Ce règlement porte que «les chanoinesses régulières de Saint-Augustin

enseigneront dans leurs écoles expressément bâties et préparées pour les

petites filles de parmi la ville, toutes celles qui s’y présenteront...

On y devra enseigner la prière, le catéchisme, la civilité et la

bienséance; à lire, à écrire, à calculer, à coudre, à travailler à

toutes sortes d’ouvrages manuels propres à des filles, et qui, de soi,

puissent porter profit à celles qui voudront s’en servir, tels que du

lassis et à le recouvrir, du point coupé et de la nuance; mais on n’y

montrera pas d’ouvrages rares et subtils et de grand appareil. On ne

permettra pas qu’elles sautent vivement d’un ouvrage à un autre par

légèreté ou dégoût, ou ennui, ou curiosité.»

Après ces détails, touchants par leur minutie et par la sollicitude

qu’ils décèlent, P. Fourrier ajoute, comme si cela lui revenait à

l’idée: «On instruira aussi d’autres filles qui seront pensionnaires et

logées dans l’établissement... Les religieuses tâcheront de leur montrer

tout ce qui se puisse apprendre à des filles du monde pour plaire à

Dieu, à leurs père et mère et autres personnes de leur appartenance.»

Ainsi donc l’idée première du fondateur était bien l’éducation des

enfants pauvres; le souci des filles de la bourgeoisie ne venait

qu’ensuite. Les pensionnaires le savent fort bien et elles s’en

inspirent pour leur conduite. Une fois par an, la veille des Rois, elles

fraternisent avec leurs petites compagnes de l’école gratuite et

partagent avec elles les cadeaux du Jour de l’An. Ces cadeaux ne sont

pas envoyés dédaigneusement, ils sont distribués avec sympathie, et si

gentiment que les jeunes écolières n’en peuvent ressentir ni humiliation

ni envie. On étonnerait bien la plupart de ces fillettes en leur disant

qu’il existe une distinction sociale entre celles qui donnent et celles

qui reçoivent avec un égal plaisir.

Ce n’est pas tout. L’assistance au couvent est franchement utilitaire.

Une poupée, un cheval de bois, du sucre de pomme, c’est bon; mais le

bien-être pour toute la maisonnée est encore meilleur. On choisit, parmi

celles dont les enfants fréquentent l’école gratuite, une famille

nombreuse, récemment privée de son chef et l’on assure la vie de cette

famille pour quelque temps, pour toute une année parfois. On habille la

mère et les enfants, on paye le loyer, on envoie du combustible et des

denrées alimentaires. Les cotisations, très larges à ce moment où les

bourses viennent d’être remplies, permettent d’être généreux.

Comme au couvent on attache une grande importance à la leçon des actes,

les pensionnaires font leur distribution elles-mêmes. Cela se passe Sous

la Chapelle comme toutes les cérémonies qui entraînent des mouvements et

du tumulte. Ce sont donc les enfants qui reçoivent la famille désignée.

Elles sont, jusqu’à un certain point, maîtresses de la situation; et

elles en sont si fières qu’elles déploient un zèle parfois indiscret.

On se met trois ou quatre pour attacher la bavette d’un poupon au risque

de l’étrangler. Pour chausser un petit qui marche à peine, on lui lève

les deux pieds à la fois et on l’assied par terre. Une fillette se

trouve subitement enveloppée de plusieurs châles, si bien qu’elle

disparaît dans un amas de laine. On enfonce sur la tête d’un petit

garçon un béret trop grand qui lui cache les yeux, le nez et les

oreilles.

D’autres donatrices plus portées sur les friandises, montent la garde

près de leurs invités. A peine un petit bec se trouve-t-il disponible

qu’une demi-douzaine de mains sont là pour le remplir, et il doit

ingurgiter tout ensemble un fondant, un marron glacé et une pastille de

chocolat. On s’arrête seulement quand il suffoque.

Tout cela ne va pas sans un peu de bousculade et quelques propos

aigres-doux.

--Vous avez déjà rempli sa bouche trois fois, à celui-là; et moi pas une

seule.

Les Violettes et les Blanches, à qui la police est confiée ce jour-là,

se dépensent en vain pour maintenir l’ordre, il arrive un moment où les

héros de la fête en deviennent les victimes. Ils étouffent,

s’étranglent, tombent par terre et poussent des cris d’effroi. C’est

alors qu’intervient la mère Saint-Jacques. En un tour de main, elle

emballe le matériel et les gens disant avec sa bonne brusquerie:

--Ma pauvre femme, emportez vos marmots pendant qu’ils sont encore

entiers, sinon, je ne réponds point de la case.

* * * * *

Le P. Fourrier dit encore: «Jamais les supérieures de notre Ordre ne

prendront le titre d’abbesse, ni de prieure, ni de madame, ni d’autres

titres spéciaux qui peuvent être séants à des religieuses d’autres

Ordres; mais, devant élever des enfants, elles s’arrêteront simplement à

ce beau nom de _mère_, puisque c’est le titre le plus doux, le plus

aimable, le plus plein de bienveillance et d’affection, et aussi le plus

naturel.»

De fait, la supérieure est bien la _mère_ de toutes les fillettes qui

fréquentent le couvent, mais plus spécialement des internes:

pensionnaires ou orphelines dont elle a l’entière responsabilité. Une

fois par an, à sa fête, tout ce jeune monde est confondu.

On se réunit pour offrir les bouquets, réciter les compliments, chanter

la cantate. Ensemble encore, on se rend aux Capucins pour une récréation

de toute l’après-midi.

Les pensionnaires savent bien que P. Fourrier a dit à leur intention:

«Elles prendront garde d’offenser ou mépriser aucune de leurs compagnes

si petite, si pauvre qu’elle soit.» Mais elles savent également que la

bienveillance affectée humilie presque autant que le dédain. Aussi

traitent-elles leurs invitées avec cette politesse avenante que l’on

témoigne à ceux que l’on a du plaisir à voir.

C’est de la façon la plus cordiale que les pensionnaires font les

honneurs de leur domaine. Il y a des orphelines à toutes les parties de

corde, de ballon, de cerceau. On leur fait des tours de faveur pour la

balançoire. Les jardinières leur offrent des bouquets de leurs

plates-bandes, tout en les initiant aux mystères de l’horticulture.

Le lendemain est un jour de liesse.

A neuf heures, on tire une loterie dont le produit est destiné au

trousseau et au pécule que les orphelines touchent à leur sortie de

l’établissement; mais, en attendant, elles ont leur part de lots. A deux

heures, on joue la comédie, et là encore tout le jeune monde est mêlé.

La taille seule sert de base au rangement: les petites devant, les

grandes derrière.

A six heures et demie, «grand dîner» servi Sous la Chapelle, le

réfectoire du Pensionnat étant trop petit pour contenir tant de monde.

Car là encore les deux sociétés sont réunies. Le clou de ce «grand

dîner» n’est pas dans la chère dont, au couvent on n’a jamais beaucoup

de souci; mais dans le service qui est fait par des pensionnaires tirées

au sort pour toutes les classes; les Vertes seules étant exceptées.

C’est un service agité, confus, tumultueux. On renverse les salières et

les bouteilles; on répand de la sauce tout le long du chemin et jusque

dans le dos des convives. Il y a des tables qui ont trop de pain et

d’autres qui n’en ont pas du tout. Les Jaunes cassent beaucoup

d’assiettes.

Il se produit des réclamations que les serveuses transmettent avec une

complaisance empressée.

--Les Rouges réclament un supplément de crème.

--C’est Antoinette Perrey qui n’a pas de meringue.

--Voilà une orpheline des Bleues qui dit qu’elle n’aime pas la carcasse

de lapin. Elle voudrait une patte.

La mère Saint-Jacques qui, en sa qualité d’Économe, préside ces

bruyantes agapes, lève les bras au ciel avec une feinte indignation.

--J’aimerais mieux, dit-elle, servir le dîner de quinze archevêques.

Il lui faut encore entendre des doléances d’une autre nature:

--Mère Saint-Jacques, écoutez: on nous apporte les bouteilles

débouchées, cela retire tout l’amusement, vous comprenez. Et ce n’est

pas la peine qu’on nous donne des tire-bouchons.

L’excellente religieuse se tourne vers la bonne sœur Sainte-Anne, qui

dirige le bataillon des jeunes échansonnes.

--Ma pauvre sœur, remettez donc les bouchons aux bouteilles qu’elles

aient le plaisir de les enlever... Veillez bien seulement à ce qu’il ne

survienne point d’aventure.

Et comme on a soin de ne pas faire un bouchage trop serré, les enfants

reviennent se plaindre que cela ne fait pas de bruit.

Les serveuses mangent après les autres et n’ont pas toujours des

morceaux de choix; ce qui ne les empêche pas de se considérer comme les

reines de la fête.

Les orphelines s’en retournent chez elles chargées de menus cadeaux, les

pensionnaires ont fait une bonne expérience d’égalité et de fraternité.

C’est donc profit pour tout le monde.

VI

CHOSES ET AUTRES

_Le «parloir des frères»._--Au couvent, on ne redoute pas trop le

contact des filles et des garçons. On ne va point jusqu’à préconiser ou

seulement admettre le système de la coéducation des sexes, mais on est

persuadé que les uns et les autres ne peuvent que gagner à une

fréquentation raisonnable--naturellement quand il s’agit d’enfants bien

nés ce qui est le cas de toutes les pensionnaires et de leurs frères et

cousins.

Du temps de Marie-Rose, il existait un usage que certains éducateurs

pourraient trouver hardi et que la plupart des religieuses admettaient

sans difficulté; cela se nommait le «parloir des frères».

Le couvent et son voisin immédiat, le collège, ont un grand nombre

d’internes dont les parents n’habitent pas la ville: enfants de

propriétaires fonciers dans ce riche pays de culture, enfants de marins

dont le foyer est rarement stable, jeunes citadins de la grande ville

toute proche que l’on envoie respirer un air plus pur.

Les parents, M. le principal et les autorités religieuses trouvent cruel

de tenir frères et sœurs si près et pourtant séparés les uns des autres.

Et comme les filles ne peuvent pas aller au collège, on laisse les

garçons venir au couvent.

Tous les dimanches, de midi à une heure, le grand parloir est livré à

quelques groupes distincts formés de collégiens en tunique et de

pensionnaires en robe d’uniforme où tranche la ceinture claire.

Marie-Rose a deux frères, Hélène de Puyrenaud également deux, Charlotte

Périer, les petites de T. en ont trois, Aliette Le Menn quatre pour elle

toute seule; c’est elle qui détient le record.

La surveillance existe, bien entendu, mais modérée et surtout discrète.

On ne voudrait pas faire à cette jeunesse bien élevée l’affront de la

croire capable de mauvaise tenue. Et l’on pense aussi que la présence

des frères respectifs suffit au maintien de l’ordre. Le rideau de damas

est tiré, et la grille seule sépare le parloir du corridor où la mère

Saint-Jacques se promène en lisant ses Heures.

Si le babil résonne trop clair ou si quelque rire vient à éclater, elle

fait _ch, ch..._ ou bien son habituel: _Mais... mais... oh! mais!..._

qui ne fait peur à personne mais auquel on obéit tout de même. Les

choses ne vont jamais plus loin.

Une fois, pourtant, il se produisit un gros scandale, qui faillit faire

supprimer le «parloir des frères».

La bonne mère Saint-Jacques se démit la cheville et fut un mois sans

venir au Pensionnat. Elle fut remplacée à la visite dominicale par la

mère Saint-Boniface, et naturellement il y eut du grabuge. Les garçons,

édifiés de longue date par leurs sœurs, sur le caractère de la

Surveillante générale, se relâchèrent un peu de leur correction

habituelle et les pensionnaires firent chorus. Bref le parloir fut très

dissipé et il y eut une distribution de pénitences. Mis au courant,

messieurs les collégiens résolurent de venger leurs partenaires du

dimanche en jouant un bon tour à la malencontreuse Surveillante.

Au parloir suivant, les pensionnaires en se rendant à leur place

attitrée, trouvèrent non pas leurs frères, mais les amis d’iceux:

Hélène, les deux Gourregeolles; Charlotte, les de Puyrenaud; Marie-Rose,

les quatre Le Menn. Après une minute d’effarement, la plupart des

pensionnaires comprirent, et elles se prêtèrent le plus joyeusement du

monde à la combinaison. Il faut dire aussi que les collégiens s’étaient

fait un scrupule de ne former les groupes qu’entre jeunes gens de la

même société et se rencontrant ailleurs qu’au parloir.

Marie-Rose était très camarade avec les Le Menn; leurs pères étaient

également marins et naviguaient sur le même bâtiment. Ce fut leur coin,

très bruyant, qui fit découvrir la mèche.

La répression fut sévère. On prévint les familles et M. le principal; et

le «parloir des frères» fut momentanément supprimé.

On le rétablit seulement au retour et sur les instances de la mère

Saint-Jacques qui se porta garante de la bonne tenue générale. Elle eut

raison; la confiance que l’on témoigna à cette jeunesse fit mieux que

les plus sévères admonestations, et tout rentra dans l’ordre.

* * * * *

_L’éclairage._--Le couvent, si plein de lumière pendant la journée, est

plongé, dès que vient la nuit, du moins quant au dehors, dans une

obscurité presque complète. On parle bien d’installer le gaz, mais ce

serait une grosse dépense et l’on en trouve toujours de plus urgentes à

faire. Marie-Rose avait douze ans quand se produisit ce grand événement.

Dans sa petite enfance, on se contentait pour les jardins, de lampes

enfermées dans des cages de verre et placées de loin en loin. Cet

éclairage était très insuffisant et l’on y suppléait par des lanternes

que les religieuses transportaient dans leurs allées et venues. Rien de

curieux comme ces petites lumières discrètes qui, le soir venu,

circulaient de tous côtés sans que l’on en pût reconnaître la

propriétaire. C’était un sujet d’étonnement amusé pour toutes les

nouvelles. Dans les passages, les corridors, les escaliers, il y avait

des quinquets, système Argand, qui dataient d’un siècle. En classe, on

était plus moderne et l’on se servait de grosses lampes de bord, en

cuivre poli qui fournissaient un éclairage puissant.

Mais les lanternes en corne et fer ajouré, les quinquets et les lampes à

schiste n’étaient rien comme antiquité auprès des «Jacquots».

Le jacquot consiste en un bâton long une fois et demie comme un manche à

balai et qui repose sur un pied en forme de croix grecque. A mi-hauteur

règne une planchette circulaire qui supporte les mouchettes, l’éteignoir

et un rat de cave. Au-dessus s’étend un bras au bout duquel est fichée

une chandelle de suif. Ce bras est mobile; il vire autour du bâton, se

hausse et se baisse à volonté se soutenant par son propre poids.

Le jacquot n’est pas d’un usage courant. On s’en sert dans certaines

circonstances déterminées, notamment quand un verre de lampe casse et

qu’il n’y en a pas de rechange.

Ce genre d’éclairage encombrant et incommode ferait maugréer les gens

raisonnables; mais les pensionnaires s’en montrent ravies. Toutes

veulent pour elles le pauvre jacquot qui n’a pas une minute de répit.

L’une tourne à droite le bras éclairant, l’autre le retourne à gauche;

celle-ci le grimpe tout en haut, celle-là le ramène en bas. Dans ce

remue-ménage, il arrive parfois que l’instrument, malgré son pied en

croix grecque, choit de toute sa hauteur. A quatre jacquots par étude,

cela fait bien de la dissipation. Mais la grande affaire est le

mouchage. Quelques pensionnaires ont monopolisé cette importante

fonction. Marie-Rose est du nombre, et elle accomplit sa charge avec un

zèle excessif. La mèche n’a pas le temps de se reformer qu’elle la

supprime au risque de supprimer en même temps la lumière. Parfois même

elle se sert de l’éteignoir «pour s’assurer qu’il fonctionne» et ce, à

la protestation, très amusée au fond, de ses proches voisines. Aux

remontrances de la maîtresse, elle répond avec un aplomb tranquille et

plein de politesse que «l’éteignoir est là sans doute pour servir à

quelque chose».

--Oui, certes, pour éteindre les chandelles quand on n’en a plus besoin.

--Et les rats de cave, alors, à quoi les emploiera-t-on, si l’on ne

rallume pas les chandelles éteintes?

Il serait élémentaire de supprimer le matériel des jacquots, si ce n’est

les jacquots eux-mêmes; mais au couvent les choses demeurent; il faut

des circonstances exceptionnelles pour que l’on consente à la plus

petite modification. Et puis les jacquots sévissent rarement et tard

dans la journée, alors que les jeunes esprits sont, depuis des heures,

tendus par le travail et la discipline; on ne s’indigne pas trop d’un

peu de dissipation sans malice et sans résultat fâcheux. Peut-être

aussi, les maîtresses s’amusent-elles au fond, de ce que la bonne sœur

Sainte-Claire appelle le «trafic des jacquots». Quelques-unes sont

jeunes et il ne faut pas grand’chose pour égayer les âmes simples.

* * * * *

_Les bêtes._--Les bêtes furent toujours traitées au couvent avec honneur

et sympathie.

En premier lieu, viennent les chats. On aime beaucoup les chats, mais on

est forcé de les aimer de loin. En gens avisés, ils ne se hasardent que

très rarement dans les quartiers du Pensionnat où l’amitié qu’on leur

témoigne prend vite des allures de catastrophe. Ils préfèrent de

beaucoup les parages de la cuisine où ils sont une bonne douzaine à se

prélasser au soleil.

On les rencontre en allant et venant au réfectoire, et le grand silence

réglementaire est souvent troublé par des appels faits à mi-voix.

--Minou, minou, viens mon petit!

ou des tentatives d’intimidation:

--Ch... ch... ch...

Il arrive même que l’on sorte des rangs pour une velléité de

poursuite... rarement couronnée de succès. Il faut une habileté

consommée, jointe à une chance exceptionnelle, pour arriver à capturer

l’un de ces intéressants félins, et pour le maintenir dans son tablier

jusqu’au Pensionnat. Puis ce sont des disputes parce que chacune veut en

avoir sa part.

Alors, la mère Saint-Jacques qui, en sa qualité d’Économe, est la

Surintendante des chats, menace de les faire exterminer jusqu’au

dernier, «puisqu’ils sont une source de désordre et de querelles.»

Et les petites de supplier, comme si la chose était imminente:

--Oh! non, ma mère, ne les faites pas exterminer, on ne s’occupera plus

d’eux.

* * * * *

En plus des chats, il y a des bêtes qui appartiennent à des groupes

quelconques: classes, dortoirs, etc. De ce fait, Marie-Rose eut la

propriété collective de quelques animaux: un rouge-gorge, un cochon

d’Inde, une mouette et un poisson.

L’oiseau qui porte le nom banal de Fifi Rouge-Gorge appartient aux

Vertes. Celles-ci s’en montrent très jalouses. La cage est accrochée

dans _leur_ classe ou posée sur le rebord de _leur fenêtre_. Toute

ceinture étrangère est priée de passer au large.

--_En allez-vous_, Suzanne, vous l’effarouchez; il ne peut pas souffrir

le jaune.

Au dire de ses tutrices, cet étrange oiseau ne supporte que le vert.

L’été, les petites l’emmènent au Gros Poirier où elles passent

l’après-midi; et leur sollicitude ne lui laisse pas un instant de répit.

On le trimbale du soleil à l’ombre et de l’ombre au soleil; son

habitation est remplie de sucre, de biscuit, de verdure et de fruits

variés; la voûte en est ornée de pendentifs nombreux qui font office de

joujoux: l’espace libre se trouve très limité.

Dans les moments d’effusion, on se presse autour de la cage; c’est à qui

sera le plus près pour être distinguée par Fifi Rouge-Gorge, et on lui

crie des amabilités à l’assourdir.

Le plus curieux, est que Fifi Rouge-Gorge semble se complaire au milieu

du vacarme et de la bousculade. Quand, par hasard, ses jeunes tutrices,

occupées à quelque tâche, le laissent en repos, on le voit immobile et

silencieux sur son bâton. A la moindre velléité de récréation, il

s’agite, se met à voleter dans sa cage, chante et piaille de bonheur.

En dépit de ce surmenage et des conditions hygiéniques déplorables dans

lesquelles il se trouvait, Fifi Rouge-Gorge vécut très vieux.

Marie-Rose, qui l’avait reçu de ses anciennes, le transmit à la

génération suivante. Devenue Jaune, elle ne s’inquiéta plus de son sort.

* * * * *

L’année de Marie-Rose, M. l’abbé fit cadeau à son catéchisme de première

communion, d’un joli petit cochon d’Inde qui fut baptisé de ce nom

légèrement prétentieux: «le Phénix».

Marie-Rose ne fut jamais folle de cet animal. Son museau drôlet, son

poil soyeux, ses yeux en «bouton de bottine», la laissèrent

indifférente. Mais elle s’amusa prodigieusement des méfaits qu’on lui

fit commettre et qu’elle était la première à imaginer.

Le Phénix loge habituellement dans une caisse Sous la Barrière. Mais

comme on a la permission de l’emporter aux Capucins, il se trouve à la

tête d’un panier de voyage, lequel panier sert parfois pour l’introduire

dans la classe de travail manuel dont il est chassé honteusement dès que

l’on s’aperçoit de sa présence.

Le comble du grief est quand on le lâche dans les carrés de légumes pour

qu’il s’y ébatte et y trouve pâture. La maraude ne serait pas bien

grave, mais la chasse qu’on lui fait est terrible, et le père Mouche, le

jardinier, s’en plaint amèrement à la mère Économe.

--Ces demoiselles ont encore _pilaudé_ mes choux pour rattraper leur

«Phénix».

Le Phénix eut une existence éphémère. Il termina l’année scolaire en

cours et n’en recommença point d’autre. Au surplus, la collectivité à

laquelle il appartenait se trouvant dissoute, nul ne le réclama.

* * * * *

Un matin, après une nuit de tempête, on trouva sur la fenêtre de l’Ange

Gardien une jolie mouette blessée, l’aile pendante. Tout de suite

apitoyées, les pensionnaires voulurent recueillir le pauvre animal. Mais

la mère Saint-Boniface n’avait point l’âme tendre, et il fallut une

intervention longue, patiente, pleine de diplomatie de la petite sœur au

voile blanc, pour qu’elle consentît à laisser ouvrir la fenêtre. Le

dortoir affirma sa propriété.

--Nous avons une mouette, déclarèrent les intéressées.

A cause des circonstances dans lesquelles on l’avait hospitalisé,

l’oiseau fut baptisé _Moïsette_, comme si un animal aquatique courait

risque de naufrage.

Moïsette sut bientôt reconnaître celles à qui elle appartenait et

s’attacha à elles par la reconnaissance de l’estomac. C’étaient toujours

les mêmes, en effet, qui lui servaient de pourvoyeuses et lui

apportaient en quantité les vers, les colimaçons, voire même, aux jours

de sortie, les crevettes et les petits poissons, qui lui servaient de

nourriture.

On aimait bien Moïsette, mais on ne prenait pas trop de libertés avec

elle, parce qu’elle était d’humeur farouche et que son grand bec tenait

à distance les hardies et les indiscrètes.

Ce fut Marie-Rose qui, involontairement, fut cause de son exil.

Dans la cour du Pensionnat, se trouvait une grosse futaille qui, campée

debout et munie d’un robinet, servait à recueillir l’eau des toits,

employée à l’arrosage. Par respect pour les vieilles appellations, cette

futaille était dénommée _gonne_.

Or, un jour, le bruit courut que Moïsette était tombée dans le gonne et

allait sûrement se noyer. Gros émoi dans le clan de l’Ange Gardien. On

complote, on délibère, on étudie les meilleurs modes de sauvetage, et,

finalement, on s’en remet à Marie-Rose qui affirme avoir trouvé un

moyen.

Voici en quoi consistait ce moyen. C’était pendant l’ouvrage manuel,

temps propice aux escapades, à cause de l’allée et venue nécessitée par

les leçons et les études de piano. A trois que l’on était, on appliqua

le long de la futaille, une échelle qui servait à rattraper les balles

lancées dans les gouttières basses; et, à l’aide d’un parapluie grand

ouvert faisant office de filet, on tenta de repêcher l’oiseau. Moïsette,

plus effrayée de l’appareil que de l’eau où elle se reposait bien à

l’abri, fit la nique à ses patronnes et se sauva par ses propres moyens.

Mais le parapluie ne s’en était pas tiré sans quelque dommage. Or, il

appartenait à une dame pensionnaire très soigneuse qui se plaignit. On

ouvrit une enquête, et l’autorité supérieure, jugeant que la vie d’un

oiseau--fût-ce Moïsette--ne valait pas que de petites pensionnaires

risquassent de piquer une tête dans le gonne ou de se casser le cou en

tombant d’une échelle, prononça un arrêt de déportation. L’enceinte

fortifiée se trouva, dans l’espèce, être le jardin de M. l’abbé.

Marie-Rose au couvent · 第 7 / 16 段