Avec cette impartialité tranquille habituelle aux personnes détachées du

monde, la mère Saint-Michel raconta le fait pendant que les mutines

baissaient le nez sur leurs assiettes.

--Voulez-vous faire appeler la sœur Sainte-Philomène, dit la mère

Préfète quand le récit fut terminé; nous allons savoir tout de suite à

quoi nous en tenir.

La sœur cuisinière arriva bientôt avec--eu égard à la solennité de la

circonstance--ses manches rabattues et son gros tablier relevé en coin.

--Ma bonne sœur, ces demoiselles prétendent qu’il y a des poils de chat

sur leurs pommes.

--Pour cela, ma mère, il n’y aurait rien d’étonnant, vu que la Fillotte

a un jeune qui court partout, et que, ce soir, quand j’ai mis la

soupière dans le tour, je l’ai trouvé couché en rond sur le plat de

pommes cuites, sans doute pour se tenir au chaud. Faut que ces

demoiselles excusent, cela ne m’arrivera plus, de mettre les plats

refroidir dans le tour; mais qui est-ce qui aurait pu croire qu’une si

petite bête aurait tant d’astuce?

Devant cette explication pittoresque, des rires fusèrent, en dépit de la

gravité de la situation. Seules restèrent moroses celles qui, trop

pressées, avaient mangé cette «pomme à chat».

La mère Préfète reprit:

--Que toutes celles qui ont jeté leur pomme au plafond se lèvent:

Bénédicte, Jeanne, Marthe... en tout, neuf. Celles-là seules seront

privées de dessert; les autres auront des fruits secs. Maintenant, qui a

parlé la première?

--Moi, prononça Marie-Rose.

--Naturellement; trop heureuse d’avoir une occasion de jeter votre pomme

au plafond, même si cette pomme n’eût pas senti le chat.

--Mais c’est moi qui ai dit pour les poils, fit Élisabeth Charost.

--Et c’est moi qui ai donné l’exemple et jeté ma pomme en l’air, ajouta

Laurence Dupuy.

--Bien, dit la mère Préfète, dont la sévérité «mollit» en face de la

courageuse franchise de ses élèves; nous réglerons cette affaire-là plus

tard. Mais je tiens à vous dire ceci dès maintenant: vous savez fort

bien que nous sommes toujours disposées à écouter vos réclamations,

voire même vos plaintes, quand elles sont motivées et que vous les

formulez d’une manière convenable: dès lors, rien ne saurait excuser le

désordre et la mutinerie. Votre manque de sang-froid de ce soir est

impardonnable.

La sanction définitive ne fut pas bien rigoureuse.

Aux Billets suivants, les coupables, debout au milieu du demi-cercle

formé par l’assistance, furent admonestées de façon judicieuse et

sévère. Et la leçon ainsi donnée profita à elles et à leurs compagnes

mieux que n’importe quelle punition.

III

LES PUNITIONS

Les nouvelles méthodes d’éducation, sans doute pour se mettre à la

hauteur des idées philanthropiques si fort en vogue à l’heure actuelle,

ont supprimé la pénitence qu’elles remplacent par une «direction morale

bien entendue». C’est à l’usage que l’on connaîtra la valeur du système.

Au temps de Marie-Rose, on employait simultanément les deux moyens et

l’on s’en trouvait fort bien.

La «direction morale bien entendue» peut et doit suffire à l’éducation

particulière; mais, pour l’éducation commune, il faut quelque chose de

plus. La faute étant publique, la sanction doit être également publique.

Pour frapper l’esprit simple, un peu fruste des enfants, il faut un

_signe sensible_ du blâme encouru.

Aussi la punition est-elle considérée moins comme un châtiment que comme

un exemple; et c’est pourquoi elle revêt des formes extrêmement variées.

Elle _épouse_ la faute, si l’on peut s’exprimer ainsi.

* * * * *

Chez les Vertes, l’autorité envoie au «coin» traditionnel les

turbulentes que le repos, le silence et une obscurité relative ont

bientôt fait de calmer. On subit la peine du «coin» assise sur un petit

tabouret. Dans certains cas notablement graves, on a les mains derrière

le dos.

Pour les paresseuses, il y a le bonnet d’âne en papier jaune très épais

et très rigide. On use fort peu du bonnet d’âne. Il faut, pour le

mériter, une ténacité toute particulière dans la fainéantise.

* * * * *

Un des principaux moyens de coercition, dans les classes moyennes est

l’écriteau. Sur un rectangle de papier on porte sa qualité écrite en

belle moulée: _paresseuse, causeuse, étourdie, rapporteuse, raisonneuse,

opiniâtre, impolie, turbulente, effrontée, fourbe, menteuse._

Dans les cas légers, l’écriteau ne dure que le temps de la classe, de

sorte que les proches compagnes, celles qui ont été témoins du délit,

sont seules averties. Mais pour des circonstances plus graves, surtout

quand la coupable ne veut point reconnaître sa faute et promettre de se

corriger, on porte son écriteau au réfectoire afin que personne n’en

ignore.

Il y a des qualificatifs qui ne tirent pas à conséquence. On peut être

étourdie, babillarde (au couvent on dit _causeuse_), sans perdre

l’estime publique; mais les rapporteuses sont mises au ban du

pensionnat. La délation est mal vue des maîtresses au moins autant que

des élèves. Il en va de même pour la fourberie et le mensonge.

* * * * *

Ces deux derniers méfaits entraînent une peine infamante: le «nœud de

fourberie» et la «langue rouge».

Les hypocrites sont méprisées de toutes; mais l’hypocrisie est une

manière d’être assez difficile à saisir, tandis que la fourberie se

manifeste par des actes; et ces actes sont sévèrement réprimés.

Écrire sur un papier d’allure insignifiante un nom propre, une date, une

note quelconque dont on se servira en composition... grignoter du

chocolat caché dans son mouchoir en paraissant avoir affaire à son

nez..., changer subrepticement du matériel scolaire endommagé contre le

matériel intact de ses compagnes...: tout cela, et bien d’autres choses

encore, constitue la fourberie, et celles qui en sont convaincues,

portent toute la journée les insignes de leur qualité. Le «nœud de

fourberie» est attaché en arrière de l’épaule gauche. Il est en ruban de

laine gris brun, de couleur terne, neutre, bien symbolique de ce vilain

caractère qui ne veut point se laisser voir tel qu’il est. La fourbe est

en quarantaine tant qu’elle est marquée du signe de la honte, une

quarantaine méprisante plus lourde à supporter que des manifestations

hostiles.

La langue de drap rouge, qui s’attache à l’encolure et descend jusqu’à

la moitié du dos, est le châtiment du mensonge. On n’arrive pas d’emblée

à la «langue rouge», pas plus qu’au «nœud de fourberie»; il faut, pour

cela, un certain endurcissement dans le mal. Aussi ces deux punitions

infligées sont-elles des événements au pensionnat. Les petites vont se

poster derrière la coupable et examinent la pièce d’infamie comme si

elle contenait des hiéroglyphes très importants et très difficiles à

déchiffrer; tandis que la délinquante cherche les murs pour s’y adosser

et échapper ainsi aux affronts.

Quoi qu’en aient pu dire certaines gens qui n’ont jamais passé le seuil

d’un cloître, on est franc et loyal au couvent. Sans doute il y a bien

quelques menteuses, mais elles sont rares. On dit d’elles: «C’est une

qui ment», comme on dirait: «C’est une qui a la gale.»

La nouvelle école pédagogique repousserait certainement le «nœud de

fourberie» et la «langue rouge» comme des supplices par trop chinois.

Certes! les maîtresses de Marie-Rose n’eurent jamais l’idée qu’un ruban

de laine et un morceau de drap suffisent pour modifier le naturel d’un

enfant, et la pénitence était toujours étayée de conseils judicieux ou

d’admonestations sévères. Mais l’exemple était saisissant pour les

petites, pour celles dont le jugement n’était pas encore formé, et qui

étaient surtout sensibles aux signes extérieurs. Elles pensaient et se

disaient entre elles: «Faut-il que le mensonge et la fourberie soient

des choses horribles pour qu’on les punisse ainsi!»

* * * * *

Le bonnet de nuit (la calipette) est destinée à rabattre l’orgueil sous

quelque forme qu’il se présente: arrogance, fatuité, morgue, jactance,

piaffe. L’énumération est du cru de la mère Saint-Jacques, qui fait

profession de haïr ce péché capital, «et toute la séquelle qu’il traîne

après lui, et tout le mal qu’il fait, et toutes les peines qu’il cause.»

Il faut l’entendre, d’un mot bien trouvé et bien appliqué, remettre les

orgueilleuses à leur place--une bien mauvaise place, entre parenthèses.

Elle est implacable pour celles qui mortifient leurs compagnes. Une

parole de mépris, surtout si elle s’adresse à une enfant gauche, timide,

mal douée, est sévèrement réprimandée.

--En quoi êtes-vous supérieure à votre compagne, s’il vous plaît?

Suit alors un petit examen de conscience qui n’a rien d’agréable pour la

patiente et qui se termine par la cérémonie du bonnet de nuit.

Les grandes coquettes ont pour punition d’aller aux offices du dimanche

avec la robe de tous les jours. «Ah! mes petites amies, vous tenez aux

atours! eh bien, vous serez privées du talma, du pince-taille, de la

capote à bavolet et de toutes ces choses élégantes qui parent si bien

vos compagnes.»

Car la coquetterie s’est glissée au couvent. Elle _sévit_, déclare la

mère Saint-Boniface. Et Dieu sait si on l’abomine et si on la

pourchasse, sous tous ses aspects!

Chaque dortoir est pourvu d’un objet qu’on appelle présomptueusement «la

glace» et qui n’est qu’un pauvre petit miroir où l’on a bien de la peine

à voir sa figure tout entière. La glace est accaparée par deux ou trois

pensionnaires, toujours les mêmes. Les autres sont des indifférentes ou

des résignées. Ces dernières cherchent des compensations et en trouvent.

Il y a, au fin fond des poches ou bien dans les pupitres, entre les

livres, sous les cahiers, des miroirs de contrebande que l’on consulte

quand cela est possible. Les maîtresses font, à ces engins de

coquetterie, une guerre implacable. Elles organisent des battues

générales, tendent des pièges, et il est bien rare qu’une «mirette»,

comme dit la bonne sœur Sainte-Claire, apportée au jour de sortie existe

encore à la sortie suivante. On en est quitte avec un nouvel achat.

Pendant l’intérim, on a recours à divers expédients dont un est

classique. Une pensionnaire complaisante se place derrière une vitre sur

laquelle elle étale son tablier de classe; et, de l’autre côté, la jeune

coquette peut à loisir, «contempler son visage».

Il va sans dire que cette manœuvre est sévèrement réprimée.

--C’est pire que tout, affirme la mère Assomption, parce que, à la

vanité, vous joignez la fourberie.

Et l’on est punie du «tous les jours».

Marie-Rose qui, d’autre part, eut tant de motifs de punitions, n’eut

jamais maille à partir avec les glaces; elle eut plutôt le tablier

complaisant.

Elle n’était point coquette de nature. De plus, elle était persuadée

qu’elle était laide, très laide, irrémédiablement laide; et la mère

Saint-Boniface l’entretenait dans ces idées salutaires.

--Il faut remercier le bon Dieu de ne pas vous avoir donné la beauté,

mon enfant, vous échappez par là à bien des tentations.

Et, consciencieusement, la petite Gourregeolles remerciait le bon Dieu

de l’avoir faite laide.

Marie-Rose grandit sans prendre l’habitude des glaces et sans devenir

coquette. Échappa-t-elle ainsi à toute tentation, comme le supposait la

mère Saint-Boniface? Ce n’est pas sûr. La tentation existe bien sans la

beauté. Mais elle échappa sûrement à beaucoup d’ennuis, de petits accès

d’envie et de pertes de temps.

* * * * *

Le pain sec à la collation est appliqué à des cas nombreux, divers et

peu graves: du désordre ou de la dissipation dans les rangs, de la

lambinerie à obéir à la cloche, une altercation un peu vive entre

voisines, etc.

La mère Saint-Boniface est une de celles qui usent le plus généreusement

du pain sec; et, comme c’est elle qui distribue les tartines, elle est

mieux placée que toute autre pour l’application de la peine.

Marie-Rose fut souvent au pain sec; la moitié du temps pour le moins.

Heureusement qu’elle n’était pas gourmande!

* * * * *

La mauvaise tenue à table est sévèrement réprimée, et voici en quoi

consiste le châtiment. Il existe, au bas du réfectoire, une table

destinée à recevoir les assiettes et les bouteilles nécessaires au

service. Mais cette table a un autre usage; on y envoie, en tête à tête

avec la faïence et la verrerie, les élèves coupables de quelque accroc à

la civilité. Pour cette circonstance, la table aux bouteilles prend le

nom de «table de confusion». L’envoi à la «table de confusion» est

considéré comme quelque peu infamant. On s’en sert même dans les grandes

disputes.

--Je ne veux pas avoir affaire à une personne qui a été à la «table de

confusion».

Il convient de dire que chez ces enfants appartenant toutes à de bonnes

familles, les fautes d’éducation sont très rares.

* * * * *

Dans les classes supérieures, la punition dominante consiste en lignes.

L’autorité n’en abuse pas; encore s’arrange-t-elle pour en tirer quelque

bénéfice. On ne copie pas les lignes, on les apprend par cœur. Et il ne

suffit pas de les réciter, il faut les _dire_ en donnant le ton

convenable et en articulant bien chaque syllabe.

«Le vaisseau, qui était arrêté et vers lequel s’avançaient Télémaque et

Mentor, était un vaisseau phénicien qui allait dans l’Épire.»

C’est la mère Saint-Bernard qui donne les lignes dans _Télémaque_--un

_Télémaque_ légèrement expurgé, «à l’usage des jeunes demoiselles», et

qui est la lecture de fond de la classe blanche.

La mère Préfète impose l’histoire de France, la mère Saint-Paul,

l’histoire ecclésiastique, mais il est si rare qu’elles punissent que

cela ne vaut pas dire. Le respect et la confiance qu’elles inspirent

suffisent au maintien de l’ordre en ce qui les concerne.

Avec la mère Saint-Vincent à l’écriture, et la mère Sainte-Rosalie au

travail manuel, on s’en tire avec quelques demandes de catéchisme--une

seule même parfois--au gré de la coupable qui, naturellement, s’arrête à

la plus courte, la plus facile, une qu’elle a récitée cent fois:

D.--Où Jésus-Christ est-il né?

R.--A Bethléem, dans une étable.

--L’exemple y est toujours, disent les bonnes mères pour s’excuser de

leur faiblesse.

La mère Saint-Jacques a choisi l’Évangile, un bouquin tout petit, avec

une justification qui semble faite tout exprès: trente-deux lettres à la

ligne, et de bonnes grosses lettres bien rondes qui se lisent toutes

seules.

Quant à la mère Saint-Boniface, elle a jeté son dévolu sur la

cosmographie: cinquante-deux lettres à la ligne, et des lettres toutes

petites, serrées, boueuses,--de quoi perdre la vue, affirme la mère

Saint-Jacques qui ne se targue pas d’esprit scientifique.

Soit en pensum, soit à la classe, Marie-Rose apprit et récita plusieurs

fois son petit traité de cosmographie, mais ce fut sans y prendre le

moindre intérêt. Les lignes, points et cercles de la sphère, les

constellations et le zodiaque, le calendrier julien et le calendrier

grégorien restèrent pour elle un mystère qu’elle ne chercha jamais à

pénétrer. Et elle se donna pour excuse à elle-même que cette science

évoquait l’image rébarbative de la mère Saint-Boniface.

* * * * *

La consigne n’est appliquée que le premier jeudi du mois, seul jour où

l’on sorte, en dehors des grands congés du Jour de l’An, du Carnaval, de

Pâques et de la Pentecôte. Il n’existe qu’un cas de consigne, celui où

le cahier de pensums est tellement chargé qu’il n’y a pas d’autre moyen

de liquider la situation.

La consigne n’est pas très rigoureuse. Le matin, on accomplit une tâche

imposée; l’après-midi, on joue avec les pensionnaires que leurs familles

n’ont pu faire sortir et qui n’ont en ville ni parents ni

correspondants.

Comme on se trouve là en petit comité, on jouit d’une liberté plus

grande. Et les maîtresses de classes ayant, ce jour-là, un repos

complet, on est gardée par des religieuses qu’on n’a pas l’habitude de

voir. Cette légère modification suffit à contenter des fillettes qui ne

sont pas exigeantes.

On prend contact avec la mère Sainte-Élisabeth qui est si drôle, si

drôle sans s’en douter. Sa mémoire, en ce qui concerne les faits

récents, est un peu brouillée et elle confond les pensionnaires

actuelles avec leurs mamans qu’elle a connues autrefois. Les petites

Champbourg sont, pour elle, des demoiselles Herbelin, Marthe Friardel se

change en Clotilde Bérurier, et ainsi de beaucoup d’autres. Il s’ensuit

parfois des confusions du plus haut comique, que les enfants, bien

entendu, se gardent de dissiper.

On voit encore la mère Sainte-Monique, à qui l’on peut dire autant de

bêtises, et des bêtises aussi grosses que l’on veut. Non seulement elle

ne s’en aperçoit pas, mais elle y répond avec une ingénuité qui met en

joie les malicieuses.

Ni à l’une ni à l’autre, les autorités ne songeraient à confier une

division au complet, mais elles suffisent au petit troupeau des premiers

jeudis du mois. Les enfants, du reste, rougiraient d’abuser de la

situation. Pour être consignées, on n’en est pas moins une majorité de

très honnêtes petites filles; et si l’une d’elles tentait de se livrer à

une incartade trop corsée, les autres auraient vite fait de la rappeler

à l’ordre.

La satisfaction est portée à son comble aux heures de la mère

Saint-Michel. Ce n’est pas qu’elle soit bien sympathique, et l’on

bougonne fort quand c’est son tour de servir au réfectoire. Mais elle

sait et raconte des histoires terrifiantes de voleurs qui se cachent

sous le lit des gens, lesquels, pour échapper auxdits voleurs, sautent

par la fenêtre et tombent providentiellement sur une voiture de foin

sans se faire de mal; ou encore de criminels variés qui se convertissent

et font ensuite l’édification de leurs semblables.

Ce genre de récits n’est pas bien dans l’esprit ni dans les usages du

couvent; c’est sans doute pour cela que les enfants les recherchent avec

tant d’avidité.

La mère Préfète doit en avoir connaissance--pour elle, rien ne passe

inaperçu--mais elle ferme les yeux. Le danger ne lui semble point

pressant. Ces narrations s’adressent à un petit nombre; elles sont très

espacées; elles comportent toujours un enseignement moral. Et l’avis des

autorités est qu’il ne faut point trop tenir l’âme des enfants dans du

coton, pas plus que leur corps.

IV

L’INSTRUCTION AU COUVENT

Les pensionnaires des couvents ne savaient pas les mêmes choses que les

lycéennes et les normaliennes actuelles, mais elles savaient tout autant

de choses, et ce qu’elles savaient était pour le moins aussi utile.

Les élèves des établissements officiels triomphent aux examens, parce

qu’elles y sont préparées dès leur premier jour d’école. Si l’on

instituait les examens d’après les programmes des congrégations, il est

probable que les lycéennes resteraient court plus d’une fois.

Les maîtresses de Marie-Rose ne cherchent pas à faire des érudites.

Elles sont d’avis, avec les grands éducateurs de toutes les époques, que

l’enseignement doit tendre à développer le jugement, à former le

caractère des enfants, autant pour le moins qu’à meubler leur mémoire.

Les programmes ne sont pas chargés. Ils exigent une application

soutenue, mais non excessive et n’entraînent aucun surmenage. Ils sont

établis de manière à ce qu’on ait le temps de les épuiser et même de les

revoir dans le courant de l’année scolaire; en sorte qu’il n’y a pas de

«trous» dans telle et telle branche ainsi qu’il arrive quand on en veut

trop faire à la fois.

Le nombre relativement considérable des religieuses, permet de ménager

les professeurs qui ne sont astreintes ni aux dortoirs, ni aux

réfectoires, ni aux récréations. Elles font leurs cours, surveillent les

études, afin de pouvoir répondre aux demandes d’explications: c’est

tout. Grâce à cette organisation, qui laisse de longs repos, leur esprit

est toujours alerte, leur patience toujours disponible.

Parallèlement à l’instruction purement classique, il y a d’autres

enseignements auxquels on attache un grand prix au couvent. La vie

intérieure y joue un très grand rôle. On y habitue les enfants à

réfléchir, à se replier sur elles-mêmes, à se rendre compte de ce

qu’elles pensent, de ce qu’elles savent, de ce qu’elles veulent.

On les habitue encore à s’exprimer avec netteté, à employer l’expression

propre, à bien articuler les mots, à terminer les phrases.

Le «bien parler» est une des marques distinctive de l’Ordre.

_La classe verte._--Depuis la classe verte jusqu’à la classe violette,

les études se poursuivent sérieuses, ponctuelles, sans à-coups, avec ce

calme qui fait la force des éducations congréganistes.

On débute naturellement par apprendre à lire--non pas à ânonner, mais à

lire clairement, de manière à se faire comprendre et à intéresser.

Les religieuses emploient volontiers les anciennes méthodes: tel les

grand’mères ont appris à lire, tel apprennent leurs petites-filles. On

reconnaît ses lettres avec la vieille prononciation bé, cé, dé; puis on

épelle, puis on syllabe longtemps avant d’assembler et de lire

couramment.

A cause de ce respect pour le syllabaire antique, les Vertes sont

désignées avec un peu d’ironie, sous le nom de petites «Croix de par

Dieu».

Dès la deuxième année, on apprend à lire le latin: les prières communes

d’abord, puis les offices et les psaumes. C’est une des traditions du

couvent, que cette lecture précoce du latin. Cela fait, tout à la fois,

l’amusement et l’orgueil de M. l’abbé. Quand il amène un prêtre ami

visiter le pensionnat, il ne manque pas de dire:

--Venez écouter mes petits Bénédictins.

Et il fait ranger les Vertes à droite et à gauche de la classe, leur

indique une page du psautier, et ces gamines de sept ans psalmodient

comme de vrais moines.

En outre, on apprend aux petits Bénédictins à déchiffrer les grimoires.

Leur classe est en possession d’un ouvrage intitulé: _Choix gradué de

cinquante sortes d’écriture pour aider à la lecture des manuscrits_.

Parmi ces cinquante sortes, il y en a de très vilaines et de très

difficiles. De plus les _Préceptes pour la conduite de la jeunesse_ et

les _Récits d’humanité, de piété filiale, d’amour fraternel, de progrès

extraordinaires de la part d’enfants âgés de six à douze ans_ sont d’un

style aussi étrange que la calligraphie. Mais il n’est pas pour étonner

les petites pensionnaires qui, à certains égards, vivent au couvent, la

même existence que leurs aïeules.

Marie-Rose apprit à lire avec ravissement. Bien qu’elle fût très

turbulente, les leçons de lecture ne lui paraissaient jamais trop

longues. Son jeune esprit recueillait avidement toutes les connaissances

nouvelles qui lui étaient offertes. Les détails, en apparence les plus

insignifiants, provoquaient de sa part des questions nombreuses ou la

plongeaient dans des rêveries sans fin.

Elle aimait tellement la lecture que, si la cloche sonnait au moment

d’un passage intéressant, elle disait à la maîtresse:

--Laissons-la sonner, mère Sainte-Thérèse, et restons à lire. Les autres

dîneront bien sans nous.

* * * * *

Tout au début des études, on apprend l’Histoire sainte que la religieuse

explique d’après les grands tableaux suspendus à la muraille en

attendant qu’on soit capable de l’étudier toute seule dans un livre.

Il ne s’agit pas là d’un ouvrage portant en sous-titre: _à l’usage des

enfants_. Non, c’est l’histoire du peuple hébreu narrée de cette manière

simple, mais grave et un peu solennelle que l’on recherche au couvent et

qui convient aux récits bibliques--manière, du reste, que les esprits

ingénus aiment et comprennent beaucoup mieux qu’on ne paraît le croire.

«Vers le temps de la mort de Joseph, vivait en la terre de Hus, un

descendant d’Esaü nommé Job...»

«La famine obligea un homme de Bethléem, nommé Élimélech à passer dans

le pays de Moab avec Noémi, sa femme, et ses deux fils, Mahalon et

Chélion...»

«Parmi les captifs emmenés en Assyrie, se trouvait Tobie, de la tribu de

Nephtali...»

Cette quasi-perfection du style fut sans doute pour quelque chose dans

le goût passionné que Marie-Rose témoigna pour l’Histoire sainte. Rien

que les noms propres la ravissent: Malalaël, Séboïm, Bethléem, Mageddo,

Capharnaüm, Nazareth, Cléophas d’Emmaüs, etc. Elle aime à les lire et à

les relire, et, le livre fermé, ils chantent encore dans sa mémoire.

Marie-Rose au couvent · 第 5 / 16 段