tiennent à aucun mot sont assurément des

voyelles. En quatrième lieu, lorsque les mêmes formes de caractères

commencent ou achèvent un mot, on doit présumer qu'il y a des

voyelles, car il n'arrive jamais qu'un mot commence ou finisse par

deux consonnes (n'oublions pas que Porta écrit en latin, et que c'est

à cette langue que s'appliquent tous ses raisonnements).

Cinquièmement, il faut faire attention que, lorsqu'au milieu d'un mot

il se trouve deux consonnes, la lettre qui précède et celle qui suit

sont certainement des voyelles. Cependant les lettres _h_, _l_ et _r_

font quelquefois exception à cette règle, puisqu'on les trouve placées

en troisième consonne dans le mot. Il faut savoir aussi que deux

voyelles peuvent être à côté l'une de l'autre, et que, par conséquent,

les lettres placées avant et après sont des consonnes.

Notre auteur dirige ensuite sa perception sur les moyens qu'on peut

employer pour découvrir les places qu'occupent les consonnes. Il peut

s'en trouver quatre de suite dans un même mot, comme _phthisie,

diphthongue_: alors l'_h_ aspirée se trouve placée la seconde et la

quatrième; lorsqu'il y a trois consonnes de suite, comme dans

_phrase_, _thrône_, la lettre _h_ est la seconde; et il n'y a que

trois consonnes qui admettent l'_h_, savoir _c_, _p_, _t_. Il y a

quatre consonnes qu'on appelle liquides ou mouillées, savoir _l_,

_m_, _n_, _r_. La consonne _b_ admet les lettres _l_ et _r_; exemple:

_blanc_, _bras_. La consonne _c_ les admet pareillement; par exemple:

_clair_, _scribe_. L'_r_ n'admet que l'_h_. Il est rare de trouver

ensemble l'_m_ et l'_n_, comme dans _Mnemosyne_; le _g_ et l'_n_ comme

dans _ignare_.

Porta développe ainsi de longues et minutieuses observations sur le

retour plus ou moins fréquent des voyelles, sur leur combinaison avec

les consonnes, mais ces détails se rattachent à la langue latine et ne

sont pas susceptibles d'une application exacte à d'autres idiomes.

Dans le quatrième livre de son traité, Porta étudie la mutation de la

valeur des lettres, de façon qu'un même caractère puisse représenter

tantôt un _a_, tantôt un _p_, tantôt un _m_.

Il faut d'abord se faire des caractères inconnus qui représentent

vingt lettres de l'alphabet (le _k_, l'_x_, le _j_ et le _v_ étant

exclus); on a un triple cadran, dont celui du centre est mobile; tous

trois divisés en 20, 24 ou 28 parties égales, de manière que les

espaces de chacun se correspondent très-exactement. Le grand cadran

contiendra la suite des nombres depuis 1 jusqu'à 20, 24 ou 28. Le

second cadran moyen contiendra la série des vingt lettres de

l'alphabet et quatre ou huit cases en blanc, et le petit cadran

concentrique mobile portera les vingt signes en caractères

représentatifs des lettres de l'alphabet, immédiatement placés

au-dessus d'elles. Il faut d'abord écrire en écriture courante l'avis

secret qu'on veut envoyer; puis, cet écrit est mis en caractères

représentatifs des lettres de l'alphabet; mais, pour rendre cette

écriture très-difficile à découvrir, on fait, à chaque lettre, avancer

d'un cran le cadran mobile, de sorte que le caractère qui représentait

un _d_ représente un _e_; pour la lettre suivante, ce même caractère

représente un _f_; et ainsi des autres. De cette manière, le même

caractère ayant diverses représentations, il est aisé de sentir tout

ce qu'un pareil moyen jette d'obscurité dans une correspondance

secrète; mais il faut que les correspondants aient chacun un

instrument pareil et concertent d'avance entre eux la manière de

s'entendre.

On comprend que nous ne pouvons entrer ici dans la description

détaillée des combinaisons dont ce procédé est susceptible; on le

trouve, dans l'ouvrage de Porta, accompagné d'exemples et de figures

compliquées. Pour suppléer aux cadrans ci-dessus, il donne une table

de permutation très-propre à changer à volonté les signes

représentatifs.

Les alphabets, fabriqués à plaisir et n'offrant ainsi aucun trait de

lumière aux investigations des curieux, tiennent une grande place

dans le traité du savant napolitain.

Voici un des modèles de ces alphabets qu'indique Porta et qu'il

regarde comme indéchiffrables. On partage les lettres en trois groupes

de trois lettres et en six groupes de deux, de la façon suivante:

+-------+-------+-------+

| a l u | b m x | c n z |

+-------+-------+-------+

| d o | e p | f q |

+-------+-------+-------+

| g r | h s | i t |

+-------+-------+-------+

Pour répondre à ces neuf groupes, on forme neuf caractères de la forme

que voici:

[Forme] [Forme] [Forme] [Forme] [Forme] [Forme] [Forme] [Forme] [Forme]

et on ajoute à chacun d'eux un, deux ou trois points, afin d'exprimer

la place qu'occupe dans le tableau la lettre de l'alphabet qu'on veut

représenter; ainsi l'_n_ sera représenté par [Forme et point], le _g_

par [Forme et point], l'_u_ par [Forme et point] et le mot _Rome_

s'écrira: [Forme et point] [Forme et point] [Forme et point] [Forme et

point]

On donnera aux neuf caractères telle forme qu'on voudra, et il est de

fait que des signes pareils offriront, à quiconque n'en possède pas la

clef, une énigme absolument indéchiffrable.

Parmi les divers procédés sur lesquels il s'étend avec une

complaisante prolixité, Porta n'oublie pas la méthode dont Trithème

avait déjà formulé le principe; il propose un alphabet où chaque

lettre est accompagnée d'un mot.

a Deus.

b creator.

c salvator.

d servator.

e judex.

f Domine.

g redemptor.

h liberator.

i sapiens.

k bone.

l benigne.

m æterne.

n juste.

o clemens.

p sancte.

q caste.

r adjuva.

s tuere.

t libera.

u conserva.

w sustenta.

x protege.

y defende.

z ignosce.

Au lieu de chaque lettre, il s'agit d'écrire le mot qui correspond à

cette même lettre dans le tableau ci-dessus. Ainsi, pour exprimer le

nom de _Roma_, on mettra: _Adjuva clemens æterne Deus_; et la

traduction du mot _hostis_ (l'ennemi) sera _liberator clemens tuere,

libera sapiens tuere_.

On comprend, d'ailleurs, que ce procédé n'offrirait pas de bien

grandes difficultés à un déchiffreur un peu sagace et au fait des

ressources de son art.

§ III.

Blaise de Vigenère.

Profitant des recherches de Trithème et de Porta, un écrivain français

du seizième siècle, plus fécond que judicieux, Blaise de Vigenère[3],

mit au jour un gros volume in-4º, lequel ne renferme pas moins de 600

pages consacrées à la Cryptographie. L'auteur n'a point su se

préserver de l'écueil contre lequel ses prédécesseurs étaient venus

échouer. Au lieu de poser clairement et nettement des règles précises,

au lieu d'indiquer des procédés faciles à comprendre, il se plonge

dans l'océan des rêveries cabalistiques. Il reproduit, en général, les

inventions cryptographiques de Porta.

[Note 3: Mort en 1596; il remplit d'importantes fonctions

diplomatiques, et il traduisit un grand nombre d'auteurs grecs et

latins; ses traductions sont aujourd'hui vouées à l'oubli le plus

profond, de même que son _Traité des Comètes_ et son _Traité du feu et

du sel_, quoique ce dernier écrit (c'est un livre d'alchimie) ait

obtenu trois ou quatre éditions en France, et qu'il ait même rencontré

des traducteurs qui l'ont fait passer en latin et en anglais.]

Parmi les diverses méthodes qu'indique Vigenère, nous allons essayer

de faire comprendre la suivante:

Dressez un tableau composé de huit colonnes et disposé de la manière

qui suit:

+---+----+----+----+----+----+----+----+

| | AA | BB | CC | AB | AC | BC | CB |

+---+----+----+----+----+----+----+----+

| A | a | d | g | l | o | r | u |

| B | b | e | h | m | p | s | x |

| C | c | f | i | n | q | t | z |

+---+----+----+----+----+----+----+----+

On cherche, parmi les petites lettres, celle que l'on veut écrire, et,

à sa place, on pose les deux capitales qui sont dans la case

supérieure correspondante à cette lettre; on y joint la capitale de la

ligne horizontale placée à gauche, et on transcrit ces capitales ou

petites lettres; ainsi, pour écrire _le roi_, on voit que la lettre

_l_ correspond par en haut à AB, et à gauche à la lettre A: on pose

_aba_; l'_e_ sera _bbb_; le mot _roi_ s'exprimera par: _bca_, _aca_,

_ccc_.

Vigenère n'oublie pas l'usage qu'on peut faire de deux exemplaires

d'un même livre: on convient de recourir à une page, la première

venue; on se met d'accord sur une ou deux lignes de cette page, et on

indique les diverses lettres de l'alphabet par des chiffres

correspondant à l'ordre dans lequel ces lettres se présentent. En

prenant pour exemple la troisième ligne du feuillet 3 de l'ouvrage de

Vigenère lui-même, on opérera sur la phrase suivante:

«Partie de son âme dont elle constitue la différence.»

et on dressera le tableau suivant:

p a r t i e d s o n m l ....

1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 ....

On aura soin de négliger les lettres répétées et de continuer ce

travail sur la ligne suivante si toutes les lettres de l'alphabet ne

se trouvent pas dans la ligne choisie.

De cette manière, ces deux mots, _le pape_, seraient représentés par

les chiffres suivants:

12.6. 1.2.1.6.

Le _roi_ s'exprimerait en écrivant:

12. 6. 3. 9. 5.

Vigenère remarque que ce chiffre est inexpugnable, sans la

communication du secret, car que serait-il possible de conjecturer

là-dessus?

Les vingt-quatre caractères de l'alphabet usuel lui paraissant trop

simples et trop susceptibles d'être devinés, Vigenère invente des

chiffres de 72, de 64, de 48 caractères; chaque lettre est représentée

par deux, trois ou quatre signes imaginés à plaisir et qu'on peut

varier à l'infini.

Une autre combinaison consiste à indiquer chaque lettre de l'alphabet,

sur un chiffre; mais, afin de dérouter les curieux, on entremêle les

lettres, car les écrire à rebours de la façon suivante:

Z Y X ... B A

1 2 3 ... 23 24,

serait trop naïf. On peut les diviser en deux séries, dont voici un

modèle:

H I L M A B C D E,

ou bien les placer de cette manière:

L A M B N C

1 2 3 4 5 6,

ou bien, enfin (car ces arrangements sont susceptibles de

modifications presque infinies), assigner à chaque lettre un chiffre

de convention.

a 15

b 9

c 11

d 20

e 3

f 18

g 24

h 19

i 16

k 7

l 9

m 13

n 1

o 23

p 5

q 12

r 8

s 22

t 4

u 10

v 2

x 14

y 17

z 6

De cette manière, _Lyon est pris_, s'exprimerait par: 917 231, 3224,

581622.

Et certes, quelqu'un qui n'aurait pas le secret du chiffre attribué

arbitrairement à chaque lettre, se trouverait dans l'impossibilité

presque absolue de deviner le sens de ces nombres mystérieux.

Vigenère n'oublie point «un bel artifice de se réserver un second sens

caché parmy le premier, si l'on estoit surpris et contraint d'exhiber

son chiffre;» mais les explications qu'il donne à cet égard sont

confuses et d'une longueur telles, que, si nous avions la patience de

les transcrire, peu de personnes sans doute auraient celle de les

lire.

Le défaut de la plupart des procédés qu'indique le _Traité des

chiffres_, c'est une extrême complication: l'auteur fait un usage

immodéré de lettres de diverses couleurs, et il expose, d'une façon

souvent très-peu claire, des systèmes de chiffres tellement

mystérieux, que celui qui voudrait en faire usage se trouverait

peut-être lui-même dans un embarras inextricable pour déchiffrer ce

qu'il aurait écrit.

Vigenère fait observer que la Cryptographie se retrouve dans la

plupart des professions:

«Les hommes de tout temps ont esté curieux de se tracer chacun pour

soy quelques notes secrètes pour se receler de la cognoissance des

autres, comme les marchands en leurs marques et papiers de compte; les

médecins, en leurs pieds de mouche; les jurisconsultes, en leurs

paragraphes.»

Il expose avec complaisance un moyen de transmettre un avis, sans

avoir recours à l'écriture, mais en employant des grains de diverses

matières, accouplés deux a deux et arrangés comme des chapelets.

grains d'or, d'argent, d'ébène, d'ivoire.

d'or A B C D

d'argent E H I L

d'ébène M N O P

d'ivoire R S T V

De sorte que le mot _deus_, par exemple, aurait pour expression, en

suivant les lignes horizontales: deux grains d'or et d'ivoire, deux

d'argent et d'or, deux grains d'ivoire, deux d'ivoire et d'argent.

Après avoir expliqué ce procédé, Vigenère consigne, en son livre, la

réflexion que voici:

«Au rang des chiffres ou occulte écriture, on peut bien reléguer aussi

les minutes des greffiers, notaires, sergens et semblables manières de

gens de pratique, et encore l'écriture de beaucoup de personnes, qu'à

peine autres qu'eux sçauroient lire, quoiqu'elle ne soit que des

lettres ordinaires, mais difformées de telle sorte, qu'on n'y sçauroit

presque rien discerner. Or, laissant à part ces vicieux chaffourements

qui procèdent d'insuffisance, il y en a d'autres qui consistent en

perspective, car, en y regardant de front, on n'y sçauroit rien

discerner de lisible, mais l'accommodant obliquement en l'assiette qui

luy est propre, ce qui estoit imperceptible apparoist. Il y en a

d'autres qui dépendent de la seule acuité de la vue, la lettre estant

si déliée que l'oeil à peine la peut comprendre: telle que s'est vue

de nostre temps celle d'un gentilhomme siennois, appelé _Spanocchio_,

qui écrivoit sur un velin, sans aucune abréviation, tout l'_In

principio_ de Saint-Jean, en autant ou moins d'espace que ne contient

le petit ongle, d'une lettre si exquise et si bien formée, qu'il ne

seroit pas possible de mieux faire. Pline, d'après Cicéron, allègue

que toute l'_Iliade_ d'Homère, qui contient de quatorze à quinze mille

vers, avoit esté escrite de si menue lettre en velin, qu'elle pouvoit

toute entrer en une coquille de noix.»

Le célèbre chancelier Bacon a, dans son traité _De dignitate et

augmentis scientiarum_ (livre VI, ch. 1), fait connaître un chiffre,

dont il est l'inventeur, et qui est basé sur les permutations de deux

lettres seules, _a_ et _b_, combinées par groupes de cinq. Ces deux

lettres sont susceptibles de 32 combinaisons de ce genre; il y en a

donc plus qu'il n'en faut pour exprimer l'alphabet tout entier, et

cet _alphabetum liluterarium_ (c'est ainsi que le nomme Bacon) pourra

s'écrire de la façon suivante:

a aaaaa

b aaaab

c aaaba

d aaabb

e aabaa

f aabab

g aabba

h aabbb

i abaaa

k abaab

l ababa

m ababb

n abbaa

o abbab

p abbba

q abbbb

r baaaa

s baaab

t baaba

u baabb

w babaa

x babab

y babba

z babbb

On comprend, du reste, qu'au lieu des lettres _a_ et _b_ on peut

prendre toute autre dont on aura envie, ou bien les remplacer par

quelque signe algébrique, ou par une marque quelconque a laquelle on

voudra s'attacher. L'inconvénient de cet alphabet, c'est que tout mot

ordinaire se trouve représenté par cinq fois plus de lettres. _Paris_,

par exemple, se traduira par _abbba aaaaa baaaa abaaa baaab_.

Lorsqu'on voudra écrire _Espagne_, il faudra prendre la peine de

tracer _aabaa baaab abbba aaaaa aabba abbaa aabaa_. Une phrase un peu

longue se trouvera ainsi exiger beaucoup de temps et une attention

fort soutenue, pour être écrite sans que quelque erreur ne vienne s'y

glisser.

Bacon a prévu que le mystère de son alphabet ne serait pas

très-difficile à découvrir, et il a dû chercher quelques moyens, afin

de mettre sa pensée à l'abri des curieux: il a donc imaginé ce qu'il

appelle l'_alphabetum biforme_. Après avoir déchiffré la dépêche

écrite d'après la méthode que nous venons d'exposer, on n'arrive point

encore au véritable sens: il est enveloppé dans les lettres qui sont

mises en majuscules dans l'alphabet _biforme_, lettres qu'indique à

ceux qui ont la clef de ce procédé les groupes de lettres auxquels

elles correspondent.

Pour faire comprendre ceci, il est indispensable de transcrire d'abord

ce nouvel alphabet, tel qu'il se montre dans l'ouvrage de Bacon.

ab ab ab ab ab ab ab ab

AA aa BB bb CC cc DD dd

ab ab ab ab ab ab ab ab

EE ee FF ff GG gg HH hh

ab ab ab ab ab ab ab ab

II ii KK kk LL ll MM mm

ab ab ab ab ab ab ab ab

NN nn OO oo PP pp QQ qq

ab ab ab ab ab ab ab ab

RR rr SS ss TT tt VV vv

ab ab ab ab ab ab ab ab

uu WW ww XX xx YY ab

ZZ zz

Supposé maintenant qu'on veuille donner avis à quelqu'un de s'enfuir,

en lui faisant passer le mot latin _fuge_, on écrira d'abord la phrase

suivante, qui présente un sens tout opposé:

_Manere te volo donec venero._

En prenant dans l'alphabet ci-dessus les lettres _a_ et _b_ qui

correspondent aux lettres dont est formée cette phrase, on mettra:

aabab baabb aabba aabaa

Maner etevo lodon ecvenero

Ces quatre groupes d'_a_ et de _b_ réunis par cinq, indiquent, d'après

les combinaisons de l'Alphabet Biforme, les quatre lettres qui forment

le mot FUGE.

Il faut reconnaître que les explications trop succinctes et très-peu

claires que donne Bacon à l'égard de ses procédés de chiffres,

laissent beaucoup à désirer. L'idée d'employer les combinaisons des

lettres n'est cependant point indigne d'une attention sérieuse: il y a

le germe de tout un système de chiffres qui n'a pas de limites.

Remarquons, en effet, que des mathématiciens ont cherché le nombre des

combinaisons que peuvent offrir les 25 lettres de l'alphabet groupées

ensemble de toutes les manières imaginables: ils ont trouvé le chiffre

formidable de 42 quadrillons, 163,840 trillions, 398,198 billions,

058,854 millions, 693,625. Pour saisir toute l'énormité de ce nombre,

il faut se souvenir qu'on a démontré que, pour écrire toutes les

combinaisons qu'il énonce, il serait indispensable de se procurer une

feuille de papier qui aurait 421,300 fois l'étendue de la superficie

de la Terre.

§ IV.

Jérôme Cardan.

Cet Italien célèbre, qui toucha à toutes les questions[4] et qu'une

vaste érudition, jointe à des talents très-distingués, n'a point

préservé d'une accusation de folie, a dit quelques mots de la

Cryptographie dans son ouvrage _de la Subtilité_; les voici d'après la

vieille traduction française:

«Prenez deux peaux de parchemin de mesme grandeur et semblablement

réglées et lignées; vous y ferez séparément des trous assez petits,

mais toutefois de la grandeur et hauteur du corps que vous avez

accoutumé faire vostre lettre: l'un de ces pertuis pourra tenir sept

lettres, l'autre trois, l'autre huit ou dix, de sorte que tous les

trous ou pertuis qu'aurez faits pourront tenir ensemble cent vingt

caractères ou lettres. De ces deux peaux, vous donnerez l'une à celuy

auquel vous désirez escrire, et vous retiendrez l'autre à vous; et,

lorsque voudrez escrire le plus brief et succinct que vous pourrez, de

sorte que vostre escriture n'excède pas ledit nombre de cent vingt

caractères ou lettres: qui est tout ce que les espaces et pertuis

susdits pourront comprendre. Et après, sur les pertuis, faits comme je

l'ay dit, vous escrivez, au feuillet de papier qui est dessous, le

sujet et sentence que voudrez; et, après, à un autre feuillet, et

conséquemment au troisième. Cela estant fait, vous remplacez les

espaces et distances qui demeureront vides, ainsi augmentant ou

effaçant jusques à tant que vostre sentence et sujet apparoissent et

se montrent. Vous accomplirez la seconde sentence au second feuillet

de papier, faisant extrait en telle sorte, sur la première, qu'il

semblera et apparoistra que les mots et paroles soient suivants et

consécutifs l'un après l'autre. La troisième adapterez aussi à telle

sorte et manière, que, sans aucune interruption ni intermission des

premières lettres, l'ordre, la sentence, le nombre des paroles avec la

grandeur se trouveront et apparoistront, retenant mesure, sujet et

intelligence. Et après appliquerez, sur ce papier escrit en cette

manière, le parchemin que pour cette cause vous aurez taillé et percé,

faisant en tout et partout, aux extrémitez des trous ou perçures, de

petits et subtils points, jusques à tant que le sujet et intelligence

des lettres parviennent en la sorte que vous désirez les escrire. Et

après, celuy à qui vous les enverrez, mettant sur elles son exemplaire

percé (comme il est dit), entendra subitement et facilement la

conception de vostre volonté.»

[Note 4: L'édition de ses _Opera omnia_ (Lyon, 1663, 10 vol. in-folio)

ne renferme pas moins de 222 traités en ouvrages divers. On peut

consulter, à l'égard de cet étrange écrivain, Buhle, _Histoire de la

Philosophie_, tom. IV, p. 730-739 de la traduction française; la

_Rétrospective Review_, tom. I, p. 94-112; un article de M. Mercey,

_Revue de Paris_, juin 1841; un mémoire de M. Franck, lu en 1841 à

l'Académie des sciences morales et politiques. Quant au mérite de ses

travaux scientifiques, on peut consulter l'_Histoire des Sciences

mathématiques en Italie_, par M. Libri, tom. III, p. 107, et

l'_Histoire de la Chimie_, par M. Hoefer, tom. Il, p. 99. Cardan a

trouvé deux biographes, l'un en Italie (Mantovani, _Vita di Cardano_,

Milano, 1821, 8º), l'autre en Angleterre (G. I., _the life and times

of G. Cardan_, London, 1836, 2 vol. 8º).]

§ V.

Le duc de Brunswick.

Au commencement du seizième siècle, un duc de Brunswick-Lunebourg,

Auguste le Jeune, se livrait avec ardeur à l'étude; il publia divers

écrits sous le pseudonyme de Gustave Selenus. _Selenus_, du grec

_Selène_ (la lune), était une espèce de traduction du mot _Lunebourg_;

_Gustave_ est l'anagramme d'_Auguste_. Le jeu des échecs,

l'horticulture, l'art d'écrire en chiffres, occupèrent tour à tour

l'attention de ce prince; son livre sur le sujet que nous traitons ici

a pour titre: _Systema integrum Chryptographiæ_; c'est un in folio de

près de 500 pages.

La Cryptographie, ou, l'art d'écrire en chiffres · 第 2 / 8 段