gâtée..., elle était accoutumée à trouver sa nourriture toute prête...,
elle ne saurait point chercher pâture, etc. Il fallut que le bon
aumônier s’engageât à veiller tout spécialement sur l’animal et même à
lui ouvrir un crédit pour ses frais de poissonnerie.
Rassurées sur le sort de Moïsette, les enfants l’oublièrent
progressivement; et, à la rentrée suivante, il n’en était plus question.
* * * * *
Les Bleues eurent un cyprin doré qu’elles appelèrent _Capitaine_. Ce
pauvre poisson, suivant l’expression de la mère Saint-Jacques, nageait
peut-être dans l’abondance, mais sûrement pas dans l’eau propre. En
effet, son bocal était tellement plein de biscuit et de pain azyme qu’il
ressemblait à une soupière autant qu’à un aquarium.
Capitaine eut une fin tragique. Ce régime de bouillabaise convenant mal
à sa nature, il languit, ne bougea presque plus et perdit ses brillantes
couleurs. On s’attendait à le voir trépasser, quand on s’avisa que le
froid n’était peut-être pas étranger à son état. Il fallut des ruses de
Peau-Rouge, pour l’introduire en classe, et une fois là, l’installer sur
le poêle, tout en le dissimulant aux yeux de la maîtresse. On y parvint
cependant; et, durant toute une soirée, on put croire à la réussite.
Capitaine se remit à tourner autour de sa prison de verre; il sembla
plus alerte, plus désireux de vivre.
Hélas! ce mieux n’était qu’apparent, et le lendemain, quand on vint pour
faire le ménage, Capitaine, immobile, flottait à la surface de l’eau.
--Y a bien à craindre qu’il ne se soit trouvé un peu cuit, prononça la
bonne sœur en guise d’oraison funèbre; ces _béteils-là_, ça craint plus
le chaud que le froid.
Capitaine fut enterré dans un linceul de feuillage, bien que sa nature
même et la proximité de l’Océan semblassent le destiner plus
particulièrement à l’immersion. Mais, à dix ou douze ans, on ne se pique
point de logique.
* * * * *
Le _parloir des frères_..., les _jacquots_..., les _bêtes_..., ces
choses sembleraient puériles aux jeunes mondaines qui attachent une
importance considérable à la forme d’un chapeau, à la disposition d’une
garniture de robe. Il n’est pas de même aux yeux des petites
pensionnaires recluses dont la vie est faite de grands sentiments et de
menus actes.
VII
COINS DE COUVENT
_La cour de la Communauté._--La cour de la Communauté est immense et
solennelle; elle a fort grand air.
Sur trois côtés, s’élèvent des bâtiments faits de gros cailloux noirs,
sertis dans du mortier grisâtre. Les baies du rez-de-chaussée sont
larges et cintrées, les fenêtres supérieures, très hautes avec de toutes
petites vitres.
Des vignes superbes couvrent les murailles sombres au pied desquelles on
a établi des plates-bandes où s’épanouissent à profusion les fleurs
simples et gaies qu’on ne trouve plus ailleurs que dans les monastères
ou le jardin des vieux curés: passe-roses et gueules de loup de toutes
nuances, primevères de velours, scabieuses brunes tiquetées de jaune,
ravenelles panachées, lupins blancs, thlaspis violets, verveines
écarlates et ces coquelourdes pâles qui portent le joli nom de «roses du
ciel».
Le quatrième côté de la cour est occupé, moitié par un large escalier de
granit à double palier qui conduit à la chapelle, moitié par une
terrasse très découverte d’où la lumière arrive à flots. A la terrasse
s’adosse une immense citerne plus élevée que le sol d’environ un mètre
au milieu de laquelle on voit un cadran solaire portant la date de 1672.
Le bâtiment principal appelé couramment «Maison aux Honneurs» renferme
la Salle du Chapitre, la Grand’salle de réunion et les cellules des
dignitaires: Supérieure, Assistante, Intendante, Préfètes, Conseillères,
etc. A droite, habitent les religieuses de moindre importance; à gauche
se trouve le Noviciat dont l’étage supérieur est occupé par les sœurs
converses, les «bonnes sœurs», comme on dit au couvent.
Dans une tourelle octogonale cinq cloches sonnent les heures ou
carillon.
Le réfectoire des religieuses, au rez-de-chaussée de la Maison aux
Honneurs, est masqué par une palissade de lauriers-tin et d’arbousiers
où nichent une quantité énorme d’oiseaux chanteurs. Mais, par une large
porte cintrée toujours ouverte, on aperçoit le superbe escalier que les
Mères descendent deux fois par jour au moment des repas.
Cela se passe avec beaucoup de décorum. Au premier coup de cloche, elles
se réunissent dans la Grand’salle, la robe traînante, les manches
rabattues. Au second coup, les plus nouvelles devant, la Supérieure et
l’Assistante derrière, elles défilent deux par deux, en silence, avec un
salut profond à leur patron saint Augustin, dont la statue garde le
vestibule d’honneur.
L’ensemble de cette cour de Communauté n’est point trop austère, grâce à
la verdure et aux fleurs qui s’y trouvent à profusion, mais il demeure
grave et recueilli.
Aussi quelques mères intransigeantes, parmi celles qui n’ont point
directement affaire avec les enfants, ne peuvent-elles prendre leur
parti de voir cette grande paix troublée trois fois par jour. Pour la
commodité du service, en effet, on a établi le réfectoire du Pensionnat
dans l’un des rez-de-chaussée, à proximité des cuisines, et le désordre
qui résulte de l’allée et venue des enfants leur semble une profanation.
Nulle part, pourtant, les rangs ne sont mieux alignés, le babillage plus
discret, mais il reste un chuchotement, un piétinement confus et--ne
fût-ce que cela--l’envahissement par des profanes de cet endroit sacré.
Pour les enfants, au contraire, cette incursion quotidienne en
territoire étranger est une source de joies. Le défilé des religieuses
se rendant au réfectoire, les sœurs converses qui, paisiblement,
accomplissement leur humble tâche, un morceau de la vie du Noviciat que
l’on happe au passage, sont autant d’aubaines dans l’existence toujours
semblable des petites pensionnaires--des aubaines et, très souvent, une
source de bon exemple.
* * * * *
_Le Jardin aux Chats._--Entre Sous la Chapelle et le Pensionnat se
trouve un jardin minuscule que les enfants, accoutumées aux vastes
espaces, trouvent extrêmement comique.
Tout y est petit, petit: petites allées, petites plates-bandes, petites
corbeilles où poussent de petites plantes qui donnent de petites fleurs.
On y voit éclore tour à tour et suivant les saisons le réséda, le
basilic, la violette, le muguet et cette hampe mignonne qui porte le nom
significatif de «désespoir des peintres».
Les fillettes ont dénommé ce coin _Jardin aux Chats_, non que les chats
s’y montrent volontiers, s’y trouvant trop près de leurs tyrans, mais il
leur est avis que les chats seuls, grâce à leur petite taille et à leurs
mouvements pleins de souplesse, sont aptes à circuler dans ce jardin de
Lilliput.
* * * * *
_Les Capucins._--Tout un quartier du couvent s’appelle _les Capucins_,
du nom des moines qui en furent propriétaires avant les chanoinesses de
Saint-Augustin.
Ce quartier comprend d’abord un immense potager entretenu à miracle; et,
comme les seuls arbres qui s’y trouvent: espaliers et quenouilles, ne
donnent pas d’ombre, il est continuellement et vigoureusement
ensoleillé. Dans la très large allée qui le sépare en deux--la Bonne
Allée--on fait faire des cures de lumière et de soleil à celles qui en
ont besoin. Les modestes religieuses du temps de Marie-Rose avaient, en
cela, devancé les hygiénistes modernes.
Au-dessus du potager s’étend une vaste esplanade plantée de châtaigniers
et de noyers plusieurs fois centenaires. C’est là, dans cette atmosphère
saine et vivifiante, que se passe la récréation aux jours de beau temps.
C’est là aussi que se trouvent les jardinets cultivés par les enfants
avec beaucoup d’intérêt et de goût. L’«éducation de la terre» que l’on
s’efforce de mettre à la mode n’est donc point une invention nouvelle.
Elle était pratiquée, encouragée, récompensée dans le couvent de
Marie-Rose et dans maints autres couvents. On y mettait en pratique le
conseil de saint François d’Assise à ses fils spirituels: «Cultivez
autour de vous des plantes nourrissantes, des plantes guérissantes et
des plantes récréantes.»
Du potager, on gagne l’esplanade par une jolie petite avenue montante
bordée de noisetiers et que, pour cette raison, on nomme l’_Allée aux
Coudres_. Par les grandes chaleurs, l’ombrage de l’_Allée aux Coudres_
semble délicieuse en contraste avec le soleil qui sévit brutalement
alentour.
Mais ce que les enfants y aiment surtout, c’est la Notre-Dame qui leur
sourit au milieu des mousses, des fougères, des sédums et des saxifrages
dont ce coin charmant est tapissé.
Notre-Dame aux Coudres est la patronne des études, comme la Notre-Dame
de Nazareth est la consolatrice des affligées. C’est elle que l’on
implore, elle à qui l’on porte de petits bouquets pour obtenir une bonne
composition.
* * * * *
Quand l’ancienne petite Gourregeolles se remémore son cher vieux
Couvent, elle n’y trouve pas un coin qui ne soit paisible, accueillant
et bon, reposant pour l’âme autant que pour le corps.
LA RELIGION AU COUVENT
I
PRATIQUES DE DÉVOTION
La piété est, en général, sincère et profonde, mais discrète, mesurée,
paisible. M. l’abbé et la mère Préfète combattent de tout leur pouvoir
certaines pratiques de dévotion qu’ils déclarent non seulement inutiles,
mais dangereuses par la fausse sécurité qu’elles offrent aux esprits
superficiels.
Leur enseignement se résume en ceci:
«Parce que vous aurez marmotté des prières sans fin..., que vous aurez
accompli des pèlerinages qui, trop souvent, ne sont que des prétextes à
excursions..., parce que vous aurez fait des vœux qui vous dispensent de
tout effort..., que vous aurez brûlé des cierges à tels sanctuaires...,
offert des _ex-voto_ à telles madones...; parce que vous assiégerez les
confessionnaux et que vous passerez à l’église un temps qui serait mieux
employé à vos devoirs d’état..., vous croirez-vous libérées de vos
obligations de chrétiennes?...
«Sont-ce de bonnes chrétiennes, celles qui ne pratiquent point la
charité ou s’en débarrassent par une aumône jetée au hasard?... celles
qui ne payent point leurs dettes?... celles qui se montrent exigeantes
et dures avec leurs domestiques?... celles qui médisent et celles qui
mentent?...
«Jésus a dit sur la montagne: «Heureux les pauvres d’esprit,
c’est-à-dire ceux qui sont désintéressés! Heureux, ceux qui sont doux,
ceux qui sont miséricordieux, ceux qui ont le cœur pur, ceux qui
souffrent persécution pour la justice...» Mais il n’a pas dit:
«Heureuses les bigotes qui, bien calées dans un fauteuil et les pieds
sur une chaufferette récitent sans fin des patenôtres et des oraisons
dont leur bouche seule fait les frais.»
«Certes, il faut prier, mais il faut que la prière soit, suivant
l’expression du catéchisme, une «élévation de notre âme vers Dieu». Et
quand on dit qu’il faut prier sans cesse, cela signifie que toutes nos
actions doivent être un hommage à Dieu et aux lois qu’il nous a fixées.
Nous ne voulons point pour vous de cette piété de routine qui n’améliore
en rien, ni de cette piété de sentiment qui vire comme les girouettes,
nous voulons une piété de raisonnement qui supporte la critique et soit
capable de résister aux attaques de toute nature qui vous attendent dans
le monde.»
Si ces principes ne sont pas formulés avec autant de précision et de
netteté, l’enseignement religieux que l’on donne au couvent en est une
perpétuelle application.
M. l’abbé dit souvent à ses filles:
--Il y a deux livres qui sont par excellence les livres du chrétien et
que le chrétien ignore ou dédaigne: c’est le catéchisme et l’Évangile.
Il faut savoir son catéchisme par cœur et s’efforcer sans relâche de
pratiquer la morale de l’Évangile: c’est par là seulement que vous serez
de vraies chrétiennes.
* * * * *
La mère Saint-Boniface est en dissidence formelle avec cette doctrine.
Pour elle, toutes les minutes, si courtes, si fugitives soient-elles, où
l’esprit se trouve libre, doivent être consacrées à des pratiques de
dévotion. Elle conseille et, au besoin, impose le système des «oraisons
jaculatoires». Ce sont de brèves invocations que prononce l’une des
personnes présentes et auxquelles l’assistance doit répondre.
Exemple: «Oh! cœur de Marie...--Soyez mon refuge.» Ou bien encore: «Mon
doux Jésus...--Miséricorde!» Il y en a comme cela à l’infini; et cela
part tout d’un coup au moment où l’on s’y attend le moins.
Alice Gagneur s’est fait une spécialité de ce genre d’oraisons. On se
demande où elle peut bien dénicher toutes celles qu’elle débite du matin
au soir. A cause de cela, la mère Saint-Boniface, dont elle est, du
reste, la grande favorite, la déclare un modèle de piété. Mais tout le
monde la déteste, parce qu’elle est perfide, sournoise et rapporteuse.
Aussi, pour une qui répond comme il faut à sa clameur, dix autres
murmurent:
--Laissez-nous donc la paix, Alice, vous êtes assommante.
Et la gronderie générale qui s’ensuit n’est pas faite pour remettre en
sympathie le «modèle de piété».
La mère Saint-Jacques ne peut pas souffrir ce genre de dévotion. Une
fois, elle a dit à quelques Blanches très raisonnables et chez
lesquelles, par conséquent, l’interprétation fâcheuse n’était pas à
craindre:
--Cela me produit l’effet de gens qui rêvent tout haut et dont la bouche
parle sans que l’esprit s’en doute.
* * * * *
La dévotion de la mère Saint-Boniface n’est pas seulement continue, elle
est encore lugubre et menaçante. Elle présente la religion comme un
brandon enflammé ou une trique toujours prête à s’abattre. Elle prend
plaisir à évoquer les rigueurs de la _Loi de crainte_. Le déluge, les
plaies d’Égypte, le feu du ciel et autres épouvantails sont les points
d’appui de tous ses sermons. «Dieu a puni autrefois, il punit encore, il
punira tant que les hommes pécheront.»
Toute petite, Marie-Rose avait horreur de ces théories dont elle
pressentait l’exagération. Elle s’accommodait à merveille des idées
religieuses très raisonnables chez la mère Assomption, très élevées chez
la mère Saint-Bernard et la mère Marie-Joseph, pleines de justice chez
la mère Saint-Paul, confiantes, miséricordieuses chez la mère
Sainte-Thérèse, la mère Saint-Vincent, la mère Sainte-Rosalie, bon
enfant chez la mère Saint-Jacques, d’une naïveté touchante chez la
plupart des sœurs converses, d’une pureté admirable chez toutes; mais
elle demeura l’ennemie irréductible de la dévotion sèche, dure, étroite
de la mère Saint-Boniface. Cette divergence de vues occasionna de
nombreux conflits entre la maîtresse intransigeante et la petite fille
raisonneuse.
--Marie-Rose, vous ne priez jamais.
--Je vous demande pardon, ma mère, je prie. Seulement je prie en secret
dans ma chambre, ainsi qu’il est recommandé dans l’Évangile, c’est pour
cela que vous ne vous en apercevez pas.
Une autre fois:
--Marie-Rose, vous n’aimez pas le bon Dieu.
--Si, ma mère, je l’aime beaucoup, à ma façon. Je suis fâchée que ce ne
soit pas la vôtre, mais je n’y puis rien.
Malheureusement, la mère Saint-Boniface, de par son titre de
Surveillante générale, se trouve, en quelque sorte, grande maîtresse de
la dévotion; c’est elle qui gouverne les confréries et ordonne les
petites cérémonies extraréglementaires; elle mesure, pèse, dose la piété
sans tenir compte de la nature et des aspirations de chacune. Il lui est
avis que toutes les âmes et tous les cerveaux d’enfant doivent être
coulés dans le même moule, comme des briques.
* * * * *
Quand on gémit plus fort que de raison sur les engelures qui, l’hiver,
gonflent les orteils et font saigner les mains, la mère Infirmière
essaye d’encourager:
--Que voulez-vous, mes pauvres petites, je sais bien que c’est très
ennuyeux et très pénible. On vous soigne du mieux que l’on peut, mais il
n’y a pas grand’chose à faire. Prenez patience; avec le beau temps cela
va disparaître.
Quand on se plaint des menus à la mère Économe, elle répond, avec sa
bonne brusquerie, qui ne fâche jamais personne:
--Allez! allez! C’est cela qui vous donne le teint frais.
Quand on proteste en classe parce que l’«armoire» vous a fourni un
cahier froissé ou écorné, la maîtresse répond généralement:
--Il en verra bien d’autres d’ici à ce qu’il soit fini.
A l’ouvrage manuel, si l’on met ses propres bêtises sur le compte des
aiguilles qui s’épointent, du fil qui se tord ou casse, la mère
Sainte-Rosalie hoche la tête avec regret:
--Hélas! mes pauvres enfants, il faut en prendre son parti; on ne fait
plus de bonne marchandises maintenant. Les fabricants ne sont pas
consciencieux.
En un mot, les religieuses incitent leurs élèves au courage, à la
patience ou à la résignation. La mère Saint-Boniface, elle, a une
formule, une seule, la même pour tous les cas:
--Offrez cela au bon Dieu!
Les engelures, le gras au réfectoire, les aiguilles qui cassent, le
mauvais temps un jour de congé: tout est pour le bon Dieu.
Les fillettes sont trop avisées pour ne pas comprendre que ce qu’il
s’agit d’offrir, c’est la petite douleur, le léger sacrifice; mais,
fâchées de n’être pas plaintes, elles feignent l’ignorance:
--Une belle offrande pour le bon Dieu, vraiment: des engelures et des
poires blettes. Voyons, ma mère, qu’est-ce que vous voulez qu’il en
fasse?
Marie-Rose va plus loin dans l’argumentation. Elle prend soin de
s’appuyer sur des textes dont on ne peut contester l’origine ni
l’exactitude, sinon l’à-propos.
--Écoutez, ma mère, ce que dit l’Écriture sainte: «Caïn était laboureur,
Abel pasteur de brebis. Caïn faisait à Dieu d’indignes présents qui
n’étaient point agréés; mais le Seigneur regardait favorablement les
dons d’Abel qui lui offrait ce qu’il y avait de meilleur parmi les
premiers-nés de ses agneaux.» Croyez-vous, tout de même, que je veux
ressembler à Caïn?
* * * * *
La mère Saint-Boniface a parfois des idées qu’elle croit propres à
l’édification des pensionnaires et qui vont à l’encontre du but,
celle-ci, entre autres:
Le dimanche, à la collation, on tire au sort des images qui, pendant
toute la semaine, doivent servir de plan de conduite. Il y a, notamment,
la série des _moyens de transport pour le ciel_ avec des «conseils
idoines à l’accomplissement du salut par lesdits moyens». On gagne le
paradis de toute espèce de façons dont quelques-unes sont très comiques.
Le «modèle de piété» est naturellement chargé de la distribution, et
certaines l’accusent d’aider le sort dans le sens de ses sympathies et
de ses antipathies. C’est ainsi que Marie-Rose ne tire que des moyens
longs, désagréables, ridicules: en chariot, en patache, en brouette,
alors que Gagneur et ses amies sont favorisées des transports les plus
rapides, tels que l’express et le ballon.
Il en va de même pour les _Offices à la cour du roi Jésus_, où l’on peut
être amie, confidente, épouse, reine tout aussi bien que servante ou
portière. Une fois que Marie-Rose s’était vu successivement attribuer
les rôles les plus infimes, elle protesta hautement:
--Écoutez, mère Saint-Boniface, Gagneur doit tricher. Elle joue toujours
les rôles de souveraine et les autres ont le balai.
Quelques enfants--très peu--d’un esprit simple, docile, point
raisonneur, acceptent ces méthodes de sanctification et même s’en
édifient; une poignée de petites frondeuses s’en égayent; la majorité
n’en a cure.
Heureusement que la mère Assomption est là. Son bon sens très net et
très pratique lui fait saisir le côté dangereux qu’offrent ces procédés.
Elle pense qu’à vouloir forcer la note, on risque de dégoûter ses filles
de la religion; et, pis que cela, de la leur faire tourner en ridicule.
Il est probable que ses avis prévalurent en haut lieu; car, si les
oraisons jaculatoires ne furent pas interdites, du moins, on cessa de
les encourager; et, à la rentrée de Pâques, les _Moyens de transport
pour le ciel_, les _Offices à la cour du roi Jésus_ et autres plans de
conduite en images disparurent de la circulation.
* * * * *
Les cas de mysticisme sont assez rares; on les soigne avec énergie et
promptitude, et l’on en vient facilement à bout. Il serait injuste d’en
rendre le régime du couvent seul responsable. Le passage de l’enfance à
l’adolescence est presque toujours marqué par une petite crise
d’exaltation. La jeune âme qui, brusquement, s’épanouit, se dilate
est--comme le corps qui grandit trop vite--inhabile à trouver son
aplomb; et ses aspirations nouvelles sont parfois exagérées, voire même
téméraires. Il n’y a pas trop lieu de s’en effrayer, du moment où elles
sont nobles et pures. Avec une fermeté patiente on a bientôt fait de
ramener le jeune esprit dans les limites de la raison. Et telles dont le
mysticisme passager aurait pu sembler inquiétant, deviennent, grâce à un
traitement bien compris, des femmes pleines de pondération et de calme.
De toutes les compagnes de Marie-Rose, deux seulement se montrèrent
rebelles. Encore, par rebelles, faut-il entendre que, malgré leur
évidente bonne volonté, les dispositions que l’on combattait en elles ne
se modifièrent que très peu, et même point du tout.
* * * * *
Marguerite se soumet à des pénitences et à des mortifications de toute
nature. Elle se pique jusqu’au sang, mange ce qui lui répugne et se
prive de ce qui lui plaît. Elle enlaidit, autant que la chose est
possible, l’uniforme et la coiffure du couvent. Elle s’impose des
besognes pénibles et humiliantes qui ne lui sont pas commandées. Elle
reste des journées entières sans parler, ne prononçant que les mots
strictement nécessaires. Tout cela, du reste, est si plein de réserve
que ses compagnes en ont à peine soupçon, sauf les très rares, dont
l’esprit d’observation s’exerce, même à leur insu, sur tout ce qui les
entoure.
Mais les religieuses sont clairvoyantes; le manège de Marguerite ne leur
échappa point et elles mirent tout en œuvre pour tempérer un zèle
qu’elles jugeaient excessif. Ce fut inutile; les conseils, les
avertissements, ni même les injonctions ne produisirent qu’un très
faible résultat.
Marguerite rentra au couvent en qualité de novice presque aussitôt en
être sortie. Et, comme une fois, Marie-Rose, sa cadette de quelques
années, faisait une allusion discrète aux macérations qu’elle s’était
imposées du temps qu’elle était pensionnaire, la petite sœur lui
répondit:
--Je me suis mortifiée du jour où, à la suite d’une grave remontrance de
mon père, j’ai compris à quel point j’étais sensuelle, à quel point
j’aimais la toilette, les friandises, le plaisir sous toutes ses formes.
Si je n’avais pas fait ce gros effort pour me corriger, je risquais de
causer beaucoup de mal aux autres et à moi-même.
_A la suite d’une grave remontrance de mon père_; plus tard, Marie-Rose
fut bien aise de savoir que, pour Marguerite, au moins, l’influence
religieuse ne devait pas être mise en cause. Les scrupules exagérés
d’une âme de fillette, joints à une sévérité paternelle, peut-être
inopportune, avaient seuls déterminé la crise.
* * * * *
Jeannine fut longtemps la pensionnaire la plus arrogante qui se pût
voir. Ce n’était point qu’elle humiliât ses compagnes, elle les ignorait
pour la plupart. Elle semblait croire que la place occupée par elle dans
le monde était unique et bien supérieure à celle que devait occuper le
reste du genre humain.
Du jour au lendemain elle se convertit. Elle devint aimable et
complaisante avec les plus petites et les moins avenantes. Sa
quasi-indifférence religieuse se changea en une piété, non pas ardente,
comme aurait pu le faire présager son caractère, mais humble, timide,
implorante. Ce ne fut pas la nature de cette piété qui inquiéta, mais sa
permanence. On prit à tâche de tirer Jeannine de ses oraisons
continuelles: ce fut en vain. Quand on l’envoyait courir à
cligne-musette, sauter à la corde ou conduire une ronde, elle se
soumettait avec une bonne grâce parfaite; mais son entrain ne durait que
tout juste le temps nécessaire à l’obéissance.
Aujourd’hui, on rencontre parfois l’altière Jeannine coiffée du bonnet
des Petites Sœurs des pauvres et portant un lourd panier dont le contenu
est destiné à ses «chers vieux». Quel fut le motif de sa transformation
subite? Marie-Rose ne le sut jamais.
Ce furent les deux seuls cas de mysticisme qu’elle vit combattre sans
succès. Mais qui sait si cet échec ne fut pas un bien? si Marguerite et
Jeannine ne furent pas tirées par là d’un danger plus grand?
* * * * *