la «chapelle du monde», attentif et intéressé. Quand c’est Marie-Rose
qui quête, Pierre est là encore pour lui offrir une belle pièce
blanche... et un peu aussi pour échanger un sourire avec elle.
M. Le Horn est un armateur considérable de la région. Il a fait cadeau à
son fils d’une jolie embarcation que l’on a baptisée _Marie-Rose_. Et
comme Pierre dessine à merveille, surtout les marines, il a représenté
_Marie-Rose_ sous les aspects multiples que peut prendre un bateau:
_Marie-Rose_ filant vent arrière ou grand largue; _Marie-Rose_ fuyant
devant la tourmente ou naviguant au plus près. La jeune pensionnaire a,
dans tous ses livres, des portraits de sa filleule, et elle passe de
longues minutes à les contempler; non à cause des légendes qu’elle sait
par cœur, mais à cause de l’écriture de Pierre, si ferme, si élégante,
si nette, si loyale--la plus belle certainement qui se puisse voir; du
moins la fillette en est persuadée.
Quand Marie-Rose arrive chez ses grands-parents, les jours de congé,
elle trouve Pierre qui l’attend tout à l’entrée du vestibule, avec un
sourire affectueux et son _bon_ regard. Il la débarrasse des menus
paquets dont elle est chargée, range son ombrelle, l’aide à enlever son
chapeau, tout en s’informant de sa santé. «Elle va bien, cette petite
Gourregeolles?... pas mal à la tête?... non, c’est bien vrai?... Voyons
un peu cette mine?...» Et il l’amène près de la porte vitrée du jardin,
au grand jour, pour s’assurer _de visu_ de sa bonne santé.
Ils ont un grand moment à passer ensemble avant le déjeuner. Bon papa
est occupé dans son cabinet d’avocat; bonne maman est à sa toilette.
Henri, l’un des frères de Marie-Rose, court les quais, à moins qu’il ne
soit en canot sur les bassins ou dans l’avant-port. Paul, l’aîné, celui
avec lequel la fillette s’entend le mieux, est bien là, mais il sait que
Pierre aime causer en tête à tête avec sa sœur et il se prête volontiers
aux circonstances.
--Écoute, Le Horn, dit-il après un _bonjour_ rapidement échangé, quand
tu en auras assez, tu nous la repasseras.
L’après-midi des jours où l’on ne sort pas, Marie-Rose, qui déteste
faire des visites ou rester au salon à en recevoir, s’installe avec les
garçons dans le jardin très soigné, toujours frais, toujours fleuri: eux
se berçant dans les fauteuils à bascule, elle, bien droite sur un
tabouret, parce qu’elle sait que Pierre est très strict pour la tenue
des jeunes filles. Tous trois l’excitent à babiller, à raconter les
mille petites incidents de sa vie un peu archaïque de pensionnaire qui
les amuse et les intéresse, ses conflits perpétuels avec la mère
Saint-Boniface et Alice Gagneur, les reparties de la mère Saint-Jacques,
les méfaits de Truchot.
Seul, Henri lui tient tête; il plaisante et fait des jeux de mots avec
le nom des religieuses. Ces propos, sans méchanceté pourtant,
scandalisent Marie-Rose qui a le culte de son couvent.
Alors, Pierre intervient d’autorité.
--Mais va donc naviguer un peu, toi: on t’a assez vu. Dieu merci! on te
possède à cœur d’année, tandis qu’on a la petite seulement une fois par
mois... Vous disiez donc, Marie-Rose, que la mère du Sacré-Cœur...
La fillette reprend son récit, infiniment touchée que son grand ami se
complaise à l’écouter.
Si Pierre dit que Marthe Friardel est «une bonne, une très bonne petite
fille», Marthe monte de cent coudées dans l’esprit de Marie-Rose. Et
s’il déclare que Gagneur est «une chipie», Marie-Rose se trouve plus
vengée que si les pires mésaventures fondaient sur son irréconciliable
ennemie.
Quand Marie-Rose parle, avec la chaleur émue qui lui est coutumière,
d’Hélène, de Charlotte, de la mère Assomption, Pierre dit en souriant:
--Vous aimez beaucoup ceux que vous aimez.
La fillette répond avec élan:
--Oh! oui! beaucoup!... de toute mon âme.
--C’est très bien, cela.
Et le regard de Pierre est alors si doucement pénétrant, que Marie-Rose
en rougit un peu.
Les jours où l’on se promène aux champs, bon papa cause avec un vieux
colonel de ses amis qui les accompagne presque toujours; et Paul, qui
aime les choses de l’armée, reste auprès d’eux à les écouter. Alors
Pierre pose la main de sa petite camarade sur son bras, et tous deux
«crochés», comme on dit à la campagne, vont devisant. C’est Pierre qui
parle le plus souvent. Il donne des conseils, fait de légères
remontrances, mais en prenant la voie détournée.
--Si j’avais une sœur, voici ce que j’aimerais lui entendre dire ou lui
voir faire.
Et il est bien sûr que Marie-Rose s’efforcera de ressembler à cette sœur
imaginaire qu’on lui donne en exemple.
Les adieux entraînent toujours un peu d’émotion. Pierre garde dans les
siennes les mains de Marie-Rose; il la tient sous son _bon_ regard et
c’est d’une voix très douce qu’il répète:
--Au revoir, ma petite fille... ma chère petite fille.
Dans ses rêveries, où Pierre occupe une très grande place, Marie-Rose ne
se dit pas comme Charlotte «plus tard...» oh! non! elle est trop
heureuse du présent. Jamais _plus tard_ ne pourra être aussi beau.
Pierre n’a point dit à Marie-Rose qu’il l’aime, pas plus que Bernard ne
l’a dit à Hélène, ni Maxime à Charlotte. Les jeunes gens très honnêtes
et très chastes hésitent à prononcer pour leur propre compte, le mot
_amour_ dans lequel ils pressentent un inconnu sacré et qui leur fait un
peu peur. Mais on s’entend très bien sans parler.
* * * * *
Comme pour Charlotte, comme pour la plupart des fillettes, le premier
roman de Marie-Rose aboutit à une brisure.
M. l’abbé fut appelé auprès de sa mère mourante et resta un mois absent.
Durant ce temps, il fut remplacé par l’un des Pères qui prêchaient
habituellement la retraite, le Père Selleron dont Marie-Rose
appréhendait la rigueur. Celles des pensionnaires qui fréquentaient
annuellement son confessionnal, disaient de lui qu’il était sévère...
oh! mais sévère...
--Je suis sûre, confia la petite à la mère Saint-Jacques, son auditrice
habituelle, qu’il vous épluche la conscience comme avec un petit couteau
pointu.
--Tant mieux, répondit la bonne religieuse, une fois en passant, cela ne
vous fera pas de mal.
Il fallut donc aller à confesse au Père Selleron; et les prévisions de
Marie-Rose se réalisèrent... au delà.
En sortant du Chœur, elle avait la figure rouge et les yeux extrêmement
brillants, ce qui annonçait chez elle une émotion profonde et contenue.
Au rebours de son habitude, elle ne desserra pas les lèvres jusqu’à la
récréation. En se rendant aux Capucins, elle dit à Hélène qui était sa
compagne de rang:
--Oh! ce Père Selleron!... comme j’avais raison d’en avoir peur.
--Pourquoi donc? interrogea tranquillement Hélène, qui n’était point
coutumière de sentiments excessifs.
--Figure-toi qu’il m’a fait tout lui raconter de Pierre...; et il a été
très dur. Il m’a dit qu’il ne fallait plus penser à lui autrement que je
pense à tout le monde et que je devais détruire ou lui renvoyer tout ce
qu’il m’avait offert... Mais quel mal y a-t-il là dedans?... je te le
demande, quel mal?... On ne peut donc pas aimer certaines personnes plus
que les autres... ou d’une manière différente?...
--Le Père Selleron t’a-t-il dit que c’était si mal?...
--Il m’a dit que c’était un danger très, très sérieux. M. l’abbé n’a pas
de ces idées-là.
--Lui en as-tu quelquefois parlé?
--Non, mais il ne m’a jamais interrogée là-dessus... Et s’il l’avait
fait, je suis certaine qu’il aurait été moins cruel. Le Père Selleron
n’y regarde pas, lui, à faire de la peine aux gens.
--Voyons, Marie-Rose!
--Enfin, j’ai promis; il faut bien que je tienne ma parole. J’ai dans ma
poche les pauvres petits dessins de la _Marie-Rose_...; c’est ce que je
considérais comme le plus précieux...
--Tu vas les déchirer?...
--Non, protesta l’affligée avec une légère indignation. Pour qu’ils
soient piétinés par n’importe qui et se changent en boue!... Les
brûler..., pas davantage...: la cendre s’envole partout et le résultat
est le même... On ne respecte pas la cendre. Que fait-on de celle que
l’on utilise?... de l’engrais ou la lessive...
--Il y a des cendres sacrées que l’on conserve dans des urnes
funéraires.
--J’ai promis de ne rien garder.
--Et puis, nous n’avons pas d’allumettes, riposta sagement Hélène.
--Voici donc ce que j’ai pensé. Nous allons faire un trou dans notre
petit jardin et nous y coucherons les chers dessins entre les pétales de
fleurs... Mais pas maintenant à cause des curieuses. De plus, il ne faut
pas que Charlotte sache. Pauvre fille! elle a bien assez de supporter
son propre chagrin. On lui dira plus tard... Donc nous nous arrangerons
pour rester ici toutes deux après la récréation...
--Ce ne sera pas commode; il faudra désobéir.
--On désobéira, voilà tout.
--Oui, voilà tout, répondit simplement Hélène qui ne songea même pas au
blâme ni à la punition qu’elle risquait, du moment où il fallait rendre
service à son amie.
Mais il n’y eut pas besoin de subterfuge. Marie-Rose avait tellement la
figure d’une personne qui n’est pas dans son assiette, que la mère
Saint-Paul s’en aperçut.
--Vous avez mal à la tête, mon enfant?
--Oh! oui, répondit la fillette, sans mentir.
--Eh bien, restez ici encore une demi-heure; vous reviendrez quand tout
le monde sera en place; le brouhaha d’une rentrée est toujours fatigant.
Hélène restera à vous tenir compagnie.
Les deux pensionnaires eurent le même geste d’ennui. Il leur en coûtait
plus de tromper la confiance de leur maîtresse que de s’exposer, par une
désobéissance, à la plus dure punition. Mais les événements
commandaient.
Dès qu’elles furent seules, Hélène prit une bêche et creusa un trou,
suivant les indications de son amie. Dans leur petit jardin
fleurissaient des lis, Marie-Rose cueillit les plus frais, les plus
purs, elle les effeuilla, puis les disposa en un lit épais. Mais les
calices, un peu fermes, ne se prêtaient pas à sa combinaison, et il y
avait des endroits où la terre se voyait encore. La fillette regarda
autour d’elle et, dans le jardinet de ses cousines, elle aperçut une
grosse touffe de pivoines blanches; elle en prit quelques-unes, étala
leurs pétales souples, légers, puis elle posa dessus les dessins qu’elle
baisa d’abord passionnément. Ensuite, elle remit un lit de pivoines, une
couche de lis protecteurs; et, désolée, rejeta la terre comme sur un
mort.
Hélène la laissa un moment silencieuse, le front barré d’un pli de
colère et de chagrin, les yeux secs et fixés sur le petit monticule qui
renfermait ses souvenirs. Puis, elle la prit par la taille et l’attira
doucement.
--Viens, ma chérie, il y a plus d’une demi-heure que la rentrée est
faite, tu sais.
Marie-Rose se laissa entraîner sans rien dire.
* * * * *
Pierre Le Horn faisait alors son voyage autour du monde, en qualité
d’aspirant. Quand il écrivait à ses amis Gourregeolles, il ne manquait
jamais de dire une foule de choses pour sa petite camarade, sans compter
les autres choses contenues implicitement dans sa missive, et que
Marie-Rose comprenait fort bien. Et elle répondait de la même manière.
La première fois que Paul lui demanda après la triste exécution:
--Qu’as-tu à dire pour Pierre?
Calme en apparence mais le cœur plein de détresse, elle répondit:
--Rien.
--Comment, rien?...
--Non, rien.
Paul regarda un moment sa sœur pour s’assurer qu’elle ne plaisantait
pas; puis il remarqua avec une philosophie où se devinait un peu de
dédain:
--Que les filles sont donc capricieuses!... et inconstantes dans
l’amitié!...
* * * * *
Pierre ne revint pas en France. Ce superbe garçon de vingt ans, plein de
vie et de santé périt dans un sinistre maritime qui, à l’époque, fit
beaucoup de bruit.
Et Marie-Rose ne se consola jamais qu’il fût mort la croyant capricieuse
et infidèle.
LA SORTIE DU COUVENT
PRIX D’EXCELLENCE: _Marie-Rose Gourregeolles, de Paris._
1er PRIX DE FRANÇAIS: _Marie-Rose Gourregeolles, deux fois nommée._
1er PRIX D’HISTOIRE: _Marie-Rose Gourregeolles..._
A chaque appel de son nom, Marie-Rose monte sur l’estrade, reçoit son
prix, puis regagne sa place sans paraître se douter que, pour un moment,
elle est une triomphatrice.
Elle est toute désemparée. Le chagrin de quitter son cher couvent, un
vague effroi de la vie nouvelle qu’il va lui falloir mener, la hantent
sans merci.
* * * * *
La veille, cet avis a passé dans les groupes:
«Les enfants qui doivent quitter définitivement le Pensionnat sont
priées de rassembler leurs paquets de toute nature au vestiaire où se
font les malles.»
Alors la petite Gourregeolles s’est senti le cœur et le cerveau si
lourds que la faculté de raisonner s’est particulièrement éteinte en
elle.
Machinalement, elle vide son pupitre, réunit tous les menus objets qui
lui appartiennent, et, sans mot dire, les porte sur la longue table du
vestiaire, en face du nº 31, qui est le sien depuis son entrée au
couvent.
Le soir, au coucher, elle récite avec une ferveur profonde l’acte de
contrition quotidien; c’est de toute son âme qu’elle demande pardon des
fautes qu’elle a pu commettre envers ses maîtresses et envers ses
compagnes. Puis, la figure cachée sur son bras replié, elle sanglote
éperdument.
* * * * *
Aujourd’hui, jour des prix, la matinée occupée par les derniers
préparatifs de la fête et par les apprêts de la toilette, s’est écoulée
joyeuse pour la plupart, morne pour Marie-Rose.
A différentes reprises, ses compagnes l’ont tarabustée: «Comment
peut-elle avoir cette figure de bonnet de nuit avec la perspective des
succès qui vont pleuvoir sur elle?...»
Les unes la félicitent d’avance; d’autres lui expriment gentiment le
regret qu’elles ont de la quitter: Marie-Rose est très touchée, mais sa
figure ne se déride pas.
Ce qu’il lui faudrait pour la remettre d’aplomb, c’est une bonne
causerie cœur à cœur avec l’une de ses maîtresses, parmi celles qui la
connaissent et la comprennent: mère Saint-Bernard, mère Saint-Jacques,
mère Sainte-Thérèse et surtout mère Assomption. Mais toutes sont
absorbées par des occupations supplémentaires, aucune ne se trouve
disponible.
Et la petite Gourregeolles traîne son chagrin, le cerveau brouillé, les
jambes molles, le geste hésitant.
* * * * *
Mlle Gourregeolles, de Paris, a tous les premiers prix, et on applaudit
chaleureusement. Au concours fait entre les établissements du même Ordre
et placés sous la même direction, elle obtient la première place; c’est
un succès pour le couvent, et on l’acclame.
Marie-Rose n’en a cure. Ces étapes glorieuses sont un acheminement vers
le dernier sacrifice; tout à l’heure, la porte du couvent se fermera sur
elle pour ne plus se rouvrir...: c’est à cela qu’elle songe..., à cela
seulement.
* * * * *
Maintenant, on est dans la cour de la Communauté, la plus centrale, pour
les adieux réciproques. Silencieuse, moralement isolée, insensible au
brouhaha du départ, Marie-Rose se demande s’il ne serait pas plus sage
de rester là, toujours, dans cet asile de bénédiction, à l’abri du monde
qui, d’instinct, lui répugne et l’épouvante.
--Eh bien! ma chère fille, voici venu le moment de mettre en œuvre les
principes que vous avez reçus ici: «Accepter la vie bravement, telle
qu’elle se présente, sans en médire et sans la maudire..., accomplir les
devoirs les plus sévères, les plus douloureux, non seulement sans
défaillance, mais encore avec une figure souriante qui éloigne toute
idée de sacrifice...»
C’est la mère Assomption qui, devinant sans doute le pénible état d’âme
de son élève préférée, vient la réconforter.
Sans lui dire combien elle est chagrine de son départ et touchée de ses
regrets, elle lui indique le chemin qu’il faut suivre, tout droit et de
pied ferme.
A l’audition de cette voix aimée, vénérée, Marie-Rose se ressaisit. Sa
lâcheté de tout à l’heure lui fait honte; et si, malgré tout, le cœur
lui «mollit» un peu en repassant le seuil que, voici treize ans, elle a
franchi de son pas menu de toute petite, nul ne s’en aperçoit.
Elle est bien résolue à faire honneur à ses maîtresses et à son couvent.
FIN
TABLE DES MATIÈRES
PREMIÈRES IMPRESSIONS 1
L’entrée.--Hors cadres.--Jour de rentrée.
LA VIE AU COUVENT 32
Au dortoir.--Le réfectoire.--L’uniforme.--Le maître à danser.
ÉDUCATION ET INSTRUCTION 74
Le corps et l’âme de l’enfant.--Petits faits, grandes
leçons.--Les punitions.--L’instruction au couvent.--Quelques
usages.--Choses et autres.--Coins de couvent.
LA RELIGION AU COUVENT 160
Pratiques de dévotion.--La confession.--Les cérémonies
religieuses.--Quelques fêtes.--Les processions.
AMITIÉS DE COUVENT 311
Les amitiés particulières.--Les amitiés de Marie-Rose.--Élèves
et maîtresses.--Les ennemies.--Passionnettes de couvent.
LA SORTIE DU COUVENT 331
PARIS.--TYP. PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.--12162