Saint-Louis rentra dans le rang et fut remplacée par la mère Assomption,
il y eut du changement. La mère Saint-Paul fut nommée Préfète, et la
mère Saint-Jacques, Surveillante générale; la mère Saint-Boniface
réintégra la Communauté avec la qualité de conseillère que lui valait
son temps de profession. Et, ainsi que le dirent les enfants, elle
emporta tellement de regrets, qu’elle n’en laissa aucun.
* * * * *
Tout autre, plus pénible et plus amère fut l’impression laissée en
Marie-Rose par deux religieuses, avec lesquelles heureusement, elle eut
fort peu affaire.
La mère Saint-Jean-Baptiste fait la grande récréation du jeudi, les deux
récréations du dimanche et la fameuse classe de comptabilité
commerciale. Ce n’est pas qu’elle persécute la petite Gourregeolles,
non; elle affecte de l’ignorer. Jamais elle ne lui adresse la parole en
dehors des nécessités du service. Si elle doit lui répondre, c’est de la
façon la plus sèche, la plus concise, la plus détachée.
Marie-Rose, qui n’a pas l’âme fielleuse, tenta bien jadis quelques
petites prévenances pour amadouer l’acariâtre, mais ses prévenances
furent accueillies de telle façon qu’elle ne les renouvela pas, beaucoup
moins par dépit que par discrétion.
Cette inimitié silencieuse ne mollit jamais; et malgré les examens de
conscience les plus minutieux, l’enfant fut incapable d’en découvrir la
cause.
* * * * *
La mère Sainte-Catherine, elle, ne paraît jamais au Pensionnat,--c’est
une des dignitaires de la Communauté,--mais on la rencontre quelquefois
dans les allées et venues. Or, à la salutation réglementaire que lui
adresse Marie-Rose, elle répond par un coup de tête très dédaigneux que
l’enfant traduit de cette façon: «Vous croyez sans doute être quelque
chose, mademoiselle Gourregeolles, et bien, vous n’êtes rien... deux
fois rien...»
Marie-Rose aurait aisément pris son parti de cette attitude; mais la
mère Sainte-Catherine causa la seule injustice dont elle fut victime au
couvent, et elle ne l’oublia jamais.
Donc, la mère Sainte-Catherine avait eu un petit accident qui
l’obligeait momentanément à marcher avec une canne, et l’empêchait de
tenir sa place dans les défilés de la Communauté. D’autre part,
Marie-Rose avait l’observation aiguë et très amusée. Des choses, en
apparence insignifiantes et que la masse n’avait point remarquées, la
plongeaient dans des accès de fou rire dont elle ne pouvait se défendre.
Un dimanche, à la sortie des vêpres, Marie-Rose s’entendit interpeller
par la Surveillante générale qui semblait écouter une plainte de la mère
Sainte-Catherine.
--Mademoiselle Gourregeolles!... vous allez immédiatement demander
pardon de votre inconvenance..., sans préjudice, bien entendu, d’une
bonne punition pour mauvaise tenue au Chœur.
--J’ai été inconvenante, moi?... fit Marie-Rose, au comble de
l’étonnement, avec qui donc?...
--Mademoiselle, répondit la plaignante, ne joignez point l’hypocrisie à
votre méchanceté première; quand je suis passée devant les rangs des
pensionnaires en m’appuyant sur ma canne, vous m’avez adressé une
grimace de moquerie.
--Moi?... répéta l’enfant, surprise et chagrinée.
Elle était capable de bien des sottises et de bien des malices; elle
raillait volontiers les événements et les situations, mais jamais les
personnes, à plus forte raison une personne infirme. Toute espèce de
souffrance la faisait, au contraire, tressaillir douloureusement.
--Oui, mademoiselle Gourregeolles, _vous_... affirma la mère
Sainte-Catherine; n’essayez pas de mentir, je vous ai vue.
Cette fois, Marie-Rose se rebiffa. Après l’avoir accusée de mauvais
cœur, voilà qu’on la soupçonnait de fausseté. Elle répondit avec
violence:
--Si je m’étais moquée de vous, parce que vous avez mal au pied, mère
Sainte-Catherine, je serais très coupable, en effet, et je n’aurais pas
besoin qu’on me force à vous demander pardon; mais je n’ai pas fait de
grimace; et si j’ai ri, c’est d’une chose qui me semblait drôle et à
laquelle vous étiez tout à fait étrangère.
Avec un peu de diplomatie, il eût été facile de concilier les deux
adversaires et d’éviter un conflit regrettable. Mais la mère
Surveillante était tout le contraire d’une diplomate; et, loin d’apaiser
les querelles, elle excellait à les envenimer. Elle prononça avec
autorité:
--Entre votre parole et celle de mère Sainte-Catherine, vous comprenez
que je n’hésite pas.
--La mère Sainte-Catherine se trompe, voilà tout.
--Alors, vous refusez de demander pardon?
--Oui, je refuse, déclara nettement Marie-Rose.
--C’est bien, mademoiselle, vous pouvez rejoindre vos compagnes; mais
votre punition commence dès maintenant; vous êtes en interdit.
Si la mère Préfète avait été au Pensionnat, rien de ce qui suivit ne se
serait passé; elle aurait su dire que, du moment où sa fille déclarait
n’avoir pas fait une chose, c’est qu’elle ne l’avait pas faite,--elle
savait bien que l’enfant venait quelquefois près d’elle s’accuser de
petits méfaits qui, par hasard, n’avaient pas été découverts,--et, sans
désavouer complètement la mère Sainte-Catherine, elle aurait trouvé
moyen de soustraire Marie-Rose à une punition qu’elle n’avait pas
méritée.
Mais, par malheur, elle était malade à ce moment, et elle demeura encore
absente dix jours. Pendant ces dix jours, Marie-Rose s’obstina, malgré
l’intervention directe de la mère Supérieure. Jamais pareille résistance
ne s’était vue, surtout en face de l’autorité suprême. La fillette était
au silence pendant les récréations, elle défilait hors des rangs et elle
assistait aux offices dans l’avant-chœur, toute seule sur une chaise.
Heureusement, des consolations lui venaient un peu de tous côtés. Si la
mère Saint-Boniface la harcelait d’objurgations qui ne faisaient que
l’endurcir, la mère Saint-Jacques prenait pour lui parler une voix plus
douce, une voix attendrie presque; et la bonne mère Sainte-Thérèse lui
donnait chaque jour une image nouvelle. La mère Saint-Bernard continuait
à son élève l’intérêt plein d’affection et d’estime qu’elle lui
témoignait habituellement. Au résumé, les maîtresses semblaient ignorer
l’incident.
Quant aux compagnes de Marie-Rose, quelques-unes, sans doute, se
réjouissaient de la voir en si fâcheuse posture; et Alice Gagneur lui
disait avec un ton qui donnait envie de la gifler: «Je prie Dieu qu’il
vous éclaire.» Mais Hélène et Charlotte l’approuvaient dans sa
résistance; Marthe Friardel pleurait à chaudes larmes à toutes les
récréations, aux défilés, aux offices, chaque fois, en un mot, que la
disgrâce de son amie était manifeste; et Cormolin affirmait, de sa voix
de crécelle: «Mlle Gourregeolles n’a rien fait; je le sais bien, moi; et
c’est injuste de la mettre en pénitence.»
En somme la majorité était pour Marie-Rose. Même celles qui ne
l’aimaient pas étaient forcées de rendre hommage à sa loyauté
habituelle.
Au fond, tout de même, la petite révoltée gardait un peu d’inquiétude.
Qu’est-ce que la mère Assomption pensait d’elle?... Comment
l’accueillerait-elle à son retour au Pensionnat? Ce n’était pas la
punition qui lui faisait peur, mais le jugement de son cher mentor.
Une après-midi, la mère Préfète vint au Pensionnat, très faible encore
et très changée. C’était l’heure de la collation. A l’accueil
enthousiaste de ses enfants, elle répondit par un sourire de
satisfaction, mais fit signe qu’elle ne pouvait point parler. Elle avait
craché le sang et il lui fallait encore beaucoup de ménagements. Puis,
d’un geste, elle appela Marie-Rose, qui la suivit dans son cabinet.
--Ma chère fille, dit-elle, si bas qu’on avait peine à l’entendre, je
suis revenue plus tôt que je n’aurais dû.
Les nerfs de l’enfant exaspérés par la lutte qu’elle soutenait depuis si
longtemps se détendirent subitement et elle éclata en sanglots.
--Ne parlez pas, mère Assomption, supplia-t-elle, je comprends bien ce
que vous voulez dire. J’ai eu tant de chagrin en pensant à vous; mais je
ne pouvais pas demander pardon à la mère Sainte-Catherine, puisque je ne
me suis pas moquée d’elle... Si j’avais ri de son pied blessé, j’aurais
été une très vilaine fille, mais je ne l’ai pas fait... Vous ne croyez
pas, dites, mère Assomption, que j’aie pu le faire, ni que je me sois
refusée à reconnaître mes torts... J’ai assez souvent besoin de faire
des excuses pour que l’on ajoute foi à ma parole... et vous savez bien
que je ne mens jamais... La mère Sainte-Catherine le croit, mais elle se
trompe: voilà tout.
Marie-Rose parla encore longtemps; toute l’amertume de son cœur
débordait en protestations d’innocence pour elle-même, d’affectueuse
soumission pour sa chère maîtresse, sans l’ombre d’une accusation pour
celle qui, de très bonne foi, sans doute, mais avec une sévérité
implacable, l’avait condamnée.
--Marie-Rose, dit enfin la mère Préfète, Notre-Seigneur avait-il commis
tous les forfaits dont on l’accusa?... et songea-t-il un seul instant à
se révolter?... Vous qui l’aimez tant, ne pourriez-vous l’imiter une
fois par hasard?... et vous sacrifier pour l’édification du
Pensionnat?...
La fillette se raidit devant la soumission que, tacitement, on exigeait
d’elle. Elle aimait beaucoup la mère Préfète et elle était infiniment
touchée de la voir revenir au Pensionnat rien que pour elle, mais toute
injustice l’exaspérait.
La religieuse prit sur les rayons de sa bibliothèque, un livre qu’elle
feuilleta, puis offrit ouvert à Marie-Rose.
--Lisez, ma fille... tout haut.
L’enfant lut d’une voix tremblante, ce texte qu’elle connaissait de
longue date:
«Évangile, selon saint Mathieu: chapitre V, verset 38.
«Vous avez entendu qu’il a été dit: «Œil pour œil, dent pour dent.»
«Et moi, je vous dis de ne point résister aux mauvais traitements; mais
si quelqu’un t’a frappé sur la joue droite, présente-lui encore l’autre;
«Et à celui qui vient disputer en jugement avec toi et t’enlever ta
tunique, abandonne-lui encore ton manteau.
«Et quiconque te forcera à faire mille pas, fais-en encore deux autres
mille avec lui.
«Vous avez entendu qu’il a été dit: «Tu aimeras ton prochain et tu
haïras ton ennemi.»
«Et moi, je vous dis: «Aimez vos ennemis; faites du bien à ceux qui vous
haïssent, priez pour ceux qui vous persécutent et vous calomnient.»
«Car si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense aurez-vous?
Les Publicains ne le font-ils pas ainsi?»
Marie-Rose se tut, calmée. Elle comprit que si la mère Préfète avait
voulu l’amener à une soumission volontaire, elle avait tout de même
reconnu d’une manière détournée, mais pleine de loyauté et de
délicatesse, sa non-culpabilité. Pour un moment cette pensée lui fit
oublier tous ses griefs.
--Je ferai ce que vous voudrez, ma mère, dit-elle avec une docilité sans
restriction.
--Alors, venez avec moi; il faut battre le fer pendant qu’il est chaud.
Toutes deux s’acheminèrent vers la Communauté; et, en route, l’enfant
babillait, le cœur allégé.
--Nous avions beaucoup de chagrin, vous savez, mère Assomption, pendant
que vous étiez absente. Tout le monde était très pieux, à la prière pour
les malades; et moi, je disais _Salus infirmorum_ chaque soir avant de
m’endormir.
Dans la cour de la Communauté, on trouva la mère Supérieure et la mère
Sainte-Catherine qui se promenaient, chacune de son côté, en récitant
les Heures.
Un peu chiffonnée que l’on n’ait même pas mis sa soumission en doute,
Marie-Rose s’avança vers la mère Sainte-Catherine et dit tout court:
--Pardon, ma mère.
La religieuse ne répondit point d’abord, semblant trouver que c’était un
peu sec. Mais la mère Préfète dut faire signe qu’il ne fallait pas
exiger davantage, car la prétendue offensée répondit d’un ton solennel:
--Je vous pardonne, mademoiselle.
Ce fut tout. Marie-Rose ne présenta point son front pour le baiser de
paix; et, après un geste d’approbation de la mère Préfète, elle tourna
les talons et regagna le Pensionnat.
L’interdit prononcé contre elle fut levé au milieu d’un tumulte joyeux.
On criait:
--Vive Marie-Rose!
--Vive Gourregeolles!
Toutes les parties de ballon et de corde à sauter lui offrirent une
place d’honneur. Marthe Friardel sanglota; Cormolin ne perdit pas une si
belle occasion de pousser des cris aigus; et une Verte insista jusqu’à
l’indiscrétion pour qu’elle acceptât un restant de tartine rongée tout
autour.
Marie-Rose ne goûta que fort peu l’ovation dont elle était l’objet. Son
âme, douloureusement ulcérée, étant à d’autres pensées.
Pour la première fois, elle évaluait ce que ce mot _injustice_ pouvait
contenir de tort et de souffrance. Cette idée, qu’elle avait eu le temps
de ressasser pendant ses longues heures de silence et qui, d’ailleurs,
trouvait en elle un terrain favorable, devait être, par la suite, cause
de ses pires heures d’amertume et de révolte.
Si la mère Sainte-Catherine avait pu se rendre compte du mal qu’elle
venait de faire à cette enfant de treize ans, difficile de caractère,
mais pleine de droiture et de bonne volonté, elle n’aurait pas été fière
de sa victoire.
VI
PASSIONNETTES DE COUVENT
De ce que Marie-Rose et ses compagnes sont très innocentes, très pures,
s’ensuit-il qu’elles ignorent tout de la vie et du sentiment qui, pour
une grande part, domine le genre humain, c’est-à-dire l’amour?
Que non! Elles ne sont pas si _oies blanches_ que cela. Elles savent
très bien que les hommes et les femmes sont faits pour s’aimer
mutuellement. Et si, au couvent, on ne fait rien pour faire naître et
pour développer cette connaissance, on ne fait rien non plus pour la
détruire. On parle même volontiers aux enfants de leur futur rôle
d’épouses et de mères de famille.
Bien entendu, si l’on a vent de quelque passionnette, on intervient avec
promptitude et fermeté. Il faut mettre les fillettes en garde contre
l’inexpérience de leur cœur; il faut veiller aussi à ce que leur
sentimentalité ne se développe pas trop tôt ni d’une manière exagérée,
et surtout à ce qu’elle ne prenne pas une mauvaise direction. Mais on
agit en cela posément, sans s’étonner ni s’indigner.
Va-t-on honnir ou rudoyer une enfant parce que de nouveaux sentiments
s’éveillent en son âme? parce que tout son être aspire à quelque chose
d’inconnu qui la trouble et l’inquiète? Ce serait d’une pédagogie
déplorable. Il convient bien plutôt de l’éclairer, de la rassurer et, au
besoin, de la consoler--car, ces passionnettes que l’on juge sans
importance, sont pour les jeunes filles la première école de chagrin.
Il faut ajouter que le régime du couvent, austère, un peu rude, n’est
point propice aux émotions sentimentales; il a vite fait de les mettre
au pas. Toutes les minutes se trouvent strictement occupées par une
tâche ou un devoir, on n’a guère de temps pour la rêverie. De par
l’observation du règlement, les confidences ne peuvent être que rares et
courtes. Il y a donc beaucoup de chances pour que le foyer s’éteigne
faute d’aliment.
Néanmoins, il y eut toujours des passionnettes au couvent. Le
traditionnel cousin, les frères des amies et les amis des frères en
furent généralement les héros. On en connut quelques-unes, on en
soupçonna davantage. Il y en eut de comiques, d’absurdes, de touchantes;
aucune ne donna lieu au plus léger scandale. Une comparution devant
l’autorité, et au besoin un conciliabule avec la famille suffisaient
presque toujours à rétablir l’ordre. Si le sentiment persistait, il
devenait tout au moins silencieux; le temps et quelques exhortations
judicieuses venaient achever la cure.
Quelques-unes de ces passionnettes aboutirent au mariage et les fiancés
en herbe devinrent de très bons époux.
* * * * *
_Le roman d’Hélène._--Il est tacitement convenu qu’Hélène de Puyrenaud
épousera Bernard de Juisaye. Ils se connaissent depuis leur plus petite
enfance. Leurs familles sont alliées et ont des intérêts communs. Bien
entendu Hélène et Bernard ne sont pas engagés formellement, mais dans
les plans d’avenir où ils se trouvent mêlés, on devine le désir plein
d’espoir des deux familles.
Petit à petit, sans qu’ils en aient trop conscience, leur amitié
d’enfance évolue, devient plus tendre, plus forte et, en même temps plus
réservée. Avec discrétion, mais sans trouble aucun, Hélène parle à ses
amies du sentiment nouveau qui s’établit en elle et dont peut-être elle
ignore la nature exacte.
De quoi serait-elle troublée? Bernard ne doit-il pas être le compagnon
de sa vie?... le père de ses enfants?... Et le catéchisme lui-même, ne
dit-il pas que la femme doit aimer son mari?...
Avec un sourire heureux, Hélène fait remarquer que c’est là un
commandement auquel il lui sera bien facile et bien agréable d’obéir.
* * * * *
_Le roman de Charlotte._--Charlotte Périer et ses sœurs «sortent» chez
un notaire de la ville qui a un fils étudiant en droit.
Entre le jeune homme et la petite pensionnaire s’ébauche un de ces
romans faits de tendresse innocente et de rêves imprécis, très
lointains. «Plus tard...» disent-ils quelquefois avec un regard
d’entente. Et il leur semble que si «plus tard» cessait d’être ennuagé,
il perdrait de son charme.
Voici comment se dénoua le roman de Charlotte:
Un certain premier jeudi du mois, jour de congé, Marie-Rose était
consignée. Le soir, après souper, elle jouait, ou plutôt faisait jouer
au ballon une demi-douzaine de Vertes et de Jaunes très honorées qu’une
«grande» voulût bien s’occuper d’elles, et elle était si contente de la
joie des petites qu’elle en avait presque oublié sa mauvaise journée.
L’une après l’autre, les pensionnaires rentraient; elles montaient
directement au vestiaire pour quitter leur toilette de ville, puis
revenaient dans la cour en attendant la prière.
A un moment donné, Marie-Rose aperçut un chapeau garni de muguets dont
la propriétaire disparaissait Sous l’Allée.
--Charlotte! appela-t-elle.
Et elle se disposait à laisser le ballon des petites pour rejoindre son
amie, quand elle se ravisa.
Ce n’était pas Charlotte, qui allait ainsi en traînant les pieds; elle
avait habituellement le pas vif et même un peu sec, alors que la
démarche de celle qui s’acheminait vers l’escalier annonçait une
personne très molle, Lucie Bradier, par exemple. Pourtant Lucie n’avait
pas de si jolis chapeaux; elle portait toujours des panaches ou de gros
bouquets très voyants.
N’attachant qu’une importance minime à cet incident, Marie-Rose retourna
au jeu.
Mais, quand on se rendit à la prière, Charlotte était déjà à sa place, à
genoux, les coudes sur le banc placé devant elle et la figure dans les
mains.
Au discret: «Bonsoir, Charlotte, est-ce que tu as mal à la tête?» que
lui glissa Marie-Rose, elle répondit un: «Bonsoir» tout court, sans
montrer son visage. Et pendant la prière, Marie-Rose s’aperçut que des
larmes filtraient entre ses doigts.
Jusqu’au coucher, les deux fillettes ne purent guère causer; et,
d’ailleurs, Charlotte semblait éviter l’explication que recherchait
manifestement sa compagne.
Mais, après le départ de la maîtresse, quand tout le monde fut au lit,
dans l’assoupissement léger qui précède le sommeil, Marie-Rose bondit
dans le coin de Charlotte situé juste en face du sien. Elle s’agenouilla
sur la chaise où, contrairement à ses habitudes d’ordre, la petite
désolée avait jeté ses effets pêle-mêle. Tout doucement, elle posa sa
tête près de celle de son amie, sur le dur traversin déjà mouillé de
larmes, et murmura:
--Qu’est-ce que tu as, ma chère chérie? je vois bien que tu es très
chagrine.
Sans se faire prier, vivement, comme on accomplit une corvée pénible,
Charlotte répondit:
--_Il_ entre au séminaire.
Marie-Rose n’hésita pas une seconde sur la personnalité que représentait
ce _Il_; et elle s’écria:
--Maxime entre au séminaire!... tu es sûre!...
--C’est sa mère qui me l’a dit; on n’a parlé que de cela toute la
journée.
--Mais lui?...
--Il n’était pas là.
--Eh bien, il est lâche, prononça péremptoirement Marie-Rose.
--Il est très brave, au contraire, de tout abandonner quand Dieu
l’appelle.
Marie-Rose n’était pas éloignée de trouver excessive la magnanimité de
son amie. Elle y démêlait bien un peu d’orgueil, l’orgueil d’une petite
personne qui, pour n’avoir pas à rougir de sa défaite, en accentuait les
motifs surnaturels; mais elle comprit surtout que Charlotte ne voulait
pas être plainte, et elle reprit comme un écho:
--Bien sûr que le bon Dieu est plus fort que tout.
Elles restèrent un moment sans parler, Marie-Rose respectant la douleur
de sa compagne qui, repliée sur elle-même, semblait complètement
étrangère au monde environnant. Ce fut elle, cependant qui parla la
première le langage de la raison.
--Il faut retourner dans ton coin; c’est mal d’être ici en cachette.
Marie-Rose le savait bien, que c’était mal. Parce qu’on avait confiance
en elles et qu’elles étaient moins surveillées que beaucoup de leurs
compagnes, elles étaient plus coupables de manquer au règlement. Mais
Charlotte était si malheureuse!
Le lendemain, pendant la toilette, Charlotte dit à Marie-Rose:
--Explique tout à Hélène, et, par pitié, ne me parlez plus de rien ni
l’une ni l’autre.
Ainsi fut fait, et les deux fillettes épargnèrent à leur amie, des
consolations qui n’auraient fait qu’irriter sa douleur.
Charlotte ne se remit point du coup dont avait été frappé son jeune
cœur. Tout en elle changea: son caractère, ses idées, son langage. La
démarche lassée qui, tout d’abord, avait frappé Marie-Rose, lui devint
habituelle. Elle se dégoûta de ce qui l’avait le plus charmée. Tout en
restant très soigneuse de sa personne, elle perdit le soin extrême de la
toilette et des ajustements qui l’avaient caractérisée jusqu’alors.
Puis après des crises successives d’amertume et de découragement,
la douceur, peu à peu, entra dans son âme, sous forme de
résignation--résignation passive, d’abord, puis agissante avec un besoin
sans cesse croissant de dévouement et d’apostolat. Sa piété, très
sincère mais un peu sèche, devint fervente et pleine de mansuétude.
Le changement fut si marqué que nulle ne put l’ignorer. On disait: «Mlle
Périer marche vers la perfection.» Tout simplement la pauvre Charlotte
avait écouté les conseils qui lui étaient donnés, et elle avait trouvé
l’apaisement.
En quittant le couvent, elle n’avait point l’air marri de la plupart de
ses compagnes présentes et passées. Ce fut avec un sourire d’espérance
qu’elle dit non pas _adieu_, mais _au revoir_. Et les Mères qui pourtant
se gardaient de découvrir ni surtout d’encourager les vocations
religieuses chez leurs filles, ne s’y trompèrent point.
--Charlotte nous reviendra, dirent-elles.
Elle revint, en effet. Et l’orgueilleuse Mlle Périer fut la maîtresse la
plus douce et la plus patiente de l’école gratuite qui, pourtant, ne
renfermait point des sujets de choix.
* * * * *
_Le roman de Marie-Rose._--La petite Gourregeolles eut son roman, elle
aussi; et ce roman, pour simple qu’il fût, la fit néanmoins bien
pleurer.
Le héros s’appelle Pierre Le Horn. C’est un ami de ses frères et elle le
rencontre chez ses grands-parents, les jours de congé.
Il est blond avec les sourcils et les cils plus foncés que la chevelure.
Ses yeux bleus sont habituellement graves; pour Marie-Rose, ils sont
plus sévères ou plus doux que pour le reste du genre humain. Pierre est
poli et courtois avec tous, même avec les plus humbles, mais il ne
tolère la familiarité de qui que ce soit. A vrai dire, il ne vient à
l’idée de personne de se montrer familier avec lui.
Marie-Rose a un peu peur de ce grand camarade si sérieux. La mère
Assomption et Pierre sont les deux êtres qui lui imposent le plus, ceux
à l’estime de qui elle tient par-dessus tout.
Quand Pierre prend son regard de reproche, parce que Marie-Rose a commis
quelque incartade, la pauvre petite a le cœur subitement en détresse.
Quand, au contraire, touché de ses efforts pour être sage et réfléchie,
il prend son bon regard, son regard d’indulgence, elle est au comble du
bonheur.
Pierre est très instruit; il s’informe avec sollicitude des progrès de
Marie-Rose, critique son travail, approuve ou blâme suivant les
circonstances, donne des conseils et s’assure que ces conseils sont
suivis.