monde, la mère Saint-Michel raconta le fait pendant que les mutines
baissaient le nez sur leurs assiettes.
--Voulez-vous faire appeler la sœur Sainte-Philomène, dit la mère
Préfète quand le récit fut terminé; nous allons savoir tout de suite à
quoi nous en tenir.
La sœur cuisinière arriva bientôt avec--eu égard à la solennité de la
circonstance--ses manches rabattues et son gros tablier relevé en coin.
--Ma bonne sœur, ces demoiselles prétendent qu’il y a des poils de chat
sur leurs pommes.
--Pour cela, ma mère, il n’y aurait rien d’étonnant, vu que la Fillotte
a un jeune qui court partout, et que, ce soir, quand j’ai mis la
soupière dans le tour, je l’ai trouvé couché en rond sur le plat de
pommes cuites, sans doute pour se tenir au chaud. Faut que ces
demoiselles excusent, cela ne m’arrivera plus, de mettre les plats
refroidir dans le tour; mais qui est-ce qui aurait pu croire qu’une si
petite bête aurait tant d’astuce?
Devant cette explication pittoresque, des rires fusèrent, en dépit de la
gravité de la situation. Seules restèrent moroses celles qui, trop
pressées, avaient mangé cette «pomme à chat».
La mère Préfète reprit:
--Que toutes celles qui ont jeté leur pomme au plafond se lèvent:
Bénédicte, Jeanne, Marthe... en tout, neuf. Celles-là seules seront
privées de dessert; les autres auront des fruits secs. Maintenant, qui a
parlé la première?
--Moi, prononça Marie-Rose.
--Naturellement; trop heureuse d’avoir une occasion de jeter votre pomme
au plafond, même si cette pomme n’eût pas senti le chat.
--Mais c’est moi qui ai dit pour les poils, fit Élisabeth Charost.
--Et c’est moi qui ai donné l’exemple et jeté ma pomme en l’air, ajouta
Laurence Dupuy.
--Bien, dit la mère Préfète, dont la sévérité «mollit» en face de la
courageuse franchise de ses élèves; nous réglerons cette affaire-là plus
tard. Mais je tiens à vous dire ceci dès maintenant: vous savez fort
bien que nous sommes toujours disposées à écouter vos réclamations,
voire même vos plaintes, quand elles sont motivées et que vous les
formulez d’une manière convenable: dès lors, rien ne saurait excuser le
désordre et la mutinerie. Votre manque de sang-froid de ce soir est
impardonnable.
La sanction définitive ne fut pas bien rigoureuse.
Aux Billets suivants, les coupables, debout au milieu du demi-cercle
formé par l’assistance, furent admonestées de façon judicieuse et
sévère. Et la leçon ainsi donnée profita à elles et à leurs compagnes
mieux que n’importe quelle punition.
III
LES PUNITIONS
Les nouvelles méthodes d’éducation, sans doute pour se mettre à la
hauteur des idées philanthropiques si fort en vogue à l’heure actuelle,
ont supprimé la pénitence qu’elles remplacent par une «direction morale
bien entendue». C’est à l’usage que l’on connaîtra la valeur du système.
Au temps de Marie-Rose, on employait simultanément les deux moyens et
l’on s’en trouvait fort bien.
La «direction morale bien entendue» peut et doit suffire à l’éducation
particulière; mais, pour l’éducation commune, il faut quelque chose de
plus. La faute étant publique, la sanction doit être également publique.
Pour frapper l’esprit simple, un peu fruste des enfants, il faut un
_signe sensible_ du blâme encouru.
Aussi la punition est-elle considérée moins comme un châtiment que comme
un exemple; et c’est pourquoi elle revêt des formes extrêmement variées.
Elle _épouse_ la faute, si l’on peut s’exprimer ainsi.
* * * * *
Chez les Vertes, l’autorité envoie au «coin» traditionnel les
turbulentes que le repos, le silence et une obscurité relative ont
bientôt fait de calmer. On subit la peine du «coin» assise sur un petit
tabouret. Dans certains cas notablement graves, on a les mains derrière
le dos.
Pour les paresseuses, il y a le bonnet d’âne en papier jaune très épais
et très rigide. On use fort peu du bonnet d’âne. Il faut, pour le
mériter, une ténacité toute particulière dans la fainéantise.
* * * * *
Un des principaux moyens de coercition, dans les classes moyennes est
l’écriteau. Sur un rectangle de papier on porte sa qualité écrite en
belle moulée: _paresseuse, causeuse, étourdie, rapporteuse, raisonneuse,
opiniâtre, impolie, turbulente, effrontée, fourbe, menteuse._
Dans les cas légers, l’écriteau ne dure que le temps de la classe, de
sorte que les proches compagnes, celles qui ont été témoins du délit,
sont seules averties. Mais pour des circonstances plus graves, surtout
quand la coupable ne veut point reconnaître sa faute et promettre de se
corriger, on porte son écriteau au réfectoire afin que personne n’en
ignore.
Il y a des qualificatifs qui ne tirent pas à conséquence. On peut être
étourdie, babillarde (au couvent on dit _causeuse_), sans perdre
l’estime publique; mais les rapporteuses sont mises au ban du
pensionnat. La délation est mal vue des maîtresses au moins autant que
des élèves. Il en va de même pour la fourberie et le mensonge.
* * * * *
Ces deux derniers méfaits entraînent une peine infamante: le «nœud de
fourberie» et la «langue rouge».
Les hypocrites sont méprisées de toutes; mais l’hypocrisie est une
manière d’être assez difficile à saisir, tandis que la fourberie se
manifeste par des actes; et ces actes sont sévèrement réprimés.
Écrire sur un papier d’allure insignifiante un nom propre, une date, une
note quelconque dont on se servira en composition... grignoter du
chocolat caché dans son mouchoir en paraissant avoir affaire à son
nez..., changer subrepticement du matériel scolaire endommagé contre le
matériel intact de ses compagnes...: tout cela, et bien d’autres choses
encore, constitue la fourberie, et celles qui en sont convaincues,
portent toute la journée les insignes de leur qualité. Le «nœud de
fourberie» est attaché en arrière de l’épaule gauche. Il est en ruban de
laine gris brun, de couleur terne, neutre, bien symbolique de ce vilain
caractère qui ne veut point se laisser voir tel qu’il est. La fourbe est
en quarantaine tant qu’elle est marquée du signe de la honte, une
quarantaine méprisante plus lourde à supporter que des manifestations
hostiles.
La langue de drap rouge, qui s’attache à l’encolure et descend jusqu’à
la moitié du dos, est le châtiment du mensonge. On n’arrive pas d’emblée
à la «langue rouge», pas plus qu’au «nœud de fourberie»; il faut, pour
cela, un certain endurcissement dans le mal. Aussi ces deux punitions
infligées sont-elles des événements au pensionnat. Les petites vont se
poster derrière la coupable et examinent la pièce d’infamie comme si
elle contenait des hiéroglyphes très importants et très difficiles à
déchiffrer; tandis que la délinquante cherche les murs pour s’y adosser
et échapper ainsi aux affronts.
Quoi qu’en aient pu dire certaines gens qui n’ont jamais passé le seuil
d’un cloître, on est franc et loyal au couvent. Sans doute il y a bien
quelques menteuses, mais elles sont rares. On dit d’elles: «C’est une
qui ment», comme on dirait: «C’est une qui a la gale.»
La nouvelle école pédagogique repousserait certainement le «nœud de
fourberie» et la «langue rouge» comme des supplices par trop chinois.
Certes! les maîtresses de Marie-Rose n’eurent jamais l’idée qu’un ruban
de laine et un morceau de drap suffisent pour modifier le naturel d’un
enfant, et la pénitence était toujours étayée de conseils judicieux ou
d’admonestations sévères. Mais l’exemple était saisissant pour les
petites, pour celles dont le jugement n’était pas encore formé, et qui
étaient surtout sensibles aux signes extérieurs. Elles pensaient et se
disaient entre elles: «Faut-il que le mensonge et la fourberie soient
des choses horribles pour qu’on les punisse ainsi!»
* * * * *
Le bonnet de nuit (la calipette) est destinée à rabattre l’orgueil sous
quelque forme qu’il se présente: arrogance, fatuité, morgue, jactance,
piaffe. L’énumération est du cru de la mère Saint-Jacques, qui fait
profession de haïr ce péché capital, «et toute la séquelle qu’il traîne
après lui, et tout le mal qu’il fait, et toutes les peines qu’il cause.»
Il faut l’entendre, d’un mot bien trouvé et bien appliqué, remettre les
orgueilleuses à leur place--une bien mauvaise place, entre parenthèses.
Elle est implacable pour celles qui mortifient leurs compagnes. Une
parole de mépris, surtout si elle s’adresse à une enfant gauche, timide,
mal douée, est sévèrement réprimandée.
--En quoi êtes-vous supérieure à votre compagne, s’il vous plaît?
Suit alors un petit examen de conscience qui n’a rien d’agréable pour la
patiente et qui se termine par la cérémonie du bonnet de nuit.
Les grandes coquettes ont pour punition d’aller aux offices du dimanche
avec la robe de tous les jours. «Ah! mes petites amies, vous tenez aux
atours! eh bien, vous serez privées du talma, du pince-taille, de la
capote à bavolet et de toutes ces choses élégantes qui parent si bien
vos compagnes.»
Car la coquetterie s’est glissée au couvent. Elle _sévit_, déclare la
mère Saint-Boniface. Et Dieu sait si on l’abomine et si on la
pourchasse, sous tous ses aspects!
Chaque dortoir est pourvu d’un objet qu’on appelle présomptueusement «la
glace» et qui n’est qu’un pauvre petit miroir où l’on a bien de la peine
à voir sa figure tout entière. La glace est accaparée par deux ou trois
pensionnaires, toujours les mêmes. Les autres sont des indifférentes ou
des résignées. Ces dernières cherchent des compensations et en trouvent.
Il y a, au fin fond des poches ou bien dans les pupitres, entre les
livres, sous les cahiers, des miroirs de contrebande que l’on consulte
quand cela est possible. Les maîtresses font, à ces engins de
coquetterie, une guerre implacable. Elles organisent des battues
générales, tendent des pièges, et il est bien rare qu’une «mirette»,
comme dit la bonne sœur Sainte-Claire, apportée au jour de sortie existe
encore à la sortie suivante. On en est quitte avec un nouvel achat.
Pendant l’intérim, on a recours à divers expédients dont un est
classique. Une pensionnaire complaisante se place derrière une vitre sur
laquelle elle étale son tablier de classe; et, de l’autre côté, la jeune
coquette peut à loisir, «contempler son visage».
Il va sans dire que cette manœuvre est sévèrement réprimée.
--C’est pire que tout, affirme la mère Assomption, parce que, à la
vanité, vous joignez la fourberie.
Et l’on est punie du «tous les jours».
Marie-Rose qui, d’autre part, eut tant de motifs de punitions, n’eut
jamais maille à partir avec les glaces; elle eut plutôt le tablier
complaisant.
Elle n’était point coquette de nature. De plus, elle était persuadée
qu’elle était laide, très laide, irrémédiablement laide; et la mère
Saint-Boniface l’entretenait dans ces idées salutaires.
--Il faut remercier le bon Dieu de ne pas vous avoir donné la beauté,
mon enfant, vous échappez par là à bien des tentations.
Et, consciencieusement, la petite Gourregeolles remerciait le bon Dieu
de l’avoir faite laide.
Marie-Rose grandit sans prendre l’habitude des glaces et sans devenir
coquette. Échappa-t-elle ainsi à toute tentation, comme le supposait la
mère Saint-Boniface? Ce n’est pas sûr. La tentation existe bien sans la
beauté. Mais elle échappa sûrement à beaucoup d’ennuis, de petits accès
d’envie et de pertes de temps.
* * * * *
Le pain sec à la collation est appliqué à des cas nombreux, divers et
peu graves: du désordre ou de la dissipation dans les rangs, de la
lambinerie à obéir à la cloche, une altercation un peu vive entre
voisines, etc.
La mère Saint-Boniface est une de celles qui usent le plus généreusement
du pain sec; et, comme c’est elle qui distribue les tartines, elle est
mieux placée que toute autre pour l’application de la peine.
Marie-Rose fut souvent au pain sec; la moitié du temps pour le moins.
Heureusement qu’elle n’était pas gourmande!
* * * * *
La mauvaise tenue à table est sévèrement réprimée, et voici en quoi
consiste le châtiment. Il existe, au bas du réfectoire, une table
destinée à recevoir les assiettes et les bouteilles nécessaires au
service. Mais cette table a un autre usage; on y envoie, en tête à tête
avec la faïence et la verrerie, les élèves coupables de quelque accroc à
la civilité. Pour cette circonstance, la table aux bouteilles prend le
nom de «table de confusion». L’envoi à la «table de confusion» est
considéré comme quelque peu infamant. On s’en sert même dans les grandes
disputes.
--Je ne veux pas avoir affaire à une personne qui a été à la «table de
confusion».
Il convient de dire que chez ces enfants appartenant toutes à de bonnes
familles, les fautes d’éducation sont très rares.
* * * * *
Dans les classes supérieures, la punition dominante consiste en lignes.
L’autorité n’en abuse pas; encore s’arrange-t-elle pour en tirer quelque
bénéfice. On ne copie pas les lignes, on les apprend par cœur. Et il ne
suffit pas de les réciter, il faut les _dire_ en donnant le ton
convenable et en articulant bien chaque syllabe.
«Le vaisseau, qui était arrêté et vers lequel s’avançaient Télémaque et
Mentor, était un vaisseau phénicien qui allait dans l’Épire.»
C’est la mère Saint-Bernard qui donne les lignes dans _Télémaque_--un
_Télémaque_ légèrement expurgé, «à l’usage des jeunes demoiselles», et
qui est la lecture de fond de la classe blanche.
La mère Préfète impose l’histoire de France, la mère Saint-Paul,
l’histoire ecclésiastique, mais il est si rare qu’elles punissent que
cela ne vaut pas dire. Le respect et la confiance qu’elles inspirent
suffisent au maintien de l’ordre en ce qui les concerne.
Avec la mère Saint-Vincent à l’écriture, et la mère Sainte-Rosalie au
travail manuel, on s’en tire avec quelques demandes de catéchisme--une
seule même parfois--au gré de la coupable qui, naturellement, s’arrête à
la plus courte, la plus facile, une qu’elle a récitée cent fois:
D.--Où Jésus-Christ est-il né?
R.--A Bethléem, dans une étable.
--L’exemple y est toujours, disent les bonnes mères pour s’excuser de
leur faiblesse.
La mère Saint-Jacques a choisi l’Évangile, un bouquin tout petit, avec
une justification qui semble faite tout exprès: trente-deux lettres à la
ligne, et de bonnes grosses lettres bien rondes qui se lisent toutes
seules.
Quant à la mère Saint-Boniface, elle a jeté son dévolu sur la
cosmographie: cinquante-deux lettres à la ligne, et des lettres toutes
petites, serrées, boueuses,--de quoi perdre la vue, affirme la mère
Saint-Jacques qui ne se targue pas d’esprit scientifique.
Soit en pensum, soit à la classe, Marie-Rose apprit et récita plusieurs
fois son petit traité de cosmographie, mais ce fut sans y prendre le
moindre intérêt. Les lignes, points et cercles de la sphère, les
constellations et le zodiaque, le calendrier julien et le calendrier
grégorien restèrent pour elle un mystère qu’elle ne chercha jamais à
pénétrer. Et elle se donna pour excuse à elle-même que cette science
évoquait l’image rébarbative de la mère Saint-Boniface.
* * * * *
La consigne n’est appliquée que le premier jeudi du mois, seul jour où
l’on sorte, en dehors des grands congés du Jour de l’An, du Carnaval, de
Pâques et de la Pentecôte. Il n’existe qu’un cas de consigne, celui où
le cahier de pensums est tellement chargé qu’il n’y a pas d’autre moyen
de liquider la situation.
La consigne n’est pas très rigoureuse. Le matin, on accomplit une tâche
imposée; l’après-midi, on joue avec les pensionnaires que leurs familles
n’ont pu faire sortir et qui n’ont en ville ni parents ni
correspondants.
Comme on se trouve là en petit comité, on jouit d’une liberté plus
grande. Et les maîtresses de classes ayant, ce jour-là, un repos
complet, on est gardée par des religieuses qu’on n’a pas l’habitude de
voir. Cette légère modification suffit à contenter des fillettes qui ne
sont pas exigeantes.
On prend contact avec la mère Sainte-Élisabeth qui est si drôle, si
drôle sans s’en douter. Sa mémoire, en ce qui concerne les faits
récents, est un peu brouillée et elle confond les pensionnaires
actuelles avec leurs mamans qu’elle a connues autrefois. Les petites
Champbourg sont, pour elle, des demoiselles Herbelin, Marthe Friardel se
change en Clotilde Bérurier, et ainsi de beaucoup d’autres. Il s’ensuit
parfois des confusions du plus haut comique, que les enfants, bien
entendu, se gardent de dissiper.
On voit encore la mère Sainte-Monique, à qui l’on peut dire autant de
bêtises, et des bêtises aussi grosses que l’on veut. Non seulement elle
ne s’en aperçoit pas, mais elle y répond avec une ingénuité qui met en
joie les malicieuses.
Ni à l’une ni à l’autre, les autorités ne songeraient à confier une
division au complet, mais elles suffisent au petit troupeau des premiers
jeudis du mois. Les enfants, du reste, rougiraient d’abuser de la
situation. Pour être consignées, on n’en est pas moins une majorité de
très honnêtes petites filles; et si l’une d’elles tentait de se livrer à
une incartade trop corsée, les autres auraient vite fait de la rappeler
à l’ordre.
La satisfaction est portée à son comble aux heures de la mère
Saint-Michel. Ce n’est pas qu’elle soit bien sympathique, et l’on
bougonne fort quand c’est son tour de servir au réfectoire. Mais elle
sait et raconte des histoires terrifiantes de voleurs qui se cachent
sous le lit des gens, lesquels, pour échapper auxdits voleurs, sautent
par la fenêtre et tombent providentiellement sur une voiture de foin
sans se faire de mal; ou encore de criminels variés qui se convertissent
et font ensuite l’édification de leurs semblables.
Ce genre de récits n’est pas bien dans l’esprit ni dans les usages du
couvent; c’est sans doute pour cela que les enfants les recherchent avec
tant d’avidité.
La mère Préfète doit en avoir connaissance--pour elle, rien ne passe
inaperçu--mais elle ferme les yeux. Le danger ne lui semble point
pressant. Ces narrations s’adressent à un petit nombre; elles sont très
espacées; elles comportent toujours un enseignement moral. Et l’avis des
autorités est qu’il ne faut point trop tenir l’âme des enfants dans du
coton, pas plus que leur corps.
IV
L’INSTRUCTION AU COUVENT
Les pensionnaires des couvents ne savaient pas les mêmes choses que les
lycéennes et les normaliennes actuelles, mais elles savaient tout autant
de choses, et ce qu’elles savaient était pour le moins aussi utile.
Les élèves des établissements officiels triomphent aux examens, parce
qu’elles y sont préparées dès leur premier jour d’école. Si l’on
instituait les examens d’après les programmes des congrégations, il est
probable que les lycéennes resteraient court plus d’une fois.
Les maîtresses de Marie-Rose ne cherchent pas à faire des érudites.
Elles sont d’avis, avec les grands éducateurs de toutes les époques, que
l’enseignement doit tendre à développer le jugement, à former le
caractère des enfants, autant pour le moins qu’à meubler leur mémoire.
Les programmes ne sont pas chargés. Ils exigent une application
soutenue, mais non excessive et n’entraînent aucun surmenage. Ils sont
établis de manière à ce qu’on ait le temps de les épuiser et même de les
revoir dans le courant de l’année scolaire; en sorte qu’il n’y a pas de
«trous» dans telle et telle branche ainsi qu’il arrive quand on en veut
trop faire à la fois.
Le nombre relativement considérable des religieuses, permet de ménager
les professeurs qui ne sont astreintes ni aux dortoirs, ni aux
réfectoires, ni aux récréations. Elles font leurs cours, surveillent les
études, afin de pouvoir répondre aux demandes d’explications: c’est
tout. Grâce à cette organisation, qui laisse de longs repos, leur esprit
est toujours alerte, leur patience toujours disponible.
Parallèlement à l’instruction purement classique, il y a d’autres
enseignements auxquels on attache un grand prix au couvent. La vie
intérieure y joue un très grand rôle. On y habitue les enfants à
réfléchir, à se replier sur elles-mêmes, à se rendre compte de ce
qu’elles pensent, de ce qu’elles savent, de ce qu’elles veulent.
On les habitue encore à s’exprimer avec netteté, à employer l’expression
propre, à bien articuler les mots, à terminer les phrases.
Le «bien parler» est une des marques distinctive de l’Ordre.
_La classe verte._--Depuis la classe verte jusqu’à la classe violette,
les études se poursuivent sérieuses, ponctuelles, sans à-coups, avec ce
calme qui fait la force des éducations congréganistes.
On débute naturellement par apprendre à lire--non pas à ânonner, mais à
lire clairement, de manière à se faire comprendre et à intéresser.
Les religieuses emploient volontiers les anciennes méthodes: tel les
grand’mères ont appris à lire, tel apprennent leurs petites-filles. On
reconnaît ses lettres avec la vieille prononciation bé, cé, dé; puis on
épelle, puis on syllabe longtemps avant d’assembler et de lire
couramment.
A cause de ce respect pour le syllabaire antique, les Vertes sont
désignées avec un peu d’ironie, sous le nom de petites «Croix de par
Dieu».
Dès la deuxième année, on apprend à lire le latin: les prières communes
d’abord, puis les offices et les psaumes. C’est une des traditions du
couvent, que cette lecture précoce du latin. Cela fait, tout à la fois,
l’amusement et l’orgueil de M. l’abbé. Quand il amène un prêtre ami
visiter le pensionnat, il ne manque pas de dire:
--Venez écouter mes petits Bénédictins.
Et il fait ranger les Vertes à droite et à gauche de la classe, leur
indique une page du psautier, et ces gamines de sept ans psalmodient
comme de vrais moines.
En outre, on apprend aux petits Bénédictins à déchiffrer les grimoires.
Leur classe est en possession d’un ouvrage intitulé: _Choix gradué de
cinquante sortes d’écriture pour aider à la lecture des manuscrits_.
Parmi ces cinquante sortes, il y en a de très vilaines et de très
difficiles. De plus les _Préceptes pour la conduite de la jeunesse_ et
les _Récits d’humanité, de piété filiale, d’amour fraternel, de progrès
extraordinaires de la part d’enfants âgés de six à douze ans_ sont d’un
style aussi étrange que la calligraphie. Mais il n’est pas pour étonner
les petites pensionnaires qui, à certains égards, vivent au couvent, la
même existence que leurs aïeules.
Marie-Rose apprit à lire avec ravissement. Bien qu’elle fût très
turbulente, les leçons de lecture ne lui paraissaient jamais trop
longues. Son jeune esprit recueillait avidement toutes les connaissances
nouvelles qui lui étaient offertes. Les détails, en apparence les plus
insignifiants, provoquaient de sa part des questions nombreuses ou la
plongeaient dans des rêveries sans fin.
Elle aimait tellement la lecture que, si la cloche sonnait au moment
d’un passage intéressant, elle disait à la maîtresse:
--Laissons-la sonner, mère Sainte-Thérèse, et restons à lire. Les autres
dîneront bien sans nous.
* * * * *
Tout au début des études, on apprend l’Histoire sainte que la religieuse
explique d’après les grands tableaux suspendus à la muraille en
attendant qu’on soit capable de l’étudier toute seule dans un livre.
Il ne s’agit pas là d’un ouvrage portant en sous-titre: _à l’usage des
enfants_. Non, c’est l’histoire du peuple hébreu narrée de cette manière
simple, mais grave et un peu solennelle que l’on recherche au couvent et
qui convient aux récits bibliques--manière, du reste, que les esprits
ingénus aiment et comprennent beaucoup mieux qu’on ne paraît le croire.
«Vers le temps de la mort de Joseph, vivait en la terre de Hus, un
descendant d’Esaü nommé Job...»
«La famine obligea un homme de Bethléem, nommé Élimélech à passer dans
le pays de Moab avec Noémi, sa femme, et ses deux fils, Mahalon et
Chélion...»
«Parmi les captifs emmenés en Assyrie, se trouvait Tobie, de la tribu de
Nephtali...»
Cette quasi-perfection du style fut sans doute pour quelque chose dans
le goût passionné que Marie-Rose témoigna pour l’Histoire sainte. Rien
que les noms propres la ravissent: Malalaël, Séboïm, Bethléem, Mageddo,
Capharnaüm, Nazareth, Cléophas d’Emmaüs, etc. Elle aime à les lire et à
les relire, et, le livre fermé, ils chantent encore dans sa mémoire.