Marie-Rose éprouve quelquefois le besoin de se confier à sa très sage

amie.

--Vous savez, Anna, je ne suis pas toujours bonne fille.

--Oh! que si, mademoiselle.

--Non, non, allez. Je désobéis, je raisonne, et je suis parfois d’humeur

si désagréable que je ne peux supporter rien ni personne. Dans ces

moments-là, si tout ne va pas exactement comme je voudrais, je trouve

que tout va aussi mal que possible. Je me rends bien compte que j’ai

tort et j’en suis très malheureuse; malgré cela je ne me corrige pas.

--Vous n’êtes pas si mauvaise que cela, puisque vous vous repentez.

Rien de touchant comme le spectacle de cette petite infirme dont toutes

les minutes contiennent une souffrance, donnant à l’enfant heureuse des

leçons de douce philosophie, lui apprenant, sans grands discours, au fur

et à mesure des événements, à tirer le meilleur parti possible des

situations ennuyeuses, lui affirmant que le bien est toujours à côté du

mal et qu’il suffit de le chercher avec persévérance.

A cause de sa douceur, de sa patience, de sa résignation, on dit parfois

qu’Anna est un ange. Mais Marie-Rose est pour les définitions exactes;

elle aime beaucoup les anges qu’elle voit très beaux, très purs, exempts

de toute tare, et elle riposte:

--Non, pas un ange, une sainte.

Puis elle ajoute, afin de corriger ce que sa rectification pourrait

avoir de désobligeant:

--Ce n’est pas pareil, mais c’est aussi beau.

Anna mourut à quinze ans, le jour de l’Assomption. A la rentrée

suivante, Marie-Rose éprouva un réel chagrin de ne plus voir sa chaise

longue aux Capucins. Et, après tant, tant d’années, elle conserve à sa

modeste petite compagne un souvenir plein de reconnaissance pour les

bonnes leçons qu’elle reçut d’elle.

* * * * *

_Sophie Truchot._--Tout autre est Sophie Truchot, l’une des orphelines

employées au service du Pensionnat.

Truchot a tous les vices..., tous, non, car on ne la laisserait pas en

contact avec d’autres enfants: orphelines ou pensionnaires... Mais elle

est coquette, effrontée, gourmande, voleuse et menteuse.

Sa gourmandise, ou plutôt sa goinfrerie, passe tout ce qu’on peut

imaginer. Quand elle est de semaine au réfectoire, il ne faut pas que la

bonne sœur Sainte-Anne la laisse seule une minute; autrement, elle opère

des razzias complètes dans l’armoire au dessert: pruneaux, raisins secs,

noix, amandes, tout y passe. Il lui arriva même, une fois, de manger

tout un fromage et de soutenir effrontément que c’était le chat, qu’elle

l’avait vu. Elle fit pis encore. Trouvant sur la table de la petite

infirmerie quelques bouteilles entamées, que, par une négligence

incompréhensible et tout à fait exceptionnelle, on avait laissées

atteintes, elle les vida toutes, avalant ainsi successivement du vin de

quinquina, de l’huile de foie de morue, du sirop antiscorbutique et de

la solution Pautauberge. Le plus curieux est que son estomac ne se

révolta point contre l’ingestion de toutes ces drogues.

--Quelle espèce! s’exclama la mère Saint-Jacques avec une indignation

d’ailleurs très superficielle. Encore faut-il s’estimer heureux qu’elle

n’ait pas pris la pommade camphrée pour s’en faire des tartines!

Malgré tous ces forfaits, Truchot n’est point honnie, pas plus des

maîtresses que des enfants, parce qu’elle met une certaine crânerie, une

certaine honnêteté à ne point se montrer meilleure qu’elle n’est.

Marie-Rose et elle sont aussi bonnes amies que le permettent le

règlement et la discipline. Il existe entre elles deux, si dissemblables

pourtant, de nature et d’éducation, une entente parfaite, un échange

permanent de bons offices.

Quand Truchot est de semaine au pensionnat, les chaussures de Marie-Rose

sont plus brillantes que celles des autres, son lit mieux dressé, son

verre plus net.

Truchot est pleine d’admiration pour Mlle Gourregeolles dont le savoir,

d’ailleurs très ordinaire, la confond. Afin de l’entendre parler

anglais, faire une démonstration de calcul au tableau noir, suivre sur

la carte murale un voyage imaginaire qu’elle indique à ses compagnes à

l’aide d’une baguette, Truchot se tient dans les parages de sa classe,

ayant en main pour se donner une excuse, tout un attirail à fourbir,

comme si le bouton des portes qui enferment Marie-Rose avaient besoin

d’un entretien spécial.

De son côté, la petite pensionnaire--et ce n’est pas tout à fait à son

honneur--s’amuse énormément de la mauvaise conduite de Sophie, des

histoires qu’elle raconte, des thèses qu’elle expose--car Truchot est

une personne à principes et à thèses, et Dieu sait la qualité des uns et

des autres!...

De chacune de ses sorties, Marie-Rose rapporte à Truchot des colliers de

faux ambre ou de faux corail, des bouts de ruban, des morceaux de tulle,

dont l’autre se pare dès qu’elle se croit à l’abri de la surveillance.

C’est absolument défendu, mais Marie-Rose accepte bravement les

conséquences de ses infractions à l’ordre. Son casier à chaussures est

envahi par toute une contrebande de chiffonnaille et de verroteries

variées qu’il faut dérober aux investigations de l’autorité.

Truchot aime qui aime Mlle Gourregeolles et hait qui lui veut du mal.

Elle respecte Hélène et Charlotte, s’entend au mieux avec Marthe

Friardel qu’elle aide à réparer les étourderies de leur idole commune.

Par contre, elle abomine Cormolin, parce qu’elle sent l’aversion cachée

qu’inspire la vilaine petite fille à la pensionnaire soignée qu’est

Marie-Rose.

Mais elle exècre par-dessus tout la mère Saint-Boniface et Alice Gagneur

qu’elle accuse, sans autre examen, de toutes les punitions, de tous les

ennuis qui échoient à Marie-Rose. Il n’y a pas de tours pendables

qu’elle ne joue à ces prétendus bourreaux.

Pour ce qui est de la religieuse, la malice de Truchot est forcément

contenue dans des bornes assez étroites: moitié respect et moitié

crainte, ses actes restent très en dessous de ses désirs. Mais pour

Gagneur, la persécution est sans limites. Au dortoir, elle fait des

doubles nœuds à son sac à peignes et à brosses; elle met ses draps à

l’envers afin qu’on sente bien le surjet fait au gros fil. Au

réfectoire, les assiettes fêlées, les salières ébréchées, les bouteilles

qui se tiennent de travers sont pieusement réservées à Mlle Gagneur.

Truchot se donne bien garde de conter ces hauts faits à Marie-Rose et

surtout de lui dire qu’ils s’accomplissent en son honneur. Marie-Rose

n’est pas un modèle de patience, mais elle est franchement ennemie de

ces petites menées sournoises qu’elle déclare méprisables; et Truchot le

sait mieux que personne.

Une fois pourtant, elle fit une chose tellement horrible et dégoûtante

qu’il s’ensuivit un scandale public et que Marie-Rose manqua bien de se

fâcher avec elle pour tout de bon.

Alice Gagneur jouit d’une foule de privilèges, celui, entre autres,

d’avoir des confitures au repas de midi. Or, pour obtenir le moindre

changement au régime alimentaire, il faut un certificat de médecin.

Comment fut libellé ce certificat attestant que Mlle Gagneur avait

besoin d’un supplément au menu, et que ce supplément consistât en

gelées, marmelades, confitures?... On ne le sut jamais. Mais Mme Gagneur

est, comme sa fille, une personne qui sait se retourner; où d’autres

échouent, elles réussissent, grâce à leur esprit d’intrigue et à leur

ténacité.

Il n’y aurait encore pas eu trop de mal--les compagnes d’Alice étant,

pour la plupart, dédaigneuses de telles misères et ne connaissant point

l’envie--si Gagneur n’avait aggravé son cas par des réflexions

saugrenues telles que: «Ces cerises sont délicieuses!... Oh! des

groseilles framboisées... mes délices!...» qu’elle faisait de manière à

être entendue par ses voisines.

Truchot, indignée de voir Mlle Gagneur déguster des confitures pendant

que Marie-Rose grignotait sa dernière croûte de pain, résolut de venger

celle que, en raison de sa propre gourmandise, elle considérait comme

une victime. A cet effet, elle inséra, au plus profond d’un pot de

mirabelles, un vieux petit chiffon très sale et très gras qui avait

servi à frotter une broche de cuisine tachée de rouille.

La découverte de cette horreur amena autour de la table un accès de

dégoût mélangé de joie. La plupart, tout en honnissant la coupable,

crièrent _haro_ sur la victime.

--C’est bien fait pour Gagneur; elle est si désagréable qu’on a du

plaisir à lui voir de l’ennui.

Truchot étant de semaine au réfectoire, il n’y eut pas besoin d’une

longue enquête pour établir les responsabilités. Outre la pénitence à

l’orphelinat dont on ne parla point, mais qui dut être sévère, et

l’interdiction de tout service au Pensionnat pendant un mois, Truchot

fut condamnée à faire des excuses à Mlle Gagneur; et naturellement, ce

furent de bizarres excuses. Alice pardonna avec solennité et

grandiloquence.

--Pensez-vous quelquefois au bon Dieu, Sophie Truchot?

--C’est bien forcé, mademoiselle, on en parle tout le temps ici.

--Quand donc le priez-vous?

--Quand cela se trouve, mademoiselle, et quand on m’y oblige. Je ne le

prie pas aussi souvent que vous, bien sûr, parce que le bon Dieu est

comme tout le monde, il n’aime pas qu’on l’ennuie...

--Sophie Truchot!... interrompit sévèrement la Préfète des orphelines,

qui assistait à l’entretien.

--... mais je le prie tout de même, poursuivit Truchot sans se démonter.

--Et que demandez-vous dans vos prières?

--Que vous deveniez bientôt très savante.

--Oh! c’est bien, cela, Sophie Truchot, je n’attendais pas tant de vous.

--... afin que vous quittiez le couvent le plus tôt possible.

L’air d’Alice se fit plus pincé que jamais.

--Ma pauvre Sophie Truchot, vous avez l’âme bien noire. Pour vous

pardonner vos insolences, il faut vraiment que je sois un ange descendu

du ciel.

--Oui..., et bien, pendant que vous y étiez, au ciel, vous auriez bien

fait d’y rester, car ce n’est pas sûr que vous y retourniez.

Cette répartie mit fin au colloque, et Truchot fut expédiée à

l’Orphelinat chargée des blâmes les plus sévères.

* * * * *

En dépit des apparences, l’action que Marie-Rose et Sophie eurent l’une

sur l’autre, donna d’excellents résultats. Au contact, pourtant éloigné

de la jeune pensionnaire, Truchot perdit de sa vulgarité; ses mauvais

penchants s’atténuèrent. Où l’autorité des maîtresses, les réprimandes,

les punitions avaient échoué, le souci de l’opinion de Mlle

Gourregeolles réussit en partie. D’autre part, cette cure morale

tacitement confiée à Marie-Rose lui fut extrêmement favorable à

elle-même. Les défauts de Sophie étaient trop apparents, trop grossiers

pour avoir prise sur la fillette aux instincts délicats qu’elle était,

et la crainte scrupuleuse de donner le mauvais exemple à Truchot,

empêcha la petite Gourregeolles de faire beaucoup de sottises.

Dans la suite, elle fut bien récompensée de son jeune apostolat.

* * * * *

Elle était mariée depuis quelque temps, quand, un jour, elle vit entrer

chez elle une jeune personne ayant l’apparence d’une femme de chambre de

bonne maison.

--Madame ne me reconnaît pas? demanda la visiteuse avec un étonnement

chagrin.

--Non, vraiment... Ah! Sophie!... mais qu’elle est changée!... comme

elle paraît sage!...

--Je le suis devenue aussi, allez, madame. Quand j’ai su que vous étiez

sur le point de vous marier, je me suis mise en tête d’entrer à votre

service, aussitôt que j’en serais digne, et j’ai demandé à notre Mère de

me placer en condition pour faire mon apprentissage. On ne croyait pas

que je persévérerais, mais j’avais si grande envie de réussir!... On a

encore fait des difficultés pour me laisser partir à Paris. La mère

Saint-Jacques disait--cela ne va pas fâcher madame?...

--Non, Sophie; je me doute un peu de l’opinion de la mère Saint-Jacques.

--Elle disait donc: «Marie-Rose n’est déjà pas si raisonnable...

Voyez-vous Truchot arrivant dans ce petit ménage...» On doit vous écrire

à mon sujet pour vous faire toutes sortes de recommandations; mais j’ai

voulu voir d’abord par moi-même comment je serais accueillie. J’ai un

bon certificat de ma maîtresse. Elle était fâchée que je la quitte; et

moi aussi, à dire vrai. Alors je lui promis de revenir si vous ne

vouliez pas de moi.

Comme Marie-Rose paraissait un peu effarée et que toute son attitude

reflétait le souvenir des méfaits de Sophie, celle-ci repartit avec

empressement:

--Oh! soyez tranquille, madame, je suis bien corrigée. On peut me

confier la clé de toutes les armoires: celle des friandises comme celle

des chiffons.

--Et j’espère aussi, fit Marie-Rose en riant, celle de la pharmacie.

La glace était rompue. Les anciennes locataires du vieux couvent se

mirent à rire, puis à causer de bonne amitié.

--C’est que, voyez-vous, ma pauvre Sophie, je ne suis pas seule

maintenant, et un mari est plus difficile à servir qu’une petite

pensionnaire.

--Que madame se rassure; j’ai si grande bonne volonté, que je suis

presque sûre de réussir.

Et, de fait, Marie-Rose eut en Sophie la femme de chambre la plus

adroite, la plus dévouée, la plus fidèle qui se puisse imaginer. Ce fut,

à proprement parler, une amie--amie de condition inférieure et qui sut

toujours se tenir à sa place, mais sur qui elle put compter, qui connut

ses ennuis, ses inquiétudes, ses peines, qui les comprit, les partagea,

et, jusqu’à un certain point, les atténua.

* * * * *

Tel est le bilan des amitiés de Marie-Rose. Ces amitiés furent très

différentes dans leur nature, leur intensité, leurs manifestations, mais

elles furent toutes sincères et durables.

III

ÉLÈVES ET MAITRESSES

Il est superflu de dire que les religieuses ont des préférées parmi

leurs élèves. Quoi d’étonnant à ce que des femmes privées de famille

s’attachent à certaines enfants plus intelligentes, meilleures, mieux

douées, d’une manière ou de l’autre, que leurs compagnes. Mais le

règlement est là, rigoureux et observé, qui s’oppose à toute

manifestation de cette sympathie plus grande.

Et la préférence reste une préférence d’estime, n’entraînant aucun

privilège pour les favorisées.

* * * * *

Il est de notoriété publique que la mère Marie-Joseph et Roberte Le

Faulq sont grandes amies. La mère Marie-Joseph, qui est professeur aux

Violettes, est une érudite; il est tout naturel qu’elle éprouve du

plaisir à causer avec Roberte que toutes reconnaissent pour une nature

supérieure.

Avec l’assentiment de la mère Préfète, mère Marie-Joseph fournit à son

élève des livres de la Communauté pour suppléer la bibliothèque du

Pensionnat qui est un peu courte. La jeune fille, à son tour, rapporte

de ses sorties, des ouvrages nouveaux qui documentent la maîtresse, lui

permettent de faire une classe plus vivante, plus nourrie.

Si la mère Marie-Joseph donne à Roberte des notes excellentes, c’est que

celle-ci les mérite. Elle est première au cours de lettres, comme elle

est première au cours de sciences, à l’anglais, à la musique, partout

enfin; et nulle ne songe à s’étonner ni à croire au passe-droit.

* * * * *

La mère Saint-Paul, que les enfants appellent «la Justice», témoigne à

Hélène de Puyrenaud, la plus affectueuse considération. Pendant la

collation, où l’on n’est pas strictement tenu de jouer, on les voit

quelquefois aller et venir, en causant gravement, au milieu des ballons

et des cordes à sauter. La maîtresse se plaît à suivre chez son élève

l’éclosion précoce d’un bon sens plein de droiture, d’élévation, de

fermeté. Il arrive même que, pour une mesure concernant le Pensionnat,

elle lui demande son avis:

--Qu’en pensez-vous, Hélène?

Ce n’est pas que la mère Saint-Paul ait besoin des conseils d’une

pensionnaire de quinze ans, si raisonnable qu’elle soit; mais elle est

bien aise de connaître son opinion sur tel et tel point qui la touche de

près.

Toutefois, quand Hélène se rend coupable de quelques petits accrocs à

l’ordre--l’ordre est très en honneur au couvent, et c’est le côté faible

d’Hélène--la mère Saint-Paul lui marque des mauvais points et l’envoie à

la confiscation ni plus ni moins que les autres. Et la prédilection bien

connue de la mère Saint-Paul pour Hélène ne fait alors qu’affirmer ce

beau nom de «la Justice» que les enfants lui ont décerné.

* * * * *

Une amitié à la fois comique et touchante est celle de la mère

Saint-Ignace pour Laurence Cormolin.

La mère Saint-Ignace fait un dortoir et une récréation; de plus, elle

est maîtresse de la petite infirmerie. Les bobos de toute sorte:

engelures, bosses au front, genoux écorchés, doigts pincés, nez qui

saignent, quenottes qu’on enlève avec un bout de fil, tout cela est de

son ressort.

C’est elle aussi qui administre les médicaments quotidiens. Or, la

pauvre Laurence est une enfant à croissance retardée et difficile. Il y

a toujours quelque chose à refaire à sa gorge, ses yeux, son nez ou ses

oreilles. Il lui faut des dépuratifs et des fortifiants. Aussi est-elle

une cliente assidue de la petite infirmerie.

Est-ce de la voir sans cesse, alors que les autres ne sont que des

oiseaux de passage? est-ce pitié pour des maux qu’elle est, plus que

n’importe qui, à même d’apprécier? ou bien y a-t-il réminiscence de

quelque jeune malade connue autrefois et tendrement chérie? Toujours

est-il que la mère Saint-Ignace, ordinairement bourrue, témoigne à

Laurence une affection pleine de douceur et d’indulgence qui ne

ressemble en rien à sa manière habituelle.

--Que peut-on exiger, je vous le demande, de cette pauvre petite qui a

déjà tant de peine à vivre? dit-elle, comme excuse à sa pitié.

Elle prend Laurence sur ses genoux, l’encourage par de bonnes paroles,

des pastilles et des quartiers d’orange, à ingurgiter les drogues

auxquelles l’enfant est condamnée à perpétuité.

Aussi quand, trois fois par jour, la bonne sœur Sainte-Claire fait sa

tournée dans les classes et prononce cet appel qui est de son cru et

dont on ne songe même plus à rire:

--Huile de foie de morue et compagnie!...

Il faut voir Cormolin se précipiter vers le couloir, gravir l’escalier,

se faire faire place pour entrer la première à l’infirmerie qu’elle

semble considérer comme son fief. On peut l’apostropher sans qu’elle

s’attarde à répondre.

--Ne bousculez donc pas, Hérisson, dit une Bleue, vous voyez bien que

tout le monde se range pour Votre Majesté Sérénissime.

--Tête-de-loup, crie une Jaune, avez-vous fini de me tirer mon sarrau?

je vous allonge une tape, moi.

--Écoutez, Cormolin, fait une Blanche, je vous interdis de m’approcher,

à moins que vous ne vous soyez préalablement mouchée, et encore!

La mère Saint-Ignace, attirée par le confit, ouvre la porte, prend la

fillette à son cou, la dodeline, l’appelle «ma poule dorée».

Et les petites moqueuses de repartir:

--Ah! elle est belle, la «poule dorée», un balai à ramoner les tuyaux de

poêle, oui!

Alors, la mère Saint-Ignace, qui n’est pourtant point prolixe, se montre

éloquente pour défendre sa bien-aimée.

--Prenez garde que le bon Dieu ne vous punisse en vous rendant pires,

vous, ou les enfants qu’il vous donnera un jour. Si ma petite Laurence

n’a point les perfections du corps, elle a les trésors de l’âme, ce qui

est bien préférable.

Les enfants ne répliquent point, parce que, si elles sont étourdies,

elles ne sont point méchantes, et qu’elles seraient désolées de faire de

la peine à la mère Saint-Ignace ou à sa pupille. Mais elles se disent

que l’amitié est aveugle et que les trésors de l’âme du Hérisson sont

loin d’être manifestes.

* * * * *

Le cas le plus bizarre et le plus inexplicable est celui de Fernande

Béraud et de la mère du Sacré-Cœur-de-Jésus.

Fernande a complètement accaparé la religieuse. Elle ne souffre point

que ses compagnes touchent un livre, un porte-plume ni quoi que ce soit

appartenant à son idole. En classe, elle a trouvé moyen d’être tout près

de la chaire. Dans les rangs, elle manœuvre de façon à se trouver aux

côtés de la mère du Sacré-Cœur. Elle prend des airs confidentiels pour

lui dire les choses les plus banales. Entre elles deux, flotte toujours

du mystère. A la moindre observation de la mère du Sacré-Cœur, Fernande

prend des airs désespérés, alors que les réprimandes des autres la

laissent complètement indifférente. Pendant le mois de juin, le petit

autel de la classe est paré de fleurs rouges, sans cesse renouvelées par

Fernande qui laisse entendre que cet hommage n’est pas seulement pour le

divin Cœur, mais encore, et peut-être surtout, pour celle qui porte si

dignement son nom. Et elle est fière d’arborer la ceinture rouge, comme

les chevaliers du Moyen Age étaient fiers d’arborer les couleurs de leur

dame.

Ce qu’il y a de plus curieux dans cette passion, c’est que rien ne

semble la motiver.

La mère du Sacré-Cœur est juste mais sèche, quinteuse et d’un esprit

morose. Son cours est fait avec une conscience indiscutable, mais sans

entrain et sans vie. De tout le temps que Marie-Rose passa au couvent,

ses deux années de Rouges comptent parmi les plus maussades.

D’autre part, Fernande possède une de ces natures sans relief qui

n’inspirent ni sympathie, ni haine, ni intérêt d’aucune sorte, et qui

semblent réfractaires à tout emballement. Mais c’est une vaniteuse qui,

au fond, s’exaspère de l’indifférence de son entourage. Cette petite

comédie passionnelle est tout ce que son orgueil--de qualité médiocre

comme ses autres capacités--a trouvé de mieux pour attirer et retenir

l’attention générale.

Après quelques observations particulières dont Fernande affecta un

chagrin exagéré, mais dont elle ne tint pas compte, la mère Préfète

l’entreprit un jour aux Billets, lui déclara avec fermeté que ses

grimaces n’intéressaient personne, ni ses compagnes qui les trouvaient

ridicules et niaises, ni la maîtresse, qui avait trop de charité pour

lui marquer l’ennui qu’elle en éprouvait. Et le bon froissement

d’amour-propre qui s’ensuivit termina l’affaire.

* * * * *

La prédilection de la mère Saint-Boniface pour Alice Gagneur fut

légendaire au couvent.

Gagneur est le type de la «bonne enfant», respectueuse du règlement,

obéissante à ses maîtresses, assidue au travail, recueillie aux

exercices de piété; mais c’est une bonne enfant «fieffée», au dire de

Marie-Rose dont elle est l’ennemie en pied: sèche, égoïste, sournoise,

orgueilleuse, méprisante, jalouse, tout cela dosé avec prudence, dans la

mesure exacte où l’on n’encourt point de reproches.

Personne ne l’aime, ni ses maîtresses, ni ses compagnes. Comme, à

proprement parler, sa conduite n’a rien de répréhensible, on ne peut pas

lui marquer de mauvaises notes, mais on ne lui témoigne ni estime ni

confiance.

Les enfants se réjouissent de tous les désagréments qui peuvent lui

arriver. Si l’on entend parler d’une tuile qui lui tombe sur la tête, il

n’est pas besoin de chef d’orchestre pour régler l’exclamation générale:

«C’est bien fait pour Gagneur!»

Son impopularité n’a d’égale que celle dont jouit la mère

Saint-Boniface. Ces deux équivalences se complètent, forment un tout

très fâcheux. Ensemble, elles déplorent la perversité et l’aveuglement

du genre humain; ensemble, elles cherchent les moyens coercitifs les

plus propres à la régénération universelle; car leur idéal habituel est

la «loi de crainte», celle où le feu ardent, les bêtes féroces, la

peste, la lèpre et autres plaies terrifiantes sont toujours prêtes à

châtier le crime. Ensemble encore, dans leurs jours de miséricorde,

elles récitent des prières interminables pour désarmer la colère céleste

et faire contrepoids aux iniquités du monde.

Mais si, pour toutes les autres, leur mine est revêche et leur parler

déplaisant, dans leurs rapports mutuels, elles sont tout sucre.

Alice joue auprès de la mère Saint-Boniface le rôle de factotum. C’est

elle qui, à l’«armoire», délivre, sous le contrôle de la maîtresse, les

fournitures classiques à ses compagnes. C’est elle qui distribue les

papiers de dévotion dont la mère Saint-Boniface fait un usage indiscret.

Et elle est récompensée de ses bons offices par des croûtons dorés à la

collation, une place de choix au dortoir, les cahiers les plus frais,

les plumes les meilleures, par tout ce qui peut être un privilège sans

constituer une injustice.

Marie-Rose au couvent · 第 13 / 16 段