imperturbablement la liste des patriarches, de Seth à Abraham, des douze
fils de Jacob, des quinze juges, des dix-neuf rois d’Israël et des vingt
rois de Juda.
Sur la carte de Palestine, elle trouve sans hésiter Haran de
Mésopotamie, Hur de Chaldée, la vallée de Mambée, le Jourdain, la plaine
de Seïr, tous les endroits où vécurent Abraham et ses descendants. Elle
se plaît à suivre l’itinéraire des Israélites dans le désert, s’arrêtant
avec eux à Soccoth, leur premier campement, à Elim où il y avait douze
fontaines et soixante-dix palmiers, au rocher d’Horeb d’où la baguette
de Moïse fit jaillir l’eau fraîche, à Raphidim où Amalec fut vaincu
grâce aux mains implorantes du prophète, à Sinaï, la montagne de la Loi,
au mont Nébo, de la chaîne d’Abarim où le législateur aperçut la Terre
promise, à Jéricho qui tomba au son des trompettes, etc.
La représentation mentale est, chez elle, extraordinairement claire et
tenace. Elle vit, par la pensée, l’existence de ce peuple pour lequel
elle se passionne. Elle pleure avec Agar qui voit son petit garçon
agoniser au désert, avec Jocabed obligée d’exposer le sien sur les eaux
du Nil, avec Respha disputant aux corbeaux les cadavres de ses fils, et
elle s’exalte avec la mère des Macchabées.
Quand son tour vient de raconter des choses qui l’émeuvent, sa voix
s’étrangle, et, parce qu’elle ne veut jamais pleurer en public, elle dit
simplement:
--Je ne sais plus.
Si l’on insiste, si l’on affirme qu’_elle sait_, elle répond alors:
--Eh bien! je ne veux plus dire.
On a raison de dire qu’_elle sait_. Elle connaît, en effet, les
circonstances les plus minimes relatées dans son livre.
Elle étonna bien son père le jour où, à peine âgée de dix ans, trouvant
dans une revue un dessin au trait, avec cette simple légende: _Tombeau
des patriarches Abraham, Isaac, Jacob et de leurs épouses_, elle dit
avec une assurance dénuée de toute pose:
--C’est le caveau de Mecphéla en la ville d’Hébron, voisine de Bersabée.
Abraham l’avait acheté quatre cents sicles d’argent pour inhumer Sara.
Cependant son étude favorite amène parfois en elle des velléités de
révolte et de fâcherie.
La piété des bonnes sœurs, ses premières éducatrices, était trempée de
mansuétude et de douceur. On lui faisait voir Dieu à travers toutes les
choses de la nature qu’elle aima toujours infiniment. On lui répétait
que le bon Dieu protège, que le bon Dieu pardonne, que le bon Dieu aime
jusqu’aux méchants. Elle était persuadée que, du bon Dieu, il ne pouvait
arriver rien que d’heureux.
Or, cette théorie s’accordait trop bien avec ses propres conceptions de
petite fille très tendre pour qu’elle en changeât volontiers. Elle se
refusait à admettre les rigueurs de la «loi de crainte»: le déluge,
Nadab et Abiu dévorés par les flammes, Coré, Dathan et Abiron précipités
dans un gouffre subitement ouvert sous leurs pas, les serpents du désert
à la morsure brûlante, la peste, la lèpre, le feu du ciel et les bêtes
féroces.
Ne raisonnant même pas sa répugnance à croire ce qu’on lui affirmait,
elle se levait de sa place et prononçait nettement, péremptoirement:
--Non.
Et le jour où il lui fallut reconnaître que l’Histoire sainte ne mentait
pas, elle déclara en manière de conclusion.
--J’aime bien le petit Jésus dans sa crèche, mais je n’aime pas le vieux
bon Dieu d’autrefois qui était toujours en colère.
Dans la suite, Marie-Rose fut une grande liseuse. Elle se passionna pour
certains auteurs et pour certains ouvrages; mais son amour de l’Histoire
sainte telle qu’elle l’avait apprise au couvent survécut à toutes les
sympathies nouvelles.
Marie-Rose est beaucoup moins brillante en écriture. Ses bâtons et ses
jambages sont loin de mériter des éloges. Ses lignes grimpent, puis
retombent brusquement sans se soucier d’être le plus court chemin d’un
point à un autre. Elle crève son papier en remontant les _déliés_ ou
casse les becs de sa plume en descendant les _pleins_. Elle prend trop
d’encre et remplit sa page de pâtés qu’elle lèche ensuite malgré la
défense formelle. Puis elle néglige de sécher le papier qui se met à
boire, et le désastre est complet. Parfois même elle accroche le coton
qui repose au fond de l’encrier pour absorber le trop plein du liquide,
et ses voisines reçoivent alors plus que leur compte d’éclaboussures.
Ses doigts sont imprégnés jusqu’à l’os, et il est rare que sa figure
soit indemne passé le premier quart d’heure.
Toute contrainte corporelle lui étant supplice, si la maîtresse insiste
trop fort pour obtenir ce qu’on appelle une «bonne tenue», c’est-à-dire
le coude au corps, le poignet souple et les doigts allongés sans
raideur, Marie-Rose, crispée, lance son porte-plume au milieu de la
classe, et c’est bien heureux quand l’encrier ne suit pas le même
chemin.
On la met «au coin» jusqu’à ce qu’elle promette de s’appliquer, ce
qu’elle se garde bien de faire, car elle aime beaucoup mieux être le nez
au mur que devant son cahier. Elle a plus que l’horreur, elle a
l’épouvante des leçons d’écriture. Quand on lui dit pour lui faire
honte:
--Les chats de la Communauté écriraient mieux que vous.
Elle répond avec un soupir d’envie:
--Oui, mais on ne les fait pas écrire, eux.
* * * * *
Marie-Rose est tout aussi nulle en arithmétique.
L’enseignement du calcul se borne, dans la classe verte, à la
numération; mais c’est encore trop pour la petite fille. Les chiffres et
les nombres se heurtent chez elle à un cerveau fermé qui dédaigne de
s’ouvrir.
Elle est souvent réprimandée pour sa mauvaise volonté.
--Vous n’essayez même pas de comprendre, lui dit-on.
--Oh! ce n’est pas la peine, répond-elle en toute simplicité, j’ai déjà
essayé une fois, il y a longtemps, et cela n’a servi à rien.
* * * * *
Avec le catéchisme que l’on apprend par cœur comme de petits perroquets,
mais que M. l’abbé expliquera ensuite pendant plusieurs années: c’est
tout.
Évidemment, les jeunes élèves des cours à la mode en apprennent
davantage, ce qui ne veut pas dire qu’elles en savent plus long.
En effet, si les religieuses ne se servent que très peu du livre dans
leurs classes élémentaires, elles se servent, en revanche, beaucoup de
la parole. Elles emploient couramment la méthode de l’observation
directe. Pour elles, tout est matière à enseignement: le temps qu’il
fait, une promenade aux jardins, une visite à la basse-cour.
Car, dans la belle saison, la moitié des leçons se font au grand air:
sous le Berceau Fleuri ou dans la Bonne Allée. C’est là que les petites
«Croix de par Dieu» lisent, apprennent leurs leçons, exécutent ce
qu’elles appellent avec un peu de présomption les «travaux à
l’aiguille».
C’est là surtout--et c’est peut-être l’étude la plus précieuse--que l’on
_observe_ et que l’on _écoute_.
* * * * *
_Les études._--La journée classique commence par une leçon d’écriture.
Pendant une heure, toutes les pensionnaires, des Vertes aux Violettes,
suivant le modèle qu’elles ont sous les yeux, écrivent en _gros_, en
_gros moyen_, en _petit moyen_, en _fin_, en _expédiée_, soit des mots
dont on leur a fait connaître l’origine, soit une indication littéraire
ou scientifique, soit une maxime.
Des parents se sont quelquefois élevés contre cette heure soi-disant
perdue, et ont demandé la suppression, ou tout au moins la réduction des
leçons d’écriture quand les enfants savent suffisamment manier leur
plume; le Comité des Études s’est toujours montré inflexible. Cette
leçon initiale lui semble, à plusieurs titres, d’une bonne pédagogie.
Tout d’abord, l’écriture, qui exige de l’application mais non un gros
effort d’intelligence, est d’une excellente mise en train pour le jeune
esprit. Ensuite, les religieuses pensent qu’il est essentiel de
perfectionner son écriture. Elles y attachent une telle importance que
la leçon est faite par des maîtresses spéciales: une pour les
commençantes, une pour les moyennes, une pour les grandes. Toutes les
sortes d’écritures: ronde, bâtarde, gothique, sont enseignées, et, on
peut le dire, bien enseignées. Enfin, et c’est certainement le motif le
plus sérieux pour des personnes qui mettent au-dessus de tout la
formation morale de l’enfant, ce que l’on écrit bien, bien des fois,
même sans y prendre garde, se grave dans le cerveau d’une manière
indélébile, et on l’y retrouve sous telles et telles influences alors
qu’on croit l’avoir oublié.
Au point de vue de l’instruction, ces notions éparses forment une trame
sur laquelle le tissage est facile et durable. Souvent Marie-Rose étonna
son entourage par une précision de connaissances historiques,
géographiques, littéraires, qui n’étaient qu’une réminiscence de ses
modèles d’écriture.
Au point de vue moral, les préceptes dont l’enfant n’a pas toujours
saisi le sens exact, germent lentement, sourdement dans son âme et se
révèlent soudain le jour où l’application en devient nécessaire. Très
sûrement beaucoup de bonnes résolutions ont été inspirées ou du moins
étayées, fortifiées par le souvenir d’une simple phrase écrite autrefois
et qui s’était imposée à l’esprit de l’enfant sans qu’elle en eût trop
conscience. Pour son propre compte, Marie-Rose l’éprouva souvent.
La lecture est également tenue en grand honneur. Il y a chaque jour, une
leçon de lecture dans toutes les classes. On lit pour la prononciation
et l’accentuation, mais on lit encore et surtout pour le fonds.
Les lectures sont sérieuses même chez les petites. Dès la classe bleue,
on attaque les «auteurs», ce qui est une excellente école pour la
littérature et pour la langue.
De neuf à seize ans, à raison d’une heure par jour, on a le temps de
lire; et Pères de l’Église, troubadours et trouvères, vieux
chroniqueurs, poètes de la Renaissance, écrivains admirables du
dix-septième siècle, historiens, orateurs sacrés, moralistes, passent
sous les yeux des enfants en glorieux défilé. On ne commente pas les
auteurs, on n’en fait pas la critique, on se contente de les lire et de
les relire; chacun les interprète suivant sa nature.
Ce n’est peut-être pas la meilleure manière de les étudier, mais ce
n’est pas non plus la plus mauvaise. Mieux vaut, en effet, pas d’analyse
du tout qu’une analyse maladroite ou inexacte. Ce qu’il y a de certain,
c’est que cette lecture exclusive et prolongée de nos grands écrivains
faisait perdre pour toujours, à un grand nombre de fillettes, le goût
des lectures frivoles.
* * * * *
Dans l’enseignement, comme dans l’éducation, comme dans l’uniforme,
comme dans les usages, il y a, au couvent, certains côtés désuets et
rococo. Marie-Rose eut, entre les mains, des livres qui avaient instruit
sa grand’mère, entre autres une _Petite Rhétorique des demoiselles_, qui
l’amusait énormément.
Le jour où elle le toucha, à son entrée dans les Violettes, elle le
parcourut d’un bout à l’autre--il n’y en avait pas pour longtemps--et
elle éprouva le besoin de faire immédiatement part à ses compagnes des
réflexions qu’il lui suggérait. Elle grimpa sur un banc comme
lorsqu’elle était en veine de discours et prononça de sa voix claire et
sonore:
--Goûtez donc ce morceau de littérature: «Mesdemoiselles, les sciences
auxquelles vous avez été appliquées jusqu’à présent n’étaient que le
prélude des sciences plus élevées auxquelles vous devez maintenant vous
livrer. Il n’est pas nécessaire d’être appelé à fournir une haute
carrière soit dans le barreau, soit dans l’Église, soit même dans les
grandes assemblées de la patrie, pour se livrer à l’étude de
l’éloquence. Par cette étude, vous serez capables un jour, à l’exemple
de plusieurs illustres dames romaines, de surveiller vous-mêmes
l’éducation de vos enfants. Car, n’en doutez pas, Cornélie, mère des
Gracques, Aurélia, mère de Jules César, Assia, mère d’Auguste,
présidaient aux jeux et aux leçons de leurs fils.»
--Qu’est-ce que cela veut dire, demanda Stéphanie Boucheron, qui avait
interrompu son rangement pour mieux écouter.
--Cela veut dire que lorsque nous saurons par cœur les deux cent
soixante-treize pages de ce tout petit volume, nous serons capables
d’élever des tribuns, des conquérants et des empereurs.
--Voyons, Marie-Rose!
--Puisque M. D***, professeur en belles-lettres, l’affirme...,
allez-vous le contredire?...
S’adressant à une autre, connue par la terreur que lui inspirait tout
effort d’esprit:
--Catherine, devinez ce que l’on va apprendre dans ce livre qui n’a
l’air de rien?... des choses effrayantes; la prolepse, l’antonomase, la
métonymie, la synecdoque, la catachrèse, la prosopopée, l’hypotypose...;
attendez, il y a encore la déprécation et l’obsécration...
--Qu’est-ce que c’est que tout cela?
--Des tropes. Je parie que vous croyiez que c’étaient des péchés..., et
des gros, hein?...
--Mais cela va être horriblement difficile.
--Je crois bien, fit Marie-Rose d’un air entendu. Et savez-vous de
quelle époque date cette _Petite Rhétorique des demoiselles_?... de
1829.
--Non?...
--Oui. Et l’on dira encore que nous sommes _Restauration_, _Madame
Adélaïde_, etc. Mais on deviendrait vieux rien qu’en regardant certains
de nos livres.
Un petit cliquetis de chapelet qui se fait entendre du côté de la porte
arrête net ce flot d’éloquence.
--Marie-Rose!... Quand vous aurez fini de pérorer... Descendez de votre
tribune et écoutez-moi.
--Oui, mère Assomption, répond la fillette, subitement calmée.
--Ce petit traité de rhétorique que vous raillez en si beaux termes est
un excellent ouvrage, c’est pourquoi on le maintient en dépit de son
apparence surannée. Plus tard, vous serez la première à le reconnaître;
mais en attendant, contentez-vous de nous croire sur parole.
Plus tard, en effet, quand Marie-Rose commença l’éducation de ses
enfants, quand elle leur apprit à mettre leurs idées en ordre et à les
exprimer nettement, ce à quoi elle s’attacha d’une façon toute spéciale,
il lui revint souvent des réminiscences très profitables de la vieille
petite rhétorique qui l’avait si fort égayée autrefois.
* * * * *
Saint Pierre Fourrier écrit dans sa règle: «Les maîtresses enseigneront
toujours doucement, en sorte que les esprits tendres des petites filles
ne soient pas trop chargés, ni ennuyés, ni dégoûtés. Elles procéderont
tout simplement, sans discours subtils ni recherchés, se contentant de
ce qu’elles estimeront sortable à la capacité de leurs petites
auditrices.»
Ces judicieux conseils étaient suivis à la lettre, et si l’enseignement
était toujours grave, il n’était ni rébarbatif ni maussade.
* * * * *
Il convient pourtant de faire exception pour la _comptabilité
commerciale_, une étude fastidieuse, encombrante, et d’ailleurs
parfaitement inutile.
Parmi les pensionnaires qui y furent astreintes, celles que les
circonstances obligèrent à prendre une part active aux affaires, furent
une minorité infime; et encore, pour celles-là, l’enseignement de la
comptabilité tel qu’il était pratiqué au couvent, ne dut servir
absolument à rien.
Cela se traite sur trois immenses cahiers appelés respectivement:
brouillard, livre de caisse et journal démotique--_démotique!_ On y
emploie des formules bizarres dont le sens reste impénétrable à la
majorité, par exemple: M. DE RICHE-PENSE: _Ma traite sur lui pour fin
courant, 1250 francs._ Ou encore: M. BARBIER: _Son billet à mon ordre,
375 francs._ On y remplit de longues colonnes dont les totaux
apparaissent démesurés, effrayants.
Afin d’avoir un aperçu de toutes les opérations commerciales, on s’y
trouve alternativement banquier, armateur, industriel, marchand
d’équipements militaires ou de denrées coloniales et bien d’autres
choses encore.
Dans chaque division, une élève, une seule, et encore pas toujours, s’en
tire à peu près; deux ou trois autres suivent péniblement le train, la
plupart restent en panne, résignées à la défaite.
C’est à la classe blanche que l’on commence cette étude, mais la hantise
en existe dès la rouge. «Quand vous ferez de la comptabilité
commerciale!» disent les grandes à celles de leurs compagnes qui se
plaignent d’une difficulté dans leurs études.
Il faut bien croire que ce travail n’est pas accessible au plus grand
nombre puisqu’il exige une maîtresse spéciale; les professeurs
ordinaires ne s’en tireraient pas. C’est la mère Saint-Jean-Baptiste
qui, une fois par semaine, pour chaque division, vient au Pensionnat
apporter ses lumières.
Marie-Rose se mit à la tenue des livres, sans entrain parce qu’elle
redoutait les chiffres sous toutes leurs formes, mais avec application
parce qu’elle était consciencieuse. La première année, elle chercha, de
tout son pouvoir, le fil conducteur qui devait la guider dans le
labyrinthe. La seconde année, elle s’abstint de tout effort de
raisonnement, un peu révoltée de ce fatras qui lui faisait perdre son
temps. La troisième année, elle prit le parti de s’en amuser. Et elle
fit école. Chez les Violettes, on donna une sorte de vie aux personnages
fictifs de la comptabilité. On parla d’eux comme s’ils existaient et
comme si, réellement, on faisait des affaires avec eux. Exemple:
_La maîtresse._--Établissez le compte suivant avec sa formule précise:
M. de Godebout n’a pas payé le billet de sept cent cinquante francs
qu’il nous avait signé et qui est échu d’hier.
_L’élève._--Pauvre homme! c’est qu’il n’a pas d’argent. Ce n’est pas la
peine de lui établir un compte, ma mère.
_La maîtresse._--Un navire venant de Bourbon a coulé dans le port du
Havre avec toute sa cargaison. Or, dans ce navire, nous avions tant de
boucauts de sucre estimés à tant. Qu’allons-nous faire de ce sucre?
_L’élève._--Mais, ma mère, que voulez-vous qu’on en fasse? Vous pensez
bien qu’il est fondu.
L’échec persistant des cours de comptabilité commerciale ne découragea
pas les religieuses. Vingt ans après sa sortie du couvent, Marie-Rose
apprit par une de ses jeunes parentes qu’ils sévissaient encore, que M.
de Godebout continuait à ne point payer ses billets et que des boucauts
de sucre fondaient toujours dans le port du Havre.
* * * * *
Tous les samedis après-midi, dans chaque classe, il y a «sac». Cet
exercice fait la joie des pensionnaires. Voici en quoi il consiste:
Dans un sac d’indienne se trouvent de petits cartons sur lesquels est
écrite une question ayant trait aux connaissances générales que chacun
doit posséder. On y rencontre pêle-mêle de l’histoire, de la géographie,
de la littérature, des sciences usuelles, etc. Exemple: Nommez
les quatre grandes Antilles.--Qu’est-ce que la guerre des
Deux-Roses?--Quelle différence y a-t-il entre les veines et les
artères?--Nommez les principales plantes textiles.--Qu’étaient-ce que
les iconoclastes? etc., etc. Bien entendu les demandes sont
proportionnées au degré d’instruction des élèves et le «sac» des Jaunes
ne ressemble pas à celui des Violettes.
Il faut répondre d’une manière succincte et rapide, sinon l’on passe à
la suivante, puis à l’autre suivante, jusqu’à ce que la question soit
résolue. Toute bonne réponse est payée d’un jeton que l’on touche en
nature et sur l’heure, ce qui est bien plus agréable que les bons points
marqués sur le cahier et totalisés à la fin de la semaine.
Il y a des pensionnaires qui aiment mieux répondre les plus grosses
bêtises que de rester court, et c’est cela qui met la classe en joie.
Mais les maîtresses ne s’en fâchent pas trop. Elles savent bien que
leurs élèves sont fatiguées par toute une semaine de travail, et que
l’application a fléchi. Elles trouvent bon de la réveiller par un
exercice amusant et préfèrent un peu de dissipation à l’ennui morne qui
émane d’une lassitude commune.
Berthe Anfray s’est fait une spécialité des réponses hilarantes. Ce
n’est pas qu’elle soit inintelligente, ni surtout qu’elle manque de
mémoire; elle retient, au contraire, beaucoup de choses et de mots.
Seulement, on croirait que dans son esprit les choses et les mots font
bande à part et que, le moment venu de se réunir, chacun ne reconnaît
plus sa chacune. L’aplomb tranquille avec lequel elle débite ses
énormités est la chose la plus comique du monde. Elle ne s’étonne ni ne
se fâche de l’effet produit, et c’est avec un très grand calme qu’elle
riposte:
--Tiens! je croyais...
Marie-Rose, qui écrit son journal, enregistre ponctuellement les
opinions scientifiques de sa compagne et, de temps en temps, les lui
rappelle pour la maintenir dans l’humilité. Mais cette réminiscence,
faite sans méchanceté, est acceptée sans la moindre confusion.
--Tout le monde dit des bêtises, remarque paisiblement Berthe, je
n’échappe pas à la loi commune.
Quelques réponses de Berthe sont restées légendaires parmi ses anciennes
compagnes.
D.--Qu’étaient-ce que les Guelfes et les Gibelins?
R.--Une pâtisserie flamande que les Espagnols du Moyen Age mangeaient le
Vendredi saint.
D.--Qui est l’inventeur de la brouette?
R.--Bède, le Vénérable.
D.--Citez deux tropes, à votre choix?
R.--Le polémaque et la métempsycose.
D.--Quelle est la densité de l’étain?
R.--Deux mille tonnes.
Berthe n’est pas seule à commettre des bévues; mais elle détient
certainement le record comme nombre et comme qualité. Pourtant
Marie-Rose en eut à son actif qui n’auraient pas déparé la «collection
Aufray» surtout quand il s’agissait de calcul, de «chiffres», comme elle
disait avec une terreur antipathique. Alors Berthe prenait sa revanche.
--J’espère, au moins, Gourregeolles, que vous allez consigner ce beau
succès sur vos tablettes.
Sous sa forme amusante, le «sac» est un excellent exercice. Il permet de
se rendre compte de la manière dont l’enfant assimile les sciences qui
lui sont enseignées et du profit qu’elle en retire pour son instruction
générale. Il permet encore de classer les jeunes esprits. Ce ne sont pas
toujours les premières de la classe qui répondent le mieux, mais les
plus intelligentes et les plus réfléchies. Le «sac» offre, en outre,
l’occasion de rectifier une foule d’idées fausses.
Les pédagogues actuels souriraient de pitié au système du «sac»; mais
Marie-Rose qui ne se piqua jamais de _modern style_, l’employa pour ses
enfants dont elle poursuivit elle-même l’éducation assez tard, et ils
s’en trouvèrent fort bien. Au lycée, notamment, on lui dit souvent que,
pour toute question portant sur les idées générales, ses fils
répondaient les premiers et le mieux.
Elle n’en tirait aucune vanité, sachant bien que ces éloges revenaient
de droit à son cher couvent.
* * * * *
Quand Marie-Rose, à l’encontre des idées admises à l’époque, décida
qu’elle passerait ses examens, son père la confia à deux professeurs de
l’Université: un pour les Lettres, un pour les Sciences. Ceux-ci, tout
aux programmes officiels, déclarèrent d’abord qu’elle ne _savait rien_.
Très peu de temps après, ils avouèrent qu’elle était moins ignorante
qu’on ne l’aurait cru, et qu’_on lui avait appris à travailler d’une
façon méthodique et fructueuse_, ce qui, tout de même était bien quelque
chose. Et, finalement, ils durent convenir qu’elle en savait plus que la
majorité des jeunes filles de son âge.
Or, si Marie-Rose était une très bonne élève, elle n’était pas
exceptionnelle et beaucoup de ses compagnes étaient aussi instruites
qu’elle.
La vérité est que si les religieuses étaient en général dépourvues de
grades universitaires, elles recevaient une formation toute particulière
qui en faisait d’excellents professeurs. Leur classe était _très bien
faite_.
Entre ces deux jugements contradictoires:
«1º La jeune fille sort du couvent l’esprit vide, le cœur fermé,
incapable d’entendre celui qui va être son mari, incapable d’élever
l’enfant qui va naître[3].»
[3] Camille SÉE, rapport sur la loi du 21 décembre 1880.
«2º On a parlé des couvents d’un ton dédaigneux. On avait tort: les
grandes congrégations avaient d’excellentes classes. On y recevait une
éducation très soignée[4].»
[4] Jules SIMON, _la Femme au vingtième siècle_.
... il n’y a pas à hésiter, c’est le second qui est basé sur
l’observation et l’expérience.
V
QUELQUES USAGES
Les traditions et les coutumes sont nombreuses au couvent; et, en
général, les enfants y tiennent beaucoup. Il y en a qui datent de la
fondation de l’Ordre et ont eu pour point de départ quelque article du
règlement.