allez tacher les brides de votre bonnet.
Alors, la mère Saint-Félix s’adressant à la foule:
--Je prie bien ces grandes demoiselles de faire attention en embrassant
leurs filles; les voiles ont beau être solidement attachés, un rien les
déplace. Il serait peut-être préférable de ne pas s’embrasser du tout.
* * * * *
Les orphelines de corvée ont prestement fait disparaître tout vestige de
toilette et Sous la Chapelle a repris sa tenue d’apparat.
Les communiantes, cierge en main, sont groupées en attendant leurs
compagnes qui viennent les chercher pour aller en procession rendre
visite aux hôtes de Nazareth. Car, au couvent, toutes les manifestations
religieuses revêtent un cachet de grande politesse.
Les Vertes et les Jaunes sont très impressionnées. Quoi! ce sont ces
Bleues qui, hier encore, sautaient à la corde ou jouaient à
cligne-musette, que voilà vêtues et traitées comme des reines!...
On tourne beaucoup la tête dans le jeune bataillon, et la mère
Sainte-Thaïs a bien de la peine à former les rangs.
* * * * *
Marie-Rose est très contente de cette visite à Nazareth. Ce n’est pas
tant à cause de la Sainte Vierge envers laquelle elle ne fut dévote que
beaucoup plus tard, non plus pour saint Joseph qu’elle continue à
traiter sans façon;--pour ce dernier même, elle n’est pas éloignée de
croire qu’elle lui fait une faveur en venant le voir dans sa toilette
blanche. Non, toutes ses attentions, toutes ses grâces sont pour le cher
Enfant Jésus qu’elle aime infiniment, tout comme au temps où elle lui
portait des galettes et de petits cierges.
--Vous voyez, lui dit-elle en elle-même, c’est pour vous que je suis si
belle.
C’est d’ailleurs le seul accès de coquetterie qu’elle eut dans toute
cette journée.
* * * * *
Rien ne peut rendre la beauté du Chœur au jour de la première communion,
la profusion de lumières et de fleurs, la splendeur des chants, la
majesté des cérémonies, tempérée par la grâce du petit troupeau blanc
qui évolue avec cet ordre, cette aisance que donne seulement l’exercice
quotidien.
Les familles occupent des places de choix dans la chapelle du monde,
mais sont séparées des enfants par la grille. Ce n’est qu’après l’office
qu’il y aura une demi-heure de parloir.
La première communion est, au couvent, une fête essentiellement
religieuse à laquelle ne se mêle rien de profane. Au réfectoire, même
menu sans douceurs ni supplément; et les enfants ne songent pas à
s’étonner que l’on ne fête point le bon Dieu en mangeant mieux ni
davantage.
Le seul changement au régime consiste en ce que les communiantes
prennent leur récréation avec les religieuses dans la Bonne Allée des
Capucins, et c’est un privilège qu’elles apprécient hautement. Pour tout
un jour, elles sont traitées en grandes personnes.
* * * * *
La première communion marque une étape réelle dans la vie des
pensionnaires du couvent. La formation morale, les instructions
religieuses de ces derniers mois ont eu pour résultat d’élever l’âme et,
en même temps, de mûrir l’intelligence des fillettes.
Désormais, elles seront plus enclines à l’indulgence et à la justice;
mais elles seront aussi plus réfléchies; leur jugement sera plus précis
et plus ferme. Entre les Bleues insouciantes et les Rouges déjà posées,
il y a un pas très marqué dont le progrès dans les études ne fait pas
seul les frais; la première communion peut en revendiquer sa part.
V
LES PROCESSIONS
_Les Rogations._--A Saint-Marc et aux Rogations, cela se passe sans
cérémonie. On ne sort ni les belles bannières, ni la grande croix de
vermeil. La seule bannière qui voie le jour, en cette circonstance est
celle de saint Fiacre verte et or, légèrement défraîchie.
Le clergé, représenté par M. l’abbé, le «clerc noir», les enfants de
chœur au grand complet, joue un rôle purement décoratif. On le lui fait
bien voir. Écolières et religieuses se sentent _chez elles_, dans
_leurs_ jardins. Ce sont des sœurs converses qui portent la croix et la
bannière. C’est la mère Saint-Félix qui jette l’eau bénite. Le «clerc
noir» a beau se dépenser, faire des embarras, agiter son claquoir à tout
bout de champ, on n’a cure de son autorité.
On part à cinq heures, et c’est déjà une joie que ce lever matinal. On
parcourt la région du Gros Poirier où tout est sarclé, ratissé à
souhait, et l’on se repose à Nazareth. Puis on se rend aux Capucins; et,
après avoir gravi l’Allée aux Coudres, la procession se développe
magnifiquement dans la grande cour en terrasse que bordent les petits
jardins des pensionnaires. On défile sous les berceaux de tilleuls et
sous les noyers centenaires; puis on regagne le chœur pour attendre les
processions des paroisses qui, tour à tour, font une station dans les
chapelles de la ville.
Il se produit souvent des réclamations.
--Mère Saint-Félix, dit une Bleue, vous n’avez pas jeté d’eau bénite sur
mon jardin, pas une goutte, je vous ai regardée.
--Mère Saint-Félix, pourquoi aspergez-vous les épinards et les potirons
à tour de bras? Comme s’il n’en poussait pas toujours assez de ces
horreurs-là!
* * * * *
_L’Ascension._--Ce jour-là, suivant un très vieil usage, on bénit la
mer. En ville, les processions font le tour des quais, vont jusqu’au
bout de l’estacade et contournent les phares. On prie pour ceux qui sont
«péris en mer» et l’on demande la protection de Notre-Dame pour ceux qui
naviguent.
Au couvent, il faut se contenter de Nazareth, le point culminant, le
seul où, du ras de terre, on aperçoive le grand large. Dans l’_Ave maris
stella_ qu’il entonne, M. l’abbé met toute son âme. Beaucoup de ses
enfants: pensionnaires ou orphelines appartiennent à des familles de
marins: officiers, matelots, pêcheurs et il les confond toutes dans une
même sollicitude attendrie.
Si ce jour-là, «le coup de vent de l’Ascension», bien connu de la côte,
sévit au large, beaucoup d’yeux se mouillent. Mais si, par bonheur, la
brise veut bien faire trêve, si les rubans des bannières claquent
doucement, si les pétales roses ou blancs des arbres qui se
défleurissent flottent mollement dans l’air avant de retomber sur le
sol, toutes les figures sont sereines. Il semble aux fillettes que la
Sainte Vierge protège le père, le frère qui sont «dehors». Et celles qui
portent le deuil, les «orphelines de la mer», sont fermement convaincues
que la vieille croyance de leur pays est vraie, savoir que _Notre-Dame
n’a jamais souffert qu’un marin restât à la porte du paradis_.
* * * * *
_La Fête-Dieu._--Le couvent est fleuri jusque dans ses plus petits
recoins. Aux Terrasses, les boules-de-neige, les ébéniers, les lilas
mêlent leurs grappes blanches, violettes, jaunes, carminées. Le grand
berceau est enveloppé d’une verdure épaisse où se distinguent à peine
l’étoile pâle des jasmins et le tube léger des chèvrefeuilles. Les talus
herbeux s’égayent de marguerites et de primerolles. Le long des sentes,
les roses s’épanouissent par milliers. Ici, des palissades de glaïeuls,
là, des massifs de pivoines et de rhododendrons; puis les larges
feuilles étalées des ricins, des acanthes, des rhubarbes, et le panache
important de gynériums. Aux plates-bandes de la Communauté fleurissent
les passe-roses, les ravenelles panachées, les coquelourdes blanches.
Les façades disparaissent sous les glycines, et les vieilles portes sous
la retombée vigoureuse des clématites et des vignes vierges. Aux murs
s’accrochent les volubilis aux coupes délicates, les pois de senteur en
velours et les capucines dans une gamme de tons qui va du citron pâle au
rouge sang. A Nazareth, dominent les fleurs immaculées: la hampe solide
des yuccas blancs, le cornet des arums, le rameau discret de la
reine-des-prés, la collerette des anthémis, et surtout les fleurs de
France, les grands lis frais et purs. Au Jardin aux Chats, du fond de
leurs petites corbeilles ourlées de silènes, les héliotropes et le
réséda font ce qu’ils peuvent pour n’être pas trop au-dessous de leurs
sœurs glorieuses.
Par les serres entr’ouvertes, on aperçoit, en pleine floraison, les
primevères de Chine et les azalées blanches qui sont la gloire du
couvent. Dans les allées étroites du Gros Poirier, l’arome épais des
cassis se mêle à l’odeur franche des labiées: menthes, mélisses, thym,
hysope, lavande, sauge, marjolaine qui tapissent tout un parterre.
Les tilleuls secouent leurs bractées et les coudriers leurs chatons. A
l’esplanade des Capucins, les frondaisons encore menues des châtaigniers
et des noyers dessinent sur le sol uni, des dentelles lumineuses et
tremblotantes.
Partout, sous les pas du promeneur, à ses côtés, sur sa tête, des
corolles s’épanouissent en grappes, en corymbes, en ombelles, en épis,
en gerbes. On croirait que, depuis les grands arbres jusqu’aux toutes
petites plantes, depuis le lis royal jusqu’à l’humble basilic, tous se
sont dit:
--Voici la Fête-Dieu, il faut faire honneur au Saint-Sacrement. Et puis
nos petites reines vont venir en procession. Il faut une voûte fleurie
pour abriter leur front pur, une pavée moelleuse et parfumée pour leurs
petits pieds chaussés de blanc.
Et vraiment, à cette époque, tout est splendide au couvent, mais
splendide avec douceur et simplicité: le travail humain suivant le
travail de la nature sans chercher à le masquer ni à le remplacer.
Le reposoir de Nazareth et celui de Notre-Dame aux Coudres sont des
merveilles de goût. Toutes les statues des bienheureux qui jalonnent les
chemins sont parées, enguirlandées, fleuries. Les croix étincelantes,
les bannières à frange d’or ou d’argent, les grosses lanternes de
vermeil au bout de leur bâton doré à poignée de velours, les encensoirs
dont les chaînes cliquettent, la cloche qui sonne en volée joyeuse, le
clergé revêtu des aubes les plus finement brodées, les religieuses dans
leur majestueux costume de chanoinesses, les enfants en robe blanche et
ceintures de soie--les communiantes de l’année portant le voile, les
autres, des couronnes de roses ou d’aubépine; et, par-dessus tout, le
sentiment de foi profonde qui anime les gens et se reflète même sur les
choses: tout concourt à rendre le cher couvent aussi digne que possible
de l’hôte divin qui daigne le parcourir.
* * * * *
Plus tard, Marie-Rose fut à même de voir des spectacles magnifiques, de
grandes journées militaires, des galas en l’honneur de souverains,
jamais rien ne vint effacer ni même atténuer le souvenir de certaines
fêtes religieuses du couvent. Aux solennités profanes, elle fut charmée,
parfois éblouie; aux cérémonies sacrées de son enfance, elle était
_heureuse_.
AMITIÉS DE COUVENT
I
LES AMITIÉS PARTICULIÈRES
Il n’y a peut-être pas de question qui cause aux éducateurs un plus
grand souci, qui soit interprétée de manière plus différente, plus
opposée même, que celle des amitiés dites «particulières».
--Il faut les proscrire impitoyablement, disent les uns; elles peuvent
avoir des résultats désastreux.
--Gardez-vous bien, disent les autres, d’éveiller l’attention des
enfants sur un danger très souvent imaginaire et dont la connaissance
est plus à craindre que le danger lui-même.
Les deux écoles ont du bon, et le système employé au couvent leur donne
également raison. On reconnaît que les liaisons trop marquées entre
pensionnaires sont rarement inoffensives. D’abord, parce que, selon le
vieil adage «qui se rassemble s’assemble», elles sont, en général,
l’association de deux mauvaises dispositions d’esprit, deux défauts
pareils, et que ces tares mises en commun ne s’additionnent pas, mais se
multiplient. Ensuite, parce que ces intimités, si innocentes qu’elles
paraissent et même qu’elles soient réellement à leur début peuvent bien
changer de nature sans que les intéressées en aient conscience.
Mais on agit avec une extrême prudence. On ne part pas en guerre contre
cette chose vague «les amitiés particulières», on combat un duo de
médisance, de coquetterie, de légèreté, de jalousie, et--le cas est plus
rare--de dépravation d’idées, de sentiments ou de goûts. On applique un
remède différent pour chaque espèce. Enfin on opère au grand jour,
ouvertement, simplement, à moins, bien entendu, de circonstances
spéciales. Le fait ne se produisit qu’une seule fois pendant toute la
période d’études de Marie-Rose.
* * * * *
Voici les intimités contre lesquelles il fallut sévir et les moyens que
l’on employa pour en venir à bout.
Adrienne Pecqueur et Suzanne Audoux ne peuvent être libérées des classes
ou des rangs sans se précipiter l’une vers l’autre comme deux balles de
sureau chargées d’électricité contraire. Une main cachant à moitié la
bouche, les voilà parties en des colloques mystérieux. Les autres, un
peu intriguées, se demandent ce qu’elles peuvent bien avoir à se confier
toujours, interminablement...
Hélas! Adrienne et Suzanne sont des sœurs en infortune. Le mauvais sort
et la mauvaise volonté s’acharnent après elles; et, dès qu’elles sont
réunies, c’est pour se condouloir. Adrienne avait une tranche de gigot
qui n’était que gras, Suzanne un morceau de pain qui n’était que mie.
L’une avait un quatre en piano, alors qu’elle méritait un neuf, pour ne
pas dire plus. L’autre est septième en histoire, après une telle et une
telle qui sont notablement moins fortes qu’elle. Celle-ci, à la classe
de dessin, est placée dans un coin d’où l’on voit à peine le modèle.
Celle-là a une courtepointe reprisée, la seule du dortoir, et peut-être
du Pensionnat, etc., etc. Les compagnes, naturellement, ont les bons
morceaux, les croûtons dorés, les premières places, les coins
avantageux, le matériel de choix. Et l’on nomme ces prétendues
privilégiées, on fait l’inventaire de leur chance, on épluche leur
bonheur; et, tout doucement, on s’entraîne à l’amertume, au dénigrement,
à l’envie.
Après bien des avertissements demeurés sans résultat, la mère Préfète
prit une mesure énergique.
--Adrienne et Suzanne, dit-elle, votre mauvais esprit, exaspéré par des
lamentations mutuelles et incessantes, devient intolérable. Outre que
vous vous rendez malheureuses à plaisir, ce qui ne serait que demi-mal,
vous créez autour de vous une atmosphère de méfiance et de désaccord.
Vous êtes, sans vous en douter, de petites personnes fort dangereuses.
Désormais, vos maîtresses veilleront à ce que vous ne restiez jamais
seule à seule, à ce que vous ne puissiez pas échanger une parole en
secret. Et ce petit foyer de persécution imaginaire s’éteindra peut-être
faute de combustible.
La mère Préfète eut raison. Cette grande amitié disparut quand elle fut
privée de son élément principal: les gémissements en commun.
* * * * *
Berthe Héloin et Jeanne Le Sénéchal recherchent, pour leurs
conciliabules, les endroits un peu sombres. Elles échangent des papiers
pliés et repliés, de petits objets de toute forme qu’elles glissent
subrepticement, non dans les poches, toujours sujettes à
l’investigation, mais dans le bouffant des tabliers, dans la coiffe des
chapeaux de jardin, voire même entre la cheville et le cuir du soulier,
partout enfin où l’on s’imagine qu’ils sont hors d’atteinte. Au dortoir
Sainte-Agnès, ou des «Paradisiers» dont elles font partie toutes les
deux, on voit quelquefois--ce qui est absolument défendu--Berthe sortir
du coin de Jeanne, et _vice versa_.
Ces allures de conspiratrices ne cachent rien de dangereux pour la paix
générale: Berthe et Jeanne sont tout simplement deux enragées petites
coquettes. Leurs conversations mystérieuses roulent sur les robes à
queue, à volants, à paniers, sur les plumes amazone, les aigrettes, les
ceintures à longs pans et les talons Louis XV. Le geste qui accompagne
leurs discours indique un corsage bien ajusté, une manche qui bouffe,
une traîne qui n’en finit plus..., toute la gamme des bijoux, depuis la
bague jusqu’au grand sautoir en passant par le bracelet, le collier, la
châtelaine, etc. Les objets que l’on dissimule avec tant de soin sont de
tout petits miroirs, des ustensiles à friser, à onduler, à crêper les
cheveux. Les papiers sont des recettes de beauté ou des coupures de
journaux de mode avec des dessins de toilettes remarquables par leur
élégance et surtout leur excentricité.
La mère Saint-Boniface leur dit quelquefois:
--Est-il permis de tant se préoccuper d’un corps destiné à la
pourriture!
La mère Saint-Jacques est moins tragique. Quand c’est elle qui surveille
la récréation, elle sépare sans ménagement les deux amies, au beau
milieu de leur conciliabule.
--Maintenant que vous voilà bien attifées, dit-elle, au jeu...
promptement. Et pas à la même partie, s’il vous plaît, l’une au ballon,
l’autre à la corde.
Finalement, le dortoir étant le principal endroit de tentation, on
sépara les deux fillettes. Au lieu des Paradisiers où régnait la bonne
mère Sainte-Geneviève qui, de sa vie, ne soupçonna l’iniquité, l’une fut
envoyée à Sainte-Anne avec la mère de l’Immaculée Conception, tellement
stricte sur le règlement que nulle ne songeait à s’y soustraire;
l’autre, à l’Ange Gardien où la «bandoline au géranium» remplaça le
matériel à frisures.
* * * * *
La plus comique des liaisons du temps de Marie-Rose est celle de Blanche
Aubry et Angèle Dubesnard. Dès qu’elles peuvent se réunir, on les voit
entamer une conversation. Pour mieux dire, elles n’entament pas, elles
poursuivent une conversation qui commence au lever, se suspend au
coucher avec... _la suite à demain_. Le plus curieux, c’est qu’elles ne
babillent pas, elles causent, ou, du moins, semblent causer; et sur un
ton si grave que personne ne s’aviserait de mettre en doute qu’elles ne
traitent un sujet d’importance.
Que l’on prête l’oreille et l’on sera stupéfait de l’incroyable
niaiserie, mieux que cela, de la nullité absolue de leurs propos. On
peut les écouter parler pendant des heures sans saisir le moindre
embryon d’idée. Elles prononcent des mots sonores, bâtissent, tant bien
que mal, des phrases solennelles: voilà tout.
Se prennent-elles mutuellement au sérieux?... ou bien se jouent-elles la
comédie l’une à l’autre?... Elles sont tellement sottes qu’elles n’en
savent peut-être rien elles-mêmes. Ce qu’il y a de certain, c’est
qu’elles se croient très supérieures à leurs compagnes et qu’elles les
tiennent en dehors de leurs intéressants colloques.
Mais, au couvent, les murs ont des oreilles et l’on s’aperçut que leurs
besoins d’éloquence allant _crescendo_, elles ajoutaient à leur propre
fonds une foule de citations empruntées à des ouvrages, sinon
inconvenants, du moins peu en rapport avec leur âge et leur
inexpérience. Ces morceaux choisis tirés de livres et de journaux
qu’elles trouvaient chez elles aux jours de sortie, elles les débitaient
sans en comprendre le sens exact, mais ils n’en constituaient pas moins
un bagage intellectuel qui pouvait devenir dangereux.
Le remède, là encore, fut radical. Après quelques citations de ce que la
mère Préfète appelait avec une pompe ironique «les pensées de deux
Rouges» et qui provoquèrent une hilarité générale, les deux _penseuses_
furent séparées en étude, au réfectoire, dans les rangs. Leurs velléités
de communications ne trouvant auprès des profanes que dédain, railleries
ou rebuffades, leur éloquence finit par faire relâche faute d’auditoire.
* * * * *
Ces trois cas, qui n’indiquaient que des défauts légers de caractère,
étaient relativement bénins. Le dernier fut plus grave; il entraîna le
renvoi d’une élève et la surveillance étroite d’une autre.
Lucienne Sauron et Clémence Rottier avaient respectivement neuf et dix
ans. Elles étaient peu intelligentes et très en retard pour leurs
études.
On s’apercevait bien qu’il y avait du mystère entre elles et qu’elles
excitaient la curiosité de leurs compagnes, mais on avait beau les
surveiller, on ne pouvait rien découvrir. Ce fut le hasard--hasard aidé
d’une bonne entente de la discipline, qui fit connaître la nature
véritablement dangereuse de leur intimité.
Pendant une épidémie bénigne d’oreillons, Lucienne et Clémence furent
prises en même temps; et, un peu plus tard Agnès Hérault, une Blanche
pas très sage, mais pleine de bon sens et de décision.
Cette dernière en était à la période la plus pénible du mal, celle où
l’on ne peut supporter ni lumière, ni bruit et où la prostration est
telle que l’idée ne vient même pas de faire un mouvement, alors que les
deux petites se levaient déjà et circulaient dans l’infirmerie. A un
moment donné, la garde-malade étant sortie pour quelques instants, elles
se mirent à causer, ne se méfiant point d’Agnès qu’elles croyaient
endormie.
--Voilà, fit Lucienne, on aurait une sale jupe en loques qu’on aurait
bien traînée dans la graisse et dans la suie, et sur le dos, un vieux
tapis plein de poussière, et, aux pieds, des chiffons attachés avec des
cordons tout effilochés.
--Non, des ficelles, renchérit Clémence.
--Des ficelles pleines de nœuds. Et on se salirait la figure avec du
charbon.
--Et on se tremperait les mains dans l’encre, pour avoir les ongles
dégoûtants, et que cela tienne.
--Pour faire la pommade, on se mettrait de la mélasse sur la tête et
cela coulerait tout le long des cheveux jusque sur les habits.
Agnès, dont l’esprit était resté lucide et qui ne perdait rien de ces
jolis propos, se retourna dans son lit en murmurant:
--Les petites horreurs!
Les «petites horreurs» s’imaginant qu’elle rêvait, poursuivirent:
--Et puis, dans un pot à fleurs, on entasserait des feuilles fanées qui
sentent très mauvais, avec des araignées noires et des limaces: cela
ferait un beau pâté. Après on délayerait de la terre jaune avec de l’eau
croupie comme il y en a dans les mares.
--Non, de l’huile de foie de morue, c’est encore plus sale.
--Les deux, alors. Et l’on mangerait à poignées avec ses mains toutes
noires.
Soulevée de dégoût, Agnès ouvrit les yeux et prononça nettement:
--Avez-vous fini?... Mais elles sont abominables, ces petites Jaunes. Où
vont-elles chercher de pareilles malpropretés?... Attendez un peu que la
mère Préfète vienne ici, et vous verrez comme je la mettrai au courant
de vos belles inventions.
Les deux fillettes se regardèrent avec stupeur. Mais Lucienne se
ressaisit promptement; et, sachant à quel point la délation était
méprisée au couvent, elle dit, croyant intimider sa grande compagne:
--Vous serez une rapporteuse.
--Je serai une rapporteuse, voilà tout. Et c’est devant vous que je
rapporterai. On ne va pas vous laisser répandre cette jolie science dans
le Pensionnat, peut-être.
Agnès fit comme elle l’avait dit, et voici quel fut le résultat de sa
communication:
On opéra une perquisition sérieuse dans les pupitres, boîtes à ouvrage,
casiers à chaussures des deux Jaunes; et l’on trouva quelques recettes
analogues à celles dont Agnès avait été l’auditrice involontaire.
Ces recettes témoignaient d’une imagination détraquée, maladive. Les
parents furent avertis, et le père de Lucienne, qui était médecin,
comprit sans peine que l’enfant était un danger non seulement pour ses
petites compagnes, mais encore pour ses frères et sœurs. Il l’envoya
chez sa grand’mère, en plein champs, où elle fut soumise à un régime et
à un système d’éducation appropriés à son cas.
Clémence, moins atteinte, fut l’objet d’une surveillance toute
particulière; et, privée de son conseil, elle oublia la toilette à la
mélasse et la cuisine aux araignées.
* * * * *
Pendant les treize années de couvent de Marie Rose, ce furent les seules
amitiés particulières qui, par leur ténacité, nécessitèrent des mesures
de répression. On rencontrait bien, de temps en temps, des ébauches
d’intimité, mais cela ne tenait pas devant le rappel au règlement, une
remontrance un peu sévère et une mutation dans les places.
Si, exceptionnellement, il y eut lieu d’intervenir de façon plus
rigoureuse, on agit avec tant de prudence que les enfants n’en surent
rien. Marie-Rose et l’immense majorité de ses compagnes sortirent du
couvent sans avoir eu, non seulement la tentation du mal, mais encore la
connaissance, le soupçon du mal.
* * * * *