Pour ce qui est de l’intolérance dont on accuse les religieuses et leurs

élèves, il est aisé d’en faire justice par la lecture du règlement.

«Si quelque fille de la religion dite _réformée_, écrit Pierre Fourrier,

se trouve parmi les autres de vos écoles, traitez-la charitablement; ne

permettez pas que ses compagnes la molestent en lui faisant quelque

fâcherie... Si ces enfants apprennent bien, donnez-leur pour prix

quelque papier doré, quelque belle plume à écrire ou autre chose

qu’elles ne puissent dédaigner.»

Marie-Rose eut toujours des compagnes protestantes, généralement

Anglaises ou Scandinaves, et _jamais_ elle n’eut connaissance de la

moindre tentative de prosélytisme à leur égard. Comme on ne pouvait

priver une personne des offices pour les garder, elles assistaient à la

messe et aux vêpres en lisant leur Bible. Mais une dame pensionnaire les

conduisait au temple, et le pasteur avait toute facilité de les voir et

de leur donner l’instruction religieuse nécessaire.

Loin de les molester, on les donnait souvent en exemple à leurs

compagnes pour leur bonne tenue au Chœur et la manière dont elles

sanctifiaient le dimanche.

Quelques pensionnaires, il est vrai, se froissaient légèrement de ces

compliments.

--Ce n’est pas parce qu’elles sont protestantes, disait-on, qu’elles

bougent moins que nous, c’est parce qu’elles sont du Nord.

Pour son propre compte, Marie-Rose conserva longtemps les relations les

plus affectueuses avec Annie Mac Peables, fille d’un capitaine de la

Royal Mail. Et pourtant Annie était puritaine aussi fervente que

Marie-Rose était ardente catholique.

II

LA CONFESSION

Au couvent, on se garde soigneusement de l’outrance, même--on pourrait

dire _surtout_--en matière religieuse. C’est pourquoi l’on combat la

tendance qu’ont certaines fillettes à abuser de la confession.

--Il faut vous accoutumer à gouverner votre conscience vous-mêmes, leur

dit-on, à prendre la responsabilité de vos décisions et de vos actes.

Par contre, on stimule celles que la confession ennuie, celles à qui

elle fait peur et celles à qui elle est seulement indifférente. Comme M.

l’abbé a beaucoup d’influence sur les petites pensionnaires, on lui

envoie quelquefois d’office celles qui ont besoin d’être remises dans le

droit chemin. A moins de caractères et de cas particuliers, on estime

qu’une confession par mois est la moyenne raisonnable.

Marie-Rose fait partie de la majorité banale. Ses fautes, toujours les

mêmes, lui attirent le même petit sermon et la même pénitence. Elle s’en

étonne et, pour un peu, s’en inquiéterait.

--Je dois commettre beaucoup plus de péchés que cela, pense-t-elle.

Mais les recherches les plus minutieuses dans son _Manuel de la pieuse

pensionnaire_, ne donnent aucun résultat.

Elle avait neuf ans, lorsqu’une petite aventure lui fit connaître que la

confession est une chose très simple, beaucoup plus simple qu’elle ne

l’avait pensé jusqu’alors.

* * * * *

Un dimanche, à l’étude facultative du matin, elle voit Denise Louvière

plongée dans une besogne qui l’absorbe toute. On n’est pas sévère, à

l’étude facultative; les enfants peuvent causer, pourvu que ce soit tout

bas. Marie-Rose en profite pour se renseigner auprès de sa cousine.

--Qu’est-ce que tu copies donc là, Denise?

--Ma confession, répond la petite Louvière, avec la candeur des âmes

simples.

--Oh! fait Marie-Rose pleine d’une admiration envieuse, prête-moi ce

livre, où tu trouves tant de péchés?

--Cherchons plutôt ensemble, veux-tu? nous nous aiderons mutuellement.

Voilà les deux fillettes compulsant l’examen de conscience et dissertant

sur la nature et l’importance des fautes. C’est un très vieux livre, que

celui dont elles se servent, une _Journée de chrétien_ ayant appartenu à

leur arrière-grand’mère commune; et il s’y trouve des expressions

qu’elles ne saisissent pas bien.

--_Coulpe_, demande Marie-Rose, est-ce pire qu’un péché?

--Je crois bien, répond Denise d’un air entendu.

--_Friponnerie_..., nous n’avons pas fait cela, bien sûr, c’est un péché

de voleurs. _Baraterie_..., qu’est-ce que cela peut bien être?

--Je ne sais pas. Cherchons dans le dictionnaire.

Le dictionnaire, très abrégé, des fillettes ne renferme pas le mot

_baraterie_; mais elles y trouvent _baratte_: machine à battre le

beurre; et, après bien des réflexions, elles concluent que le crime de

_baraterie_ doit être celui de bonnes femmes qui vendent du «faux

beurre».

D’autres péchés les égayent, les indignent ou les désolent.

--_Se faire dire la bonne aventure_... Tu sais dans les petites

roulottes comme il y en a aux foires, avec un lit dans le fond et un

gros édredon... _Faire excès dans le boire et le manger_... C’est tout à

fait dégoûtant... _Aller au cabaret_... mais ce sont les voyous qui vont

au cabaret... Écoute, Denise, on n’a pas besoin de mettre ces choses-là

dans les livres...

--As-tu usé de sortilèges et de maléfices, toi, Marie-Rose?...

--De _sortilèges_, non certainement. Ce sont les «jeteux de sort» qui

font ces choses-là à la campagne, remarque la petite Gourregeolles qui,

en sa qualité de Parisienne, a beaucoup de goût pour le patois et les

expressions de terroir; _maléfices_, cela, on ne sait pas; écris-le

toujours.

Après bien des tâtonnements, les deux fillettes retiennent une

demi-douzaine de péchés parmi lesquels se trouvent le _dol_ et

l’_usure_.

--L’_usure_, ma pauvre Denise, en voilà un péché que nous commettons,

moi surtout... Et dire que je n’avais jamais pensé à m’en accuser.

Tout à coup, Marie-Rose tombe sur un paragraphe qui la ravit.

--_Prévarication_..., cela, tu peux l’écrire.

--Qu’est-ce que nous avons donc prévariqué? interroge la jeune Louvière,

étonnée de l’assurance de sa cousine.

--Je ne sais pas. Mais, dans l’acte de ferme propos, il y a: «J’ai été

une infidèle, une lâche, une _prévaricatrice_.

--C’est vrai, adhère la petite.

Voici la liste close, et les deux fillettes constatent avec satisfaction

qu’elle est longue et variée. Au moins, cette fois, on aura une

confession qui en vaudra la peine.

Mais, dans les circonstances un peu graves, on aime à consulter son

jeune mentor.

--Il faut montrer cela à Catherine, propose Denise.

--Et à Roberte, ajoute Marie-Rose.

C’est Roberte Le Faulq qui a remplacé Anne de Thézy, sortie du couvent

depuis plusieurs années.

Catherine, qui a l’humeur joviale, serait prête à s’égayer de la

confession fantaisiste de sa fille. Mais Roberte n’admet point qu’on

plaisante avec une chose aussi sérieuse que la direction d’une jeune

conscience. De plus, elle est très forte en catéchisme. Une Blanche,

dont le frère est séminariste, prétend qu’elle en remontrerait à plus

d’un élève en théologie. Le fait est que M. l’abbé lui pousse

quelquefois des colles dont elle se tire avec honneur. Il se plaît à la

faire parler au cours, ne fût-ce que pour se rendre compte des idées que

peut avoir sur la doctrine et la morale chrétiennes, une jeune fille de

seize ans, intelligente, instruite et réfléchie.

Roberte parcourt avec attention ce recueil de péchés inattendus.

--_Dol_... Vous êtes-vous servies de manières frauduleuses pour tromper

les gens?... Non, par bonheur, vos capacités ne vont pas jusque-là.

_Usure_... Avez-vous volé des personnes en leur prêtant de l’argent à un

taux ruineux?... Non, et il n’y a pas d’apparence que cela vous arrive

jamais... _Maléfices_... Voyez-vous ces dangereuses petites sorcières

qui usent de moyens surnaturels pour faire du mal aux autres...

_Prévarication_...

--Mais, Roberte, c’est dans l’acte de ferme propos, interrompt

Marie-Rose un peu humiliée des réfutations successives de Roberte.

--L’acte de ferme propos n’est pas uniquement destiné aux pensionnaires.

Dans le sens strict du mot, _prévariquer_ veut dire manquer à son

devoir; mais il y a bien des sortes de devoirs. Contentez-vous donc

d’énumérer vos étourderies, vos petits accès de gourmandise et de

paresse. Marie-Rose est colère comme un dindon, Denise serait aisément

coquette: je crois que c’est à peu près tout pour votre compte de

conscience. Quelle singulière idée de se poser en grandes pécheresses

pour le seul plaisir d’employer des mots pompeux que l’on ne comprend

point! M. l’abbé ne se serait pas moqué de vous, parce qu’il est très

charitable; mais vous risquiez de lui faire perdre beaucoup de temps

avec votre fatras.

Les jeunes cousines, impressionnées de tant de savoir joint à tant de

simplicité et de bonne grâce, remercièrent leur grande compagne avec

effusion. Et, pour un certain temps, l’âme scrupuleuse de Marie-Rose fut

tranquillisée.

* * * * *

Maintenant Marie-Rose a treize ans, et elle est parfois curieuse de

sentiments qu’elle devine chez les autres et qu’elle-même n’éprouve pas.

Un moment, sa curiosité porte sur la confession.

Pourquoi Alice Gagneur reste-t-elle si longtemps au confessionnal?

pourquoi Berthe Féray en sort-elle si rouge? et Lucie Gendron en

pleurant si fort? Ses propres stations au tribunal de la pénitence sont

très courtes et rien, dans la petite exhortation de M. l’abbé n’est de

nature à provoquer les larmes. Il y a donc, dans la confession, quelque

chose qu’elle ignore?

Mais, quoiqu’elle ait grande envie de savoir, l’idée ne lui vient même

pas de se renseigner auprès d’Alice, de Berthe ou de Lucie. Nul n’a plus

qu’elle la pudeur de ses propres sentiments, et le respect des

sentiments d’autrui.

Il fallut un hasard, la flânerie ennuyée et lasse d’une fin de consigne

pour qu’elle se trouvât amenée à traiter ce sujet délicat avec Suzanne

Aubry. Suzanne est une personne entendue qui a la prétention de délier

toutes les questions. Le cas de Marie-Rose ne l’étonne ni ne

l’embarrasse.

--Pleurer, décide-t-elle, n’est pas indispensable; on peut toujours

faire semblant.

Marie-Rose hoche la tête. Non, Suzanne n’a pas compris. Elle voudrait

savoir pourquoi l’on pleure à confesse et si elle-même est apte à

pleurer. Faire semblant, c’était bon quand elle était petite.

Une fois, au temps de sa prime jeunesse, elle avait eu la lubie de

sortir du confessionnal, tête basse, son mouchoir aux yeux, les épaules

secouées par de prétendus sanglots.

On s’étonnait autour d’elle. «Qu’avait-elle bien pu faire?» Seule, la

mère Saint-Jacques, qui «gardait la confession», ne s’y était pas laissé

prendre. D’un coup sec, elle avait tiré le mouchoir de Marie-Rose dont

le visage était apparu avec un restant de rire.

--C’est fini, cette comédie-là? avait demandé la religieuse.

Et l’aventure s’était soldée par une amende honorable sous la lampe

perpétuelle du Saint-Sacrement.

Mais les soucis actuels de Marie-Rose sont d’une tout autre nature; et

l’opinion de la galerie lui importe peu.

--Pour ce qui est de rester à confesse aussi longtemps que vous voudrez,

continue Suzanne, vous n’avez qu’à dire à M. l’abbé que vous avez des

scrupules de conscience.

--C’est que je n’en ai pas.

--Oh! déclare avec autorité la directrice improvisée, des scrupules, on

en a toujours en cherchant bien.

Et, séance tenante, on fabrique un bon petit scrupule entouré de

circonstances, étayé d’arguments solides. Marie-Rose éprouve la

satisfaction intime que donne la réalisation prochaine d’un désir. Elle

va savoir enfin ce qui se passe à confesse quand on y reste si

longtemps. Et qui sait? peut-être pleurera-t-elle pour de bon.

Elle se croit très sûre d’elle-même. Mais elle ignore l’art de feindre;

et, au bon moment, l’échafaudage s’écroule; elle oublie tout: les

arguments, les circonstances et jusqu’à la nature même du scrupule.

M. l’abbé qui connaît admirablement ses filles, voit bien que Marie-Rose

n’est pas dans son état normal. Il veut savoir de quoi il retourne; et

l’enfant, vaguement honteuse de l’imposture qu’elle a failli commettre,

raconte sa petite histoire.

Marie-Rose est un peu étonnée de la manière dont son aveu est reçu. M.

l’abbé est l’indulgence en personne; il n’aime pas que les enfants

soient punies, et il profite de toutes les occasions pour demander ou

prononcer l’amnistie. Les pensionnaires savent bien qu’il ne s’indigne

pas de leurs espiègleries, que même parfois il les raconte en riant.

Aussi, Marie-Rose ne peut-elle croire ses oreilles quand il lui dit avec

une gravité presque sévère:

--Ceci demande une explication trop longue pour être donnée ici. Je la

remets donc à demain. Je vais prévenir la mère Préfète que j’ai à vous

parler sérieusement.

Et cette explication très simple, comme toutes les choses du couvent,

Marie-Rose ne devait jamais l’oublier.

La scène se passe dans l’Allée aux Coudres.

--Quel âge avez-vous, Marie-Rose? demande le bon prêtre, quand son élève

l’eut salué avec la révérence d’usage.

--Treize ans, monsieur l’abbé.

--Et vous avez commencé à venir au catéchisme à huit ans?

--Oui, monsieur l’abbé.

--Il faut donc, ma chère enfant, que j’aie été bien maladroit, puisqu’en

cinq ans je ne suis pas arrivé à vous faire comprendre que la confession

est une chose infiniment respectable et de laquelle il est malséant de

plaisanter. Comment intelligente et réfléchie comme vous l’êtes,

avez-vous pu, sur ce grave sujet, prendre l’avis d’une de vos compagnes,

aussi inexpérimentée que vous? Pourquoi ne pas vous être adressée tout

simplement à moi qui suis le premier qualifié pour éclairer vos

incertitudes, ou bien à l’une de vos mères? Vous risquiez de vous faire

mutuellement beaucoup de mal, avec ces commentaires qui avaient toutes

les chances possibles d’être à côté de la vérité et du bon sens. Et le

résultat de cette belle consultation!... une petite comédie ridicule...

une manœuvre mensongère, dont--je me plais à le reconnaître--votre âme

loyale a, tout de suite, été honteuse. Au fond, je suis un peu chagrin

de ce manque de confiance que je ne croyais pas mériter...

Marie-Rose avait beaucoup de défauts: elle était désobéissante,

raisonneuse, volontaire et, par moments, d’humeur très désagréable; mais

elle était le contraire d’une orgueilleuse. Un rien suffisait à la

plonger dans des accès d’humilité profonde. Et puis, elle aimait

beaucoup le brave chapelain qui l’avait vue toute petite, et elle

éprouvait un gros remords de l’avoir attristé.

--Pardon, monsieur l’abbé.

--Oui, oui, Marie-Rose, répondit l’aumônier, dont la voix s’adoucit

comme par enchantement devant le repentir de son élève. Je saisis donc

l’occasion qui se présente à moi de vous mettre en garde contre les

assertions fausses et, presque toujours volontairement, perfidement

fausses, que vous entendrez émettre sur ce sujet très délicat. Mais,

liquidons tout d’abord la situation actuelle. Elle n’a rien de

compliqué. Pourquoi certaines de vos compagnes pleurent à confesse et

d’autres pas?... Eh! par la même raison qui fait que certaines

s’affligent, se froissent, s’irritent ou se révoltent de ce qui laisse

beaucoup d’autres parfaitement insensibles..., par la même raison qui

fait que les unes donnent libre cours à leur colère ou à leur chagrin

que d’autres ont la force de dominer. C’est une affaire de sentiments,

de caractère, d’humeur, voilà tout. Il y a encore ceci de bien simple,

que les unes méritent d’être grondées plus fort que les autres.

Maintenant, pourquoi vous ne restez pas toutes à confesse le même nombre

de minutes? Mais, est-ce que, dans vos études, les unes ne saisissent

pas du premier coup ce que d’autres mettent beaucoup de temps à

comprendre? uniquement parce que les secondes sont plus étourdies ou

moins fines que les premières? Il en est, du domaine moral comme du

domaine intellectuel: les aptitudes et la bonne volonté de chacune sont

très variables. Il n’y a dans tout cela rien de mystérieux, et il ne

fallait, pour résoudre le problème, qu’un peu de réflexion et de

simplicité.

--C’est vrai, fit Marie-Rose, heureuse de voir les choses si bien

tourner.

--Avez-vous jamais songé à ce qu’est, en réalité, la confession, ma

petite fille? Il ne s’agit pas seulement de débiter ses péchés et de

sortir avec une pénitence plus ou moins bénigne. Pour si précieux que

cela soit déjà, vos stations au confessionnal ont un autre but. C’est là

que par confiance, par crainte, ou simplement par devoir, votre jeune

âme se montre sans nul repli caché; le prêtre, guidé par son expérience,

voit plus loin que les actes qu’on lui révèle; il discerne les

intentions, évalue les responsabilités, apprécie les causes et les

effets. Il ne se contente pas de réprimander, il éclaire, il encourage,

il soutient, il rassure, il console. Il parle avec l’autorité que lui

donne son dévouement absolu et son titre de représentant de Dieu. Me

comprenez-vous bien, Marie-Rose?

--Oui, monsieur l’abbé.

--De toutes les pratiques religieuses, la confession est celle qui est

le plus violemment attaquée; il faut savoir répondre aux objections que

vous entendrez élever sur ce point. «Les catholiques, répète-t-on

couramment, auraient bien tort de se gêner pour commettre des fautes

dont ils sont sûrs d’être absous moyennant l’aveu et une légère

pénitence.» Il serait tout aussi sage de dire qu’il est indifférent de

tacher une étoffe précieuse ou de briser une fine porcelaine, sous

prétexte qu’on peut nettoyer l’une et recoller l’autre. Par bonheur,

beaucoup s’abstiennent de pécher par obéissance à la loi divine, et

aussi parce que la droiture, la noblesse, la pureté de leur âme s’oppose

à ce qu’ils commettent certaines fautes.

--Bien sûr, appuya la fillette.

--Vous entendrez encore dire que la confession peut être, pour certains,

un sujet de trouble. Eh bien, c’est que ceux-là cherchent, au

confessionnal, tout autre chose que ce qu’on y doit rencontrer. Soyez

assurée que les sujets de trouble viennent beaucoup moins du confesseur

que des pénitents et des pénitentes. Sans aller chercher des exemples

bien loin, croyez-vous que si je vous avais moins connue, votre petite

lubie d’hier ne courait pas risque de m’entraîner dans une fausse voie,

et qu’alors mes remontrances et mes conseils non seulement ne vous

auraient pas été utiles, mais encore pouvaient mettre votre âme en

désarroi?

--C’est vrai, monsieur l’abbé.

Le bon chapelain parla encore longtemps. Il dit comment, en dehors de

tout dogme, la confession répond à une aspiration de la nature humaine,

comment tous nous éprouvons, à certaines heures, l’impérieux besoin de

décharger notre âme, comment les pires criminels même, ne peuvent guère

se défendre de raconter leur forfait.

Puis il ajouta:

--Je vous dis ces choses en particulier, parce que certaines de vos

compagnes n’ont pas l’esprit aussi délié que vous et risqueraient

d’interpréter mon discours autrement qu’il ne convient. Mais vous, mon

enfant, qui m’êtes particulièrement chère, sans doute à cause des

dangers que je prévois pour vous dans l’avenir--la vie de Paris me fait

un peu peur--je tiens à ce que vous soyez renseignée sur tous les points

qui peuvent vous paraître obscurs ou inquiétants. Ne craignez donc

point, tant que vous serez dans cette maison, de recourir à votre vieux

pasteur. Nous philosopherons ensemble dans l’Allée aux Coudres et puisse

l’enseignement que vous y recevrez vous servir de guide pour la vie

entière.

III

LES CÉRÉMONIES RELIGIEUSES

La chapelle est une des gloires et une des joies du couvent.

Ce n’est pas qu’elle soit magnifique ni curieuse, mais elle est fraîche,

bien close, pleine d’une lumière blonde aussi douce à l’esprit qu’à la

vue. Le maître qui y règne n’est point le Dieu du Sinaï, un peu

effrayant pour les âmes timides et douces, mais le Sauveur du monde, le

Messie qui parcourait la Galilée, guérissant les malades, consolant les

affligés, appelant à lui les petits enfants, et daignant parfois se

reposer dans la maison de ses disciples. C’est l’hôte de Lazare avec

beaucoup de Marthe et de Marie empressées à lui plaire et à le servir.

Au couvent, tout ce qui concerne la religion prend une allure de

distinction profonde. Quelle que soit l’importance des offices, l’entrée

et la sortie sont très solennelles.

Dans l’avant-chœur, les religieuses ont défait l’agrafe qui relève la

queue de leur robe, et les «dames» ont revêtu le grand manteau à traîne.

La porte s’ouvre à deux battants, et le défilé s’organise, sans heurts,

sans bruit: d’abord les pensionnaires, puis les sœurs converses, les

postulantes, les novices, enfin les mères par ordre inverse

d’ancienneté. A la hauteur de la coupée des stalles, on fléchit le genou

devant le Saint-Sacrement et l’on fait demi-tour pour gagner sa place.

Seules, la Supérieure et l’Assistante, qui entrent les dernières, font

leur génuflexion au bas du chœur, et, après un salut mutuel, gravissent

les deux marches de leur stalle. Les pensionnaires remplacent la

génuflexion par une profonde révérence à l’autel.

Cette suite de manœuvres s’exécutent avec un ordre, une aisance, une

précision dont ne peuvent se faire une idée, ceux qui ignorent la tenue

des couvents. On pourrait sourire de tant de cérémonie; mais la question

de culte mise à part, il n’y a point de meilleure école pour les bonnes

manières.

Il est rare, bien rare, qu’il survienne quelque anicroche dans l’ordre

établi. Mais, un livre qui tombe, un mouvement exécuté mal à propos, la

plus petite erreur dans la psalmodie ou le chant, moins que cela,

parfois, constitue un «léger scandale». La religieuse qui s’en est

rendue coupable vient, en signe de mortification, baiser la terre, sous

la lampe perpétuelle.

Le sanctuaire est séparé du chœur par une grille très élevée dans

laquelle sont ménagés deux portes et le double vantail que l’on ouvre

pour les sermons et pour la communion.

La «chapelle du monde» se trouve en angle droit avec le chœur et n’y

voit l’autel que de profil.

* * * * *

Le service religieux est fait par l’aumônier, six enfants de chœur que

l’on appelle des «clercs» et un enfant de chœur en chef qui se distingue

par sa soutane noire et que, pour cette raison, les pensionnaires

nomment le «clerc noir». Le «clerc noir» fut, de tout temps, voué à une

exécration sans merci. Le motif?... on ne saurait le dire. Comme, fort

heureusement pour lui, le pauvre garçon n’a jamais affaire à ces

demoiselles et qu’il ne franchit la grille qu’au moment des processions,

ses méfaits restent dans le vague: ils n’en sont que plus atroces. On

dirait aux pensionnaires que le «clerc noir» dévore un enfant de chœur à

chacun de ses repas que nulle ne songerait à protester.

Les offices sont très beaux et très suivis par les «personnes du monde».

L’autel est toujours merveilleusement orné de lumières et de fleurs. Les

serres et les jardins sont très soignés et la mère Sacristaine est une

faiseuse de bouquets tout à fait hors ligne. C’est elle qui préside à

l’arrangement de toutes choses; mais la règle lui interdisant de

pénétrer dans le sanctuaire, deux dames pensionnaires accomplissent la

besogne matérielle suivant les indications qu’elle leur donne de l’autre

côté de la grille.

Les ornements d’autel et les habits sacerdotaux sont admirables et

nombreux. Les bannières et les bourses de quête auraient pu constituer

des pièces de musée. Les nappes et les aubes sont des merveilles de

broderie. Tout a été confectionné au couvent par les religieuses

d’autrefois aidées des orphelines.

* * * * *

Mais ce qui surtout attire les personnes de la ville, c’est le chant.

Les mères Saint-Joseph et Saint-Michel, organiste et maîtresse de

chapelle, s’y donnent beaucoup de mal; et M. l’abbé surveille de très

près les répétitions. Les choristes sont soigneusement triées et

reçoivent une excellente éducation musicale. On prend soin de faire

chanter à chaque soliste ce qui s’adapte non seulement à sa voix, mais

encore à sa nature. On obtient ainsi des résultats extraordinaires pour

des sujets si jeunes.

Béatrix Peyraud chante _Memorare_; Antoinette de Rière les litanies de

la Sainte Vierge, les petites Louvière _Sicut lilium_. Marie-Rose a une

voix de contralto très pleine, très expressive, assez rare chez une

fillette. C’est elle qui, aux grands saluts, chante le _Tantum ergo_,

l’_Adoremus_ et, parfois, un _Quid retribuam_ qui est son motet préféré.

Marie-Rose au couvent · 第 9 / 16 段