Aux eaux, des habitudes nouvelles me furent une distraction. Pourtant je
ne voulais pas me l’avouer. Lorsque j’étais avec ma mère, je ne cessais
de regretter le confort, le calme délicieux de notre demeure, de me
plaindre de l’impossibilité d’être seuls dans le va-et-vient du grand
hôtel où nous habitions. Cependant je trouvais un charme singulier à ce
coudoiement de tant de personnes inconnues, à ces rapides coups d’œil
échangés avec des étrangers, à la vie en commun qui mêlait nos plaisirs
et nos occupations, aux repas au restaurant, à la danse, le soir.
J’avais déclaré vouloir vivre en sauvage. Je n’étais pas à X... depuis
quarante-huit heures que je jouais au lawn-tennis, que j’étais de toutes
les parties, que je dansais chaque nuit. Je faisais tout avec fièvre
comme si j’eusse voulu m’étourdir et oublier. Quoi?
Je remarquai dès le premier jour une jeune femme qui mangeait à une
table voisine de la nôtre. Ses yeux étaient sombres et elle semblait
désireuse d’en voiler l’éclat en tenant ses paupières à moitié baissées.
Elle me parut avoir environ trente ans. Ma mère lui en donna plus
généreusement quarante. Dans son visage pâle d’un ovale allongé ses
lèvres plus rouges que celles des femmes que nous avions l’habitude de
voir attiraient mes regards. J’eus la curiosité de savoir son nom. Elle
s’appelait la comtesse de Francheret. J’avais lu ce nom dans les
journaux mondains de Paris. A X..., Mme de Francheret n’appartenait à
aucune des coteries où se groupaient les baigneurs. Ses manières, sa
distinction, la solitude où elle vivait, le prestige aussi de sa classe
sociale, voilà des motifs d’intérêt pour un jeune provincial jamais
sorti de chez lui. Je me mis donc à l’observer, peut-être trop
directement. Voulut-elle me faire sentir que je manquais aux
convenances? Deux ou trois fois, elle me fixa d’une façon pénétrante.
Vers cinq heures, elle s’asseyait près de la cour de tennis où nous
jouions. Les spectateurs étaient nombreux qui suivaient nos parties.
Elle se tenait à l’écart. Pourtant il était rare, lorsque je levais les
yeux sur elle, que je ne surprisse pas les siens.
Quelques jours passèrent ainsi. J’aurais voulu l’approcher, lui parler,
mais je ne savais comment m’y prendre. Elle vint heureusement à mon
secours.
Une fin d’après-midi, comme je descendais du tennis pour aller à la
douche, je dépassai Mme de Francheret. Elle se tourna à demi vers moi et
m’adressa la parole de la façon la plus simple, comme si nous nous
connaissions depuis longtemps.
--Vous avez chaud, me dit-elle.
Tout en marchant nous continuâmes à causer. La nouveauté de la situation
eût pu m’être gênante. Mais, par bonheur, je ne pensai pas à moi.
Sa voix avait une certaine gravité qui me plut.
Les jours suivants nous nous rencontrâmes encore. Elle paraissait
écouter sans ennui ce que je racontais de moi-même, de notre vie
provinciale, de mes plans incertains et magnifiques. Elle parlait peu,
mais ses paroles, lorsqu’on y réfléchissait, prenaient un sens plus
profond que celui qu’elles présentaient tout d’abord. Elle ne causait ni
de littérature, ni d’art, mais elle semblait connaître les gens et les
choses mieux qu’il n’est accoutumé. Enfin son regard, dont elle était
ménagère, ajoutait du poids à ses paroles.
--Que vous êtes jeune! disait-elle souvent.
Nous ne nous voyions jamais que dans les jardins et, le soir, au salon,
où elle s’installait avec ma mère.
Un jour, après déjeuner, je me rendis pour la première fois chez elle.
Elle était légèrement souffrante et m’avait fait demander un livre. Elle
occupait, sur la cour d’entrée célèbre par ses arbres centenaires, un
appartement composé d’un salon minuscule et d’une chambre. Je la trouvai
couchée sur une chaise longue, vêtue d’un blanc peignoir de dentelles.
Les ormeaux jetaient leur ombre entre les persiennes à moitié closes; on
entendait le bruit confus des conversations à quelques pieds au-dessous
de nous.
--Asseyez-vous là, me dit-elle, montrant un fauteuil tout proche.
Une fois assis, moi, qui étais à l’ordinaire si bavard, je n’eus rien à
dire, je n’avais aucune idée, aucune volonté. Le silence ne me pesait
pas. Un parfum de je ne sais quoi flottait dans l’air. Je regardai Mme
de Francheret. Elle rêvait, un bras relevé sur le dossier de la chaise
longue. Je voyais les chairs pleines et ambrées par où le bras s’attache
à la poitrine qui se soulevait lentement à chaque respiration. Sa bouche
s’entr’ouvrait comme pour un sourire. J’oubliai que je me trouvais à
côté de la comtesse de Francheret. C’était une femme qui était là près
de moi. Et nous étions seuls.
Sans plus y réfléchir, je pris sa main et j’eus la hardiesse de la
porter à mes lèvres. Elle me laissa faire.
--Que vous êtes jeune! dit-elle encore. C’est délicieux!
Elle m’attira vers elle; je sentis l’odeur de sa tiède gorge, et ses
deux bras se nouèrent autour de mon cou.
Quand je sortis de sa chambre, une heure plus tard, j’étais un homme.
La joie que j’aurais pu prendre dans les bras de Mme de Francheret avait
été gâtée par la peur de lui paraître novice. Un adolescent craint le
ridicule. N’eût-il pas été plus simple de lui dire: «Je ne sais rien, je
me remets entre vos mains; soyez vraiment ma maîtresse.» Mais on ne
gagne la simplicité que par des chemins longs et difficiles. Je pensais:
«Elle s’est aperçue, sans doute, de mon inexpérience. Demain, elle se
moquera de moi; elle ne voudra plus me voir. Et moi-même, comment la
regarderai-je?»
Mais, en même temps, j’étais gonflé de joie. Je connaissais enfin la
réalité de ce monde féminin dont le mystère m’avait longtemps troublé.
Ma première impression, celle qui ne devait point s’évanouir, je la
traduisis par ces mots de la Bible: «L’œuvre de chair.» J’avais
participé à une œuvre de chair, cela et rien de plus. Pour un garçon qui
avait vécu dans les livres et dans de romanesques enchantements, la
nouveauté était grande. Je sentais aussi que l’incomplète joie de cette
première rencontre serait transformée bientôt en un bonheur plus
complet, qu’il y avait un point de perfection à atteindre, et j’étais
bien décidé à y arriver au plus vite.
Pas un instant, je n’eus l’idée que j’avais commis une infidélité envers
Henriette. Henriette vivait sur un plan différent. Elle habitait le
palais que mon imagination lui avait bâti. Mme de Francheret m’avait
invité dans une demeure plus terrestre. Je ne songeai même pas à me
demander si j’aimais mon initiatrice. Aimer, c’était penser tendrement à
une personne, chercher à la voir, lui parler, deviner les moindres
nuances de ses sentiments, s’émouvoir à son seul souvenir. Un regard
d’elle, c’était assez pour être heureux; se sentir maître de son âme, y
régner sans partage, la félicité suprême.
Pour Mme de Francheret, présente ou absente, je ne ressentais aucune de
ces émotions. Lorsque je pensais à elle, des images précises se levaient
devant mes yeux, et quelles images! Je sentais sa chair contre ma chair
et le désir m’agitait de renouveler ces obscures et violentes
sensations.
Désormais je passai mes après-midi dans l’appartement de Mme de
Francheret. Je ne montais au tennis, un peu las, qu’à la fin de la
journée. J’eus bientôt perdu la gêne des premiers jours. Déjà je me
croyais naïvement un maître...
La seule ombre à mon bonheur, où la chercher? Dans la facilité avec
laquelle je l’avais acquis. J’étais assez sot pour ne pas estimer à son
prix une victoire qui ne m’avait rien coûté. «Je suis l’amant, me
disais-je, de cette femme charmante et qui appartient à la meilleure
société, mais sans doute a-t-elle l’habitude de satisfaire ses moindres
caprices. J’étais là; elle m’a pris. Moi absent, un autre l’eût
possédée.»
La manière d’être de Mme de Francheret n’était pas faite pour me donner
une trop haute idée de moi-même. Nous étions toujours dans des rapports
simples. Personne ne prenait moins de plaisir à jouer la comédie. Elle
n’affecta aucun remords, aucune crainte; elle ne se crut pas obligée de
chercher des excuses à ce que d’autres appellent leur faute; elle
n’essaya pas de me faire croire qu’elle avait cédé à un sentiment
irrésistible. Avec une aisance parfaite (seule, pensais-je, une grande
dame--Balzac!--a cette inimitable liberté), elle m’invita à des jeux que
j’ignorais et m’en apprit la douceur. Une semaine ne se passa pas sans
que je lui avouasse que j’étais arrivé neuf dans ses bras.
Elle sourit.
--Croyez-vous que j’aie pu l’ignorer? dit-elle.
Elle m’apprit bien d’autres choses encore, et surtout le prix du secret.
Hors de sa chambre, elle me traitait comme un étranger, et je
m’émerveillais de ce changement à ses yeux si naturel... Il n’y avait
alors, entre nous, aucune familiarité, pas un mot équivoque, pas un
regard trop appuyé. Je la voyais au restaurant, ou au salon, le soir,
causant avec ma mère, à son aise, libre, distante, et je ne pouvais
m’imaginer que cette même femme je l’avais eue quelques heures
auparavant nue entre mes bras, que je connaissais les parties les plus
secrètes de son corps. Et je l’en admirai davantage.
Nous vécûmes ainsi pendant deux semaines. Puis il fallut nous quitter.
Le dernier jour où je fus chez elle, je lui dis:
--Comment pourrai-je me passer de vous?
--Bien mieux que vous ne le croyez, me répondit-elle. Ce que je vous ai
donné, d’autres vous l’offriront. Elles y mettront plus de façons sans
doute et moins de franchise. J’ai été la première, vous ne m’oublierez
pas. Peut-être nous reverrons-nous à Paris puisque vos études vous y
appellent. Les choses ne seront pas là-bas ce qu’elles ont été ici. Il
est des folies délicieuses qu’on doit se refuser. Vous étiez en
vacances, moi aussi. Maintenant la vie régulière reprend. Au moment de
partir, vous donnerai-je un conseil? La différence de nos âges me le
permet. Défendez-vous en amour des choses vulgaires qui ont vite fait de
gâter les jeunes gens. Vous vous plairez toujours dans la société des
femmes. Ne croyez pas, comme quelques-uns, qu’il faille être sincère
avec elles. Sachez leur mentir, ne serait-ce que pour les amuser. La
plupart demandent à être trompées; il est bon d’y mettre quelques
manières. Voilà mon conseil. Et en voici un second. Ne croyez pas à
l’irréparable. Il y a, cher ami, fort peu de choses irréparables...
Elle ne m’en avait jamais tant dit. Ainsi me fit-elle participer à sa
sagesse humaine au moment où nous nous séparions. Je quittai les eaux
avec un beau sujet de méditations et les souvenirs tout proches d’un
passé déjà plein de volupté.