M. l’abbé, qui est très fier de la chapelle, des cérémonies, et,

peut-être un peu de ses filles, fait faire des compliments aux

chanteuses quand il croit qu’elles le méritent. Mais la mère Assomption,

qui craint la vanité plus que la peste, prend bien soin d’ajouter à ces

éloges un petit speech de son cru.

--N’en tirez point d’orgueil, mes enfants, les morceaux ont, par

eux-mêmes, une telle beauté, qu’il faut très peu de talent pour les

faire valoir.

Marie-Rose, en ce qui la concerne, ne songe nullement à s’enorgueillir.

Elle n’a cure de l’effet produit. La voix de l’orgue, les parfums

sacrés, les lumières et les fleurs, l’atmosphère de piété où baigne son

âme l’emportent très loin, bien au-dessus des banalités de la vie.

La mère Saint-Michel lui dit parfois:

--Marie-Rose, je tremble dès que vous ouvrez la bouche. Vous paraissez

_tellement absente_.

Et c’est vrai; elle est _absente_. Sans souci de l’auditoire, elle

chante pour elle-même ou plutôt pour Celui à qui elle s’adresse. Quand

elle prononce: «O croix de mon Jésus, que veux-tu de mon cœur?» elle

interroge vraiment. Elle souhaite avec ardeur l’ordre doucement

impérieux qui lui indiquera le chemin qu’elle doit suivre.

Hélène de Puyrenaud, qui pourtant n’est point complimenteuse, lui fait

cette remarque:

--La voix de tes cousines Louvière est plus jolie que la tienne. Béatrix

et Antoinette ont plus de méthode, plus d’acquit; mais toi, quand tu

chantes, on est tout de suite ému.

Et Charlotte Périer ajoute:

--Il y a des moments où tu es très mystique, tu sais.

--_Rosa mystica, ora pro nobis_, conclut Marie Juisaye, une insouciante

que la vie intérieure ne tourmente point.

IV

QUELQUES FÊTES

_Pâques fleuries._--On aime beaucoup la fête des Rameaux au couvent.

C’est le premier jour de la semaine sainte, temps de cérémonies

nombreuses et inaccoutumées qui vont amener une agitation quotidienne et

des dérogations multiples au règlement. Mais c’est aussi un temps de

recueillement et de réconciliation générale.

La tenue se ressent de ce double courant. On est en l’air, mais sans

désordre et sans dissipation. Le ton dominant est la cordialité avec une

pointe d’attendrissement.

Les dames pensionnaires elles-mêmes ont un petit air guilleret qui

s’arrange bien avec la toilette de demi-saison qu’elles inaugurent

ordinairement ce jour-là; et elles causent volontiers avec les

pensionnaires qu’elles rencontrent.

--Vous savez, dit la vieille Mlle Boudru à un groupe de Bleues, le temps

qu’il fait à l’Adoration de la Croix est le temps qu’il fera les trois

quarts de l’année. Ainsi donc, regardez bien à ce moment-là de quel côté

est tournée la girouette.

--Oui, interrompt la mère Saint-Jacques, qu’elles s’en avisent!... que

j’en voie une lever le nez pour reconnaître le vent!...

Au commencement de la messe on se rend, en file indienne à la grille du

sanctuaire pour chercher les branches de laurier qui, au couvent,

remplacent le chétif bouquet de buis en usage dans la plupart des

paroisses. M. l’abbé présente à chacune la tige bénite que l’on baise

dévotement avant de la prendre. Il y a toujours quelque nouvelle ou

quelque petite qui se trompe et baise la main de M. l’abbé au grand

scandale ou à la grande joie de ses voisines immédiates. Les lauriers

sont nombreux et prospères dans le pays, aussi ne regarde-t-on pas à

l’ampleur des branches. Rien de joli comme ce bois vert et mouvant qui

remplit la chapelle.

La procession parcourt les Capucins, monte l’Allée aux Coudres, puis

s’étale sur la magnifique esplanade plantée de vieux noyers où l’on

adore la Croix... sans trop penser aux girouettes. Toutes, même les

petites, chantent à pleine voix: _Gloria, laus et honor_.

L’_Attolite portas_, avec les trois coups frappés du bâton de la croix,

impressionne toujours les enfants; et, une fois, la petite Germond

fondit en larmes parce qu’«on avait mis le bon Dieu à la porte».

* * * * *

_Les Ténèbres._--«Mes enfants, l’office que nous allons célébrer pendant

trois jours sous le nom de _Ténèbres_ s’appelait autrefois _Nocturnes_,

parce qu’il se chantait la nuit. Le chandelier triangulaire aux quinze

lumières que l’on éteint l’une après l’autre à la fin de chaque psaume

est le dernier vestige d’un antique usage qui voulait que dans les

offices de nuit on soufflât les cierges au fur et à mesure que le jour

paraissait. Le quinzième cierge que l’on cache un moment derrière

l’autel signifie celui que l’on conservait pour rallumer la lampe qui

doit toujours brûler devant le Saint-Sacrement. Le bruit que l’on fait

pendant cette courte éclipse est encore une survivance du vieux temps.

En effet, c’est en frappant la stalle avec son livre que l’officiant

donnait le signal du départ.

«Maintenant, écoutez-moi bien. Quoique je respecte infiniment les

traditions de l’Église catholique, je vous prie de ne les suivre que de

très loin en ce qui concerne le tumulte; trois coups discrets frappés

sur l’appui-main avec le médius replié sont amplement suffisants. Il est

interdit de taper des pieds; il est non moins interdit de se servir d’un

manche de canif, d’un dé, à plus forte raison d’un caillou. Les poches

suspectes seront explorées avant l’entrée de la chapelle.»

Ainsi parle, chaque année, la mère Préfète aux Billets de Pâques

fleuries.

* * * * *

--Marie-Rose, veuillez retourner votre poche.

La mère Saint-Boniface a son air le plus _Surveillante générale_, un air

qui signifie clairement: «Ah! ah! mademoiselle, nous allons donc vous

prendre en faute..., et vous tancer..., et vous punir... Et ce sera

justice, comme on dit au Palais.»

Marie-Rose a bien envie de se rebiffer, non parce que, Blanche déjà, on

la traite comme une Bleue, mais parce qu’elle déteste le soupçon. Il

aurait été beaucoup plus simple de lui dire:

--Marie-Rose, vous n’emportez aucun instrument de vacarme, au moins?

Elle n’aurait pas menti, ni résisté, elle aurait remis sans protestation

le corps du délit,--en admettant qu’il en existât--car elle est dans ses

bons moments. Chaque année, quand revient la Semaine sainte, elle

éprouve de sérieuses velléités de sagesse.

Elle a gardé pour Jésus-Christ le grand amour de son enfance. L’Évangile

de saint Mathieu, lu à la messe des Rameaux, suffit à la faire rentrer

en elle-même; et elle accepte, à titre expiatoire, toutes les

mortifications qu’il plaît à la Providence de lui envoyer par

l’entremise de la mère Saint-Boniface.

C’est donc avec une docilité parfaite qu’elle retourne sa poche dans

laquelle ne se trouve aucun objet prohibé. La mère Saint-Boniface

regarde Marie-Rose avec méfiance. Il lui semble très extraordinaire

qu’elle n’ait point mis à profit cette occasion de faire du tapage, et

plus extraordinaire encore qu’elle s’exécute sans raisonner.

--Souvenez-vous, mademoiselle Gourregeolles, que je vous surveille de

près..., de très près... et que la moindre infraction aux ordres sera

sévèrement réprimée.

Bien que Marie-Rose ait la menace en horreur, elle ne se départ pas de

sa résignation exemplaire, et quitte la mère Saint-Boniface avec une

révérence profonde où l’œil le plus hostile ne saurait découvrir

l’ironie.

* * * * *

Marie-Rose entre donc aux Ténèbres avec un ferme propos qu’elle croit à

toute épreuve. Mais elle ne peut dépouiller complètement l’instinct

d’observation et de déduction qui est le fond de sa nature. La manière

dont chaque religieuse accomplit son office l’intéresse prodigieusement.

Pour l’extinction des cierges, la petite sœur Sainte-Hélène s’avance

d’un pas résolu et _top!_ donne un coup si sec que la mèche en est

écrasée. C’est comme cela que la mère Saint-Boniface devait procéder

quand elle était novice. La bonne petite sœur Sainte-Agnès marche tout

doucement, prend l’éteignoir tout doucement et le pose tout doucement

sur le cierge, si doucement qu’il est encore rouge et fumant après

qu’elle a regagné sa place. «Il n’achèvera pas le roseau à demi brisé et

n’éteindra pas la mèche qui fume encore», pense Marie-Rose qui se sent

pleine de sympathie pour cette jeune mansuétude. Sœur Sainte-Cécile, se

sentant le point de mire de tout le Pensionnat, tremble très fort et

exécute une série de fausses manœuvres qui l’obligent à baiser la terre.

Seule, la petite sœur Sainte-Marthe opère avec une aisance grave et

paisible qui remplit Marie-Rose de respect en lui faisant présager une

future mère Assomption.

Voici encore des choses qui tirent la petite Gourregeolles de son pieux

recueillement.

Les lamentations de Jérémie sont récitées par les mères

Saint-François-Xavier, Saint-Boniface et Saint-Jacques, et chacune,

suivant le caractère de la récitante, qui est très différent. Le

_Convertere_ final est larmoyant avec la première; il sous-entend: «Oh!

oui, convertissez-vous; sans cela, qu’est-ce qui nous arriverait, grand

Dieu! qu’est-ce qui nous arriverait?...» A quoi la mère Saint-Boniface

semble répondre, sur le ton menaçant qui lui est habituel: «Ah! oui,

convertissez-vous; sans cela, gare le feu du ciel, la peste, la lèpre et

autres fléaux que le Dieu de vengeance tient toujours en réserve pour

châtier le crime.» Et la mère Saint-Jacques de riposter avec sa bonne

brusquerie: «Mais oui, convertissez-vous, qu’on ait enfin la paix.»

Les trois leçons finales, tirées de saint Paul, appartiennent aux

grandes dignitaires, qui sont la mère Préfète, la mère Assistante, la

mère Supérieure.

En entendant la mère Sainte-Scolastique, on pense à la guimauve que les

marchands de la foire étirent en bâtons. La voix file, traîne sans la

moindre solution de continuité, les arrêts imposés se trouvant remplis

par une sorte de chevrotement en sourdine qui relie entre elles toutes

les phrases de l’épître. Par surcroît, la leçon s’accorde au mieux avec

sa manière dolente: «_Ego enim accepi..._»

Tout au contraire, le ton de la mère Supérieure est sec, heurté,

cahotant, la voix paraît sortir d’un moulin à café: «_Itaque, quicumque

manducaverit..._»

La mère Assomption dit, d’une voix claire, avec une articulation très

nette et un accent irréprochable: «_Hoc autem præcipio..._» Marie-Rose

ne peut se défendre de penser que cette admonestation va si bien à son

caractère droit, juste, courageux, qu’elle ne semble pas emprunter le

verbe d’un autre. Elle parle ordinairement à ses filles comme saint Paul

autrefois parlait aux Corinthiens. Et l’enfant songe avec un orgueil ému

que, là encore, comme partout, comme toujours, sa maîtresse bien-aimée

triomphe, qu’elle est supérieure à toutes.

* * * * *

Les offices de la quinzaine de Pâques ne sont pas contenus en entier

dans les _diurnaux_, cependant bien complets dont se servent les

pensionnaires. Il faut un livre spécial pour tant de cérémonies. Alors,

en cette circonstance, on sort de la bibliothèque de la Communauté de

très vieux livres d’heures imprimés en noir et rouge sur parchemin avec

de belles enluminures à chaque page. La plupart sont magnifiquement

reliés, de maroquin orné de dorures au fer, ou de basane filetée d’or.

Quelques-uns sont si précieux qu’on les renferme dans des «boëtes à

livres» de la même époque et presque aussi belles.

Parmi ces antiques bouquins, il y en a qui sont très rares et ont une

valeur considérable, plus certes que les religieuses n’ont l’air de se

l’imaginer. Autrement, elles ne se permettraient point certains

amendements que les amateurs éclairés qualifieraient volontiers de

profanation.

Les Heures sont habituellement dédiées à des monarques, des altesses, à

tout le moins de grands personnages dont le portrait, en gravure sur

bois, se trouve au commencement. Si le titulaire est un homme, il n’y a

rien à redire; le costume d’un militaire ou d’un seigneur n’étant pas

fait pour scandaliser une religieuse ni une pensionnaire. Il en va tout

autrement quand il s’agit d’une femme. Nos aïeules n’avaient pas les

mêmes idées que nous sur la modestie; et le décolletage ne les effrayait

pas. Comment faire pour ménager à la fois la pudeur et les belles

éditions? Les autorités délibérantes s’en sont tirées en couvrant «ce

qu’on n’a pas besoin de voir» de fines hachures au crayon ou même d’un

bout de dentelle figurant une guimpe.

Il y a bien longtemps de cela,--les traits de crayon sont maintenant

fondus, la dentelle est jaunie,--et les grand’mamans ont dû se faire

autrefois les mêmes réflexions que se font aujourd’hui leurs

petites-filles. La curiosité de quelques-unes est excitée, d’autres n’y

voient que du feu, un petit nombre s’égayent, sans arrière-pensée du

reste, de la précaution des religieuses. Comme si on ne savait pas bien

ce qu’il y a là-dessous!... Et quel mal y a-t-il, je vous le demande?...

* * * * *

_L’eau bénite._--Le Samedi saint, on est de nouveau à la joie. Les

autels, il est vrai, sont encore dépouillés et le Christ n’a point

quitté le tombeau; mais tout, dans les cérémonies, annonce que la

résurrection est proche. Bénédiction du feu, bénédiction de l’eau,

retour des cloches qui, bientôt, vont sonner en carillon: tout cela met

de la gaieté dans l’air et dans les cœurs.

Au Jardin aux Chats, où l’on est réuni pour se mettre en rangs, on

entoure, avec sympathie, un jeune bataillon en costume de gala. Le

Samedi saint comporte le second uniforme, excepté pour les toutes

petites, celles qui ont moins de sept ans et dont «les péchés ne

comptent pas». Ces innocentes ont le grand uniforme, c’est-à-dire, le

plus beau chapeau, la plus belle robe avec la ceinture de soie.

Le motif de cette distinction: elles doivent recevoir la première eau

bénite; et, pour cela, seront rangées tout près de la grille du

sanctuaire. Il faut faire honneur au bon Dieu et avoir bonne tenue aux

yeux de l’assistance, toujours très nombreuse, de la chapelle du monde.

Les grandes s’affairent autour de leurs filles, passent les ongles en

revue, rectifient un nœud, redressent une coque de chapeau, s’assurent

que les bas sont bien tirés et les souliers correctement lacés; elles

consolident la «queue de rat» ou le «petit balai» qui forment la

coiffure de ces jeunes personnes; car, à leur âge, on ignore l’élégance

du «berceau». Les autres donnent leur avis, aident au rangement par

ordre de taille, font faire une répétition de démarrage, de défilé, de

révérences.

C’est une tradition charmante du Pensionnat que cette sollicitude

collective des anciennes pour leurs petites compagnes; la meilleure,

certes! des écoles de maternité.

On s’occupe tout particulièrement de deux petites jumelles, Charlotte et

Georgette Primois, qui sont délicieuses. Chacun éprouve à leur égard une

fierté attendrie; et M. l’abbé lui-même ne pourra s’empêcher de sourire

quand il leur jettera l’eau bénite.

La réconciliation générale du Vendredi saint a laissé sur toutes les

figures une expression de mansuétude et de paix. Si bien que la mère

Préfète dit à celles des religieuses qui assistent à ces préparatifs de

cérémonie:

--Mais voyez donc comme nos filles ont l’air sages.

--Oui, fait la mère Saint-Bernard, qui est la prudence, comme la mère

Saint-Paul est la justice, savoir seulement ce qui restera de ces bonnes

dispositions après huit jours de vacances.

--Elles seront retombées dans le désordre, c’est certain, affirme la

mère Saint-Boniface.

--Bah! riposte l’indulgente mère Saint-Jacques, c’est autant de gagné.

Elles ne peuvent pas toujours être aussi tranquilles, les pauvres

enfants; il y aurait de quoi les rendre malades.

* * * * *

_La Saint-Joseph._--Tout est en l’air au Pensionnat. On ne sait

pourquoi, mais certaines fêtes amènent immanquablement le désordre--pas

un désordre mauvais, non, un désordre très gai, tout simplement. Ainsi

la Saint-Joseph.

Dès le réveil, on parle, on rit, on bouge plus que de raison. A la

novice qui, au dortoir se plaint du brouhaha, une Jaune répond de la

meilleure foi du monde:

--Mais on est toujours dissipé, ma petite sœur, à la Saint-Joseph, même

les religieuses, et même M. l’abbé.

Le fait est que ce jour-là, M. l’abbé a coutume d’offrir à ses filles

une tournée de «chemineaux chauds», sorte de pâtisserie du pays que l’on

mange seulement en carême. Il vient même dans la cour de récréation

manger le «chemineau chaud» qui lui est réservé; et il convient de dire

que ces agapes frugales n’ont rien de recueilli.

Mais le «chemineau» n’est pas seul cause de la dissipation habituelle.

Le jour de la Saint-Joseph, on va en promenade..., parfaitement, à la

promenade; on foule le pavé de la rue, ni plus ni moins que des

personnes ordinaires, tout comme si l’on n’était pas des «petites 1830»

en pince-taille de soie et capote à bavolet. Il est vrai que l’on rend

visite à une Notre-Dame célèbre de la région, ce qui permet de baptiser

la promenade _pèlerinage_. Mais c’est un pèlerinage un peu babillard.

Les «personnes du monde» ne chôment pas et le chemin est désert. Alors,

pourvu que les rangs soient corrects, que l’on se tienne droit et que

les voix ne sonnent pas trop clair sous la voûte formée par les grands

ormes, les dames pensionnaires qui dirigent le petit bataillon ne se

montrent pas trop rigoureuses.

Est-ce cette promenade inusitée au moment où le printemps renaît avec

son cortège d’oiseaux jaseurs et de frondaisons nouvelles?... Est-ce la

brise du large qui fouette le sang et avive la peau?... toujours est-il

que la Saint-Joseph est une fête joyeuse et même un peu bruyante.

* * * * *

_Noël._--Chose bizarre, Marie-Rose qui fut toujours très dévote à

l’Enfant Jésus, n’a point gardé de Noël le souvenir radieux de certaines

autres fêtes.

Le petit Jésus auquel on rend hommage, n’est pas celui auquel elle est

accoutumée; c’en est un autre que les pensionnaires trouvent, en

général, beaucoup plus beau.

Celui-ci est logé dans une petite maison de verre que l’on place au fond

de l’avant-chœur. Il est en cire, avec un teint de rose Bengale, des

cheveux frisés et quatre petites dents. Il est vêtu d’une robe de satin

garnie de dentelle, et la paille sur laquelle il repose est dorée.

Ce petit richard déconcerte Marie-Rose. Elle aime cent fois mieux le

poupon rougeaud de Nazareth avec son maillot à la mode de la campagne et

le béguin qui couvre sa tête chenue de tout petit. Elle sait bien que

les nouveau-nés n’ont point tant de cheveux et qu’ils n’ont pas une

seule dent. Et puis, l’Enfant Jésus était pauvre; il n’avait pas de si

belles robes, et la paille de sa crèche n’était point dorée.

Comme on ne va guère à Nazareth pendant l’hiver parce que les chemins

sont boueux ou couverts de neige, Marie-Rose est forcée de se contenter

du jeune hôte de la maison de verre; mais c’est sans ferveur et elle

n’est pas éloignée de le considérer comme un intrus.

Puis, en fin de compte, elle n’a pas besoin d’anniversaire pour fêter

l’Enfant Jésus; sa dévotion envers lui est de tous les jours. Ce n’est

même pas sans quelque déplaisir, sans un vague sentiment de jalousie

qu’elle voit la foule se mêler à un culte qu’elle s’imagine lui

appartenir plus spécialement, et dont les autres n’ont habituellement

aucun souci.

* * * * *

_La première communion._--Aujourd’hui, Sous la Chapelle, il y a grande

assemblée pour le «pardon».

La mère Supérieure, assise dans une haute cathèdre, préside la

cérémonie, aidée de la mère Préfète et de la Surveillante générale. A

droite et à gauche, se rangent celles des religieuses, des novices et

des sœurs converses qui ont affaire aux enfants, pour si peu que ce

soit. Ce demi-cercle de robes noires constitue le fond de la scène. Les

pensionnaires, en «second uniforme», le sarrau enlevé, les rubans de

confrérie et les croix de mérite bien étalés sur la poitrine, forment

deux longues rangées derrière lesquelles se placent les orphelines. On

n’écarte que les toutes petites filles, celles dont la sensibilité n’est

pas encore fixée et qui pleurent sans savoir pourquoi.

Au milieu de ce fer à cheval très allongé, les communiantes de demain

sont debout: de si grandes coupables n’ayant pas le droit de s’asseoir.

Sur un signe de la mère Supérieure, la plus jeune se sépare du groupe,

se met à genoux et prononce à haute voix en détachant bien chaque

syllabe:

--Mère Supérieure, mes vénérées maîtresses, mes bonnes sœurs et mes

chères compagnes, je vous demande pardon du tort que j’ai pu vous

causer, de la peine que je vous ai faite, du mauvais exemple que je vous

ai donné. Je vous supplie de prier pour moi, afin que je fasse une bonne

première communion et que je me corrige dans l’avenir.

Tout d’abord, cela ne paraît rien, cette petite humiliation publique;

mais, répétée plusieurs fois au milieu de l’ordre et du silence

solennels, elle produit un grand effet.

Cette année, l’année de Marie-Rose, il y a quinze communiantes, onze

pensionnaires et quatre orphelines; quinze paires de petits genoux

touchent le carreau dur et froid, quinze jeune voix s’élèvent à tour de

rôle pour implorer le pardon de fautes que l’on aurait pu croire des

crimes, d’après le ton confus et repentant.

Puis la mère Supérieure ayant prononcé quelques paroles d’encouragement,

on procède à la cérémonie du «baiser de paix». Les communiantes font le

tour de l’assemblée et embrassent tout le monde, depuis la mère

Supérieure jusqu’aux sœurs converses, depuis les amies de cœur jusqu’à

la plus modeste orpheline. Cela ne va pas sans beaucoup de larmes de

part et d’autre, si bien qu’à la longue, la figure des pauvres

pénitentes est toute salée.

Marie-Rose donne et reçoit le baiser de paix avec l’émotion qu’elle met

à toutes les choses de sentiment. Pour elle, à ce moment, la mère

Saint-Boniface est un modèle d’indulgence et Gagneur la plus aimable des

compagnes; la sœur cuisinière n’a point l’aspect graillonneux que

certaines lui prêtent, et la bonne sœur Sainte-Claire n’a jamais senti

le schiste.

* * * * *

Le lendemain, Sous la Chapelle a changé d’aspect. Sur des cordes tendues

sont épinglées avec soin les robes de mousseline, les voiles nuageux,

les légers bonnets de tulle. La longue table où, les jours de pluie, on

joue aux dames, au loto, à l’oie, et que, pour la circonstance, on a

recouverte d’une grande nappe, supporte les petits souliers blancs, les

sacs de satin brodé, les ceintures de soie, les épingles à grosse tête

de perle, les chapelets dans leurs écrins: tout l’attirail délicat et

charmant des communiantes.

La mère Saint-Félix, maîtresse de l’ouvroir, aidée d’autant de grandes

orphelines qu’il y a de sujets à habiller, procède aux derniers

arrangements avec cette tranquillité des gens qui font tout à l’heure et

que rien ne saurait mettre en déroute.

Une pensionnaire arrive accompagnée de son ancienne. Elle est en robe de

dessous, une robe de percale blanche tombant sur les chevilles, avec une

encolure très montante et des manches qui couvrent le poignet, quelque

chose de modeste et en même temps de jeune, de frais, de pur qui charme

dès l’abord.

La grande est toute prête. Elle sait bien qu’aujourd’hui elle ne

s’appartient pas, qu’elle se doit toute à sa fille et qu’elle n’aura pas

le temps de songer à elle-même.

--Bénard, avertit la mère Saint-Félix, voici Mlle Gourregeolles.

Sans hâte, avec des mouvements sobres et délicats, Bénard détache la

robe de Marie-Rose et la lui passe sans y imprimer un seul faux pli.

Ensuite elle pose la ceinture, puis le bonnet à ruche, et enfin le

voile--besogne difficile qui demande beaucoup de soin et de dextérité.

Ici se termine le rôle de Bénard, qui cède Marie-Rose à Mlle Le Faulq.

Celle-ci met au bras droit de sa fille le sac renfermant la bourse et le

petit mouchoir brodé, au bras gauche le chapelet; et elle lui présente

le missel relié d’ivoire.

C’est le moment des effusions, et, dans presque tous les groupes, on

échange des propos émus.

--Roberte, vous avez été très patiente avec moi, et je n’ai pas toujours

profité de vos bonnes leçons. Mais je ne suis pas ingrate, je vous

assure.

A côté:

--Marie-Antoinette, vous vous êtes donné beaucoup de mal pour me faire

apprendre mon catéchisme, car j’avais la tête très dure; aussi, je vais

bien prier pour vous.

--J’ai fait ce que j’ai pu, ma petite Suzanne, et vous vous êtes montrée

pleine de bonne volonté. Vous avez, certes, plus de mérite que moi.

Plus loin, l’attendrissement est à son comble:

--Je ne sais pas comment faire pour vous remercier, Bénédicte, je suis

si... si...

L’orpheline de service intervient alors:

Marie-Rose au couvent · 第 10 / 16 段