J’eus le loisir d’y penser plus longuement que je ne l’aurais voulu. Au
lieu de rentrer, nous allâmes passer quinze jours sur une plage dans le
sud de la Bretagne. Les médecins avaient ordonné ce repos à ma mère
avant le retour au foyer.
J’en fus moins affligé qu’on ne le croirait. J’étais encore tout étonné
de mon aventure et, malgré mon désir de revoir celle que j’aimais
toujours, j’éprouvais le besoin de mettre un intervalle entre le moment
où j’avais quitté Mme de Francheret et celui où je retrouverais
Henriette. On se plaît à raconter dans les romans qu’une fois séparé
d’une femme que l’on a aimée charnellement on découvre, peu à peu, qu’on
lui est attaché par d’autres liens aussi. Rien de semblable ne m’arriva.
J’aimais Henriette, et Mme de Francheret m’avait attaqué là où Henriette
n’avait jamais régné. Je savais un gré infini à Mme de Francheret de
m’avoir révélé la nature et l’agrément des rapports entre l’homme et la
femme. Je n’oubliais pas les heures passées près d’elle, mais, par un
phénomène bizarre, elle m’incitait à penser à Henriette et à voir
celle-ci sous un jour nouveau. Grâce à Mme de Francheret, mon amour pour
Henriette quitta les sphères éthérées où il se mouvait et prit une forme
sensuelle. C’était Henriette et non Mme de Francheret que je tenais dans
mes bras pendant mes rêves. C’était le corps frais et juvénile de mon
amie que je pressais à l’heure où le désir suscitait devant moi des
images voluptueuses.
Je n’ai gardé de ces semaines aucun autre souvenir. Les gens qui
m’entouraient étaient-ils vivants? Ils allaient et venaient comme des
ombres. Je faisais de longues promenades sur la digue à l’heure où le
soleil couchant borde de nacre le sable humide. Des enfants jouaient,
des jeunes femmes passaient vêtues de robes claires. Je ne les voyais
pas, je ne voyais bercée au jeu des vagues molles dont les crêtes
d’argent s’irisaient dans les vapeurs du crépuscule, qu’Henriette, et
quelle Henriette! non pas la fille que j’avais connue près de sa mère
sous les ombrages de nos campagnes, mais une Vénus adolescente endormie
au bord des flots.
Nous nous écrivions. Que dire par lettre à une déesse? Je ne savais
trouver le ton. J’étais grandiloquent et confus. En échange, je recevais
quelques cartes postales, assez insignifiantes, à la vérité. Henriette
paraissait de triste humeur. Pourtant sa maison était pleine d’amis. Le
cercle joyeux de l’an dernier s’était reformé. Seul j’y manquais!
Au début de septembre enfin, nous rentrâmes. A mesure que l’heure
approchait où je devais revoir Henriette je m’inquiétais. Je brûlais de
devancer les jours, de courir à elle, de me jeter à ses genoux et, au
même temps, une douloureuse appréhension me serrait le cœur. Je
craignais de cette rencontre je ne sais quel choc, quelle blessure
insupportable. J’aurais voulu retarder une minute attendue avec tant de
fièvre.
Nous arrivâmes un matin. A la fin de l’après-midi je me rendis chez Mme
Maure. De loin, je la vis sous les tilleuls près de la vieille maison.
Rien n’avait changé depuis un an. Henriette devait être à quelques pas
de là. L’émotion de la sentir si voisine me fit chanceler. Je m’arrêtai,
j’étais essoufflé moins par la rapidité de ma course que par la violence
des sentiments qui se heurtaient en moi. Je compris pour la première
fois et d’un seul coup--ainsi, la nuit, un éclair illumine les prés et
les champs, et montre au voyageur le chemin dont il s’est écarté--que le
roman magnifique que j’avais vécu depuis l’automne passé s’était déroulé
dans mon imagination, que je l’avais créé à moi seul, qu’Henriette en
ignorait encore le premier mot... Un instant, je pensai à retourner sur
mes pas, à différer une entrevue si hasardeuse. Mais j’eus honte à
l’idée de reculer. Je me repris et avançai vers Mme Maure.
Elle me fit l’accueil le plus aimable. Après s’être informée longuement
de la santé de ma mère, elle me dit:
--Comme vous avez grandi, Philippe! Vous voilà un homme, maintenant. Et
cette pointe de moustache! Qu’allez-vous faire?
Je parlai de mes projets assez incertains. J’irais à Paris pour
continuer mes études à la Sorbonne sans doute et à l’école de droit,
mais je ne désirais être ni professeur, ni avocat et ne savais ce que
serait ma carrière... Cependant, je pensais à Henriette absente,
alternativement avec terreur et avec joie. Où était-elle?
Une demi-heure passa. J’entendis un bruit dans l’allée.
C’était Henriette et Gertrude, accompagnées par le polytechnicien de
l’an dernier.
Henriette me parut grandie; elle restait mince, un peu maigre, mais le
corsage de sa robe se gonflait légèrement et ses hanches se dessinaient
plus pleines. Son visage n’avait pas changé, son teint hâlé par l’été
faisait paraître les dents plus blanches et je retrouvai, dans les yeux
riants et doux, le feu que j’aimais. Auprès d’elle, magnifique
contraste, Gertrude était éblouissante de fraîcheur blonde. Toutes deux
vêtues de clair, elles venaient enlacées et joyeuses. Le printemps de ma
vie s’avançait au-devant de moi.
Gertrude rougit, mais l’accueil que me fit Henriette ne trahit aucune
gêne. Elle ne me cacha pas le plaisir qu’elle avait à me revoir et me
gronda gentiment de mon retard. Elle me demanda qui j’avais rencontré
aux eaux et à la mer. Rien de plus amical et de plus naturel que cette
conversation, mais elle était si éloignée de celles que j’avais tenues
avec la même Henriette pendant mes promenades solitaires que j’en restai
glacé. Je m’efforçai de découvrir dans ses propos un mot à double
entente destiné à moi seul. Je ne le trouvai pas. Pourtant il me parut
qu’à deux ou trois reprises elle me regardait avec un peu d’étonnement.
Sur elle-même elle ne dit rien.
Charles-Henri (le polytechnicien) se chargea de m’apprendre quels
avaient été les amusements de la saison. Rappelant des incidents que
j’ignorais, il fit rire les filles en les évoquant et s’arrangea de
façon que je me sentisse un étranger parmi eux. Cela me déplut.
Lorsque je partis, Henriette et Gertrude décidèrent de m’accompagner.
Mais Charles-Henri ne les laissa pas seules et, quand nous nous
séparâmes à la lisière du petit bois de chênes, je n’avais pu échanger
une phrase avec Henriette sans témoins.
Je ne fus pas plus heureux les jours qui suivirent. Je vis mon amie,
mais entourée de sa cousine, de Charles-Henri, d’allants et de venants.
Elle était le centre lumineux de notre cercle. Charles-Henri violemment
épris ne la quittait point. Je ne fus pas longtemps avant de comprendre
qu’il montait la garde auprès d’elle et qu’il ferait l’impossible pour
m’empêcher de la joindre. Gertrude, sans dessein, j’imagine, le
secondait. Elle semblait ne vivre que par Henriette, toujours à ses
côtés, le bras autour de la taille. Si elle était séparée de sa cousine,
ses yeux restaient attachés sur Henriette. Vis-à-vis de moi, elle
observait une certaine réserve; elle s’effarouchait vite et lorsqu’en
plaisantant je voulus reprendre les propos de l’an passé, elle eut un
mouvement de retraite.
Malgré Charles-Henri, malgré Gertrude, je ne désespérais pas d’arriver à
Henriette, mais, à ma grande surprise, je constatai que c’était chez
elle que je trouverais l’obstacle le plus difficile. Elle apportait une
attention toujours égale à ne pas rester seule; et si, profitant d’un
incident heureux, je réussissais à écarter ses deux gardiens, elle ne me
laissait pas choisir le thème de la conversation et, d’un mot, la
ramenait à des banalités. Après une semaine ou deux de tentatives
infructueuses, j’étais exaspéré.
Tour à tour, j’imaginais ou qu’Henriette avait deviné que j’avais fait
mon école d’homme, qu’elle soupçonnait un danger à se lier avec moi et
qu’elle cherchait à m’éviter, ou, plus simplement, que je lui étais
devenu indifférent.
Suivant que j’adoptais l’un ou l’autre de ces partis, je décidais ou de
m’imposer à elle ou de la fuir. Je déclarais alors que je ne la
reverrais plus, que j’avais été victime de mon imagination, que je me
trouvais en face d’une fille incapable d’éprouver les grands sentiments
que je lui avais prêtés. Cette farouche résolution ne durait que
l’espace d’un matin. Il n’y eut pas de jour où je ne décidasse de
rompre; il n’y en eut pas un qui ne me vît près d’Henriette.
Et cependant le temps coulait, bientôt viendrait octobre et le départ.
J’eus l’idée, empruntée sans doute à mes lectures, d’éveiller sa
jalousie. Je fis la cour à Gertrude; j’y déployai beaucoup d’application
et, au bout de quelque temps, Gertrude parut y être sensible. Mais sa
cousine veillait et comme un jour, moitié plaisantant, moitié sérieux,
j’adressais à Gertrude des propos tendres et lui baisais la main,
Henriette intervint assez brusquement disant que les jeux permis naguère
ne l’étaient plus aujourd’hui.
Je fus surpris du ton vif sur lequel elle parla et qui était bien
éloigné de celui que nous employions. Rentré chez moi et en y
réfléchissant, il me parut que cette nouvelle attitude d’Henriette avait
quelque chose de flatteur pour mon amour-propre.
Le lendemain, je la trouvai de méchante humeur. Je cessai de flirter
avec Gertrude. Mais Henriette ne s’apaisa pas. «Peut-elle sérieusement
m’en vouloir, me demandais-je, de ce qui n’est qu’un jeu?» Mais elle ne
me laissa pas lui poser la question.
Je devins irritable. Elle me contredisait pour un rien. Nous échangions
des phrases aigres. Les jours qui fuyaient ajoutaient à mon énervement.
Une fois, sur un mot un peu plus piquant, elle eut soudain les yeux
pleins de larmes. Troublé à cette vue, je me précipitai vers elle. Nous
étions seuls, mais à une douzaine de pas sa mère brodait sous les
tilleuls. Henriette me repoussa vivement et, sans me donner le temps de
m’excuser, rentra dans la maison.
Pendant quarante-huit heures, je ne la vis point. Lorsque nous nous
retrouvâmes, elle ne paraissait pas se souvenir de cette scène pénible.
La première semaine d’octobre commença. Les Maure partaient le 10. Le
temps était d’une admirable douceur et la lune dans son second quartier
permettait de prolonger encore les soirées en plein air. Un jour, une
amie à nous s’invita à dîner. Ma mère envoya un mot à Mme Maure pour lui
demander de venir avec sa fille et sa nièce. Le soir, je fus surpris de
voir arriver Mme Maure et Henriette seules. Gertrude un peu souffrante
s’était couchée. «Enfin, pensai-je, j’aurai l’explication attendue
depuis si longtemps.» Mais, après dîner, Henriette refusa de quitter le
salon pour s’asseoir avec moi sur la terrasse. A la demande de ma mère,
elle fit de la musique, puis resta près des dames et je fus obligé de
l’y rejoindre.
J’étouffais de fureur. En moi-même, j’avais déjà rompu avec Henriette,
je ne reverrais de ma vie cette fille insensible. Qu’elle parte et sans
retard! Cependant je m’absorbais dans un silence farouche.
Vers dix heures, nos visiteurs se levèrent. L’amie de ma mère offrit à
Mme Maure et à sa fille de les ramener en voiture. Mme Maure, fatiguée,
accepta. Mais le vieux coupé, très étroit, n’avait que deux places et
Henriette, par politesse, se crut obligée de dire:
--Nous allons vous gêner beaucoup, madame.
Alors, par une décision subite, je m’avançai, pris la main d’Henriette
dans l’obscurité et, la lui serrant fortement pour empêcher toute
résistance, je dis à Mme Maure:
--Je raccompagnerai Henriette. Nous serons là presque aussitôt que vous.
Henriette, stupéfiée par la pression de ma main, hésita avant de parler.
Déjà Mme Maure de la voiture me jetait:
--Si cela ne vous ennuie pas de la ramener, il sera excellent pour elle
de marcher un peu. Elle est si paresseuse.
La voiture partit nous laissant seuls sur les marches du perron.
Tout de suite, le long de l’allée qui menait au bois, nous fûmes dans
l’ombre fraîche du soir.
Nous ne parlions pas, nous allions côte à côte sans nous toucher. Le
silence, à se prolonger, pesa comme une menace. Pour rien au monde, je
ne l’aurais rompu. J’étais plein de colère; je me souvenais de l’étrange
manière d’être d’Henriette depuis ma rentrée; elle m’avait froissé; elle
me devait des excuses... Je marchais la tête droite, les yeux fixés
devant moi.
Henriette fut la première à ne pouvoir supporter l’hostilité silencieuse
qui était entre nous. A un détour du chemin--nous avions déjà franchi la
moitié de la distance qui séparait nos deux maisons--elle se tourna pour
m’interroger du regard. Je vis à la clarté de la lune ses yeux inquiets.
Bouleversé par la supplication muette que j’y lus, je glissai mon bras
sous le sien. Le contact de ma main sur sa chair suffit à opérer un
prodige. L’irritation qui nous avait dressés l’un contre l’autre fondit
comme neige d’avril au soleil; des rapports naturels, confiants, heureux
s’établirent sans que nous eussions échangé une parole. Je sentis
qu’Henriette gagnée m’appartenait. Nous arrivions au bois de chênes. Je
la conduisis jusqu’au banc où cent fois nous nous étions reposés au
cours de nos promenades. Elle me suivit sans opposer de résistance. Je
m’assis près d’elle, je la pris dans mes bras,--la nuit était
complice--je me penchai sur son visage pâle, je vis ses yeux m’implorer,
et sous la pression de mes lèvres sa bouche s’entr’ouvrit.
* * * * *
Nous eûmes une semaine entière pour épuiser notre bonheur. Henriette,
transformée, montra la bravoure d’une femme. Elle n’essaya pas de
dissimuler ses sentiments. Nous étions ensemble à chaque heure. Je la
voyais le matin, l’après-midi, même le soir. Elle inventait mille ruses
pour se débarrasser de Charles-Henri. Quant à Gertrude, elle en fit sa
complice, et cela sans hésitation, sans se demander si sa cousine en
souffrirait, sans se soucier d’être jugée par elle. Elles sortaient à
deux; dès qu’elles m’avaient retrouvé, Henriette s’éloignait avec moi,
la priant de nous attendre. Parfois elle l’appelait en riant: Brangaine.
Un jour, devant Gertrude, elle risqua une caresse hardie. Celle-ci
rougit, puis pâlit, mais se tut.
Nous vivions ainsi comme en dehors du temps. La date approchait qui
l’emmènerait, elle, à Marseille, moi, à Paris. Nos jours étaient
comptés, nous ne les comptions pas. Nous ne parlions ni de la
séparation, ni des moyens de nous retrouver. Jamais il n’y eut gens plus
acharnés à se satisfaire du présent. Pas une minute, Henriette n’eut
l’idée qu’elle goûtait d’un fruit défendu. Elle m’aimait. Cherche-t-on
des excuses à l’amour? A ses yeux, il n’était pas besoin de se
justifier.
La séparation vint. Je vis Henriette disparaître en voiture au détour du
chemin, ne cachant pas ses larmes.
Je restai seul une semaine encore. Je ne sentais pas mon isolement. Le
prix de mon bonheur était-il diminué parce que je l’avais perdu? j’étais
déjà enclin, sans que je pusse en analyser les motifs avec précision, à
considérer toutes choses par rapport au développement de mon
individualité. Plus tard, quand mes lectures s’étendirent, je me trouvai
d’illustres frères dans la littérature européenne. A ce moment, ce
sentiment en moi ne devait rien à l’imitation, j’aurai bientôt à en
fournir une preuve.
Ainsi la séparation me fut adoucie par la joie orgueilleuse de constater
que j’étais capable d’éprouver une grande passion et aussi de la faire
naître chez autrui. Je n’eus, du reste, pas la plus légère fatuité à
voir que j’avais triomphé d’Henriette; je n’en avais pas ressenti non
plus à éprouver que Mme de Francheret avait du goût pour moi. Une
obscure, mais juste idée de la fatalité qui nous mène m’empêcha toujours
de m’attribuer à mérite ce dont je n’étais redevable qu’à un sort
heureux.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Six mois après, j’appris par une lettre de ma mère qu’Henriette se
mariait avec un riche industriel de Marseille, gaillard à tout poil,
grand coureur de filles et de cabarets, six pieds de haut, le verbe
fort.
Je ne lus pas cette lettre sans un serrement de cœur. Henriette dans les
bras d’un rustre! La vilaine image!
Je m’efforçai, à l’exemple des stoïciens dont les doctrines alors
m’enchantaient, de raisonner, pour l’amortir, sur le coup reçu. «Je me
suis trompé moi-même, me disais-je. Voilà une expérience salutaire à ton
début dans la vie. Ne mets pas à l’avenir les femmes sur un plan trop
élevé. Elles ne sont jamais qu’à mi-hauteur et plus près de la terre que
du ciel.»
Mais cette leçon de sagesse avait un arrière-goût d’amertume qui fut
longtemps à s’effacer.
* * * * *
J’étais alors un étudiant mal débrouillé dans les rues étroites de
Paris. Ma jeunesse me paraissait médiocre. Pourtant que n’en
attendais-je pas? Je croyais arriver à la période la plus heureuse de
mon âge. Après l’existence mesquine d’une petite ville de province, je
serais entraîné par la vie tumultueuse, riche et multiple de Paris. Je
n’aurais qu’à me laisser porter par le courant.
Il me fallut déchanter. Je n’ai de ces années que des souvenirs confus,
souvent pénibles. En guerre avec moi-même, incertain de la voie que je
suivrais, je cherchais avidement des vérités qui fussent miennes.
J’avais de la fierté; je n’aurais avoué à personne--me l’avouais-je à
moi-même?--mon désarroi. Au lieu de crier au secours je prenais un air
détaché, un ton distant, je paraissais indifférent et supérieur. J’étais
haïssable, sans doute, mais comment demander à un jeune homme passionné,
qui ne sait ce qu’il est, en qui combattent mille désirs contraires,
d’être simple et naturel, alors qu’il ne s’est pas encore trouvé.
Peut-être la cause véritable de ce malaise est-elle dans la jeunesse
même, âge difficile dont chacun connaît à des degrés divers les heurts
et les cahots. Nous les oublions. La mémoire assoiffée d’idéal--le bon
vieux temps!--a bientôt fait de transformer la lumière grise ou orageuse
qui baigne nos jeunes années en une aube éblouissante. On a comparé la
jeunesse au printemps, non sans raison, car elle en connaît les ciels
brouillés, les giboulées où neige, pluie et soleil se mêlent, les
brusques morsures du froid, les gelées meurtrières d’une nuit d’avril,
et aussi les caresses, presque insupportables tant elles sont subites,
de l’atmosphère, la vie qui repart sur un rythme trop rapide, le complot
universel de la nature qui vous entraîne dans son branle frénétique. Il
faut être fort déjà pour supporter ces contrastes et ces véhémences. Si
l’on se tue, c’est entre dix-huit et vingt-deux ans.
Dans un état si trouble, aimer était hors de question. Le souvenir de
l’expérience faite avec Henriette était toujours vivant. Je ne voulais
pas m’avouer la déception ressentie. Pourtant je regardais les femmes
d’un œil un peu méprisant; je plaignais leur fragilité. Je les
recherchais, mais même entre leurs bras je ne m’abandonnais point.
J’allais ainsi, comme tout jeune homme, de liaison en liaison, ne me
prenant à personne. Si j’eus des bonnes fortunes, je ne sus pas en
profiter. J’appris par expérience une chose banale, c’est que l’homme
peut pratiquer l’amour indéfiniment sans ressentir l’amour. J’avais des
maîtresses, je ne les aimais pas. J’avais des amies, encore des jeunes
filles, je ne les possédais point. On me croyait hardi, j’étais timide;
on m’enviait, je me faisais pitié. Je voulais paraître, à vingt-deux
ans, maître de moi. Maître de quoi? de pas grand chose.
Les femmes à portée de ma main me semblaient--peut-être avais-je là des
trésors qu’aveugle je ne voyais pas?--indignes d’attention. La conquête
de la plus belle princesse du monde, du cœur le plus haut, de l’âme la
plus pure, tels étaient mes rêves d’alors. J’étais sec et sans illusion
dans le présent, chimérique pour l’avenir. Mais ce désir ardent en mon
jeune cœur a eu de lointaines et merveilleuses conséquences et le mot de
Gœthe est vrai que je me répétais souvent: «Ce que tu as désiré avec
force au temps de ta jeunesse, tu l’auras en abondance dans ton âge
mûr.»
Pourtant, si médiocre que je fusse, on m’accueillait avec faveur dans
quelques maisons. Je me déplaisais, mais des femmes et des filles se
plaisaient à ma compagnie. Un plus avisé en eût tiré des avantages. Je
ne m’en souciais point. Emporté par mes rêveries, je n’abaissais pas mes
regards vers le sol. Je pensais à la grande passion que je rencontrerais
un jour. Pouvais-je imaginer qu’elle eût une origine obscure et qu’elle
trouvât peu à peu vie et force dans les éléments, de médiocre prix à mes
yeux, dont j’étais entouré? Elle m’apparaîtrait éblouissante, casquée
d’argent, armée de pied en cap, comme Minerve à l’heure de sa naissance.
Il ne me fallait rien de moins qu’un miracle.
En l’attendant, je me distrayais de mon mieux. Je disais en plaisantant:
je pelote avant partie.
Je n’étais que contradiction et système. Au vrai, je n’aimais déjà que
les jeunes filles, je les ai toujours aimées. Mais je ne savais ce qui
m’attirait vers elles. Il m’a fallu la leçon d’une tragique expérience
pour voir clair en moi. Je n’ai compris que plus tard pourquoi, seules,
elles pouvaient me rendre heureux. Pour l’instant je vivais dans les
sophismes et l’erreur. Je pensais que par une lente évolution elles
seraient un jour capables d’aimer et dignes d’être aimées, mais il ne me
venait pas à l’esprit de hâter leur transformation. Je leur donnais
rendez-vous dix ans plus tard lorsqu’elles pénétreraient dans le monde
de la passion où elles n’étaient que postulantes. Avec un pédantisme
incroyable, j’avais fixé l’âge de l’amour entre vingt-cinq et
trente-cinq ans. Avant, inexpérience; après, ressorts déjà usés! Ainsi,
peu sûr de moi, j’échafaudais d’absurdes théories et leur accordais de
la valeur.
* * * * *
Une des maisons agréables où je fréquentais alors était celle de Mme
Saint-Aignan. Son mari, mort depuis quelques années, avait travaillé
près du baron de Hirsch aux chemins de fer orientaux. En Turquie, elle
s’était fait des relations internationales et voyait une société mêlée.
Ce sont les plus agréables. Elle avait à peine passé la quarantaine. Sa
fille Isabelle, née à Constantinople, venait d’avoir quinze ans. Elles
étaient toutes deux belles, toutes deux charmantes, mais en dehors de
l’âge où j’enfermais si sottement l’amour. Plus libre d’esprit, j’eusse
fait la cour à la mère enjouée ou à la fille grave, et peut-être
eussé-je réussi. Isabelle, avec ses yeux étroits et longs, son front
petit, un visage ovale, ressemblait à une Vierge byzantine. Où
avait-elle pris ses traits? Pas à sa mère, à coup sûr, blonde, bien en
chair, aux yeux bleus. Et la photographie de M. Saint-Aignan le montrait
normand des pieds à la tête. Il y avait là un de ces phénomènes si
complexes de l’influence du milieu qui, parfois, s’exerce de façon
surprenante sur une femme jeune, jolie, courtisée et sensible. Quoi
qu’il en soit, Isabelle Saint-Aignan paraissait parmi nous d’une autre
race. Je me pris d’amitié pour elle, mais la traitais plus en enfant
qu’en jeune fille.
J’aimais à la faire parler de Constantinople qu’elle avait quitté à six
ans. L’Orient m’attirait. Tout jeune, je ne supportais pas les plats
récits de Mme de Ségur, née Rostopchine, mais avec une belle histoire
orientale on faisait de moi ce qu’on voulait. Si on discutait chez
Isabelle de la vie turque, elle était la seule à n’avoir pas d’opinion.
Elle gardait pour elle le trésor des souvenirs précieux qu’elle avait
rapportés de là-bas; mais j’avais gagné sa confiance et bientôt elle me
fit partager ses impressions de naguère, fraîches et vives dans sa
mémoire.
Elle me racontait la vie indolente du Bosphore, les promenades en
caïque, les rencontres sur l’eau, l’appel d’une guitare au fond d’un
jardin qu’envahit le crépuscule, le calme des mosquées nues. Plus que
tout l’intéressait l’existence dans les harems où sa mère quelquefois
l’avait menée en visite chez des dames turques. Un monde de serviteurs
s’empressait autour de ces femmes recluses par goût plus que par
contrainte, servantes noires ou blanches, vieux hommes ridés à la voix
enfantine, pleins de politesse. C’était un endroit enchanté, loin de
l’agitation et des orages... Isabelle me disait aussi les barques et les
paquebots qui montent et descendent sans cesse le Bosphore.
--Nous habitions une maison au ras de l’eau avec un jardin plein de
fleurs. Parfois, une goélette passait dans la nuit tout proche la côte.
Je ne voyais pas le remorqueur, mais j’entendais une respiration
haletante et j’imaginais que c’était celle du génie qui la tirait. Elle
glissait ainsi mystérieusement, voiles pliées, à quelques pieds du lit
où, enfant, je cherchais le sommeil. Elle m’emportait dans des contrées
plus belles d’être lointaines.
Cette fille sauvageonne, à peine grandie, ne venait pas à vous; il
fallait la chercher. L’ombre lui plaisait mieux que la lumière. Mais sa
mère avait eu des succès et n’entendait pas renoncer au rôle de femme
brillante. Pour moi, je préférais la fille défendue à la mère permise.
Je les rencontrais souvent. Mme Saint-Aignan me regardait avec
sympathie. Je n’étais pas très observateur à ce moment-là, pourtant il
me parut qu’Isabelle voyait sans plaisir les avances, oh! bien
innocentes, que me faisait sa mère. Un jour, elle sortit un peu
brusquement du salon où Mme Saint-Aignan me taquinait sur une comédienne
connue dont elle me croyait l’amant. La porte claqua derrière Isabelle.
--Qu’a donc cette petite? demanda Mme Saint-Aignan.
L’été nous sépara. Les séparations avaient toujours pour moi quelque
chose de définitif. Je n’aimais pas assez mes amis d’un jour ou d’une
saison pour me souvenir d’eux longtemps. Je ne voulais pas me fixer.
J’avais soif de changement. A la rentrée d’automne, je fus entraîné dans
des cercles nouveaux.
* * * * *
Ma mère avec qui j’étais dans une grande intimité ne comprenait rien à
mon genre de vie. Elle venait à Paris un mois en hiver et nous passions
mes vacances ensemble. Elle regardait les choses de l’amour avec sérieux
et se méfiait de ceux qui n’y voient qu’un amusement sans conséquence.
C’étaient des gens «à qui on ne pouvait se fier», des personnes «qui
finiraient mal». Elle ne les admettait pas volontiers auprès d’elle,
comme si l’atmosphère dans laquelle ils se mouvaient lui eût été
irrespirable. Et voilà que son fils, le fils qu’elle chérissait et dont
elle était fière, ce fils intelligent et réfléchi dont on lui faisait
des compliments, qui avait mené à bien des études difficiles, ce fils
affectueux, tendre et raisonnable en toutes choses, ce fils avait, de
son aveu même, une façon d’être incroyablement légère avec les femmes.
Il les recherchait, les prenait et ne les gardait pas. Il en parlait
comme de charmantes petites bêtes à qui on distribue alternativement
caresses et claques.
Comment ne pas en concevoir de l’inquiétude? Elle se rassurait en
pensant qu’il n’y avait là qu’une crise peu durable. Je m’éprendrais
d’une jeune fille dont je ferais ma femme. J’aurais des enfants qu’elle,
grand’mère, bercerait sur ses genoux. Mais, pleine de sagesse, voyant
que le moment n’en était pas venu, elle gardait le silence.
* * * * *
Cependant je sortais, j’allais dans le monde, dans tous les mondes. Où
que je me trouvasse, une seule idée m’occupait: «Y rencontrerai-je la
femme que je pourrais aimer?» Les gens que je connaissais n’avaient rien
à m’offrir. A peine échangeais-je avec eux quelques reparties polies et
indifférentes. J’étais tout à la chasse, à la chasse de l’inconnue. Le
plus souvent un coup d’œil me fixait. Je haussais les épaules.
Mais, parfois, j’apercevais à distance une femme d’une silhouette
ravissante. Le cœur battant, je l’étudiais avec plus de soin qu’un
médecin n’examine un malade, avec plus de sérieux qu’un avare ne compte
son argent. «Elle est grande, me disais-je, elle a la taille ronde et
flexible, les épaules larges, le dos plat, les jambes longues. Le cou
est élevé, les yeux grands, le visage délicat et plein à la fois, le
menton bien dessiné, les lèvres sont fermes, les dents nettes et
régulières. Il y a en elle quelque chose de grave qui va jusqu’à l’âme.
Ce n’est pas un animal que je veux aimer, mais un être tendre et
passionné qui saura pleurer sur mon cœur.» Je m’avançais, presque
tremblant. Soudain je m’arrêtais... Qu’avais-je vu? Les ailes des
narines un peu trop remontées. Je reculais, furieux.
Je voulais plaire, je voulais être aimé, et peut-être, j’y réussissais.
Mais je jouais «au jeu dangereux» avec le seul désir de gagner la
partie. Mon bonheur était dans la lutte et la victoire, non dans la
possession.