I
J’approchais pourtant sans le savoir de la fin de cette période de
sécheresse et mon cœur dont je n’avais connu qu’il existait qu’à
l’époque déjà lointaine où j’aimais Henriette se réveilla d’un long
sommeil. Je le croyais mort avant qu’il eût vécu. Je pensais que, comme
tant d’autres, comme presque tous les autres, je n’étais pas fait pour
aimer et que l’élan inoubliable de mon adolescence marquerait et
l’aurore et le crépuscule de ma sentimentalité. Mais, en secret, avec
patience et dissimulation, le sort m’avait préparé péniblement pendant
les années arides de ma jeunesse pour un autre destin.
J’imagine un croyant qui a gardé une âme d’enfant pure et naïve. Voici
les ténèbres et le silence du Vendredi saint. Il étouffe d’angoisse; il
est seul, sans secours, sans espérance sur la terre qu’emplit l’ombre.
Si ces heures se prolongent, il mourra, lui aussi. Le samedi de Pâques,
il est debout à l’aube, et regarde monter le soleil dans le ciel.
Lorsque le soleil passe le zénith, une vibrante nouvelle traverse les
airs. Je veux qu’il en ait désespéré jusqu’au moment de l’entendre.
Peut-être cette année-ci Christ est-il définitivement mort, peut-être ne
reviendra-t-il jamais. Mais non, le battement solennel d’une cloche lui
annonce qu’une fois encore le miracle s’est produit. «Dig, ding, don!»
Christ est ressuscité! «Dig, ding, don!» Est-il assez de cloches pour le
crier à travers les campagnes et sur les toits pressés des villes? «Dig,
ding, don!» La lumière est rendue au monde! Il pleure, mais c’est de
joie. «Je suis sauvé!» dit-il.
A la première palpitation de mon cœur de jeune homme, je me dressai,
comme ivre, tenant à peine debout. «Hors du tombeau! m’écriai-je. Et moi
aussi, je vivrai!»
On voit que je n’avais pas fréquenté impunément les romantiques. Mais je
n’avais que vingt-cinq ans et, si éloigné que je sois à l’ordinaire de
la prosopopée, un peu de grandiloquence m’était permise en cette
occasion.
Revenons au ton simple de ce récit.
Ce n’est pas au hasard que Christ est ressuscité au printemps. Un dieu
ne peut renaître qu’avec la verdure. Et c’est en cette même saison
trouble et passionnée que je rencontrai Mme de Sées.
A la fin d’une après-midi d’avril, je descendais le boulevard
Saint-Germain à la hauteur de la rue des Saints-Pères. Devant moi une
femme marchait, ni grande ni petite, mais de si harmonieuses proportions
que je la remarquai. Je m’amusais à chercher qui elle pouvait être. La
mise simple et correcte disait pourtant, par quelques détails bien
importants aux yeux d’un parisien, la province. Des souliers assez forts
et mieux faits pour fouler un sentier au long d’un champ de luzerne que
l’asphalte d’un trottoir de Paris chaussaient un joli pied. La jupe
était un peu trop ample. Le chapeau ne venait pas de la rue de la Paix.
Néanmoins le tout était de bon goût et porté avec une distinction
indéniable. Je me décrivis à moi-même le visage qui m’était caché. Il
devait être jeune, le nez un rien court, presque retroussé, les yeux
vifs et spirituels. Et j’eus soudain envie de faire la connaissance de
ce nez-là et de voir au-dessus de quelle bouche il se trouvait.
A ce moment, le hasard me vint en aide. Une lettre glissa de la main de
l’inconnue et tomba doucement. Je la ramassai, hâtai le pas et abordai
la jeune femme en lui tendant ce qu’elle avait perdu.
Étonnée, elle s’arrêta, me regarda, et aussitôt je compris l’absurdité
de mes imaginations. La femme qui m’était révélée avait un visage de
statue antique, un nez droit, une bouche petite et arquée. Mais cela, je
le vis à peine, car ce que j’aperçus tout de suite, et seulement, et que
je n’oublierai jamais, ce fut deux grands yeux couleur de pervenche, des
yeux pensifs, mélancoliques, qui disaient l’existence d’une âme
soigneusement gardée contre les bassesses du monde, des yeux tels qu’on
aurait pu les rencontrer au fond d’un couvent, dans une demeure toute
baignée de spiritualité, mais qu’on ne s’attendait guère à voir en plein
boulevard de Paris dans le tapage des automobiles et des tramways. Le
choc qu’ils me donnèrent fut si fort que j’en restai stupide. Le chapeau
à la main, incapable de dire un mot, je rendis la lettre à sa
propriétaire. J’entendis un «merci, monsieur» prononcé par une voix
grave, et déjà je me sauvais dans la plus grande confusion, plein de
colère contre moi-même. Il me fallut quelques minutes pour me remettre
et je crois bien que je ne repris mes esprits qu’à la hauteur de la rue
du Bac. Je me demandai alors avec effroi quelle impression j’avais dû
produire. Par ma sottise j’avais laissé perdre l’occasion de faire la
connaissance d’une femme qui ne ressemblait à aucune autre.
Je n’oubliais pas les yeux de pervenche; je les revoyais aux moments les
plus inattendus. Parfois, ils me regardaient alors que j’allais
m’endormir; parfois, ils brillaient devant moi quand j’étais dans les
bras d’une femme. Cela prit le caractère d’une obsession, tant et tant
que je me décidai à faire tous mes efforts pour retrouver la passante
dont le souvenir me troublait à ce point. Je me lierais avec elle, elle
serait ma maîtresse, car j’étais assuré de jouir d’un bonheur sans
pareil auprès de celle qui possédait des yeux si beaux. Me voici donc à
arpenter le boulevard Saint-Germain vers la fin du jour; mon inconnue
devait habiter ce quartier puisqu’elle venait jeter ses lettres à la
poste qui se trouve presqu’en face de la rue Saint-Guillaume.
Je ne suis pas patient mais je goûtais bien du plaisir au poste d’affût
que j’avais choisi. Quel chasseur a connu les émotions que j’éprouvais
alors! Dans ces heures d’attente, mon imagination trouvait à chaque
minute à s’occuper le plus agréablement du monde. On se représente celle
que l’on aime (oui, déjà!) arrivant vers vous. On l’aborde, elle
s’effare; on a un mot qui, à la fois, la rassure et la touche. Voilà un
pas de fait et quel pas décisif! Enivré de ce premier succès, on devient
spirituel (comment ne pas l’être dans un moment pareil!); elle sourit,
elle est perdue... Ainsi, je m’amusais sur le trottoir du boulevard
Saint-Germain, attentif cependant aux mille circonstances de la vie
multiple qui m’entourait, causant avec la marchande de fleurs arrêtée
derrière sa petite voiture (ah! puisse l’inconnue me voir--elle me
reconnaîtra--au moment où j’achète ce bouquet de violettes!). Les
journaux du soir paraissaient. J’apprenais en plein air la victoire de
Myrmidon dans le Grand steeple, la chute du ministère prussien, la
baisse du Rio-tinto, l’arrivée prochaine de S. M. Édouard VII, et ces
nouvelles à cette heure me semblaient toutes sur le même plan et sans
intérêt.
Et voici qu’un beau jour, j’aperçus venant à moi la femme aux yeux de
pervenche. Je la reconnus aussitôt bien qu’elle ne portât ni la robe ni
les souliers un peu lourds de notre première rencontre. A côté d’elle
marchait un homme de taille moyenne, sans élégance, le teint coloré, les
cheveux fades, l’air bonasse et vide. Il avait une serviette noire sous
le bras. Personne (sauf moi) n’aurait cherché à savoir son âge, tant il
était insignifiant. Je le mis au hasard entre trente et quarante ans. A
la façon tranquille dont il parlait ou se taisait, c’était le mari, il
n’y avait pas à en douter.
Je fus presque déçu à le trouver tel. Comment les yeux de pervenche
avaient-ils pu se poser sur un homme si peu attrayant? Mais déjà mon
imagination fournissait à la femme que j’aimais mille excuses valables:
mariage forcé, convenances de famille, ne pas attrister un père ou une
mère âgés qu’un refus tuerait et qui veulent voir avant de mourir leur
fille unique (et sans argent) en mains sûres. Et je me représentais la
scène où cette Iphigénie avait été sacrifiée, ses larmes à l’autel.
Comme elle me paraissait plus grande maintenant!
Cependant je suivais à distance le couple si mal assorti. Il prit la rue
des Saints-Pères, la remonta, traversa la rue de Sèvres, enfila celle du
Cherche-Midi et finalement disparut sous la porte cochère d’une vieille
maison. Au fond d’une vaste cour, deux petits hôtels anciens
s’élevaient. Je vis l’homme tirer une clef de sa poche. J’en savais
assez.
Je ne m’adressai pas au concierge un louis à la main. D’abord mon
caractère est tel que je ne puis supporter un refus et cela m’a causé
mille embarras. Ensuite parce que, si enflammé que je fusse, j’étais
plein de prudence et de ruse (je n’avais pas lu en vain les Chroniques
italiennes de Stendhal). Et, certain déjà que j’étais de revenir dans
cette maison en qualité de visiteur et d’invité, je ne voulais pas nous
compromettre, elle et moi--comme cet «elle et moi» me plaisait!--aux
yeux de son concierge.
Je rentrai donc, ouvris un annuaire mondain et en moins d’une minute j’y
trouvai la notice suivante: «M. Charles de Sées, conseiller référendaire
à la Cour des comptes et Madame, née de Clairville, 45, rue du
Cherche-Midi.» Tout cela sentait sa Normandie à plein nez.
Les Sées ne devaient pas être très répandus, car il me fallut une
quinzaine de jours pour récolter quelques renseignements sur eux.
J’appris qu’ils fréquentaient une bonne compagnie provinciale. On
continue ainsi, dans certains coins retirés du faubourg Saint-Germain,
une existence assez semblable à celle que l’on mène à Angoulême ou à
Bayeux. Des ressources limitées, un certain goût de sagesse aussi, des
habitudes anciennes de réserve et presque de timidité, empêchent de se
mêler à la société brillante de Paris à laquelle on appartient, mais une
fois l’an on se montre pourtant au bal célèbre que donne la veille du
Grand Prix, en son bel hôtel de la rue Saint-Dominique, la marquise de
la Charité-Plessis, votre cousine. Une partie de l’année se passe dans
ce qu’on a conservé de terres; on y pratique la plus stricte économie. A
Paris, on se lie peu; on se méfie des figures nouvelles; on reste entre
soi, on reçoit rarement, avec une grande simplicité, et la conversation
roule plutôt sur les nouvelles de sa province que sur les derniers
scandales du monde parisien.
Tous ces détails que me donna un camarade m’enchantèrent. Je me
persuadai qu’en vertu d’une harmonie préétablie, Mme de Sées avait été
créée pour être aimée par moi. En elle, aucune dissipation, aucune
frivolité. L’amour qu’elle n’avait jamais connu serait le drame de sa
vie. Elle y apporterait la ferveur d’âme, si rare à Paris, mais qui
anime encore des existences provinciales plus recluses. J’étais un homme
maintenant, je pouvais affronter les orages de la passion.
Me voici donc pénétrant lentement dans un monde nouveau et assez fermé.
Mon ami me guidait. J’allai à des matinées dansantes où je ne
connaissais personne; j’entendis de la médiocre musique de chambre. Je
bus du mauvais thé chez de vieilles dames qui avaient des terres entre
Caen et Lisieux. J’acceptais ces corvées d’une humeur excellente. La
poursuite et ses imprévus m’amusaient. Jamais je ne m’étais donné tant
de mal pour la conquête d’une femme.
Ma patience fut enfin récompensée. Je me trouvai un soir vers sept
heures en face de Mme de Sées dans le plus désuet des salons de la rive
gauche. Elle était assise près d’une fenêtre ouverte sur un étroit et
calme jardin. Une branche de lilas montait jusqu’à elle, lui offrant ses
fleurs. Des oiseaux se pourchassaient dans les arbres que traversaient
les derniers rayons du soleil. Où étions-nous? Pas à Paris, bien sûr.
Je savais ce que je voulais dire à Mme de Sées. J’y avais pensé cent
fois; ses réponses même je les avais prévues, et mes répliques
triomphantes. Elle leva sur moi ses beaux yeux pervenche... et je ne
retrouvai pas un mot de ce que j’avais préparé. Mais peut-être mon
embarras me servit-il mieux auprès d’elle que ne l’eût fait un excès
d’assurance. Toujours est-il que, quand nous nous quittâmes, j’avais la
permission d’aller la voir la semaine suivante.
Un mois plus tard, à force d’ingéniosité et de désir de plaire, j’étais
devenu intime dans la maison. Je parlais à M. de Sées de la carrière
diplomatique qui serait la mienne; j’étais pour lui un jeune homme
distingué et d’avenir.
Avec Mme de Sées, où en étais-je? Je gagnais lentement du terrain, mais
l’instinct, mon seul guide, m’avertissait qu’il ne fallait rien brusquer
et qu’une parole imprudente pouvait me perdre.
Du reste, pourquoi me hâter? J’avais un délicieux plaisir à voir presque
quotidiennement Mme de Sées et à faire peu à peu sa connaissance plus
approfondie. En elle aucune dissimulation, aucune feinte, aucun désir
non plus de jouer un personnage, de s’adapter au ton et aux manières à
la mode dans telle ou telle société. Elle restait elle-même sans effort,
franche, saine, modérée, avec un caractère à ne prendre au sérieux que
les choses morales et un penchant marqué pour la vie spirituelle.
Pieuse, d’une piété agissante, mais qui ne s’affichait point, elle
pensait à Dieu chaque jour, mais n’en parlait pas à chaque heure. Elle
était aussi naturellement bonne qu’elle était belle, c’est-à-dire avec
simplicité, sans chercher à en tirer avantage et sans en concevoir de
l’orgueil. Un peu de gravité dans l’esprit ne l’empêchait pas d’être
gaie et son rire, s’il était rare, en acquérait plus de prix.
Elle avait épousé toute jeune Charles de Sées de douze ans plus âgé
qu’elle. Les familles étaient anciennement liées et le mariage arrangé
depuis longtemps. Le ménage eut une seule fille, Geneviève, que je ne
voyais guère à Paris.
Les Sées avaient un cercle assez restreint de relations et il n’était
pas facile d’y être admis. J’eus bientôt une alliée en Mme de Sées qui
avait pris du goût pour moi. Il ne s’agissait dans son esprit que
d’amitié, cela va de soi, mais enfin je lui plaisais, elle aimait à me
voir. Elle me trouvait très «gentil» et me le disait. Mais je n’étais
pas un bon catholique, je n’étais même plus catholique du tout. Ah!
cela, c’était affreux! Un garçon bien élevé, fils d’une mère pieuse, et
qui n’allait pas à l’église! Se perdre! et donner un mauvais exemple!
--Je serai votre catéchumène, disais-je.
Sur ce point, on ne plaisantait pas. Mme de Sées parlait sérieusement de
ces choses sérieuses. Et cependant ses beaux yeux pervenche
s’attachaient sur les miens pour mieux me convaincre. Je ne voulais pas
laisser tomber une aussi agréable discussion et faisais quelques
objections de doctrine. Elle les réfutait sans peine, car peut-être n’en
voyait-elle pas la portée. Puis, elle m’enveloppait d’un regard plein de
bonté et disait:
--Votre heure viendra, je n’ai pas d’inquiétude à votre sujet.
Savait-elle pourquoi j’étais près d’elle? Sans doute. Est-il une femme
si pure, si droite soit-elle, qui s’y trompe? Mais elle ne voyait pas le
danger et goûtait le plaisir, à ses yeux innocent, de m’avoir pour ami.
Je ne l’entraînerais pas dans des sentiers dangereux, c’est elle qui me
ramènerait dans le droit chemin. Elle eût été bien étonnée si je lui
avais dit que l’amitié n’était pas possible entre une femme comme elle
et un homme comme moi. Mais, je ne le lui disais pas. Le temps n’était
pas venu de l’éclairer sur les mouvements secrets de son cœur.
Je prolongeais ainsi ce moment plein de charme. Notre intimité
grandissante m’apportait chaque jour des joies nouvelles. Je
m’interrogeais, ravi. Était-ce bien l’amour que je ressentais?--Oui, je
ne pouvais m’y tromper. C’en étaient les premières et irrésistibles
atteintes. Je notais les symptômes qui confirmaient mon infaillible
diagnostic: une fièvre légère colorait les rêveries auxquelles je
m’abandonnais. Parfois mon cœur battait plus vite; parfois j’oubliais
Mme de Sées pendant quelques instants; lorsque ma pensée revenait à
elle, c’était avec la force d’un torrent qui déborde ses digues. Je la
pressais sur ma poitrine, je la couvrais de baisers, je voyais ses yeux,
ses yeux inoubliables, se noyer de bonheur.
J’étais si sûr de l’aimer, j’étais si sûr qu’elle serait un jour à moi,
que je rompis avec ma maîtresse,--rompre n’est pas le mot juste, on ne
rompt que des liens, il n’y en avait pas ici, des habitudes agréables,
rien de plus--et je commençai à connaître ce dangereux état de chasteté
si propre à enflammer l’imagination. J’eus enfin des visions
voluptueuses comme saint Antoine dans son désert.
Je ne laissai rien paraître à Mme de Sées de l’ardeur qui était en moi.
Nous avions de longues conversations dont pas une phrase, pas un
sous-entendu ne pouvait l’alarmer. Qui nous eût écoutés sans nous
regarder nous eût pris pour les meilleurs amis du monde. Charles de Sées
entrait-il dans la chambre où nous nous trouvions, pas le moindre
embarras; nous continuions notre propos sur le même ton sans être
obligés d’y changer un mot. Quelquefois la gaîté nous prenait, une gaîté
quasi-enfantine. Ah! nos bons rires d’alors, nos bons rires de
camarades!
Eh bien, au même temps, cette camarade si chère, cet être pur et droit
qui se livrait naïvement, je déployais une ruse diabolique pour le faire
tomber dans mes bras. _All’s fair in love and war_, dit un proverbe
anglais. Cet attentat froidement combiné m’apparaissait--ô magie de la
passion!--comme la chose la plus glorieuse du monde, car l’amour est une
guerre, plus perfide et traîtresse qu’aucune autre, cruelle comme toutes
les guerres, et que l’on mène sans pitié contre qui? non contre un
ennemi prévenu, armé et fortifié, mais contre une aimable femme chez qui
l’on dîne, avec qui l’on vit sur le pied de paix, que l’on comble
d’égards et de prévenances. Je paraissais un ami loyal, et cependant je
ne cessais de dresser des plans, de tendre des pièges, de chercher une
tactique qui, poursuivie avec une patiente et implacable rigueur,
amènerait la bonne, et pieuse, et chaste Madeleine de Sées, nue dans mon
lit.
* * * * *
L’été vint, il ne nous sépara pas. Les Sées partirent pour la propriété
des parents de Madeleine entre Bayeux et la mer. Je découvris, aussitôt,
que des amis m’appelaient à Arromanches voisin. Ma mère, un peu
fatiguée, ne voulut pas me rejoindre sur une plage normande et froide.
Elle m’attendrait, la seconde quinzaine d’août, à la maison. J’eus un
instant de remords en pensant que je la privais, déjà âgée, de nos
vacances en commun. C’était la première fois que je lui faussais
compagnie. Mais j’étais emporté dans une autre direction; je suivis Mme
de Sées.
Pas un jour qui ne nous réunît, au bord de la mer couleur d’ardoise sur
laquelle fuyaient les voiles blanches des bateaux de Port-en-Bessin, ou
sur les falaises dans les hautes herbes qu’inclinait le vent, ou chez
ses parents en pleine campagne. Elle aimait à marcher; nous faisions
souvent à pied par les chemins bordés de haies la lieue qui sépare
Orville d’Arromanches.
Il y avait près de trois mois que je connaissais Mme de Sées et tour à
tour je m’émerveillais des progrès de notre intimité et me lamentais des
lenteurs et des atermoiements que subissait mon amour.
J’avais pourtant franchi une difficile étape: je ne cachais plus mes
sentiments. Un soir, avant de quitter Paris, une occasion s’était
offerte dont j’avais profité. Mme de Sées, qui ne savait pas encore que
je la retrouverais à Arromanches, montrait un peu de tristesse à l’idée
de la séparation. Dans la pièce même où son mari et des amis jouaient au
bridge, je me mis à parler de l’amour sur un ton mi-plaisant,
mi-sérieux. Je disais qu’on ne sait comment il vient aux gens, et
parfois d’une façon si soudaine qu’on n’a, à la lettre, pas le temps de
faire «ouf!»
--Comme vous avez de l’expérience! interrompit Mme de Sées.
--Il suffit d’une fois, repris-je, pour devenir très savant. Si cela
vous amuse, je vous raconterai comment cela m’est arrivé. J’ai suivi un
jour une femme dans la rue--(Je note ici que nous n’avions jamais causé
de cette première rencontre. J’entendais choisir mon heure. Surprise
lorsque je lui avais remis la lettre boulevard Saint-Germain, Mme de
Sées ne m’avait même pas regardé. Souvent, plus tard, je la taquinai à
ce sujet car elle croyait maintenant m’avoir reconnu aussitôt que je lui
avais été présenté. Ces grandes discussions finissaient par des
baisers).--Et je m’amusais à imaginer quelle pouvait être sa figure.
Tout à coup, désireux de voir si la réalité répondait à mes
imaginations, sous un prétexte quelconque, je l’abordai. Je découvris
alors un jeune visage si beau et des yeux--ils avaient vraiment la
couleur des vôtres!--si touchants que je perdis contenance. Je ne sus
que dire et m’enfuis. Voilà comment l’amour me prit en pleine rue dans
le tapage des automobiles et des tramways.
Mais Mme de Sées sans vouloir s’arrêter à cette dernière phrase fit un
retour en arrière et me demanda:
--Sous quel prétexte abordez-vous les femmes dans la rue, mauvais garçon
que vous êtes?
--Et le hasard, dis-je, le comptez-vous pour rien? Les femmes
n’ont-elles pas un mouchoir, un sac, un paquet quelconque qui peut
tomber? N’arrive-t-il pas qu’on va mettre son courrier à la boîte et
qu’une lettre vous glisse de la main devant le bureau de poste?
Mme de Sées n’était pas assez maîtresse d’elle-même pour cacher sa
surprise. Elle resta immobile, les yeux fixés sur moi, sa jolie bouche
bée, attendant ce que j’allais dire.
Mais je n’eus garde d’ajouter un mot. Je tournai court, me levai et pris
congé d’elle, lui laissant matière à penser pour le reste de la soirée,
et plus sans doute.
Les jours suivants, j’évitai toute allusion à ce que j’avais dit. Mais
le temps aidant, j’y revins. N’y aurait-il pas eu hypocrisie chez Mme de
Sées à feindre d’ignorer mes sentiments et duplicité de ma part à
prétendre les tenir secrets? Pour faire l’aveu de mon amour, je trouvais
habile de professer la pureté, que rien ne saurait souiller, de Mme de
Sées. Elle pouvait m’écouter sans risques, hélas!
A l’aide de ces sophismes ingénieux, nous eûmes bientôt pour thème
presque unique de nos conversations ce qui, au début de notre liaison,
semblait devoir rester toujours caché. Quelle est la femme qui soit
insensible à la grandeur de l’amour qu’elle inspire? Elle voit son image
transportée dans un pays merveilleux qu’elle n’a jamais habité et où,
croit-elle, jamais elle ne pénétrera. Elle le visite ainsi, en pensée
seulement et, imagine-t-elle, impunément. On lui offre un concert
délicieux qui peu à peu gagne l’âme, puis le cœur.
Il va de soi qu’au début mes discours étaient, en effet, tels que la
femme la plus honnête eût pu les entendre. Mais bientôt des propos plus
profanes s’y glissèrent; on entrevit sous le voile qui les recouvrait
encore l’ardeur de sentiments tout terrestres. Mais cela par une pente
si douce, si insensible que l’on n’aurait su à quel moment intervenir
pour m’arrêter.
Je m’étonnais de mon adresse à un début dans cette carrière difficile.
Mais, adolescent encore, n’avais-je pas découvert déjà, quand j’étais
épris d’Henriette, que l’amour est une exaltation de l’être et qu’au
lieu de m’abaisser, il m’élevait au-dessus de moi-même. Je trouvais
alors, comme un grand capitaine à l’heure critique, l’ingéniosité
nécessaire, l’audace, un coup d’œil plus sûr.
Que de surprise pourtant à voir se confondre en moi des états que je
croyais contradictoires! J’aimais à la folie et je calculais avec
froideur; je paraissais être dans les nuages et cependant, pour tout ce
qui pouvait me servir, j’agissais de la façon la plus précise, la plus
efficace. Je multipliais les attaques qui me donneraient un cœur qu’il
fallait conquérir d’abord. Il est des femmes pour qui un geste mis en sa
place vaut les plus belles déclarations. Mme de Sées n’était pas de
celles-là; je ne la gagnerais que par le sentiment.
Transporté de bonheur à la voir faiblir peu à peu, je ne perdais pas mon
sang-froid. Je surprenais un regard qui se posait tendrement sur moi, un
sourire heureux. Elle avait des moments de gaîté et d’éclat qui
étonnaient jusqu’à son mari, homme doué de peu d’esprit d’observation. A
d’autres jours, renfermée en elle-même, elle paraissait éloignée de cent
lieues. Je notais avec soin ces passages subits de la joie à la
tristesse; je savais que l’une et l’autre la rapprochaient également du
but où nous nous rencontrerions.
Il y eut entre nous une scène assez étrange et qui éclaira soudain la
route où nous étions engagés. Quand Mme de Sées venait en voiture à
Arromanches, elle amenait sa fille Geneviève qui avait alors cinq ans. A
Paris, je la voyais à peine; elle me regardait d’un œil méfiant. En
vacances, je m’efforçai de la gagner et j’y réussis vite, bien qu’elle
conservât toujours envers moi un rien de coquetterie féminine. Les jeux
sur le sable, les bains en commun, firent de nous de grands amis. Mme de
Sées semblait contente de me voir avec sa fille. Dans les longues heures
que nous passions sur la plage, l’enfant ne cessait d’aller d’elle à moi
et de moi à elle, et je me plaisais à imaginer qu’elle était chargée de
porter des messages muets de l’un à l’autre.
Un jour, courant après elle, je la pris et l’enlevai de terre.
--Gagné, m’écriai-je, je t’embrasse!
--Non, non, dit l’enfant riant et se débattant, je ne veux pas.
Je l’embrassai pourtant sur ses bonnes joues fermes qui avaient le goût
du sel marin. Elle m’échappa et s’enfuit vers sa mère qui la serra
contre elle et la couvrit de baisers. Il me parut que Mme de Sées y
mettait comme de l’emportement et la pensée me vint tout à coup qu’elle
cherchait sur le visage de sa fille la trace encore fraîche de mes
lèvres.
J’accompagnai Mme de Sées jusqu’à Orville, mais, tout au long du trajet
nous restâmes silencieux.
* * * * *
Cette scène équivoque et passionnée, je ne l’oubliai pas et je crus
sentir qu’elle vivait aussi dans la mémoire de Mme de Sées. Dès ce jour,
nos rapports changèrent. Nous ne nous regardions plus de la même façon;
nous étions comme les complices d’une même faute. Mme de Sées d’un
caractère si égal pourtant avait sans raison des moments d’impatience.
Parfois, elle me brusquait; repentante aussitôt, elle venait à moi avec
tant de douceur et de soumission que le cœur soudain me fondait de
tendresse. Nous éprouvions le besoin d’être plus près l’un de l’autre,
d’établir entre nous un contact physique, si innocent fût-il.
Madeleine--c’est à partir de ce moment que je l’appelai ainsi, lorsque
nous étions seuls--laissait un instant sa main dans la mienne. J’y
appuyai plus longuement mes lèvres en la quittant. Elle me frôlait,
quand elle passait près de moi, par inadvertance, sans doute; mais, à
travers la robe, je sentais sa hanche effleurer ma hanche, et je
frémissais.
Il y eut une soirée chez des voisins. Nous y allâmes. J’avais dansé déjà
avec Madeleine, mais cette fois-ci j’imaginais la prendre dans mes bras
pour la première fois et j’eus le courage de le lui dire. Elle s’arrêta,
je la vis chanceler. Je la conduisis près d’une fenêtre ouverte sur
l’ombre.
--Philippe, dit-elle, ne continuez pas... Je vous aime comme une sœur
aime son frère. Rien n’est plus beau au monde. J’ai tant d’amitié pour
vous, plus peut-être qu’il n’est permis, mais de l’amitié seulement...
Je ne puis vous écouter!
Elle divaguait ainsi, et moi, penché sur elle, touché jusqu’aux larmes
par l’accent de ses paroles, je l’assurais que je serais toujours tel
qu’elle désirait que je fusse.
J’étais sincère. Et je l’étais aussi deux jours plus tard dans une
situation bien différente où j’agis contrairement à ce que je venais de
promettre. Mais que sont les paroles entre deux êtres qui s’aiment?
Malgré leurs serments de sagesse, leurs corps continuent à se désirer et
veulent s’unir.
Le lendemain Madeleine ne descendit pas à Arromanches. Je lui en voulus.
L’après-midi, je montai jusqu’à Orville. Je n’y rencontrai que Charles
de Sées revenant de la pêche. Sa femme un peu souffrante garderait la
chambre. Le jour suivant, je trouvai Madeleine sur la terrasse devant la
maison avec sa mère et sa fille. Elle me parut fatiguée; ses yeux
étaient plus beaux d’être légèrement cernés. La conversation à trois fut
languissante. Au coucher du soleil, Mme de Clairville déclara que
craignant la fraîcheur et la rosée elle rentrait avec la petite
Geneviève. Nous restâmes seuls en un pesant tête-à-tête. Des domestiques
passaient autour de nous. On entendit la voix de M. de Sées qui, de la
chambre où il travaillait à un rapport pour la Cour des comptes,
demandait à sa femme comment elle se portait.
J’étais silencieux, mais prolongeai volontairement mon silence, car je
savais que Madeleine ne pouvait le supporter et, momentanément, pour des
raisons obscures mais puissantes, je la considérais comme une ennemie et
voulais la faire souffrir. Tel est l’impitoyable va-et-vient de l’amour
entre la tendresse et la cruauté. Seuls ceux qui ne l’ont pas connu
imaginent des amants élégiaques qui ne soupirent que de bonheur. La vie
de ceux qui aiment est, au contraire, sans cesse heurtée, la joie et la
douleur s’y mêlent étrangement, le désir de plaire et la volonté de
blesser se succèdent en une minute, et le visage véritable de l’amour,
si on l’entrevoit sous le masque qu’il porte, ce pauvre visage, tout
éclairé d’un ravissement surhumain, est sillonné par les rides profondes
qu’y creusent chaque jour l’inquiétude, la jalousie et le souci.
Un mot de Madeleine tout à coup m’apaisa.
--Voulez-vous faire quelques pas avant le dîner? dit-elle, en me
regardant avec douceur.
Elle se leva et je la suivis. J’étais heureux maintenant. Le monde
m’appartenait. Il me semblait qu’après avoir perdu Madeleine, je venais
de la regagner pour toujours. Pourtant que s’était-il passé? Rien, un
regard qui m’était cher s’était posé sur moi. Il n’en faut pas
davantage.
Nous prîmes une allée qui menait à un bouquet de hêtres. Lorsque nous y
arrivâmes, la lumière sous les arbres était déjà plus rare. Le tronc
d’un bouleau apparaissait clair au milieu du taillis.
--Les nymphes ont habité jadis ce bois, dis-je. Elles le hantent encore
à l’heure où tout est calme et parfois y dansent à la clarté des
étoiles. Restons ici et peut-être les verrons-nous surgir dans le
crépuscule qui s’obscurcit. Mais il ne faut pas parler.
Nous nous assîmes au bord du chemin. A quelque distance, les lumières
s’allumaient dans la maison. Des brouillards légers flottaient sur les
prairies; on entendait au loin le meuglement d’une vache qui voulait
rentrer à l’étable.
Le beau visage de Madeleine peu à peu se noyait d’ombre. Elle portait
une robe de mousseline blanche si légère que, clignant des yeux, je
m’imaginais qu’elle était vêtue d’une de ces brumes qui se levaient
lentement de la terre humide. Je me plaisais ainsi à m’halluciner et
l’hallucination à laquelle je me prêtais devint si forte que j’oubliai
bientôt où je me trouvais, dans quel parc de quelle demeure, et qui
j’étais, et qui était la femme assise près de moi dans sa robe tissée
des vapeurs du soir. Changé en un jeune satyre, je guettais l’arrivée de
la nymphe que je désirais. Cette nymphe, soudain, je la découvris à côté
de moi presque immatérielle. Rêvais-je?... Je tendis vers elle une main
hésitante; je la touchai--elle avait un corps vraiment! elle n’était pas
un fantôme créé par mon imagination!--et dans un mouvement irrésistible,
je m’en emparai. A la seconde où Madeleine fut dans mes bras, je revins
à la réalité. C’était bien son cou délicat que je couvrais de baisers
entrecoupés par ces seuls mots:
--Je t’aime! je t’aime!
La surprise du choc, sa violence, l’empêchèrent d’abord de se défendre.
Puis, gagnée par la douceur des caresses inattendues, un instant elle
s’oublia et mes lèvres s’unirent aux siennes. Mais, aussitôt, elle
s’arracha à mon étreinte.
--Qu’avez-vous fait, Philippe? dit-elle sans colère, mais sur un ton qui
me glaça.
J’étais à ses pieds, la suppliant de me pardonner.
--Il n’y a que moi de coupable, continua-t-elle. Vous êtes libre, je ne
le suis pas. Maintenant tout est fini.
* * * * *
Le sens de ces mots terribles «tout est fini», je ne le compris que les
jours suivants. Je ne devais plus voir Madeleine seule. La présence de
sa fille ne lui paraissant pas suffisante, elle faisait en sorte que son
mari ou sa mère fussent en tiers avec nous. Elle descendit moins souvent
à Arromanches.
Quelques jours passés ainsi suffirent à me faire perdre la raison. Loin
d’elle, j’accusais Madeleine tour à tour de froideur et de coquetterie.
Si elle m’avait aimé, elle aurait pardonné le mouvement de folie auquel
j’avais cédé. A qui donc allait l’amour que je ressentais enfin dans sa
grandeur? à une femme incapable d’en comprendre la beauté et qui n’était
faite que pour de médiocres bonheurs bourgeois. Eh bien, qu’elle vécût
entre son mari, personnage ridicule en somme, et sa fille! Ma place
n’était pas près d’elle! A d’autres moments, je pensais qu’elle s’était
amusée de moi. Elle avait voulu entendre, pour s’en moquer sans doute,
le langage de la passion. Maintenant qu’elle avait eu les accords
désirés, elle arrêtait un concert qui ne l’intéressait plus. Détestable
jeu! Je méditais mille projets contraires: il faudrait bien qu’elle me
reçût seul; je lui dirais alors ce que j’avais sur le cœur. Non, mieux,
je partais sans la revoir... Ou bien, je prenais une maîtresse éclatante
avec qui je m’affichais sous ses yeux... Et, d’autres fois, je ne
pensais qu’à la gagner encore à force de tendresse et de soumission.
Vivre dans son ombre, ne la quitter jamais, je ne demandais rien de
plus.
J’allais ainsi d’une idée absurde à l’autre lorsqu’une lettre arriva qui
mit fin à mes hésitations.
Une vieille amie de la famille m’écrivait que la santé de ma mère lui
causait quelques inquiétudes. Elle me conseillait de ne pas tarder à
rentrer; ma présence redonnerait, sans doute, des forces à la malade. Le
ton de cette lettre trop volontairement rassurant m’inquiéta, au
contraire de ce qu’en attendait ma correspondante. Je lus entre les
lignes plus qu’elle ne voulait en cacher peut-être. Je vis ma mère
perdue et décidai de la rejoindre sans un jour de délai.
J’avais un train du soir à Bayeux; j’envoyai mes valises à la gare par
l’omnibus de l’hôtel, car j’avais résolu de passer à Orville et de m’y
rendre à pied.
J’aime tant la marche et le plein air qu’il est bien peu de chagrins qui
ne soient adoucis par leur influence salutaire. Au milieu de ma course,
déjà, j’étais plus rassuré: ma mère avait une santé parfaite; elle
pouvait être souffrante, elle n’était pas malade; je la garderais de
longues années encore. Tranquille de ce côté, je me tournai vers
Madeleine. Je le fis avec un rare sang-froid; j’examinai notre situation
de la façon la plus détachée, comme s’il se fût agi de quelqu’un
d’autre. J’avais douté de Madeleine et, lorsque le doute s’insinue dans
un cœur passionné, il y fait des ravages. Il m’apparut que ce départ
inopiné me fournissait le moyen d’avoir une certitude et que, grâce à
lui, je pourrais forcer Madeleine à ne me rien cacher. Il fallait agir
brusquement et observer avec une lucide attention l’effet de mes
paroles.
La pluie me tenait compagnie sur le chemin, et j’y prenais plaisir. A
Orville, je trouvai Madeleine au salon. Elle était debout près d’un
secrétaire à deux corps, occupée à chercher quelque papier dans un
tiroir. Sans se déranger de sa besogne, elle me reçut aimablement comme
à son ordinaire. Mais moi, m’étant placé entre elle et la fenêtre de
façon à la voir en plein jour, je lui dis en appuyant sur les mots et du
ton le plus indifférent qui se pût:
--Je viens vous dire adieu; je quitte Arromanches ce soir et n’y
reviendrai pas.
Elle chancela sous le coup; ses yeux inquiets m’interrogèrent pour
savoir si je voulais la mettre à l’épreuve et si, une fois de plus, je
jouais un jeu cruel. Mais je m’endurcis; je n’en avais pas fini avec ma
victime. Le souvenir était encore vivant de tant d’heures déchirées
vécues dans la solitude, de mes doutes, de mes tourments et je
continuai:
--Soyez heureuse, je ne troublerai plus la tranquillité qui vous est
chère.
A voir sa pâleur, son désarroi, son regard surtout, ce regard désespéré
de quelqu’un qui se noie et qui cherche si personne n’est là pour le
sauver, je mesurai enfin la place que je tenais dans sa vie. Je
l’emplissais tout entière et Madeleine, incapable à cette heure de
dissimuler, montrait à nu son cœur qui ne battait que pour moi. Elle
restait là, presque inconsciente, ne me voyant pas. Pourtant elle dit
encore:
--Partir!...
J’étouffais de pitié. D’un mot je la secourus:
--Ma mère est malade...
A peine avais-je parlé que Madeleine, oubliant sa souffrance pour ne
penser qu’à la mienne, vint à moi:
--Comme je vous plains! mon pauvre Philippe.
Elle me prit une main et la garda dans les siennes maternelles. J’étais
faible et sans courage. Je désirais être consolé. Et au même temps je
frémissais de désir à sentir si proche le corps de Madeleine... Je me
repris et d’une voix qui tremblait un peu, je dis seulement:
--Ah! que j’ai de la peine à vous quitter!
Et je m’enfuis.
* * * * *
Ma mère s’était arrangée de son mieux pour me recevoir.
Au premier coup d’œil je compris qu’on ne m’avait pas alarmé en vain; sa
bonne et pâle figure était ravagée par les souffrances d’un mal
invisible; et dans le regard doucement attaché sur moi, je lisais une
interrogation: «Qu’est-ce qu’il pensait de sa vieille maman, ce grand
garçon qui arrivait là presqu’à l’improviste?»
Le grand garçon fit du mieux qu’il put et s’écria avec courage:
--Quand on a une mine comme ça, on n’effraie pas les gens!
Et deux gros baisers sonnèrent sur des joues amaigries.
Commença une vie dont l’amère monotonie était faite de douleur pour ma
pauvre maman, d’inquiétude pour moi, et de mensonge de moi à elle. Je la
savais perdue, une tumeur qui ne pardonne pas la minait plus
profondément chaque jour. Cependant, nous faisions, avec une gaîté
feinte, mille projets. Une fois la crise passée (ce n’était qu’une
crise), nous partions vers la fin de l’automne pour le midi; le soleil
rendrait vite des forces à la convalescente. Il faudrait acheter une
petite maison sur la côte provençale; à l’âge de ma mère, les
brouillards de l’hiver et la froidure de nos campagnes ne lui valaient
rien. Ainsi parlions-nous. Mais ses yeux démentaient les paroles et je
croyais entendre ces mots qui ne pouvaient être prononcés:
--Je sais bien que tu me trompes, mon cher garçon, mais je te suis
reconnaissante de tes mensonges.
La présence continuelle d’un être qui est torturé dans sa chair ne vous
laisse point de paix et vous met le cœur à vif. On voudrait s’endurcir
contre l’inévitable; par moment, on songe même à fuir, puisque nous
savons que la mort est nécessaire et que nous y sommes tous condamnés.
Pendant ces longues heures de veille, je me souvenais d’une boutade que
j’avais dite un jour: «Être garde-malade, c’est une profession et ce
n’est pas la mienne. Je n’aime point le spectacle de la souffrance,
tonique pour ceux à qui de rudes contrastes sont nécessaires; je n’ai
pas besoin pour trouver du plaisir à ma vie de regarder le malheur des
autres.»
Mais il s’agissait de ma mère dont la douleur usait l’un après l’autre
les liens qui l’attachaient à ce monde; c’était elle, si choyée
toujours, si entourée, qui allait entreprendre le voyage que chacun fait
seul et dont personne ne revient. Comment la quitter à ce moment?
Impuissant à la secourir, j’adoucissais pourtant sa grande misère; je
lui donnais le reste de bonheur qu’elle pouvait goûter encore: avoir son
fils à son chevet avant de fermer les yeux pour s’assoupir, le retrouver
là quand elle les rouvrait un peu plus tard.
Les jours passaient lentement.
Je recevais une lettre quotidienne de Madeleine. Ce cœur généreux ne
supportait pas que j’eusse de la peine loin d’elle. Il fallait que, même
à distance, elle me soutînt. Elle trouvait là l’occasion permise de me
montrer la place que je tenais dans ses pensées et je sentais bien,
malgré la réserve voulue, qu’elles m’appartenaient toutes. Madeleine y
mettait, sans le savoir certes, une tendresse infinie. C’étaient des
caresses lointaines d’âme à âme, mais, suivant les heures, je les
transposais sur un plan plus terrestre. Elle avait quitté Orville «où
elle laissait tant de souvenirs chers»; octobre la ramènerait à Paris
«où elle m’avait connu». J’étais présent partout. Il fallait que notre
séparation, disait-elle aussi, nous fût une occasion de méditer sur la
voie dangereuse que nous avions prise. Les desseins de Dieu étaient
visibles ici, Il voulait nous sauver. A l’avenir, nous devrions nous
abstenir de la moindre allusion à des sentiments défendus. Et cependant
ce lui était une occasion d’en parler encore. Je voyais qu’elle se
surveillait en m’écrivant; elle s’efforçait de me donner l’idée que le
calme s’était fait en elle, mais, parfois, un tournant de phrase, un
mot, montraient que le feu brûlait sous la cendre où elle cherchait à
l’ensevelir. Et comment me cacher sa tristesse?
Dans mes lettres qu’elle n’était pas seule à lire, sans doute, je ne lui
parlais que de ma mère et des heures affreuses que je passais loin
d’elle (j’allais jusqu’à cette équivoque!). A certains jours où la vie
que je menais avait raison de mes nerfs, je me désespérais du silence
auquel j’étais contraint. Elle croirait que je l’oubliais (les hommes
sont inconstants, était un de ses thèmes favoris; elle contrastait
l’amour éternel de Dieu aux amours changeantes de ses créatures), et peu
à peu s’éloignerait de moi. A cette pensée, je frémissais de fureur
impuissante. Et voilà qu’un matin où je traversais une de ces crises, le
courrier m’apprit que M. de Sées avait été envoyé à Bordeaux pour une
inspection. Sans réfléchir un instant, j’écrivis à Madeleine une lettre
passionnée où je lui disais avec une netteté effrayante que, quoi
qu’elle pensât, quoi qu’elle fît, je l’aimerais toujours et qu’il
n’était ni en son pouvoir ni au mien de détruire le sentiment qui nous
unissait.
Cette lettre resta sans réponse. Mais le ton de Madeleine devint plus
triste encore. Je me désolais. Que faire? Je ne pouvais plus écrire
maintenant en cachette; j’aurais voulu lui demander pardon, l’assurer
que je serais au retour tel qu’elle le désirait. Je me rongeais de
souci.
Et cependant, à côté de moi, un grand drame muet se hâtait lentement
vers sa fin dans la douleur et dans l’angoisse. Sous l’étreinte de la
souffrance ma mère faiblissait. Elle prenait des stupéfiants qu’elle
supportait mal. Elle avait de longues heures de somnolence. Lorsqu’elle
se réveillait, elle me parlait avec clarté de ses affaires qu’elle avait
mises en bon ordre; elle me donnait d’utiles conseils. Quelle que fût sa
faiblesse, je répondais toujours qu’il serait temps de causer de cela
plus tard, que rien ne pressait. J’étais accablé par l’obligation de
mentir jusqu’au bout et de sourire alors que le cœur me manquait.
Elle mourut dans mes bras après une longue agonie. Je la menai au
cimetière où reposaient les miens. J’étais sans forces, je me sentais
seul au monde; j’avais besoin de la tendresse de Madeleine. Je partis
pour Paris le lendemain de l’enterrement.
J’avais écrit à mon amie un mot sur une feuille volante jointe à la
lettre que tous pouvaient lire, la suppliant de venir l’après-midi chez
moi. Dans l’état où j’étais, elle comprendrait que je ne pouvais la voir
en présence d’indifférents.
* * * * *
Des lettres m’attendaient sur mon bureau de la rue de Commailles; il n’y
en avait point de Madeleine. Je m’engourdis, les pieds au feu, dans mon
cabinet de travail. Les livres me regardaient comme un étranger et
n’avaient rien à me dire. Plus tard, passant devant une glace, j’aperçus
mon visage. Je ne l’avais pas vu depuis longtemps, on peut se raser
chaque matin devant un miroir et ne pas se connaître. Tout à coup je
m’apparus et m’étonnai: j’avais une expression qui m’était étrangère.
J’approchai, les yeux étaient creusés, le teint brouillé, des rides plus
profondes se marquaient au front. Comment Madeleine me trouverait-elle?
Je haussai les épaules. Cela n’avait aucune importance, rien n’avait de
l’importance. J’occupai le reste de la matinée à mettre mes papiers en
ordre. Je répondis à des lettres d’affaires. Je faisais tout
machinalement, le cerveau vide.
Après déjeuner, je m’étendis sur le divan et pris un journal. Il me
tomba des mains, je dormis d’un sommeil lourd.
Un coup de timbre me réveilla en sursaut. Je courus à l’antichambre.
Personne; j’avais rêvé. Il était trois heures. Madeleine ne viendrait
pas.
Pourquoi viendrait-elle, après tout? Elle restait avec Dieu qui
emplissait ses pensées. Qu’avait-elle besoin de moi? Qu’étais-je pour ce
regard qui se perdait dans l’éternité divine? Un accident insignifiant,
négligeable. Je réfléchissais ainsi, le front appuyé à la fenêtre,
regardant les arbres dénudés du jardin appartenant à l’hôtel Carafa. Ma
pensée se détachait peu à peu du monde où j’avais vécu. Faut-il donc se
torturer pour la possession d’une femme? N’est-il pas des pays où l’on
ignore les passions stériles qui nous déchirent? Déjà je faisais le
projet de quitter l’Europe, ses brouillards, ses pluies, son agitation.
L’Asie, colosse immobile, de loin me souriait. Des songes à l’ombre des
platanes où passent parfois des femmes voilées, une volupté sans fièvre,
une vie sans combat, rempliraient les jours monotones et toujours
nouveaux de mon bonheur. L’image de ma petite amie Isabelle m’apparut.
Avait-elle encore ce visage étroit sous les cheveux dorés? Elle me
plaisait naguère. Le seul nom de Constantinople prononcé par elle
m’avait emmené jusque sur la rive d’Asie. Qu’était-elle devenue? Par
quelle fatalité ne pouvais-je rester attaché à ceux près de qui j’étais
heureux?
Quatre coups sonnèrent à la chapelle des Pères de la mission. Je laissai
Isabelle et le Bosphore, je rentrai en Europe pour mettre une bûche dans
la cheminée.
J’étais surpris de me trouver si calme. J’en compris la raison: je
n’attendais rien. Seule l’incertitude est anxieuse. Or une suite de
raisonnements glacés avaient mis le doute en fuite.
Si Madeleine m’aimait, m’étais-je dit, qui aurait pu la retenir? Mais,
en mon absence la religion, travailleuse infatigable, me l’avait
enlevée. Elle ne me verrait plus. Elle était pieuse, elle était sage,
elle avait raison de ne pas venir. Quoi de pire que de mettre face à
face une femme indifférente et un homme qui ne l’est pas. Et, même si
elle était ma maîtresse, quel avenir devant nous? Elle n’abandonnerait
ni sa fille ni son mari, car elle était bonne mère et, d’autre part, les
liens du mariage étaient, à ses yeux, sacrés. Il fallait donc accepter
l’inévitable.
Cela m’était d’autant plus facile que dans l’état d’apathie où je me
trouvais, rien ne pouvait réveiller la souffrance en moi. Je partirais.
Le temps de régler les affaires de la succession de ma mère--cinq ou six
semaines--et je demanderais un poste en Orient.
Je me parlais ainsi pour me cacher ma misère. Cependant les heures
passaient. Par une décision soudaine, je résolus de faire avant dîner
quelques courses urgentes et m’habillai en hâte. Madeleine? Que m’était
Madeleine? Qu’étais-je pour elle?
Le timbre de l’antichambre retentit: «C’est elle!» pensai-je, mais je ne
bougeai pas... La porte de mon cabinet s’ouvrit et Madeleine entra.
Sans doute était-elle venue poussée par la seule bonté de son cœur, du
moins le croyait-elle, car elle était incapable de chercher à se duper.
Elle accomplissait ainsi, magnifiquement, une des sept œuvres de la
Miséricorde: _aegros visitare_. N’étais-je pas un malade? N’avais-je pas
besoin d’elle? Et voilà qu’au moment où elle franchit le seuil, un
sentiment qu’elle voulait oublier, ou qu’elle croyait mort, se réveilla
soudain. Elle s’arrêta et rougit, ne comprenant plus pourquoi elle était
là.
Mais ses yeux rencontrèrent mon visage, le parcoururent, cherchant les
miens et n’osant s’y fixer. A lire sur ma figure pâlie le cycle de
douleurs que j’avais traversé, elle s’émut. Elle hésita un instant. Nous
n’étions plus, l’un en face de l’autre, que deux malheureux longtemps
séparés et qui, toutes barrières tombées, se retrouvent. La pitié fit ce
que l’amour n’aurait osé accomplir. Madeleine ne dit rien; elle vint à
moi et, simplement, m’attira vers elle... La tête enfouie sur sa
poitrine, je pleurai comme un enfant.
--Mon petit, mon petit, disait-elle, comme il a de la peine!
Ces mots si tendres, loin d’arrêter mes larmes, les firent couler avec
plus de force encore. Je trouvais à les répandre une singulière volupté.
Par cette voie s’en allait le chagrin accumulé durant tant de jours
d’angoisse. Je n’essayai pas de me reprendre; je ne m’excusai pas de la
faiblesse que je montrais. Rien n’était plus naturel, rien n’était plus
délicieux que de pleurer dans les bras de Madeleine, sur son cœur
pitoyable.
Secouée par mes sanglots jusqu’au fond d’elle-même, elle me caressait et
me parlait à la fois. Le doux murmure de sa voix à lui seul était un
baume. Que disait-elle? Tout et rien. C’était le sublime balbutiement
des femmes qui deviennent mères pour bercer le chagrin des hommes.
Sous ce flot tiède de mots sans suite, je ne sentais plus ma souffrance.
Serrés l’un contre l’autre, nous nous étions assis sur le divan. La nuit
était venue dans la chambre et nous enveloppait. Je ne pleurais plus; je
restais, apaisé maintenant, dans l’asile que m’offrait Madeleine. Son
sang battait tout près du mien, la chaleur de son corps me pénétrait. Je
l’avais dans mon étreinte, à demi couchée sous moi. Une blouse légère
séparait seule ma bouche de son sein et mes lèvres avides qui le
pressaient crurent le sentir frémir.
Madeleine s’était tue. Son silence en faisait-il ma complice?
Savait-elle que j’allais la prendre? M’attendait-elle? Ou bien
n’était-elle plus, brisée par tant d’émotions, qu’une femme lasse,
incapable de se battre? Je ne raisonnai pas davantage, je n’étais que
désir qui brûle. Mes lèvres remontèrent du sein jusqu’à l’épaule dont
elles suivirent le contour et, soudain, elles rencontrèrent la chair
fraîche du cou derrière l’oreille. A ce contact, Madeleine tressaillit.
Elle s’efforçait de m’écarter. Elle me suppliait:
--Que faites-vous?... Laissez-moi!
--Ne dis rien, je t’en prie, murmurai-je passionnément. Je t’aime, je ne
sais que cela.
Déjà ma bouche trouvait la sienne. Elle s’abandonna.