Toutefois, du soin que l’on apporte à combattre certaines liaisons trop

intimes, faut-il conclure que l’amitié, au sens propre du mot, la bonne,

la franche amitié qui provient d’une conformité de goût, d’humeur, de

sentiments, et de cette chose indéfinissable qui est la sympathie, soit

considérée comme nuisible? Non, certes. Et, loin de la combattre, on

estime qu’elle peut être un précieux élément d’éducation.

Deux exemples entre beaucoup suffiront à l’établir.

* * * * *

Berthe est la fille d’un riche agriculteur de la région. Elle est

odieusement élevée: parents, domestiques, bêtes et gens, tout plie

devant sa volonté qui change dix fois par heure. Ce n’est pas qu’elle

soit mauvaise, mais elle est exigeante et grogron autant qu’on peut

l’être.

Avec de si heureuses dispositions, la vie du couvent n’était pas son

fait. Le jour de son entrée, on put se croire revenu aux temps bibliques

du déluge et des lamentations de Jérémie.

--J’veux... j’veux... r’tourner aux Rouxcam... am... amps...

Sans interruption, chaque syllabe ponctuée de sanglots profonds et

bruyants, cela dura une demi-journée. Le Pensionnat était en révolution,

et les petites se bousculaient pour voir la «nouvelle» comme s’il se fût

agi d’un sujet de ménagerie.

On ne savait quels moyens employer pour la calmer, toutes les

consolations ne faisant qu’irriter sa douleur, quand on eut l’idée de

recourir à Madeleine Ancelin, une gentille petite Bleue, fille d’un

notaire des environs et voisine des fameux Rouxcamps.

Certains êtres heureusement doués ont l’intuition des mots qu’il faut

dire, des actes qu’il faut faire pour consoler les affligés. Sans perdre

de temps en vains discours, Madeleine emmena sa compagne aux Capucins,

au Gros Poirier, à Nazareth; elle lui fit visiter la basse-cour, lui

offrit un bouquet de son petit jardin et, finalement, la persuada que le

couvent ne différait pas tellement de la maison paternelle, puisque,

dans l’un comme dans l’autre, on trouvait des pelouses, des fleurs, des

poussins et même un «Monsieur».

Berthe fut calmée ce jour-là, mais, longtemps encore, les accès se

reproduisirent. Sans cause appréciable, sans la moindre _aura_ qui pût

les faire prévoir, au milieu d’une classe ou dans le brouhaha discret du

réfectoire, les cris de Berthe éclataient soudain, comme la trompette de

Jéricho.

--J’veux... j’veux...

Si la mère Saint-Jacques était de garde à ces moments-là, comme elle

avait horreur des pleurnicheries, elle appliquait le remède avec énergie

et rapidité. Elle se précipitait vers la consolatrice en pied de Berthe.

--Vite, Madeleine, allez faire taire votre payse.

Et quand la petite Bleue ne sortait pas assez vite de son banc, elle

l’enlevait elle-même sans souci de la secouer comme un sac de noix.

Berthe finit par se résigner à être exilée du domaine paternel que les

railleuses n’appelaient que les _Rouxcam... am... amps_. Mais elle

conserva l’habitude de se réfugier auprès de Madeleine chaque fois qu’il

lui arrivait quelque traverse ou qu’elle craignait quelque aventure, et

c’était souvent.

Cette grosse fille, point méchante, ni même commune, mais incapable du

moindre effort, s’attacha à la fine, intelligente, spirituelle

pensionnaire qu’était Madeleine, comme la plante sarmenteuse s’attache à

l’arbrisseau tout ensemble svelte et robuste.

On les morigénait parfois l’une de sa mollesse, l’autre de son excès de

complaisance.

--Vous n’avez pas honte, Berthe?... à quel âge marcherez-vous toute

seule? Et vous, Madeleine, laissez-la donc un peu se débrouiller; elle

est assez grande pour cela.

Mais la charmante fille répondait en souriant:

--Si je la lâchais, ma mère, je vous assure qu’elle s’effondrerait.

Et l’autre appuyait avec conviction.

--C’est vrai, que je m’effondrerais.

Si bien que tacitement, on respectait cette situation. Sachant que

l’incurable veulerie de Berthe faisait d’elle une proie facile à toutes

les influences, on la laissait sous la tutelle bienfaisante de son amie.

D’autre part, on jugeait que cette précoce responsabilité, gentiment

acceptée, était excellente pour l’éducation morale de Madeleine.

* * * * *

Thérèse Haurouy est la meilleure et la plus complaisante des

pensionnaires. Si l’on a besoin d’un service, c’est à elle tout d’abord

que l’on songe à s’adresser; et, malgré ses quinze ans, elle se dérange

pour une Jaune ou pour une Verte, tout comme si elles étaient des

personnes de son âge.

--Thérèse, je prends votre ballon, le mien est crevé.

--Thérèse, voulez-vous me refaire ma «queue de rat»?... et même, je

crois bien que j’ai perdu le cordon...

--Thérèse, vous me garderez des graines de volubilis.

Et Thérèse, avec un bon regard montrant combien elle est heureuse de

faire plaisir, abandonne son ballon, refait la «queue de rat», partage

ses graines de volubilis.

On l’aime beaucoup au Pensionnat. Les maîtresses trouvent qu’on abuse un

peu d’elle; mais ses compagnes de classe lui décernent chaque année à

l’élection le «prix d’obligeance».

Aussi, quand la pauvre Bérengère Duthier, après de longues années

passées au lit ou dans une petite voiture, entra au couvent, boiteuse,

contournée, ne se tenant debout qu’à l’aide d’appareils très compliqués,

fut-ce à Thérèse qu’on la recommanda expressément; et celle-ci accepta

la charge comme une chose toute naturelle.

Au réfectoire, au dortoir, en récréation, en classe, elle l’assiste

d’une manière si affectueuse, si discrète, que la petite infirme n’en

ressent aucune humiliation.

Bérengère aime infiniment celle qu’elle nomme son «bon ange». Elle

l’accapare, et même se montre un peu jalouse du temps et des soins que

les autres lui disputent; elle a toujours quelque chose de pressé et de

grave à lui confier. Les mères ne prennent point ombrage de ces apartés;

elles savent très bien que si Bérengère a besoin d’aide physique, elle a

encore plus besoin de réconfort moral.

Car elle est doublement malheureuse, la pauvre petite. Non seulement

elle est estropiée, mais on ne l’aime pas chez elle. Son père, un riche

banquier, pris tout entier par les affaires, n’a pas le temps de

s’occuper d’elle. Sa mère est d’une santé bizarre qui nécessite les

distractions mondaines de toute sorte, des séjours aux grandes plages ou

aux eaux à la mode, des croisières en Méditerranée ou sur les côtes de

Norvège, suivant les saisons. Elle n’est jamais au logis, et elle s’en

désole, elle aurait tant aimé être femme d’intérieur!...

Bérengère écoute ces explications avec une incrédulité dédaigneuse. Elle

sait bien qu’au fond ses parents sont mortifiés d’avoir pour fille

unique l’avorton qu’elle est; et elle se dit avec amertume que si elle

avait eu une maman attentive et dévouée, elle ne serait peut-être pas

infirme.

C’est tout cela qu’elle raconte à Thérèse, son enfance abandonnée et

douloureuse, les humiliations journalières que lui vaut son impotence,

la vie sans joie qui l’attend malgré sa fortune... Et c’est de cela que

la bonne Thérèse essaye de la consoler en mettant dans son âme un peu de

douceur, de résignation pour le présent, d’espérance pour l’avenir.

* * * * *

Quand l’ancienne petite Gourregeolles se remémore ces choses

d’autrefois, elle se dit qu’on apprenait vraiment bien la charité au

couvent, et non point par la théorie froide et stérile, mais par la

pratique de tous les jours.

II

LES AMITIÉS DE MARIE-ROSE

_Anne de Thézy._--La première amitié de Marie-Rose, en dehors de ses

cousines Louvière, fut Anne de Thézy.

Presque toutes les petites pensionnaires éprouvent pour leur ancienne un

sentiment fait de respect et d’admiration. Parce qu’elles en reçoivent

une foule de bons offices, parce qu’elles les trouvent toujours prêtes à

répondre à leurs questions, elles ne sont pas éloignées de croire que

leurs jeunes mentors détiennent l’omniscience et la toute-puissance.

Entre elles, elles célèbrent les mérites de ces êtres d’exception.

«C’est Colette Champbourg qui a le plus de galons à son ruban d’honneur.

«Marthe Aubugeau est toujours... mais _toujours_, la première de sa

division.

«Catherine Blondeau est la plus jolie du Pensionnat.

«Quand Béatrix Peyraud chante à la chapelle, tout le monde est dans

l’extase.»

Etc., etc.

Anne n’était pas un modèle de sagesse, mais elle était avenante et

bonne. Elle entoura sa fille d’une sollicitude affectueuse que celle-ci

apprécia à sa valeur. Les chagrins, les inquiétudes de sa petite âme

scrupuleuse et tendre, Anne les connut et les allégea dans la mesure du

possible. En retour, Marie-Rose lui voua une reconnaissance que, ni les

années, ni la séparation ne purent éteindre. De la masse confuse formée

par ses nombreuses compagnes, la silhouette d’Anne est une de celles

qui, au fond de son souvenir, se détachent avec le plus de netteté et de

douceur.

* * * * *

_Roberte Le Faulq._--Marie-Rose n’a que sept ans quand sa première

petite mère quitte le couvent. On la confie alors à Roberte Le Faulq.

Roberte est généralement considérée comme une perfection. Elle tient la

tête de sa classe. Il n’y a pas de semaine qu’elle n’ait un devoir au

_Livre d’or_. Elle brode, sur la soie et le velours, de véritables

petits chefs-d’œuvre. Elle peint les fleurs en artiste de profession.

Elle joue du piano comme un ange. Depuis qu’elle est dans la division

supérieure, c’est elle qui, chaque année, a obtenu la médaille de

vermeil destinée à l’élève qui donne le meilleur exemple à ses

compagnes.

Sans doute, Marie-Rose est très glorieuse qu’on lui ait choisi pour

tutrice le modèle du Pensionnat; mais cette supériorité éclatante

l’intimide un peu; l’idée ne lui viendrait pas de confier à Roberte ses

ennuis, ses déboires, ses fautes; ou si elle le fait, ce n’est plus avec

abandon comme pour l’indulgente Anne. Roberte lui semble tellement

au-dessus des imperfections et des petites misères de la vie!...

Ce sentiment des mérites extraordinaires de Roberte demeura si

profondément ancré chez Marie-Rose que, bien longtemps après sa sortie

du couvent, ayant eu occasion de la rencontrer dans le monde, ce lui fut

un sujet d’étonnement de la voir vivre comme le reste de l’humanité,

s’occuper des mêmes choses et, vraiment, pas trop supérieure à la

moyenne.

* * * * *

_Jeanne Thillaye_ fut la grande admiration de Marie-Rose entre huit et

onze ans. Bonne fille, très gaie, d’un excellent caractère, Jeanne était

cependant un sujet de trouble pour le Pensionnat. Nulle n’en prenait

plus à son aise avec le règlement quand le règlement la gênait. Elle

organisait des _meetings_ de protestation, grimpait sur les bancs,

faisait des discours, tenait tête aux religieuses. Puis, soudain, elle

manifestait un profond repentir, confessait publiquement ses péchés,

demandait pardon et promettait de se corriger. On croyait la conversion

définitive, quand une nouvelle poussée de malice la «replongeait dans le

désordre», comme disait la mère Saint-Boniface avec une affliction

indignée.

Marie-Rose s’attacha à Jeanne comme le disciple s’attache au maître.

Elle-même avait de fortes tendances à l’indiscipline, mais son champ

d’action était restreint, et elle enviait la grande compagne à qui son

âge avancé et sa ceinture blanche permettaient de faire beaucoup de

sottises. Que Jeanne prît garde à elle, l’associât, pour si peu que ce

fût, à ses expéditions, c’était le bonheur.

Heureusement, Jeanne était une très honnête enfant, franche comme l’or

et pleine d’humilité. Dans ses périodes de vertu, elle donnait à

Marie-Rose des conseils qui valaient mieux que ses exemples.

--Ne faites pas comme moi, petite Gourregeolles, je suis trop mauvaise.

Le plaisir de faire des bêtises est bien compensé par le remords qu’on

éprouve ensuite.

Hélas! Marie-Rose suivit les exemples et n’écouta pas les conseils. Dans

la suite, on put dire d’elle: «Elle est encore pire que Jeanne

Thillaye!»

* * * * *

_Marthe Friardel_ est du même âge que Marie-Rose. Elles ont neuf ans

quand elles font connaissance. Après avoir admiré les autres, Marie-Rose

eut la satisfaction d’être admirée à son tour.

La complaisance de Marthe, son dévouement, son effacement volontaire

sont sans bornes. Quand on gronde Marie-Rose, Marthe fond en larmes.

Quand Marie-Rose est au pain sec, Marthe n’a pas d’appétit. Marthe, qui

est patiente et appliquée, coud très bien; Marie-Rose, au contraire,

bousille à faire trembler; elle perd ses aiguilles, casse son fil,

défait et redéfait ses coutures tant de fois que le tissu ressemble au

canevas de Pénélope. Alors, pendant qu’elle est absente pour sa leçon de

piano, la bonne petite Friardel prend l’ouvrage de sa compagne et répare

les anicroches. Elle range le pupitre de Marie-Rose toujours en

désarroi, cherche, retrouve et, au besoin, remplace les objets que

l’insouciante sème perpétuellement sur son chemin. Elle fait les

«semaines» de Marie-Rose, chaque fois que cela est possible; s’assure

qu’elle ne sort point sans son fichu quand il fait froid, sans son

chapeau quand il y a du soleil.

Marthe, en tout cela, agit discrètement, silencieusement, rien que pour

le plaisir d’éviter à sa compagne une punition ou un ennui.

Marie-Rose l’appelle son «brosseur»; elle la tyrannise un peu, la

bouscule parfois et la traite avec le sans-gêne que l’on témoigne à ceux

de l’affection desquels on est très sûr. Elle prend même un plaisir

quelque peu mauvais à la plonger dans des paroxysmes de joie ou de

chagrin. Quand elle lui dit: «Tu m’assommes avec ta complaisance

perpétuelle; laisse-moi tranquille», voilà Marthe au désespoir. Mais

qu’elle proclame, au contraire: «Il n’y a qu’une Marthe Friardel au

monde, et j’ai la chance qu’elle soit mon amie», la petite fille ne se

connaît plus de bonheur.

La famille de Marthe est en relations avec celle de Marie-Rose, de sorte

que la petite Parisienne va quelquefois passer un congé dans le beau

domaine de Saint-Nicolas-aux-Ifs exploité par les Friardel. Marthe a

fait partager à toute la famille son admiration pour Marie-Rose. Aussi

les jours de visite sont-ils des jours de liesse.

Elle est maîtresse absolue à la maison, au jardin, au verger. Les

chevaux restent à l’écurie: peut-être désirera-t-elle faire une

promenade en voiture. L’âne ne quitte pas le pré: elle aime à conduire

la petite charrette. Le canot dort sur l’étang, paré pour le démarrage.

Veut-elle faner aux prairies, aller voir les bestiaux au pâturage, les

moutons dans les chaumes, les volatiles à la basse-cour?... que

Marie-Rose décide et commande: les choses, les bêtes, les gens sont à

son entière disposition.

La petite fille se laisse aduler avec ce dédain que l’on éprouve pour

les sentiments trop humblement exprimés; et, vite lasse de son rôle

d’idole, elle cherche du plaisir, non dans l’usage, mais dans l’abus de

cette autorité qui lui est départie.

Sa tyrannie a beau être discrète dans ses manifestations, la mère

Assomption, pour qui la psychologie infantile n’a rien de caché s’en

aperçoit et tance vertement Marie-Rose.

--Ces braves gens, lui dit-elle, vous rendent, sans le vouloir, un très

mauvais service. Mais ce n’est pas une raison pour vous montrer avec eux

plus exigeante qu’avec les autres. Votre conduite est tout ce qu’il y a

de plus vilain.

--Je le sais, ma mère, répond la coupable avec une contrition parfaite;

mais je ne peux pas m’empêcher d’être ainsi avec tous les Friardel.

Pourtant, je les aime bien.

Et quand Marie-Rose va vers sa compagne pour lui exprimer son regret, et

lui promettre de changer, celle-ci répond avec empressement:

--Oh! non! Marie-Rose, nous t’aimons tant comme tu es; il ne faut pas

changer.

Et Marie-Rose ne change point.

* * * * *

_Laurence Cormolin_ est une pauvre petite quasi abandonnée. Sa mère est

morte, son père réside à l’étranger. Elle n’a qu’une vieille tante qui

s’occupe très peu d’elle.

Laurence a huit ans. Elle est laide et déplaisante. Ses cheveux surtout

sont l’objet de continuelles plaisanteries: gros, raides, taillés court,

ils poussent dans tous les sens, et malgré les objurgations du peigne et

de la brosse, ils se dressent effrontément en pinceaux. Les soins les

plus énergiques et les plus persévérants n’ont pu en venir à bout. Les

rubans, les caoutchoucs, le peigne rond, voire même la «bandoline» ont

successivement échoué.

A cause de sa chevelure, on a surnommé Cormolin «le hérisson». Les

Vertes, encore moins charitables, l’appellent «tête-de-loup». Laurence

tolère «hérisson», mais elle ne supporte pas «tête-de-loup». A la seule

audition du malencontreux sobriquet, elle se cabre, trépigne, frappe du

pied et du poing les insolentes. Toutes alors crient en chœur:

«Tête-de-loup, hou... hou...» jusqu’à ce qu’elle suffoque de colère.

Jamais Laurence n’est à l’état calme. Elle passe par des états

successifs de joie, de désolation, de fureur qui lui arrachent des cris

discordants. Elle est mauvaise et malchanceuse; sa figure est

perpétuellement barbouillée, ses mains sont sales, il manque des boutons

à son tablier, ses chaussures ont l’air de savates. On est certain de la

rencontrer aux endroits où il y a de la malpropreté, des atouts et de la

casse.

Les Jaunes dont elle est et à qui elle fait affront, lui disent

quelquefois:

--Vous savez, Hérisson, il faut joliment de la vertu, pour vous

supporter.

Le fait est que la pauvre fille n’est pas un sujet brillant pour le

Pensionnat; mais on la garde et même on la choie, parce qu’elle n’a pas

d’autre refuge. Les religieuses ont fort à faire pour la défendre contre

les attaques de celles de ses compagnes qui manquent de

charité--attaques, du reste, auxquelles elle répond avec usure, car nul

ne pince et ne griffe avec plus de maëstria.

Laurence est la fille d’une Violette très studieuse et très raisonnable

mais qui ne s’occupe pas beaucoup d’elle.

--Il n’y a rien à tirer de cette insupportable petite bonne femme,

déclare le jeune mentor pour s’excuser de son indifférence.

Alors, d’elle-même, Cormolin s’est mise sous la protection de

Marie-Rose. Quand on la tarabuste, elle menace d’un air important:

--Je vais me plaindre à Mlle Gourregeolles, vous allez voir un peu.

Et Marie-Rose, quand elle entend les cris de Laurence, s’informe avec

une sollicitude égayée:

--Qu’est-ce qu’on fait encore à mon Hérisson?

Elle est certainement touchée de la protection que l’on réclame d’elle,

et, au fond du cœur, elle est pleine de pitié pour la petite abandonnée;

mais comme elle a une horreur instinctive de tout ce qui n’est pas

absolument net, cette pitié est combattue en elle par la répugnance que

lui inspire le désordre et la malpropreté incurables de sa cliente.

Jamais pourtant, il ne lui arrive de la repousser; et la lutte qu’elle

doit soutenir contre elle-même à ce sujet est la première école pratique

de charité que fait sa jeune âme--la première et la plus efficace.

* * * * *

_Hélène de Puyrenaud et Charlotte Périer_ furent les grandes amies de

Marie-Rose, les amies que l’on conserve dans la disgrâce comme dans la

prospérité, à travers la vie, jusqu’à la mort. A elles trois, elles

forment un groupe si uni que celles qui les ont connues alors ne peuvent

les séparer dans leur mémoire.

Leur affection ne connut jamais ni bouderie ni caprice. Complètement

différentes de manières et d’aptitudes, la conformité de leurs

sentiments les rapproche et les unit.

Elles ont une égale horreur des actions laides, mesquines, vulgaires;

seulement Charlotte prend la peine de s’en indigner, Marie-Rose les

remarque et les oublie vite, Hélène ne les aperçoit même pas.

Aucune d’elles n’est égoïste; mais si Charlotte ne refuse jamais ses

bons offices à qui les réclame, elle a un abord très froid qui arrête

les confidences, Hélène ne fait pas d’avances, mais rend service avec

une générosité pleine de courtoisie. Marie-Rose devine le souci des

autres et prévient leur requête; son dévouement est agissant, même pour

ceux qu’elle n’aime point.

Parce qu’elles se tiennent à l’écart de toute familiarité, on dit

couramment que Mlle Gourregeolles est fière, Mlle de Puyrenaud hautaine,

Mlle Périer arrogante.

Toutes les trois sont bonnes élèves: Marie-Rose travaille parce qu’elle

aime l’étude, Charlotte parce que le succès ne lui est pas indifférent,

Hélène parce qu’elle possède le sentiment inné du devoir.

Les religieuses admettent, et, jusqu’à un certain point, sanctionnent

cette grande intimité. Si, d’elles-mêmes, les trois fillettes se

réunissent à la même partie de corde, de ballon, de dames ou d’osselets,

c’est de par l’autorité qu’elles sont voisines en classe, au dortoir, au

réfectoire, dans les rangs. On sent bien que l’influence qu’elles

exercent l’une sur l’autre, probablement à leur insu, ne peut avoir sur

leur caractère qu’une action bienfaisante.

Le ton si pondéré, si raisonnable d’Hélène vient calmer les indignations

parfois excessives de Marie-Rose et ramener Charlotte à une simplicité

d’âme qui lui fait défaut. La disposition de Marie-Rose à connaître les

petits, les faibles, les malheureux, est d’un bon entraînement pour ses

compagnes, lesquelles ignorent volontiers tout ce qui est en dehors de

leur clan. Le caractère un peu plat de Charlotte éveille et développe le

sens pratique chez les deux autres qui ont de la tendance à regarder les

étoiles plutôt que le ras de la terre.

Les années passèrent. La vie sépara les trois amies souvent et parfois

longtemps. Elles eurent des destinées très différentes. N’importe! leur

affection mutuelle demeura toujours aussi ferme, aussi dévouée, aussi

entière.

Ce fut, à proprement parler, une liaison d’honnête gens.

* * * * *

_Anna Leloutre._--Entre les pensionnaires et les orphelines, il n’existe

aucune relation. Celles-ci ont leur bâtiment, assez éloigné du

Pensionnat, avec leur réfectoire et leur cour de récréation. Elles

suivent les classes de l’Externat; et, à la chapelle, leur place est

dans la tribune de l’orgue. Toutefois, la cloison qui sépare les deux

catégories n’est pas tellement étanche qu’il ne s’y trouve quelque

fissure. Et l’on ferme les yeux sur une légère infraction au règlement,

quand, de cette infraction peut résulter quelque bien.

Il existe à l’orphelinat trois pauvres petites sœurs atteintes de

scrofule. La cadette, Anna est la plus malade; elle ne peut presque pas

marcher, parce que sa hanche est trouée d’abcès en pleine suppuration.

Alors, dès qu’il fait beau, on l’installe, sur une chaise longue de

rotin, dans la Bonne Allée, toujours pleine de soleil. Là, elle s’occupe

à de menus ouvrages, lit, fait un bout de causette avec celle-ci ou

celle-là que le hasard, une occupation, un mouvement de charité attirent

dans son voisinage. Quand Marie-Rose a mal à la tête, ce qui arrive

assez souvent, la mère Préfète l’envoie prendre l’air pour une heure ou

deux, et c’est ainsi qu’elle a fait connaissance avec Anna.

Elle arrive les mains pleines de trésors: morceaux de papier glacé et

doré que l’adroite petite malade convertit en découpures charmantes,

bouts de pastels, boîtes de couleurs entamées avec lesquels elle dessine

ou peint des croix, des ancres fleuries, des cornes d’abondance d’où

s’échappent les fruits de Chanaan.

Anna est encore chargée de la toilette des poupées. Au couvent, la

poupée n’est pas vue d’un œil favorable. On tolère des sujets n’excédant

pas vingt-cinq centimètres et dont le domicile légal est le casier aux

chaussures, rien de plus. Toutes les réclamations, voire même les

pétitions à ce sujet sont demeurées sans résultat. La mère Saint-Jacques

donne pour toute raison:

--Il vaut mieux courir, sauter à la corde et jouer au ballon que

d’attifer des Margots. C’est meilleur à la santé.

Pour ce monde minuscule, Anna confectionne des merveilles de soie et de

dentelle, et on la récompense en lui envoyant, par l’entremise de

Marie-Rose, des livres et des images qui lui font grand plaisir.

La petite pensionnaire rejoint donc Anna qui, lasse, un peu triste, a

laissé tomber sur ses genoux la broderie à laquelle elle travaillait.

Après un commentaire sur les grands événements du jour, Marie-Rose, qui

n’est pas pour les longs repos, court deçà delà, cueillant les fleurs

des murailles et des talus ombreux, ou encore celles qui poussent sans

permission dans les potagers les mieux tenus. Tout cela va servir de

modèle à la jeune infirme pour ses travaux délicats.

Marie-Rose au couvent · 第 12 / 16 段