LES SECRETS DE NOS PÈRES
RECUEILLIS
PAR LE BIBLIOPHILE JACOB
LA
CRYPTOGRAPHIE
OU
L'ART D'ÉCRIRE EN CHIFFRES
PARIS
ADOLPHE DELAHAYS, LIBRAIRE-ÉDITEUR
4-6, RUE VOLTAIRE, 4-6
1858
PARIS.--IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D'ERFURTH, 1.
LA
CRYPTOGRAPHIE
OU
L'ART D'ÉCRIRE EN CHIFFRES.
CHAPITRE PREMIER.
DÉFINITION DE LA CRYPTOGRAPHIE; SON ORIGINE; NOTIONS HISTORIQUES.
Nous allons essayer de faire connaître quelques-uns des procédés mis
en usage afin de permettre à des personnes séparées par des distances
souvent considérables, de communiquer entre elles, en recouvrant ces
communications du voile du mystère.
Ces procédés forment une véritable science qui a reçu, comme tant
d'autres, un nom tiré du grec.
La Cryptographie ou Stéganographie est l'art d'écrire de façon à
dérober à autrui la connaissance de ce qu'on a tracé.
On peut s'efforcer de dissimuler l'existence de l'écrit. On emploie,
en ce but, les encres du sympathie dont nous parlerons plus tard, ou
bien l'on tâche de cacher soigneusement le papier auquel on a confié
son secret.
Mais plus habituellement on a recours aux divers procédés en usage
afin de jeter, sur une dépêche qui peut tomber dans des mains
indiscrètes, un voile qu'on fait de son mieux pour rendre
impénétrable.
Pour atteindre ce but:
On abrège les mots d'après un système convenu (c'est la Brachygraphie
ou Sténographie).
On fait usage des signes dont le sens est arrêté entre les
correspondants: des lettres, des chiffres, des signes employés dans
les mathématiques et dans la chimie, des points, des lignes, des
figures quelconques ou de fantaisie, des couleurs, etc., sont d'une
grande ressource en semblable occasion.
On emploie des mots et des phrases, auxquels on convient de donner un
sens tout autre que celui qu'on y attache dans le cours ordinaire des
choses.
Il y a toujours eu, il y aura toujours des secrets, qu'il faudra bien
confier au papier afin de les transmettre à des correspondants dont on
est séparé par des distances plus ou moins grandes; mais on est bien
aise de dérober aux investigations d'une curiosité indiscrète ces
communications mystérieuses.
Il a donc fallu recourir à des moyens destinés à voiler le sens des
avis qu'on voulait transmettre. De là l'origine de l'écriture en
chiffres.
De même que tous les arts, celui-ci débute par des essais naïfs et
incomplets. Les écrivains de l'antiquité en ont conservé le souvenir.
§ Ier.
De la Cryptographie chez les peuples de l'antiquité.
Hérodote nous fait connaître divers procédés un peu primitifs auxquels
eurent recours, faute de mieux, certains personnages plus ou moins
célèbres dans les annales de ces temps reculés.
C'est d'abord un esclave dont on rase la tête, et sur la peau nue de
son crâne on trace quelques mots laconiques, mais d'un grand sens. On
laisse aux cheveux le temps de repousser, et on expédie cette épître
d'un nouveau genre à l'ami qu'il s'agit d'instruire de choses
importantes. Les perruques n'avaient point été inventées à cette
époque; elles auraient été d'une grande utilité en pareille
circonstance. Il va sans dire qu'un pareil procédé n'est point
susceptible d'une application fréquente.
Un seigneur de la Cour de Perse, ayant à transmettre à Cyrus un avis
essentiel, s'avisa d'une invention qui ne rentre pas précisément dans
l'écriture chiffrée, mais qu'il est bon de consigner ici; laissons
parler Hérodote:
«Harpage voulut découvrir à Cyrus son projet, mais, comme ce prince
était en Perse et que les chemins étaient gardés, il ne put trouver,
pour lui en faire part, d'autre expédient que celui-ci: S'étant fait
apporter un lièvre, il ouvrit le ventre de cet animal d'une manière
adroite et sans arracher le poil, et, dans l'état où il était, il y
mit une lettre où il avait écrit ce qu'il avait jugé à propos. L'ayant
ensuite recousu, il le remit à celui de ses domestiques en qui il
avait le plus de confiance, et lui ordonna de le porter à Cyrus, et de
lui dire, en le lui présentant, de l'ouvrir lui-même et sans témoins.»
§ II.
La scytale des Lacédémoniens.
Le gouvernement de Sparte transmettait ses ordres à ses généraux au
moyen d'une espèce de _courroie_. Voici de quelle façon Plutarque
raconte le fait dans la vie de Lysandre; nous faisons usage de la
traduction naïve du vieil Amyot:
«Les éphores luy envoyèrent incontinent ce qu'ilz appellent la scytale
(comme qui diroit la courroye), par laquelle ilz luy mandèrent qu'il
eust à s'en retourner aussitost comme il l'auroit reçue. Cette scytale
est une telle chose: quand les éphores envoient à la guerre un général
ou un admiral, ilz font accoustrer deux petits bâtons ronds et les
font entièrement égaler en grosseur et en grandeur; desquelz deux
bastons ilz en retiennent l'un par devers eulx et donnent l'autre à
celuy qu'ilz envoyent. Ilz appellent ces deux petits bastons scytales,
et, quand ilz veulent faire secrètement entendre quelque chose de
conséquence à leurs capitaines, ilz prennent un bandeau de parchemin
long et estroit comme une courroye, qu'ilz entortillent à l'entour de
leur baston rond, sans laisser rien d'espace vuide entre les bords du
bandeau; puis quand ilz sont ainsi bien joints, alors ilz escrivent
sur le parchemin ainsi enrollé ce qu'ils veulent, et, quand ilz ont
achevé d'escrire, ilz desveloppent le parchemin et l'envoyent à leur
capitaine, lequel n'y sçauroit aultrement rien lire ny cognoistre,
parce que les lettres n'ont point de suitte ny de liaison continuée,
mais sont escartées l'une ça, l'autre là, jusqu'à ce que, prenant le
petit rouleau de bois qu'on luy a baillé à son partement, il estend la
courroye de parchemin qu'il a reçue tout à l'entour, tellement que le
tour et le ply du parchemin venant à se retrouver en la mesme couche
qu'il avoit esté plié premièrement, les lettres aussi viennent à se
rencontrer en la suitte continuée qu'elles doivent estre. Ce petit
rouleau de parchemin s'appelle aussi bien scytale comme le rouleau de
bois, ne plus ne moins que nous voyons ailleurs ordinairement que la
chose mesurée s'appelle du mesme nom que fait celle qui mesure.»
Un poëte latin donne une application conforme à celle de Plutarque;
transcrivons ici les cinq vers qui s'accordent avec le récit du
biographe grec:
Vel Lacedemoniano scytalem imitare, libelli
Segmina Pergamei, tereti circumdata ligno
Perpetuo inscribens versu: qui deinde solutus
Non respondentes sparso dedit ordine formas:
Donec consimilis ligni replicetur in orbem.
Nous ferons remarquer, en passant, que la scytale ne devait pas être
bien difficile à deviner. En effet, il était aisé de voir en tâtonnant
un peu, quelle était la ligne qui devait se joindre pour le sens à la
ligne d'en bas du papier; cette seconde ligne connue, tout le reste
était aisé à trouver: en supposant que cette seconde ligne, suite
immédiate de la première dans le sens, fût, par exemple, la cinquième,
il n'y avait qu'à aller de là à la neuvième, à la treizième, à la
dix-septième, et ainsi de suite jusqu'au bout, et l'on trouvait toute
la première ligne du rouleau. Ensuite on n'avait qu'à reprendre la
seconde ligne d'en bas, puis la sixième, la dixième, la quatorzième,
et ainsi de suite. Tout cela est aisé à voir, en considérant qu'une
ligne écrite sur le rouleau devait être formée par des lignes
partielles également distantes les unes des autres.
Un autre Lacédémonien, réfugié auprès du monarque de l'Asie, trouva
dans son patriotisme les moyens de transmettre à Sparte un avis de la
plus haute importance. C'est encore l'historien que nous avons déjà
nommé qui va nous raconter ce fait. Laissons parler Hérodote:
«Xerxès s'étant déterminé à faire la guerre aux Grecs, Démocrate, qui
était à Suse, et qui fut informé de ses desseins, voulut en faire part
aux Lacédémoniens. Mais, comme les moyens lui manquaient, parce qu'il
était à craindre qu'on ne le découvrit, il imagina cet artifice. Il
prit des tablettes doubles, en ratissa la cire, et écrivit ensuite
sur le bois de ces tablettes les projets du roi. Après cela, il
couvrit de cire les lettres, afin que, ces tablettes n'étant point
écrites, il ne pût arriver au porteur rien de fâcheux de la part de
ceux qui gardaient les passages. L'envoyé de Démocrate les ayant
rendues aux Lacédémoniens, ils ne purent d'abord former aucune
conjecture; mais Gorgo, femme de Léonidas, imagina, dit-on, ce que ce
pouvait être et leur apprit qu'en enlevant la cire ils trouveraient
des caractères sur le bois. On suivit son conseil, et les caractères
furent trouvés. Les Lacédémoniens lurent ces lettres et les envoyèrent
ensuite au reste des Grecs.»
§ III.
Autres systèmes cryptographiques connus des anciens.
Blaise de Vigenère, dans son _Traité des chiffres_, livre dont nous
aurons à parler en détail, mentionne quelques-uns des procédés
qu'avaient imaginés les anciens et dont nous venons de fournir des
exemples:
«Il y en a qui font une incision dans une verge de saulx, estant en
sève dessus l'arbre encore, et la creusent, puis, y ayant inséré les
lettres, la laissent reprendre et reclorre, et coupent la verge. C'est
de l'invention de Théophraste, non des plus spirituelles pour un si
subtil philosophe, joint que cela a besoin de temps, et si la
cicatrice y demeure empreinte tousjours. Le mesme se peut effectuer et
encore plus commodément dans un baston de torche en semblable bois de
sapin creusé, puis enduire la fente avec de la sciure fort subtile et
sassée, de la mesme estoffe destrempée avec de la colle blanche: de
quoy il semble qu'usa Brutus en allant à Delphes, comme le marque
Tite-Live à la fin du premier livre. Et en un autre endroit de la
quatrième Décade, Polycrate et Diognète enfermèrent un brief de plomb
dans une tourte. Il y en a qui enferment leurs lettres dans un caillou
artificiel faict de ceste sorte: On prend des cailloux de rivière
qu'on faict calciner et réduire en poudre passée par un subtil tamis.
Puis on l'incorpore avec sa quarte partie de résine fondue et une de
poix, meslant bien le tout avec un baston, et estant cette composition
encore chaulde et par conséquent molle, enveloppant la lettre dedans,
façonnant le caillou devant le feu à-tout les mains trempées en eau
tiède, de la sorte que bon leur semble; cela faict, on le laisse
sécher.»
Les Romains empruntèrent à la Grèce toutes les connaissances qu'elle
possédait, mais ils les perfectionnèrent. César employait pour sa
correspondance secrète une méthode que nous aurons occasion de faire
connaître plus tard, et qui aujourd'hui n'arrêterait pas longtemps le
plus novice des déchiffreurs.
On a attribué à Tullius Tiron, affranchi de Cicéron, l'invention de la
méthode d'écrire en notes tachygraphiques, et on leur a même donné le
nom de _Notes tironiennes_; mais cet art était déjà connu des Grecs.
Tiron a seulement le mérite très-réel d'avoir augmenté le nombre des
signes et de les avoir distribués dans un meilleur ordre. Sa méthode,
perfectionnée par Sénèque et d'autres, s'étendit dans tout l'empire.
On s'en est servi pour les actes publics, en Allemagne, jusqu'à la fin
du dixième siècle; la France y avait renoncé un peu plus tôt. C'est de
là que les officiers publics chargés de la transcription des actes ont
reçu le nom de notaires, qu'ils conservent encore. En cessant de
faire usage des notes tironiennes, on en oublia la signification.
Quelques savants ont entrepris à cet égard des travaux importants;
citons surtout l'_Alphabetum tironianum_ du bénédictin Dom Carpentier
(_Paris_, 1747, in-fol.); on peut recourir également au _Nouveau
Traité de diplomatique_ de D. D. Tassin et Thuilier, ainsi qu'au
_Dictionnaire diplomatique_ de Dom de Vaines. Un ouvrage de J. Gruter,
_Tyronis ac Senecæ notæ_ (1603, in-folio), présente plusieurs milliers
de ces notes; chacune d'elles exprime un mot différent; les traits,
les lignes, les points dont elles se composent, devaient exposer à
bien des méprises, à moins qu'on n'écrivît avec beaucoup de lenteur et
d'attention, et nul doute que pareille écriture ne fût d'un emploi
très-incommode.
Nous copions cinq notes tironiennes prises au hasard; elles sont un
échantillon fidèle de cette méthode sténographique.
[Gl.] Clemens.
[Gl.] Mars.
[Gl.] Legitimus.
[Gl.] Imperator.
[Gl.] Patres conscripti.
Au neuvième siècle, Raban-Maur, archevêque de Mayence, a rapporté deux
exemples d'un chiffre dont les Bénédictins font connaître la clef dans
leur grand _Traité de diplomatique_. Dans le premier exemple, on
supprime les voyelles et on les remplace par des signes convenus;
l'_i_ est désigné par un point, l'_a_ par deux, l'_e_ par trois, l'_o_
par quatre, l'_u_ par cinq, de telle sorte que, pour écrire:
_Incipit versus Bonifaciia rchi gloriosique martyris._
On mettra
.Nc.p.t v[Pt.]rs[Pt.]s B::n.f:c.. :rch. gl::r.::s.q[Pt.][Pt.]
m:rt.r.s
Dans le second exemple, on substitue à chaque voyelle la lettre
suivante. Toutefois les consonnes _b_, _f_, _k_, _p_, _x_, qui, dans
ce système, tiennent lieu de voyelles, conservent aussi leur valeur.
§ IV.
Le chiffre chez les modernes. Anecdotes.
Nous sommes peu disposé à ajouter foi à l'assertion d'un vieil
historien, d'après lequel le fondateur plus ou moins fabuleux de la
monarchie française aurait été versé dans les mystères de la
Cryptographie.
«Pharamond, très-puissant roy des François en Germanie, et
quarante-troisième après Marcovir, lorsque par grande puissance il
marchoit sur les limites des Gaules, afin que secrètement il escrivist
de ses affaires, adjousta pour ses secrets des minuties pérégrines et
estranges.»
Le moyen âge présente peu d'exemples de l'écriture en chiffres; mais,
dès l'époque de la Renaissance, la nécessité de moyens occultes de
communication se fait de plus en plus sentir au milieu des intrigues
diplomatiques qui se croisent en tous sens. Divers auteurs composent
sur pareil sujet de très-gros livres; des éditions multipliées
attestent l'utilité de pareils écrits, et chacun s'efforce de
découvrir les moyens de rendre impuissants tous les efforts des
investigateurs.
Au dix-septième siècle, les monarques, les ministres, les
ambassadeurs, font constamment, du chiffre, un usage qui n'a cessé de
s'étendre et de se perfectionner jusqu'à nos jours.
Les dépêches chiffrées qui se sont amoncelées en quantité immense
durant cette période n'ont point été, la chose va sans dire, livrées à
la publicité; elles sont restées ensevelies dans les archives
secrètes des chancelleries; on peut toutefois rencontrer, dans des
recueils de documents éloignés de l'époque contemporaine, divers
exemples de l'emploi de la Cryptographie, divulgués par la voie de
l'impression.
La correspondance imprimée d'un érudit célèbre qui exerça
d'importantes fonctions diplomatiques, H. Grotius, présente divers
passages écrits en chiffres. Empruntons quelques lignes à une dépêche
adressée au chancelier de Suède, Oxenstiern, dépêche qu'on lit dans
l'édition d'Amsterdam (1687, in-folio) des _Epistolæ H. Grotii_.
«Is de quo scripseram 60, 37, 81, 73, nomen habens, 80, 60, 74, 20,
70, 6, 10, 72, 66, 81, 47, 31, 10, 33, 66, 14, 106, 10, 33, 31, 217,
246, ab Eusebio Vindiceque auditus.... Egit plurimum cum 79, 59, 76,
72, 13, 42.»
Henri IV faisait parfois usage d'un chiffre qui ne paraît pas avoir
été fort compliqué; sa _Correspondance inédite avec Maurice le
Savant, landgrave de Hesse_, publiée par M. de Rommel (Paris, 1840,
8º), en offre plusieurs exemples, citons quelques lignes:
«Je vous assure que je fais grand estime de leur amitié 67, 69, 68,
62, 74, 74, 18, [-63], 4["9], 14, 16, 49, 19, 31, 42, 15, 38 en est
l'entremetteur.
Je suis adverty que 53, 52, 21, 84, 49, 27, 53.....»
Quelques chiffres sont surmontés d'un trait ou du deux points; des
lettres grecques et divers signes employés par les chimistes et les
astronomes se mêlent aux chiffres. L'éditeur a reproduit le tout, sans
chercher à découvrir ce que cachait un voile qu'il aurait dû
s'efforcer de soulever.
Mentionnons, d'après la _Biographie universelle_, une anecdote qui se
rattache à l'époque dont nous parlons:
À la fin du seizième siècle, les Espagnols voulurent établir des
relations entre les membres épars de leur vaste monarchie, qui
embrassait alors une grande partie de l'Italie, les Pays-Bas, les
Philippines, et d'immenses contrées dans le Nouveau-Monde; car ils
avaient le plus grand intérêt à ce que leurs communications ne pussent
être découvertes: ils imaginèrent un chiffre qu'ils variaient de temps
en temps, afin de déconcerter tous ceux qui avaient tenté de percer
les mystères de leurs correspondances. Ce chiffre, composé de plus de
cinquante signes, leur fut d'une grande utilité pendant les troubles
de la Ligue et les guerres qui désolèrent alors l'Europe.
Quelques-unes de ces dépêches ayant été interceptées, Henri IV les
remit à un géomètre habile, Viete, en le chargeant d'en trouver la
clef. Le mathématicien y réussit, et il parvint même à saisir le
chiffre dans toutes ses variations. La France profita pendant deux ans
de cette découverte. La Cour d'Espagne, déconcertée, accusa le
gouvernement français d'avoir à ses ordres des sorciers et de
recourir au diable afin d'obtenir la révélation des secrets
cryptographiques. Elle demanda que Viete fût jugé comme un négromant:
elle porta ses plaintes à Rome. Une prétention aussi ridicule n'excita
que le rire; le géomètre aurait pu cependant avoir des tracasseries
sérieuses, s'il n'eût été, en cette affaire, soutenu par un puissant
monarque; toute accusation de sorcellerie pouvait, en 1600, avoir des
conséquences extrêmement graves.
L'histoire conserve le souvenir de diverses anecdotes dont l'emploi
des chiffres a été la cause; nous allons en relater quelques-unes:
Dans le cours des longues négociations qui firent durer pendant tant
d'années le Congrès de Westphalie, les plénipotentiaires de diverses
puissances demandèrent à connaître les propositions que faisait
l'Empereur d'Allemagne concernant certains points en litige; son
ambassadeur, Isaac Voltmar, s'excusa de ne pouvoir les communiquer, en
alléguant qu'elles étaient écrites en chiffres et qu'il lui fallait
trois semaines pour en avoir la clef. Cette réponse excita un
mécontentement général, et l'envoyé du duc de Savoie s'écria:
«N'avons-nous point parmi nous le nonce du Pape, et n'est-il pas
certain que le Saint-Père a dans ses mains la clef qui lie et qui
délie? (_clavem ligandi et solvendi_). Adressons-nous donc à lui, afin
qu'il nous donne la clef qui est si nécessaire en ce moment.»
Une autre circonstance originale se montra au commencement du
dix-huitième siècle:
L'électeur de Brandebourg, Frédéric III, avait formé le projet de
s'élever au rang des têtes couronnées et de convertir en royaume son
duché de Prusse. Il était presque impossible que ce projet pût
s'effectuer sans l'assentiment de l'Empereur d'Allemagne, suzerain du
Corps germanique. Des négociations furent donc ouvertes à Vienne:
elles s'y traînèrent des années entières; des difficultés nombreuses
s'opposaient à l'accomplissement des voeux de l'Électeur. Son ministre
auprès de la cour d'Autriche, le baron de Barthololi, se servait, pour
sa correspondance, d'un chiffre dans lequel chaque lettre de
l'alphabet était représentée par un nombre convenu; d'autres nombres
exprimaient des noms de personnes ou de lieux.
Cette nomenclature comprenait, entre autres personnages, un jésuite,
le père Wolf, qui avait accompagné à Berlin l'ambassadeur d'Autriche,
en qualité de chapelain, et qui se livrait avec activité à des
intrigues politiques.
Le nombre 24 signifiait l'Électeur, 110 l'Empereur, 116 le père Wolf.
Barthololi écrivit, un jour, de Vienne, que, pour faire avancer
l'affaire, il était indispensable que 24 (l'Électeur) adressât une
lettre autographe à 110 (l'Empereur).
Le 0 de ce dernier nombre, étant tracé à la hâte, fut pris pour un 6,
et l'on en conclut à Berlin qu'il fallait que l'Électeur écrivît de sa
main au père Wolf.
Frédéric III n'hésita point, et, bien que cette démarche pût lui
paraître étrange et qu'elle choquât son orgueil, il adressa de suite
au père Wolf une longue épître écrite en entier de sa main et dans
laquelle, expliquant, justifiant ses projets, il s'efforçait d'obtenir
l'appui du bon père, auquel il prodiguait les compliments et les
promesses.
Le jésuite fut aussi surpris que flatté de recevoir une pareille
communication: elle le décida à ne rien épargner pour faire réussir
les vues du prince qui venait ainsi se mettre sous sa protection; il
s'adressa au confesseur de l'Empereur; des lettres allèrent à Rome
trouver le général de la puissante société; bientôt tous les obstacles
qui s'étaient jusqu'alors accumulés s'aplanirent, et, grâce a cette
méprise fortuite dans une dépêche chiffrée, grâce à ce 0 qui parut
transformé en un 6, l'Électeur obtint de la cour de Vienne ce que
peut-être, sans cet incident, elle lui aurait toujours refusé. Autre
chapitre à joindre à la piquante histoire des très-petites causes qui
amènent de grands événements.
§ V.
Cartes mystérieuses de M. de Vergennes.
Sous le règne de Louis XV et de Louis XVI, l'écriture chiffrée devint
de plus en plus l'indispensable auxiliaire de la diplomatie; les
divers cabinets de l'Europe, engagés dans une interminable
complication d'intrigues politiques, s'efforçaient mutuellement de se
dérober leurs secrets. On enlevait les courriers, on corrompait à
force d'or les employés des chancelleries. Afin de résister aux
tentatives d'une curiosité aussi irritée, il fallut inventer des
raffinements cryptographiques de plus en plus mystérieux.
Le comte de Vergennes, ministre des affaires étrangères sous Louis
XVI, faisait usage, dans ses relations avec les agents diplomatiques
de la France, de procédés occultes, dont un Allemand, J. F. Opitz,
avait, dit-on, été l'inventeur. Ce chiffre était employé dans les
lettres de recommandation ou dans les passeports qu'on donnait aux
étrangers qui se rendaient en France; il servait à fournir, sur eux et
à leur insu, des renseignements dont ils étaient eux-mêmes porteurs
sans le soupçonner le moins du monde. La patrie, l'âge, la religion,
la profession, le caractère, les vertus et les vices, le signalement
du personnage qu'on désignait ainsi au ministre, les motifs de son
voyage, tous ces détails et bien d'autres encore se trouvaient
indiqués sur une simple carte où rien ne sollicitait l'attention des
profanes qui n'étaient point initiés à de pareils mystères.
Entrons à ce sujet dans quelques particularités:
La couleur de la carte désignait la patrie de l'étranger. Le blanc
était affecté au Portugal, le rouge à l'Espagne, le jaune à
l'Angleterre, le vert à la Hollande, le blanc et le jaune à Venise,
rouge et vert à la Suisse, rouge et blanc aux États de l'Église, vert
et jaune à la Suède, vert et rouge à la Turquie, vert et blanc à la
Russie, etc.
L'âge du porteur était exprimé par la forme de la carte. Si elle était
circulaire, c'était l'indice qu'il avait moins de vingt-cinq ans; de
25 à 30, ovale; de 30 à 45, la carte était octogone; de 45 à 50, elle
était hexagone; de 55 à 60, c'était un carré; au-dessus de 60, un
carré long.
Deux lignes placées au-dessous du nom du porteur de la carte
indiquaient sa taille. S'il était grand et maigre, les lignes étaient
ondoyantes et parallèles; grand et gros, elles se rapprochaient l'une
de l'autre; une stature moyenne et petite se trouvait signalée par des
lignes droites ou courbes placées à des distances plus ou moins
éloignées.
L'expression de la physionomie était indiquée au moyen de la figure
d'une fleur placée dans la bordure qui entourait la carte. Une rose
désignait une physionomie ouverte et aimable, une tulipe exprimait un
air pensif et distingué.
Un ruban était entortillé autour de la bordure, et, selon qu'il
descendait plus ou moins bas, il faisait savoir si le recommandé était
célibataire, marié ou veuf.
Des points placés également dans la bordure révélaient la position de
fortune.
La religion du personnage, qu'on signalait de la sorte, était indiquée
au moyen d'un signe de ponctuation placé après son nom. S'il était
catholique, on mettait un point; luthérien, un point et une virgule;
calviniste, une virgule; juif, un trait d'union. S'il passait pour
athée, on ne mettait aucun signe.
Des points placés au-dessus, au-dessous ou à côté de quelques mots, de
petits signes mis dans les angles de la carte, dans le genre de
ceux-ci:
[Gl.], [Gl.], [Gl.], [Gl.],
et qui pouvaient passer pour de simples ornements sans conséquence,
indiquaient les qualités, les défauts, l'instruction du porteur de la
carte. En y jetant un coup d'oeil, le ministre apprenait en une
minute, aussi bien qu'il l'eût fait en lisant une page entière de
raisonnements, si l'individu auquel on avait remis pareil billet,
était joueur, vicieux ou duelliste; s'il venait en France pour se
marier, pour recueillir une succession ou pour se livrer à l'étude;
s'il était médecin, journaliste, homme de lettres; s'il méritait
d'être soumis à une surveillance, ou bien s'il ne devait inspirer
aucun soupçon. Rien ne pouvait faire soupçonner qu'il y eût autant de
secrets dans un simple billet de l'aspect le plus inoffensif, et
conçu, par exemple en ces termes:
ALPHONSE D'ANGEHA
recommandé à monsieur
le comte de Vergennes par le marquis
de Puysegur, ambassadeur de France
à la cour de Lisbonne.
Mais les lignes placées au-dessous du nom du porteur, les signes de
ponctuation, les ornemente très-peu multipliés jetés dans les coins de
la carte, étaient gros de révélations que nul n'aurait soupçonnées.
Tout ceci est d'ailleurs raconté beaucoup plus longuement que nous ne
devons le faire, dans une brochure devenue fort rare et imprimée en
langue allemande vers 1793. Elle a pour titre: «Correspondance de la
police secrète du comte de Vergennes, ministre de l'infortuné roi
Louis XVI.»
§ VI.
La Cryptographie au dix-neuvième siècle.
Les grands événements dont l'Europe a été le théâtre depuis une
soixantaine d'années, ont fait sentir de plus en plus l'utilité de
l'écriture chiffrée.
Dans le cours des opérations militaires, les ordres, les dépêches,
sont très-fréquemment interceptés; il peut en résulter les
conséquences les plus graves. L'ennemi apprend de la sorte des choses
qu'il est d'un intérêt immense de lui tenir cachées: si le sens des
lettres dont il s'empare est caché sous un mystère qu'il ne peut
percer, il n'a plus entre les mains qu'un chiffon de papier qui ne lui
est d'aucun secours.
Quelques lettres de l'empereur Napoléon, écrites dans le cours de ses
campagnes et publiées dans divers ouvrages historiques, montrent que
deux chiffres, le grand et le petit, étaient en usage parmi les
généraux français pour correspondre entre eux et avec l'état-major
général. D'un autre côté, il est certain que beaucoup de dépêches
importantes n'ont jamais été chiffrées. L'_Histoire de la guerre de la
Péninsule_, par le colonel anglais Napier, renferme un grand nombre de
lettres écrites par le roi Joseph, par des maréchaux, par des
ambassadeurs, par le ministre de la guerre à Paris; ces lettres,
remplies de détails importants, furent interceptées par les guérillas
et saisies avec les voitures de la cour lors de la bataille de
Vitoria. Si on avait eu la précaution de les mettre à l'abri sous un
procédé cryptographique habilement choisi, elles n'auraient jamais
figuré à la suite des récits d'un adversaire des armées françaises.
Nul doute qu'à l'heure actuelle les diplomates n'aient encore, pour
leurs communications les plus intimes et les plus secrètes, recours à
l'art du chiffre. Nous ne saurions dire quels sont maintenant les
systèmes qui obtiennent la préférence, mais nous pensons qu'ils ne
s'imitent pas de ceux dont nos pères faisaient usage et qu'il nous
reste à faire connaître. Il est difficile d'imaginer en ce genre
quelque chose de mieux que ce qui a déjà été découvert.
Nous avons à passer en revue les écrivains qui ont successivement
exposé les mystères de la Cryptographie.
CHAPITRE II.
AUTEURS QUI ONT ÉCRIT SUR LA CRYPTOGRAPHIE.
§ Ier.
L'abbé Trithème.
Le premier auteur qui ait traité _ex professo_ et en détail l'art
d'écrire en chiffres fut le célèbre Trithème, mort en 1516, abbé de
Saint-Jacques à Wurtzbourg. Polygraphe actif, historien, biographe,
auteur d'un grand nombre de livres ascétiques, il ne nous appartient
que comme ayant mis au jour deux ouvrages, l'un sur la _Polygraphie_,
l'autre sur la _Stéganographie_ (_Steganographia, hoc est, ars per
occultam scripturam animi sui voluntatem absentibus aperiendi certa_).
La Polygraphie fut publiée pour la première fois à Oppenheim, en 1518,
deux ans après la mort de l'auteur; elle a souvent été réimprimée
durant le siècle qui suivit sa mise au jour. Il en existe une
traduction française par Gabriel de Collange, sous le titre de
_Polygraphie et universelle escriture cabalistique, avec la
clavicule_, etc. (_Paris_, 1541. 4º). Ce mot de _Polygraphie_ ne doit
point s'appliquer, comme d'usage, à des mélanges d'écrits de
différents genres ou sur divers sujets: Trithème veut seulement
enseigner à écrire un même mot, de plusieurs manières. Il donne des
alphabets nouveaux, composés, soit de lettres étrangères les unes aux
autres, soit de caractères de convention. Quant à la _Stéganographie_,
les expressions bizarres qui y abondent firent prendre ce traité pour
un livre de magie, et telles furent les clameurs de quelques individus
faciles à épouvanter, que le comte palatin Frédéric II, surnommé
pourtant le Sage, livra aux flammes le manuscrit autographe qui se
conservait dans sa bibliothèque.
Il est impossible de ne pas convenir que, surchargés de détails
inutiles, accablés d'une foule de réflexions mystiques, de
considérations allégoriques, et se traînant sous le poids d'une
immense érudition cabalistique qui étale hors de tout propos les
rêveries creuses et les imaginations folles des vieux rabbins[1], les
ouvrages de Trithème sont des lectures les plus indigestes et les
plus pénibles auxquelles on puisse se condamner. Il faut du courage et
de l'attention, pour démêler au milieu de toutes ces digressions et de
toutes ces rêveries les procédés de Cryptographie qu'indique l'abbé de
Saint-Jacques.
[Note 1: Parmi les nombreux écrits qui montrent à quel point Trithème
était infatué de pareilles idées, il faut citer sa _Chronologia
mystica de septem secundeis sive intelligentiis orbes post Deum
moventibus_. Une ancienne doctrine platonique ou cabalistique plaçait
dans chaque sphère céleste une intelligence chargée de la gouverner.
Trithème s'efforce de rattacher, à ce système, des notions historiques
et d'en établir la réalité. Un pareil livre n'eut pas moins de six ou
sept éditions. Il n'est pas surprenant que ces rapsodies
inintelligibles aient trouvé de nombreux lecteurs, et il est
extrêmement probable que le docte abbé ne se comprenait pas toujours
lui-même, lorsqu'il développait ses étranges imaginations.]
Essayons de donner une analyse succincte des quatre livres dont se
compose la _Stéganographie_.
Le premier livre comprend trois cent soixante-seize répétitions de
l'alphabet formé de vingt-quatre lettres; à chaque lettre correspond
un mot de la langue; le tout forme un total de neuf mille vingt-quatre
mots. Afin de faire bien comprendre ce système, il convient de
transcrire quelques-uns de ces alphabets; nous reproduirons le
premier, et nous y joindrons trois autres pris au hasard (les 23e,
216e et 319e).
a Jésus, l'amour.
b le Dieu, la dilection.
c le Sauveur, la charité.
d le modérateur, la révérence.
e le pasteur, l'obéissance.
f l'auteur, le service.
g le rédempteur, le zèle.
h le prince, la mémoire.
i le fabricateur, le souvenir.
k le conservateur, la souvenance.
l le gouverneur, la faveur.
m l'empereur, l'affection.
n le roi, la loi.
o le recteur, la foi.
p le juge, l'espérance.
q l'illustrateur, le commandement.
r l'illuminateur, la recordation.
s le consolateur, la parole.
t le Seigneur, la connaissance.
u le dominateur, le saint.
x le créateur, l'amitié.
y le psalmateur, la promesse.
z le souverain, l'ordonnance.
& le protecteur, la bienveillance.
a fragiles, Europe.
b misérables, Candie.
c ingrats, Hongrie.
d ignorants, Panonie.
e iniques, Pologne.
f injustes, Germanie.
g malheureux, Saxe.
h malicieux, Helvétie.
i obstinés, Suède.
k perdus, Italie.
l pécheurs, Romanie.
m criminels, Lombardie.
n volontaires, Espagne.
o vains, Andalousie.
p mauvais, Castille.
q détestables, Gaule.
r abominables, Bretagne.
s damnables, Normandie.
t immondes, Aquitaine.
u indigents, Guyenne.
x pauvres, Gascogne.
y pusillanimes, Auvergne.
z pervers, Bourgogne.
& abjects, France.
Vous pouvez, au moyen de ces alphabets, exprimer votre pensée d'une
façon inintelligible pour les non initiés, et voici comment: Écrivez
d'abord sur un morceau de papier, que vous détruirez ensuite, ce que
vous voulez faire savoir, et traduisez, en posant pour la première
lettre le mot qui lui correspond dans le _premier alphabet_; pour la
seconde lettre, cherchez dans le second alphabet le mot à côté duquel
elle est placée; ainsi de suite. On a de la sorte une suite de mots
qui ne présente qu'une série de non-sens, mais, si notre correspondant
est muni (comme il doit l'être) de la copie exacte des alphabets dont
vous avez fait usage, il n'aura nulle peine à découvrir le sens qui se
cache sous cette enfilade de mots, étonnés de s'y trouver placés dans
une série bizarre.
Trithème rend ceci fort clair au moyen d'un exemple; nous allons le
reproduire exactement: Un méchant vous demande une lettre
d'introduction auprès d'un de vos amis avec lequel il veut se lier.
Vous avez des motifs pour ne pas repousser cette prière; d'un autre
côté, vous voulez transmettre des renseignements exacts sur votre
recommandé. Vous le chargez alors de remettre à celui qu'il va
trouver, un écrit qui présente les phrases suivantes:
«Le Roi universel exornant les corps manifeste aux languissants sûreté
immortelle avec ses sanctifiés en béatitude Amen. La charité
incompréhensible évangéliquement dénoncée aux hommes, reluctante
d'exhortation, réduit les injustes bannis aux choses profanes, faisant
de vilipender la recordation du Rédempteur des cieux et aussi la
compagnie de la volupté ineffable que poursuivre. Parquoy, ô immondes,
soutenez pureté et serez recueillis aux règnes des déifiés et là
perpétuellement prédestinés. Abolissez donc les dissimulations de
cette charnalité, puisqu'estes heureusement compris aux exaltations du
modérateur tout voyant.»
Cherchez à quelle lettre du premier alphabet correspond le premier
mot de cette oraison _polygraphique_, et vous trouvez la lettre _n_ à
côté du mot _le roi_. Passant au second alphabet, vous verrez que le
mot _universel_ signifie _e_. Au troisième alphabet, vous remarquerez
la lettre _v_ à côté du mot _exornant_. Au quatrième alphabet vous
noterez la lettre _o_ comme étant en regard de _les corps_: et le
cinquième montrera un _v_ dans la même ligne que le mot _manifeste_.
En continuant de la sorte, vous trouverez que la phrase ci-dessus se
traduit exactement par:
«Ne vous servez de ce porteur, car il est menteur et larron.»
Trithème explique qu'avec ce système on peut s'exprimer
très-facilement dans quelque langue que ce soit, il en fournit des
exemples pour l'italien et le latin; la phrase suivante:
«Imaginez, terriens immondes, très-vite se ruinent terriennes,
ardemment fraudes avez; glace faillirez, présumerez, malheureux, etc.»
Signifie tout simplement: _Te moneo, amice, ne in hoc negocio
immisceas_.
L'auteur fait remarquer:
Qu'il ne faut jamais «qu'en aucun ordre et rang alphabétique une
diction soit doublée, répétée, réitérée, ni mise en écrit par deux
fois.»
Qu'il ne faut pas qu'il y en ait d'oubliées ni d'omises.
On ne doit prendre qu'un seul mot dans chaque alphabet, et il est
essentiel de ne pas laisser passer un seul alphabet sans y prendre une
expression.
Les mots qu'on traduit en langage polygraphique doivent être écrits
tout au long, sans abréviation, distinctement et dûment séparés.
Il va sans dire que l'individu avec lequel vous correspondez de la
sorte doit posséder un recueil d'alphabets exactement et de tout point
semblable à celui dont vous faites usage. Chacun peut composer en ce
genre un livre analogue à celui de Trithème, et il est bon que les
rois et princes en possèdent un certain nombre, afin de s'entendre
avec leurs ambassadeurs et leurs généraux, d'une manière qui ne soit
pas uniforme.
On peut aussi convenir qu'on changera ou transportera l'ordre des mots
contenus dans chaque alphabet, et ces transpositions, qu'il y a moyen
de varier à l'infini, augmentent beaucoup la difficulté qu'offre le
déchiffrement d'une lettre écrite selon la méthode polygraphique.
Il serait possible qu'on trouvât des inconvénients à recourir, soit à
la langue française, soit à tout autre idiome, pour la formation des
alphabets. Trithème a prévu cette difficulté; il s'est efforcé de la
résoudre, en composant des alphabets qui offrent des mots qui,
n'appartenant à aucun dialecte, peuvent servir de langue universelle.
C'est dans un jargon cabalistique ayant avec l'hébreu un certain air
de famille, qu'il est allé puiser ses matériaux. Un exemple devient
nécessaire.
_Cabalit mossu abru massu basin sophus strabil caffulun_, etc.
Un travail analogue à celui que nous avons déjà indiqué fera connaître
que «ces mots pérégrins,» ce langage barbare et étrange signifie:
«Ne venez en cour, car le roi est fort offensé contre vous.»
Le troisième livre de la _Polygraphie_ est consacré à des séries
d'alphabets de mots cabalistiques, mais il y a ici un raffinement: la
seconde lettre de chaque mot doit être extraite et écrite à la suite
l'une de l'autre; ces lettres réunies donnent le sens qu'on veut
couvrir d'un voile.
_Anna mesar dvain rosas dumera asion afang lisamar neparo uzafun amar
achiet benadas epalam ronis orrifer olrimech mesarym lucyphus arosan_.
Un travail dans le genre de celui dont nous avons donné l'idée,
montrera que ceci veut dire:
«Ne vous fiez à ce porteur.»
Il va sans dire qu'on peut convenir que la lettre significative sera
la troisième, la quatrième, n'importe enfin laquelle de chaque mot.
L'abbé de Saint-Jacques convient, d'ailleurs, que ce procédé n'est pas
trop sûr et secret, «car tout homme d'esprit et de savoir, par cas
fortuits, tant par sa curiosité que par son labeur et industrie,
pourroit trouver le secret et occulte mystère caché sous cette
écriture.»
Le quatrième livre expose la méthode bien connue de la transposition
des lettres alphabétiques; «on peut faire et composer autant
d'alphabets différents et dissemblables, qu'il y a d'étoiles au
ciel.»
Les vingt-quatre lettres répétées de manière à former un carré de la
façon suivante (nous nous bornons à en donner l'esquisse):
ABCDEFG YZ
Bcdefgh 6A
Cdefghi B
De C
Ef G
Fg :
Gh :
: :
: :
: :
Y :
ZABCD XY
peuvent former un grand nombre d'alphabets; on peut choisir celui
qu'on veut, et, une fois qu'on s'est mis d'accord, en faire usage pour
la correspondance secrète.
Trithème passe ensuite à un alphabet numéral, «qui ne sera trouvé
moins sur et secret qu'il est nouveau et moderne.»
a a 1 g f 7 n ic 13 t ih 19
b b 2 h g 8 o id 14 u k 20
c c 3 i h 9 p ie 15 x ka 21
d d 4 k i 10 q if 16 y kb 22
c e 5 l ia 11 r if 17 z kc 23
f f 6 m ib 12 t ig 18 & kd 24
Avec ce système, les mots _traître_ et _méchant_ s'énoncent sous la
forme suivante: ih. if. a. h. ig. ih. if. e. kd. ib. e. ig. c. ic. a.
i. ih.
Cette façon de cacher sa pensée est fort difficile à pénétrer; car,
suivant la remarque de l'auteur, «tous ceux qui verront l'écriture
faicte en ceste sorte et par cest alphabet, penseront et croyront que
ce sera transposition de lettres et travailleront pour néant à la
supputation et recherche d'icelles.»
Il va sans dire que Trithème n'oublie pas un alphabet formé des
lettres ordinaires distribuées «par ordre confus, irrégulier et sans
ordre ni règle.» Il est aisé d'en composer une foule de ce genre. En
voici un exemple:
a _o_ g _t_ n _c_ t _e_
b _p_ h _b_ o _x_ u _k_
c _q_ i _x_ p _h_ x _n_
d _r_ k _&_ q _y_ y _m_
e _i_ l _x_ r _d_ z _l_
f _s_ m _z_ s _g_ & _f_
La lettre placée dans la seconde colonne doit surtout être substituée
à celle qui se trouve dans la première et qui entre dans l'avis à
chiffrer; vous écrirez:
_Ildicg todri iki xiusizm ci....._
Si vous voulez dire:
«Prends garde que l'ennemy ne...»
C'est d'un procédé de ce genre qu'usait César pour correspondre avec
Cicéron et autres personnages de l'époque, selon le témoignage de
Suétone, procédé que l'abbé Trithème expose en ces termes:
«Pour l'intelligence de ce secret, il falloit changer et prendre la
quatrième lettre de l'alphabet, qui est D, pour la première lettre,
qui est A; E, pour B; F, pour C, et ainsi conséquemment transposer et
changer lesdites lettres alphabétiques.»
§ II.
J. B. Porta.
La diplomatie italienne avait, au seizième siècle, grand besoin
d'invoquer les ressources de la Cryptographie, afin de couvrir d'un
voile impénétrable des secrets souvent terribles et les plus sinistres
combinaisons. Le Conseil des Dix devait tenir à ce que ces dépêches
fussent constamment lettre close, dans toute la rigueur du mot; les
Borgia, les Visconti, les Farnèse, avaient fréquemment à transmettre
des communications qu'il fallait soustraire à tous les yeux. L'art de
l'écriture chiffrée devint une étude des plus importantes à Milan, à
Florence, à Rome. Un Napolitain, dont l'intelligence chercheuse et
l'active curiosité s'exerçaient sur toutes sortes de sujets[2], J. B.
Porta, réunit et discuta, en s'efforçant de les perfectionner, les
diverses méthodes cryptographiques connues alors au delà des Alpes.
L'esprit net et pratique de cet écrivain le préserva complétement des
aberrations tout à fait étrangères à pareil sujet, auxquelles Trithème
s'était abandonné; il s'efforça d'être utile, mais il pécha par excès
d'imagination. À force de vouloir multiplier les procédés d'écriture
secrète, il prit la peine d'en montrer et d'en décrire un grand nombre
qui seraient d'un usage très-incommode et dont il est bien certain que
jamais personne n'a eu l'idée de faire usage.
[Note 2: L'agriculture, l'optique, la mécanique, la mnémonique, la
météorologie, la physique, furent tour à tour l'objet des méditations
de Porta. Il fut du nombre de ces hommes hardis, conquérants, qui ne
peuvent échapper à l'influence des préjugés de leur époque, mais qui
découvrent ou pressentent de hautes vérités.
Son traité _de la Physiognomonie humaine_, 1586, a fourni beaucoup
d'idées à Lavater. Son livre _de la Magie humaine_, très-souvent
réimprimé au seizième siècle, renferme, parmi beaucoup de faits
puérils compilés avec peu de jugement, une foule d'observations
importantes sur les miroirs, la lumière, la statique, etc. Les divers
ouvrages de cet écrivain remarquable sont analysés avec étendue dans
la _Notice historique_ de H. G. Duchesne, _sur la vie et les travaux
de Porta_ Paris, 1801, 8º, 383 pages.]
L'ouvrage dans lequel Porta a développé ses idées, est intitulé:
_De furtivis litterarum notis, vulgo de ziferis._ On en compte des
éditions assez nombreuses; nous signalerons celles de Naples, 1563,
4º, et 1602, fº; de Montbelliard, 1592, 8º; de Strasbourg, 1606, 8º,
etc. Cet écrit est divisé en trois livres.
Le premier, après avoir consacré quelques pages aux hiéroglyphes et à
la sténographie en usage parmi les anciens Romains, passe en revue les
diverses manières de se faire comprendre en dérobant toutefois sa
pensée au vulgaire; le langage allégorique, métaphorique ou
énigmatique, les mots amphibologiques ou entrelacés, coupés ou
renversés, les syllabes insignifiantes ajoutées dans le discours, sont
utiles en pareille circonstance.
On peut aussi communiquer à distance, sans se parler, et par le simple
son, qui, répété, indique le rang que tient dans l'alphabet chaque
lettre des mots qu'on veut porter à une oreille amie; deux corps
frappés l'un contre l'autre, des coups donnés sur une muraille d'après
une manière convenue, servent également d'interprète.
Les signes muets, tels que les gestes, l'emploi des emblèmes, celui
des signaux au moyen des flambeaux, occupent tour à tour Porta.
Le douzième et dernier chapitre de son premier livre roule sur une
manière ancienne de désigner les nombres par les doigts, d'après
Bède. On n'ignorait point, dans l'antiquité le moyen de converser
secrètement au moyen des doigts, soit en montrant un nombre de doigts
pareil au rang numérique que les lettres qu'on veut désigner tient
dans l'alphabet, soit en indiquant du doigt celles des parties du
corps dont la première lettre indique la lettre qu'il s'agit
d'exprimer.
Notre auteur arrive à la bandelette ou scytale lacédémonienne, et il
juge avec raison que ce procédé était facile à découvrir; il signale
un moyen très-peu usité, l'emploi du fil, qui, après avoir reçu
l'écriture, peut être roulé en peloton ou être employé à coudre les
bords d'un vêtement. Il observe qu'on peut écrire sur la tranche d'un
livre obliquement inclinée ou sur un jeu de cartes disposé en biseau
ou sur les plumes des ailes déployées d'un pigeon ou d'un autre oiseau
à plumage blanc.
Il aborde enfin plus nettement la Cryptographie proprement dite. Ce
qu'il ne dit point, peut s'analyser facilement.
Les diverses manières de désigner l'écriture peuvent se réduire à
trois: la transposition des lettres, qui comprend le renversement des
mots, le changement des figures des lettres, et le changement de
valeur des lettres.
La transposition des lettres dans un avis que l'on veut donner, peut
s'effectuer d'une foule de façons différentes; la première de toutes
est aussi la plus simple: elle consiste à écrire sur deux lignes, en
mettant alternativement la 1re lettre sur la 1re ligne; la 2e lettre
sur la 2e ligne; la 3e sur la 1re, et la 4e sur la 2e et ainsi de
suite. La difficulté augmente si l'on écrit sur quatre lignes: la 1re
lettre sur la 1re ligne; la 2e sur la 4e; la 3e au bout de la 1re, la
1re au bout de la 4e; la 5e sur la 2e ligne; la 6e sur la 3e; la 7e
au bout de la 2e; la 8e au bout de la 3e, en suivant ainsi le même
ordre pour le reste.
Veut-on écrire d'une manière encore plus compliquée? On transporte toutes
les lettres de l'avis qu'on veut donner, sur des cadres de diverses
formes, soit carrés, soit triangulaires, soit parallélépipèdes, soit
sinueux, soit en losange, soit en quinconce, soit en demi-cercle, tous
divisés par des rayons qui forment autant de lignes perpendiculaires sur
des lignes droites ou courbes; et, quand l'avis a été écrit de manière à
imiter symétriquement la figure géométrique convenue, on produit la
transposition des lettres en prenant les rayons de lettres, de bas en
haut et de haut en bas, de droite à gauche ou de gauche à droite, de
manière que ces lettres, ainsi rassemblées, ne présentent aucun sens.