foi. La mère Saint-Boniface est persuadée que c’est la sagesse précoce
de Gagneur qui la voue à la persécution; et Gagneur, que la haute vertu
de la mère Saint-Boniface ne saurait être appréciée que d’un très petit
nombre, peut-être même d’elle seule.
Leur avis est loin d’être partagé par la multitude. On s’irrite bien
parfois des effets de leur bonne entente, mais on n’en est pas jalouses.
Personne ne voudrait être l’amie de Gagneur, ni la préférée de mère
Saint-Boniface.
Cela dura jusqu’au jour--jour béni pour la majorité--où la Surveillante
générale, appelée à d’autres fonctions, fut remplacée par la mère
Saint-Jacques, laquelle apprécia les mérites de Gagneur d’une toute
autre façon.
IV
MARIE-ROSE ET QUELQUES RELIGIEUSES
Marie-Rose, cela va sans dire, fut en meilleurs termes avec certaines de
ses maîtresses qu’avec certaines autres. Quelques-unes--le plus grand
nombre--lui témoignèrent une sympathie pleine d’indulgence; quelques
autres une prévention qui, pour être discrètement exprimée, n’en était
pas moins très appréciable; d’autres encore, une sévérité rigoureuse
destinée à l’amélioration de son caractère--mauvais moyen qui, s’il
n’avait eu comme contrepoids l’extrême bonté qui était la note dominante
au couvent, aurait pu avoir pour elle des résultats déplorables. Il faut
ajouter que, grâce à la discipline congréganiste, si forte quand elle
est bien observée, ni ces sympathies ni ces préventions ne donnèrent
lieu à la moindre injustice, sauf une fois.
On dit au Pensionnat que Marie-Rose est une des chéries de la mère
Assomption, et la fillette a bien conscience que c’est un peu vrai. Mais
quoi d’étonnant à ce que la Préfète témoigne une sollicitude plus grande
à l’enfant sans mère qu’elle a connue toute jeune et dont elle supporte
l’entière responsabilité?
Si la mère Préfète passe aisément l’éponge sur les méfaits de
Marie-Rose, c’est parce qu’elle sait bien que ces méfaits font plus de
bruit que de mal. Elle sait que si l’étourdie fronde aisément
l’autorité, du moins elle ne la dénigre pas, que si elle a mauvaise
tête, elle n’a point mauvais esprit, et qu’elle aime sincèrement ses
compagnes, ses maîtresses et son couvent.
Marie-Rose a, pour la mère Assomption, une confiance, un respect, une
vénération sans bornes. Jamais l’idée ne lui viendrait d’user de la
petite prédilection qu’elle-même devine, pour se permettre la moindre
familiarité ou réclamer le plus léger passe-droit. Sa considération pour
la chère maîtresse se trouverait diminuée si elle la croyait capable
d’une faiblesse, et cette diminution lui causerait le plus vif chagrin.
* * * * *
Marie-Rose fut, pendant ses deux années de Blanches, l’élève préférée de
la mère Saint-Bernard, à cause de leur goût commun pour l’histoire; mais
la préférence fut strictement limitée au travail. Si Marie-Rose ne fut
point punie, c’est qu’elle écoutait, docile et appliquée, les
excellentes leçons qui l’intéressaient, et que le travail accompli avec
goût la maintenait dans la sagesse.
La fillette, de son côté, témoigna à la mère Saint-Bernard une affection
faite d’admiration pour sa science et d’estime pour son esprit de
droiture; mais cette affection demeura toujours dans les bornes du
respect et de la soumission.
* * * * *
Marie-Rose fut très camarade avec la mère Saint-Jacques. Il n’y eut
jamais entre elles une minute de désaccord, et le souvenir de la bonne
religieuse éveille dans son âme une gaieté attendrie.
En général, les pensionnaires aiment beaucoup la mère Saint-Jacques; et
la mère Saint-Jacques aime beaucoup les pensionnaires, hormis celles qui
sont menteuses, rapporteuses ou grognon; mais elle a un faible pour
Marie-Rose, et voici pourquoi:
Bien qu’elle ne le manifeste pas ouvertement, la mère Saint-Jacques
n’est pas ennemie des bêtises, quand les bêtises ne sont ni cruelles ni
inconvenantes. Or, Marie-Rose détient le record de l’espèce; non
seulement elle en a un fonds personnel qui semble inépuisable, mais elle
excelle à dépister et à raconter toutes celles qui traînent au
Pensionnat. La mère Saint-Jacques écoute ces beaux récits avec un:
«Mais... mais... oh! mais!...» qui voudrait être sévère; seulement,
l’expression de son regard et un petit plissement tout particulier de
ses joues donnent à sa bonne figure un air très amusé. On voit bien
qu’elle rit en dedans.
La mère Saint-Jacques punit rarement et jamais elle ne transmet de
rapports à l’autorité. Elle fait elle-même sa police, d’une manière un
peu rude, mais qui ne fâche personne. Sa préférence pour Marie-Rose ne
l’empêche pas de la secouer ferme quand elle juge que cela est
nécessaire.
* * * * *
Marie-Rose fut certainement la passion de la mère Sainte-Thérèse; de
cela, nul ne douta au couvent, même, et surtout, les principales
intéressées.
La mère Sainte-Thérèse est la maîtresse des Vertes. Elle était déjà
vieille, quand la petite Gourregeolles entra au couvent. Peut-être
n’avait-elle jamais connu d’enfant si jeune, ou bien c’était au temps où
elle était encore incapable d’apprécier l’intérêt charmant qu’offre
l’éducation d’un tout petit être. Le fait est qu’elle accueillit
Marie-Rose avec une tendresse de grand’mère--tendresse émue, inquiète,
mais qui pourtant ne dégénéra ni en mièvrerie de langage, ni en gâterie
d’aucune sorte. Cette prédilection se traduisit seulement par un plus
grand souci de la conduite de l’enfant, plus de chagrin pour ses
sottises, plus de joie pour ses succès, une sollicitude plus grande en
tout.
Certes! Marie-Rose aime bien la mère Sainte-Thérèse; elle est pour elle
pleine d’attentions; elle lui transporte sa chaufferette, ferme le
rideau dès que le soleil l’incommode et, au moindre soupçon de fatigue,
ne fait pas plus de tapage qu’une petite souris. Mais, ainsi qu’on en
use avec les gens de l’affection desquels on est très sûr, elle se
montre tout à fait sans façon avec la bonne religieuse. De plus, comme
elle est extraordinairement brouillon et maladroite, ses prévenances
tournent souvent en catastrophes.
L’été, pour protéger la mère Sainte-Thérèse contre le soleil qui parfois
s’obstine à percer le mince rideau de basin blanc, elle installe des
tableaux de lecture qui, neuf fois sur dix, dégringolent sur la tête de
la maîtresse, quand ce n’est pas Marie-Rose elle-même qui dégringole du
tabouret où elle est perchée. L’hiver, si elle juge que la chaufferette
a besoin d’être «mouvée», elle tire de leur petite maison de bois le pot
à braise et la pelle plate; et, malgré les protestations de la pauvre
bonne femme, remue, secoue, tapote, jusqu’à l’extinction complète des
feux.
Elle était une grande pensionnaire qu’elle éprouvait encore le besoin de
venir faire ce ménage chez les Vertes, où, d’ailleurs, elle se sentit
toujours chez elle, et où elle fut toujours bien accueillie.
Elle entre en coup de vent.
--Bonjour, la mère que j’aime de tout mon cœur!... bonjour, les
Perrettes.
Il est de tradition au couvent de donner aux plus petites le surnom de
«Perrettes». Les Vertes l’acceptent sans protester, mais les Jaunes se
rebiffent.
--Pas plus Perrette que vous, Bleue.
La brave religieuse s’informe avec une sollicitude un peu inquiète si
tout va bien pour sa chère fille..., si elle est sage..., si elle vit en
paix avec son entourage..., si elle espère une bonne place en
composition... Hélas! les nouvelles, trop souvent, ne sont pas fameuses,
même pour le travail. Car si Marie-Rose aime l’étude, elle l’aime à sa
façon qui n’est pas toujours celle de sa maîtresse. Elle entre alors en
conflit avec l’autorité et cela chagrine la mère Sainte-Thérèse.
D’autres fois, Marie-Rose est envoyée officieusement chez les Vertes. En
étude, elle est tranquille tant qu’elle a des devoirs à faire et des
leçons à apprendre; mais sa besogne finie, elle devient très dissipée et
l’on se débarrasse d’elle volontiers.
--Allez donc voir si la mère Sainte-Thérèse n’a pas besoin de vos
services.
Ces permutations ne sont pas inscrites au règlement; mais, dans bien des
circonstances, Marie-Rose est traitée en dehors du commun. On l’a vue si
petite!
La mère Sainte-Thérèse ne refuse jamais les services de sa fille, quand
ce ne serait que pour la soustraire aux occasions de malice et aux
punitions qui s’ensuivent.
Pendant que la vieille religieuse fait du rangement, ou se repose un peu
en disant son chapelet, Marie-Rose s’improvise maîtresse d’école. Avec
une patience attentive dont on la croirait difficilement capable, elle
montre les lettres aux petites «Croix de par Dieu», ou bien, une longue
baguette à la main, explique les tableaux d’histoire sainte. Et la
maîtresse s’émerveille de la voir tenir appliquées les plus turbulentes
comme les plus bornées de ses élèves.
C’est que Marie-Rose aime incroyablement les petits enfants, qu’elle
devine les choses qu’il convient de leur dire et la manière dont il faut
le leur dire pour les émouvoir et les intéresser.
--Elle a beaucoup de moyens, dit quelquefois la mère Sainte-Thérèse à sa
sœur Saint-Boniface pour l’amener à de meilleurs sentiments envers
Marie-Rose.
--Oui, répond l’implacable Surveillante; c’est dommage seulement qu’elle
s’en serve si mal.
Les jours de grande composition, il faut que Marie-Rose vienne aux
Vertes réciter un _Veni Creator_ pour implorer les lumières du
Saint-Esprit. A l’anniversaire de sa naissance,--parce que ses deux
fêtes Rose et Marie tombent en pleines vacances,--la fillette ayant sous
les yeux une vieille gravure représentant sainte Rose de Lima, doit
écouter avec recueillement une homélie sur sa patronne. Mais la
cérémonie capitale est celle de la rénovation des vœux du baptême. A cet
effet, la mère Sainte-Thérèse réquisitionne, chaque année, à la
sacristie, un bout de cierge qu’elle allume et devant lequel Marie-Rose
doit renoncer à Satan, à ses pompes et à ses œuvres.
Tout cela se passe portes closes, avec un air vaguement mystérieux qui
égaye beaucoup la petite pensionnaire; mais elle n’en laisse rien voir.
Quoi qu’elle ne soit point pour les formules ni pour les cérémonies, et
qu’elle se trouve plus engagée par sa conscience que par des mots, elle
se prête de la meilleure grâce du monde, aux lubies de la chère bonne
femme à qui, pour rien au monde, elle ne voudrait faire de peine.
Quand Marie-Rose est en révolte contre les pouvoirs autorisés, c’est la
mère Sainte-Thérèse qui, tout doucement, l’amène à résipiscence. Quand
Marie-Rose est découragée plus que de raison--sans raison même
parfois--c’est encore la mère Sainte-Thérèse qui la réconforte, lui rend
ce qui lui fait trop souvent défaut: la confiance en elle-même. Dans les
moments, rares heureusement, mais abominablement pénibles, où Marie-Rose
se sent de l’amertume au cœur, c’est la mère Sainte-Thérèse, toujours,
qui lui inspire la mansuétude envers ceux qui lui font ou lui veulent du
mal, et la résignation aux événements inéluctables. Devant la mère
Sainte-Thérèse seulement, Marie-Rose pleure sans contrainte; et c’est
merveille d’entendre cette femme, de culture très ordinaire, trouver une
telle éloquence pour consoler son enfant.
Ce fut seulement plus tard--beaucoup plus tard--que Marie-Rose comprit
de quelle affection rare et précieuse la mère Sainte-Thérèse l’avait
aimée, une de ces affections qui se donnent sans mesure, qui ne
s’imposent point et n’exigent aucun retour, une affection que rien ne
décourage, pas même l’indifférence ni l’ingratitude, et que les pires
disgrâces, ni même l’abjection n’arrivent pas à rebuter.
* * * * *
Une amitié très comique fut celle de la mère Saint-François de Sales. On
n’a pas idée d’une aussi drôle de petite bonne femme. Elle est courte,
toute ronde, et cependant menue. Sa tête ressemble à une pomme un peu
ridée et rougie par le soleil. Les enfants l’appellent la mère «Pomme
d’api» ou simplement la mère «Pomme», ou plus simplement encore, mais
avec un peu d’irrévérence «Pomme» tout court. Ses petits yeux vifs
remuent sans cesse et sa bouche toute plissée marmotte continuellement.
La mère Saint-François de Sales n’a plus les idées bien nettes. Toute
seule dans le monde, elle aurait du mal à se gouverner et ne rendrait
aucun service. Mais en Communauté, on tire parti de toutes les
capacités, voire même des déchets. La mère Saint-François de Sales a
trouvé son emploi; elle tricote à perpétuité. Dieu sait la quantité de
paires de bas qui sortent chaque année de ses mains diligentes! Sa vie
intellectuelle tout entière, tient dans le tricotage; et les instruments
de travail revêtent à ses yeux une vague personnalité. Elle leur parle,
les admoneste, leur enjoint de faire de bonne besogne. Elle gourmande
tour à tour les aiguilles parce qu’elles ne glissent pas à son gré, la
laine parce qu’elle se tord, le peloton parce qu’il vagabonde sur le
sol.
Elle n’a, bien entendu, aucun rapport avec les pensionnaires. En allant
et venant, on la rencontre avec son éternel tricot et son éternel
marmottage; c’est tout.
Mais Marie-Rose la fréquente quelquefois aux Capucins près de la chaise
longue d’Anna Leloutre; c’est là qu’elles ont lié commerce d’amitié. La
petite pensionnaire est scrupuleusement tenue au courant du travail de
la mère Pomme. Elle sait quand on termine un bas, quand on en est aux
rappetis ou au «cœur de talon».
Les confidences de la tricoteuse prennent quelquefois une allure plus
amicale, plus personnelle.
--Mademoiselle Gourregeolles, je vous en ferai une paire de rouges...,
tout rouges comme la soutane des clercs..., pour entrer dans le monde,
s’entend.
Aux yeux de la bonne mère, comme aux yeux de beaucoup de ses compagnes,
«entrer dans le monde» signifie sortir du couvent.
Les amies de Marie-Rose même ont part à la bonne volonté de la mère
Pomme.
--Pour Mlle de Puyrenaud, une paire de bleus, un beau bleu ciel. Pour
Laurence Cormolin, des gris, parce que, vous savez...--je ne voudrais
pas vous chagriner, c’est votre fille--mais Laurence Cormolin n’est
pas... heu... très soigneuse.
Marie-Rose fait signe que son opinion là-dessus est faite depuis
longtemps.
--Donc: Mlle de Puyrenaud, bas bleus..., côtes jumelles: deux mailles à
l’endroit, deux à l’envers..., fait la mère Saint-François de Sales
comme pour se résumer. Croyez-vous qu’elle sera contente?
--Je crois bien. Et pour mes rouges aussi, des côtes jumelles?
--Non, fait la mère Pomme avec l’assurance que donne une longue
réflexion, des côtes boiteuses: trois mailles à l’endroit, une à
l’envers.
Marie-Rose ne sut jamais le rang qu’occupaient dans l’estime de la
tricoteuse, les côtes jumelles et les côtes boiteuses, et si la
considération inspirée par Hélène l’emportait sur l’amitié qu’elle-même
inspirait.
--Et pour le Hérisson..., quelles côtes?
--Pour le Hérisson..., pas de côtes du tout: mailles à l’endroit...,
mailles à l’endroit, cela va plus vite.
Longuement, patiemment, Marie-Rose écoute la bonne femme discourir sur
ce sujet qui l’aurait horripilée venant d’une autre. Mais elle sait que
le tricotage est toute la joie de la mère Pomme et elle s’en voudrait de
marquer le moindre déplaisir.
Vint le moment où la mère Saint-François de Sales perdit la tête
complètement. Elle oubliait l’heure, ne prenait plus garde à la cloche,
ne rentrait point pour les repas ni les offices, et l’on ne savait dans
quel jardin la chercher. Ou bien encore elle restait au soleil ardent,
sous la pluie battante ou dans les rafales. On mit auprès d’elle une
petite novice qui fit alors un excellent apprentissage de patience et de
bonté.
Et la mère Pomme tricotait toujours. Elle tricota jusqu’à la mort.
Lors de ce événement, Marie-Rose n’était plus au couvent. Ce fut la mère
Saint-Jacques, devenue Préfète du Pensionnat qui le lui apprit.
--Elle savait que vous étiez mariée, dit-elle, et que vous attendiez un
petit enfant. Elle a voulu lui tricoter ses premiers bas: les voici. Ce
n’est plus le beau travail d’autrefois. Elle s’y est pourtant bien
appliquée; mais sa vue avait baissé et ses mains étaient devenues
tremblantes. A tout instant, elle demandait à sa petite sœur si elle
n’avait pas laissé échapper de mailles.
Marie-Rose prit le léger paquet avec un sourire et quelques larmes.
--Bébé ne les portera pas, dit-elle. Ils feront partie du petit musée
que Sophie et moi sommes seules à connaître--musée très modeste où
dorment les souvenirs du cher couvent où j’ai été si heureuse et tant
aimée!
--Il ne faut pas parler au passé, Marie-Rose, on vous y aime toujours.
* * * * *
Une seule maîtresse, la petite sœur Saint-Jude, témoigna à Marie-Rose
une préférence empreinte d’injustice. Or, si l’injustice exaspérait
Marie-Rose, elle aimait encore mieux qu’on fût injuste à son détriment
qu’à son avantage. Voici comment la partialité de la petite sœur eut
occasion de s’exercer.
La classe de couture fut toujours un supplice pour Marie-Rose; non que
cela l’ennuie de rester tranquille, elle éprouve, au contraire, de temps
en temps, un besoin impérieux de repos et de silence; son esprit alors
part en des rêveries sans fin où elle se complaît. Mais, comme la classe
de travail manuel est faite pour coudre et non rêver, elle est souvent
rappelée à l’ordre et forcée de reprendre l’aiguille.
Il faut convenir, d’ailleurs, que c’est de très mauvaise grâce.
La mère Sainte-Rosalie est l’indulgence même, mais il faut bien coter le
travail, et celui de Marie-Rose ne vaut pas cher. Sa mauvaise note lui
attire généralement une punition, mais peu lui en chaut.
--Je me résignerais bien, déclare-t-elle, à apprendre cent lignes de
Télémaque pour être dispensée d’un surjet.
La maîtresse de couture tomba malade et fut momentanément remplacée par
la petite sœur Saint-Jude, une qui déplaisait aux pensionnaires, parce
qu’elle avait l’air «en dessous».
Marie-Rose put alors demeurer tout le temps de la classe, les doigts
inactifs, la pensée vagabonde sans encourir le moindre reproche. Bien
mieux, elle eut des notes qui, aux Billets, lui attirèrent des
compliments. Cela se remarqua d’autant mieux que la petite sœur
Saint-Jude était connue pour la rigueur de ses appréciations.
Marie-Rose s’étonna d’abord, puis protesta contre une partialité qui
l’humiliait; et finalement déclara qu’elle préférait un _deux_ mérité à
un _huit_ auquel elle n’avait point droit.
A ces réclamations, la jeune maîtresse hochait la tête d’un air entendu.
«Oui, oui, je sais; tout cela fait bien pour la galerie, mais personne
n’aime les mauvaises notes ni les punitions.»
La fillette n’en démordait pas; elle soutenait ses principes avec une
âpreté chaque jour grandissante. La situation se tendait de plus en plus
et un conflit était imminent quand, par bonheur, la mère Sainte-Rosalie
reprit sa classe et Marie-Rose ses mauvaises notes.
V
LES ENNEMIES
Deux paires d’antagonistes furent légendaires au couvent: la mère
Saint-Joseph et Aliette Le Menn, la mère Saint-Boniface et Marie-Rose.
La mère Saint-Joseph est organiste; de plus, elle fait une récréation et
le réfectoire. Elle est encore maîtresse du dortoir Sainte-Anne ou des
Horaces.
Ce n’est pas qu’elle soit méchante ni même trop sévère; mais elle est
tatillonne et bourrue. Elle punit sans cesse, quitte à biffer la
punition quand on lui fait gentiment observer qu’elle est trop sévère,
ou simplement quand on reconnaît ses torts. Mais elle aime l’ordre
jusqu’à la manie, et c’est là une cause permanente de conflits. Il faut
la voir, après chaque récréation passer la revue de Sous l’Allée.
«Hélène de Puyrenaud, vos caoutchoucs sont posés de travers; il y en a
un qui dépasse le casier.»
«A qui ce cerceau plein de boue qui salit la muraille?»
«Et ce chapeau de soleil qui est suspendu par une coque de ruban?»
«Tout le monde ne s’est pas décrotté les pieds; faut-il donc que je
passe désormais la revue des semelles?»
Marie-Rose, qui a souvent maille à partir avec la mère Saint-Joseph, ne
la prend pas trop au sérieux. «C’est le meilleur moyen d’en venir à
bout», affirme-t-elle gravement. Un certain nombre de ses compagnes
pensent de même. Et, si les rapports avec la mère Saint-Joseph
comportent beaucoup de paroles, de fréquents chamaillis et pas mal de
disputes, ils sont exempts d’amertume.
Il n’y a qu’avec Aliette que les relations sont tendues. Elles se sont
prises mutuellement à rebours, et c’est pour la vie. La pauvre Aliette
est du dortoir Sainte-Anne; et comme elle est loin d’être ordonnée, les
réprimandes pleuvent sur elle.
Alors, elle tient tête à sa maîtresse, raisonne, prétend qu’on lui en
veut,--il faut convenir que les apparences légitiment cette
affirmation,--et que c’est bien inutile qu’elle cherche à faire mieux,
puisqu’on ne lui en tiendra aucun compte.
A la grande joie des pensionnaires, ces discussions se poursuivent
jusque dans la solennité des Billets; chacune des deux adversaires
s’obstinant à avoir le dernier mot.
Comme Aliette avait fort heureusement l’esprit juste et droit, elle ne
garda point rancune à la mère Saint-Joseph.
--Comprenez-vous, disait-elle, à Marie-Rose, bien des années plus tard,
elle avait entrepris de m’inculquer l’ordre par n’importe quel moyen,
elle n’était arrivée qu’à m’en inspirer l’horreur. Elle s’est trompée,
mais ce n’était pas sa faute.
* * * * *
Il en fut de même pour la mère Saint-Boniface et Marie-Rose.
La Surveillante générale est pleine de qualités trop évidentes pour que
nul songe à les mettre en doute. Chacun rend justice à son respect
intransigeant du devoir, à l’équité de ses avis, à la fermeté de sa
conscience. Mais elle est d’une vertu sévère, morose, implacable. Elle
ignore le bon rire franc de la plupart de ses compagnes et le sourire
indulgent de presque toutes.
Elle ne se contente pas de punir toute infraction à la règle, si menue,
si inoffensive que soit cette infraction, elle recherche avec zèle tous
les cas de répression et les utilise sans miséricorde. Son système
éducatif veut que toute faute reçoive son châtiment. On peut dire qu’à
cet égard Marie-Rose jouit d’un traitement de _défaveur_.
Toutefois, la loyauté force à convenir qu’elle agit par maladresse et
non par méchanceté. Cette jeune nature très ouverte, avec des
alternatives d’exubérante gaieté et de méditation profonde, lui semblait
pleine de menaces pour l’avenir et elle résolut de la mater. Pour
atteindre son but, elle employa les moyens qui lui parurent les plus
efficaces: le ton habituellement grondeur, l’application la plus
rigoureuse du règlement, les mortifications matérielles et morales, le
regard toujours scrutateur et méfiant. «Par hasard, la conduite de
l’enfant est correcte, mais sa pensée?... n’y a-t-il rien à reprendre
dans sa pensée?...»
Ce système qui, du reste, ne la mata point, eut pour résultat de tenir
Marie-Rose en état permanent de mutinerie, voire même d’indocilité,
vis-à-vis de la Surveillante générale. Par bonheur, elle avait un bon
fonds, elle se fâchait tout rouge, mais elle n’était ni boudeuse, ni
rancunière. Son irritation s’évaporait en discours--discours brefs, mais
énergiques--qui se terminaient généralement par l’aveu de ses fautes et
la promesse de se corriger.
Au résumé, elle garda de ses luttes avec la mère Surveillante un
souvenir égayé sans la moindre rancœur. Plus tard, même, quand la vie
lui eut donné l’expérience, elle s’aperçut que, la mère Préfète et M.
l’abbé mis à part, c’est la mère Saint-Boniface qui l’avait le mieux
jugée, le mieux devinée. Le remède avait été mal appliqué, mais le
diagnostic avait été exact.
La vérité est que la Surveillante était mauvaise disciplinaire. Comment
lui avait-on confié ce poste très délicat dans un établissement où
toutes les valeurs étaient si parfaitement utilisées? c’est à n’y pas
croire.
Mais la Supérieure la tenait en haute estime. Elle l’avait connue dans
le monde--toutes deux étaient de la même société--et elle ne continuait
à voir que les bons, les très beaux côtés de son caractère. Elle ne
croyait pas, au surplus, qu’une direction un peu rude, mais toujours
égale, pût nuire en quoi que ce fût, à la formation morale des enfants,
et, dans une très large mesure, elle avait raison.