On les accoutume à prendre la responsabilité de leurs actes, à

reconnaître leurs torts publiquement, à ne pas craindre la vérité sous

quelque forme qu’elle se présente, à respecter leur conscience plus que

les jugements du monde.

On les habitue à avoir le souci constant des autres, à ne les molester,

à ne les gêner en rien. De là, cette discrétion, parfois extrême, dans

les mouvements, les gestes, la démarche, particulière aux élèves des

congrégations. Certains qualifient cette réserve de sournoiserie; elle

est tout simplement une marque du respect que l’on doit au repos et aux

aises d’autrui.

On leur enseigne la modestie, non point cette humilité rampante et

servile qui, la moitié du temps, est la doublure de l’orgueil, mais

l’humilité fière et digne qui provient de la connaissance de soi-même,

de sa propre faiblesse, de la médiocrité des moyens dont on dispose, de

la toute petite place qu’on occupe dans le monde. Il convient d’ajouter

qu’on n’est point modeste uniquement pour son propre compte mais pour

une bonne partie de l’humanité. «Très peu auraient le droit de

s’enorgueillir, répète-t-on aux enfants, et ceux-là n’y songent point.»

On cherche encore à leur inculquer le sentiment de l’égalité. Cela ne

veut point dire qu’on leur prône l’anarchie. Le principe de l’autorité

est, au contraire, fermement établi et scrupuleusement respecté; mais

l’obéissance qu’on exige d’elles n’entraîne aucune servilité. On ne

montre pas la supériorité humaine dans la richesse ou dans un pouvoir

arbitrairement départi, mais dans la science et surtout dans la vertu.

Au reste, la vie religieuse est un modèle constant d’égalité. Les

premières places, celles de supérieure, d’intendante, de préfète,

obtenues seulement par l’élection y comptent moins d’honneurs que de

responsabilités; et, une fois leur mandat terminé, les dignitaires

rentrent dans le rang où rien ne les distingue plus de leurs compagnes.

Les enfants sont à même de l’observer pendant toute la durée de leurs

études.

Mais ce que l’on enseigne par-dessus tout, c’est l’oubli de soi-même,

l’abnégation habituelle, inconsciente. Cet enseignement-là est donné,

non dans de petits traités appris mot à mot, mais par l’exemple et par

un entraînement si facile et si doux qu’on ne le sent même pas.

* * * * *

Maintenant, était-ce là une éducation qui faisait des personnes

_pratiques_, autrement dit des unités de combat? Non, certes. Et s’il

est strictement vrai que le but de l’éducation est de former l’enfant

pour le milieu qui sera le sien et l’existence qu’il devra mener, les

méthodes congréganistes du temps de Marie-Rose étaient défectueuses.

On n’élevait pas les jeunes filles pour la vie telle qu’elle est; on les

élevait pour la vie telle qu’il faudrait qu’elle fût, non pour être

parfaite, mais seulement normale et juste.

L’enseignement moral qu’elles recevaient pouvait se résumer ainsi: «Il y

a au soleil de la place pour tout le monde; prenez la vôtre, mais rien

que la vôtre; et aidez les faibles à réclamer la leur.» Et elles

tombaient dans une société où cette doctrine est en honneur: «Plus vous

tiendrez de place au soleil, plus vous verrez clair et plus vous aurez

chaud. Passez sur le dos des imbéciles qui ne savent pas se défendre.»

Beaucoup, dès lors, étaient vaincues d’avance.

La vie moderne, cette vie dont l’égoïsme, l’ambition, le besoin de jouir

et surtout la folie de paraître font un champ de bataille, cette vie où,

à moins de capacités ou de chances exceptionnelles, il faut pour réussir

courber l’échine devant les grands et piétiner les petits, cette vie-là,

les maîtresses de Marie-Rose ne la soupçonnaient même pas. Et si elles

l’avaient connue, elles n’auraient pu qu’en inspirer l’horreur à leurs

élèves.

II

PETITS FAITS, GRANDES LEÇONS

La mère Assomption se sert pour parler aux enfants, d’un langage à la

fois très élevé et très simple que toutes comprennent, même les plus

petites et les plus bornées. Elle possède, au suprême degré, le don de

persuader. Elle ne prêche pas à tort et à travers, elle guette avec une

patience attentive l’instant où le jeune esprit est--pour employer une

expression médicale courante--en état de réceptivité, c’est-à-dire, dans

les conditions voulues pour accepter l’enseignement qu’on lui offre et

en tirer le meilleur parti. Il est telles mercuriales que Marie-Rose

n’oublia jamais et qui, pour toute la vie, dominèrent ses sentiments et

dictèrent sa conduite.

C’est une remontrance qui lui fit comprendre que chacun est responsable

de soi-même. C’est une remontrance qui lui enseigna qu’il faut prévoir

et mesurer les conséquences de ses actes, même les plus futiles. C’est

une remontrance qui lui fit voir la taquinerie sous son véritable jour

et lui en inspira à tout jamais l’horreur.

* * * * *

Un jour, au temps qu’elle était encore sous la tutelle de la petite sœur

d’Ailly, Marie-Rose avise, près de Nazareth, un marteau oublié. L’idée

lui vient de donner de grands coups dans un banc qui est à sa portée.

Mais l’un de ses doigts se trouve entre le marteau et le banc et c’est

le petit doigt qui reçoit le coup.

Marie-Rose ne se plaint jamais, et, pour rien au monde, elle ne

pleurerait devant témoins. Mais comme elle sent très vivement au

physique et au moral, il faut toujours un dérivatif à ses souffrances et

à ses petites colères. Elle va droit à sœur d’Ailly et, la voix

tremblante, car le doigt blessé lui fait grand mal, elle dit, sans le

moindre préambule:

--Je ne l’aime pas, moi, le père saint Joseph.

--Et pourquoi, s’il vous plaît, n’aimez-vous pas saint Joseph? interroge

la petite sœur légèrement scandalisée.

--Il forçait le petit Jésus à travailler à son établi, et cela fait

beaucoup de mal, les coups de marteau.

--Mais le petit Jésus, qui était très appliqué, ne se donnait peut-être

pas de coups de marteau.

--Oui, il s’en donnait, affirme péremptoirement Marie-Rose, et son ongle

devenait tout rouge.

Cette précision de détails éclaire la sœur d’Ailly qui attire l’enfant

vers elle.

--Montrez-moi donc ces menottes... Ah!... voici un coup de marteau, en

tout cas, dont saint Joseph ne saurait être rendu responsable. Allons

bien vite panser cette grave blessure, et désormais ne mêlons point les

innocents à des avanies où ils ne sont pour rien.

Ce fut tout pour le moment. Marie-Rose, le doigt emmailloté du chiffon

traditionnel, fut envoyée chez la mère Préfète où elle se plaisait plus

que partout ailleurs, et où sa petite âme tumultueuse retrouvait

toujours le calme et la paix.

Mettant à profit l’émoi récent qui aiguisait l’esprit de la fillette et

le rendait plus apte à comprendre, la mère Assomption reprit

l’observation de la petite sœur d’Ailly; elle la développa, la précisa;

et, de son ton doucement autoritaire, persuada la petite fille que ce

n’était ni brave ni loyal de ne pas _prendre la responsabilité de ses

actes_. De quelles expressions se servit-elle pour donner un si grand

enseignement à une si petite intelligence? Marie-Rose était trop jeune

pour les avoir retenues; peut-être même y en eut-il un certain nombre

dont le sens exact lui échappa, mais l’ensemble de la leçon, elle le

comprit et ne l’oublia jamais.

* * * * *

Marie-Rose qui, au demeurant, n’est pas une mauvaise petite fille, a

parfois des idées très malfaisantes. Elle avait neuf ans et faisait

partie de la classe bleue--la terrible classe bleue--quand elle eut la

belle invention qui suit:

Elle est semainière au dortoir et fait la distribution des «paquets de

nuit». La mère Saint-Boniface est occupée à arranger une veilleuse qui

ne va pas; la moitié du dortoir l’entoure, s’intéressant à l’opération.

Marie-Rose pense que le moment est propice aux aventures; on n’a pas

tellement l’occasion de faire des sottises. Elle prend une ficelle que

le hasard met à sa portée et elle l’attache à l’anse du premier pot à

eau; puis elle la passe successivement dans les anses voisines et la

noue à la dernière anse.

Une fois dans son lit, la petite fille est prise de remords. Le résultat

de son opération reste pour elle imprécis, mais elle est bien certaine

qu’il sera désastreux. Et son imagination se met à battre la campagne.

Elle ne peut pas défaire ce qu’elle a fait... du moins sans se vendre...

Ce serait peut-être encore le mieux..., tout avouer à la maîtresse...

Elle en est bien persuadée..., pourtant elle ne bouge point. Toute son

énergie est accaparée par la réflexion et les regrets préventifs, il

n’en reste plus pour l’action.

Le lendemain, Antoinette Saint-Clair, qui était très ambitieuse d’être

«la première à coiffer», se précipite vers le placard, et, sans voir la

ficelle, enlève son pot à eau qui entraîne les autres, puis les

cuvettes, puis une partie des boîtes à savon et des verres à dents.

Il en résulte un fracas épouvantable, Antoinette crie comme une brûlée.

Tout le monde veut se précipiter sur le lieu du sinistre, la mère

Saint-Boniface ordonne que personne ne bouge; le dortoir est dans une

agitation extrême.

--C’est moi, fait piteusement Marie-Rose, sans attendre l’enquête.

--C’est vous qui?... quoi?...

--... Qui ai attaché toutes les anses des pots avec une ficelle.

Constatation faite, on rit plus fort qu’on n’avait crié, sauf pourtant

Marie-Rose qui reste penaude devant le formidable amas de tessons dont

elle est l’auteur.

Il fallut appeler la bonne sœur pour réparer le désastre, emprunter du

matériel de toilette aux autres dortoirs qui s’exécutèrent avec une

absolue mauvaise grâce. On eut beaucoup de mal à rétablir l’ordre et le

silence, la division de l’Ange Gardien arriva au réfectoire avec un

retard sérieux et il y eut une distribution générale de pensums.

Toute la journée Marie-Rose sentit peser sur elle le fardeau de son

méfait. Elle fut d’une sagesse exemplaire et on ne l’entendit pas plus

qu’une petite souris. «Mais, comme disait la mère Économe, cela ne

raccommode pas les cuvettes.»

Évidemment non, cela ne raccommodait pas les cuvettes, mais ce

recueillement prolongé disposait Marie-Rose à comprendre la leçon qui

allait lui être donnée.

A l’heure de la collation, la mère Préfète fit venir la coupable dans

son cabinet; et, posant sur elle ce regard qui pénétrait jusqu’à l’âme,

elle dit:

--Ma fille, vous êtes très coupable; vous vous êtes exposée à blesser

grièvement Antoinette ou telle autre de vos compagnes qui se rendait la

première au placard. Écoutez-moi attentivement. Vous connaissez Marie

Souchon, cette pauvre petite orpheline dont le visage couturé fait pitié

à tout le monde... Eh bien, savez-vous de quelle manière elle a été

blessée autrefois?... En tombant sur un siphon... pas plus. A recevoir

toute cette faïence, Antoinette pouvait être défigurée comme elle.

Marie-Rose sentit un frisson douloureux lui parcourir tout le corps.

Elle se trouvait aussi coupable que si Antoinette eût été réellement

défigurée par sa faute.

--La Providence vous a épargné un grand remords, poursuivit la mère

Assomption. Certes! je n’incrimine pas vos intentions. Je sais que, loin

d’être méchante, vous feriez tout au monde pour éviter aux autres le

plus léger ennui. Mais vous voyez vous-même que cela ne suffit pas. Il

faut vous accoutumer à prévoir, à mesurer les conséquences possibles de

vos actes.

* * * * *

Cette leçon qui avait fort impressionné Marie-Rose, fut complétée,

soutenue par une autre qu’elle reçut un peu plus tard et qui la guérit à

tout jamais de la manie malfaisante--et le plus souvent stupide--de

faire des niches.

Les lanternes dont les religieuses professeurs se servent pour rentrer à

la communauté les soirs d’hiver, sont déposées Sous la Barrière--endroit

qui serait mieux désigné Sous l’Escalier, mais qui tire son nom de la

barrière qui le clôt. Or, Sous la Barrière se trouve également une belle

fontaine de cuivre rouge où les pensionnaires se lavent les mains. De

tout temps, les lanternes ont été l’objet de perpétuelles avanies de la

part des pensionnaires. On les perche tout en haut du casier à

chaussures ou bien on les accroche à un gros piton vissé au plafond. On

fiche les chandelles la tête en bas, on coupe la mèche aussi ras que

possible, on la mouille au moment où il faut l’allumer, etc. On se livre

aussi à des permutations nombreuses: telle qui était venue avec une

grande chandelle s’en retourne avec une petite, et _vice versa_. Tout

cela entraîne, du côté des religieuses, à des explications sans fin, à

des rétablissements laborieux et chagrins dont se gaudissent les

coupables; du côté des élèves, à un temps d’arrêt au pied du grand

escalier, à des plaintes parce qu’on gèle, à des récriminations parce

qu’on arrivera en retard au souper, finalement à du désordre qu’il faut

punir.

Un jour, au moment de la collation, Marie-Rose avait mis hors de service

la chandelle de la mère Saint-Boniface. Puis, prise de remords, ainsi

qu’il lui arrivait souvent, et désirant réparer sa malice par un acte de

complaisance, elle se mit en devoir de transporter la chaufferette de la

religieuse de Sous la Barrière où elle était en dépôt pour être

renouvelée à la «guette» où la surveillante générale se tenait pendant

les classes. Comme Marie-Rose était extraordinairement maladroite et

brouillon, elle culbuta la chaufferette qui s’éteignit.

La «guette» était très mal abritée: chaude en été, glaciale en hiver. De

toute l’après-midi, Marie-Rose ne put détacher sa pensée de la pauvre

religieuse qui grelottait par sa faute. Et son chagrin était encore

augmenté par la perspective de l’ennui qui attendait sa victime au

départ pour la Communauté.

La petite fut un peu distraite en classe, mais très sage; et elle

accepta sans murmurer la punition qui lui fut octroyée pour son méfait.

Le lendemain, la mère Saint-Boniface était enrhumée. A chaque

éternuement, à chaque son de sa voix cassée, Marie-Rose la regardait

avec des yeux pleins de repentir et de désolation.

La mère Préfète, à qui rien n’échappait, trouva l’occasion bonne pour

frapper l’esprit très impressionnable de l’enfant.

Elle la laissa toute la matinée ruminer son regret; et, à la récréation,

elle l’appela dans son cabinet avec trois autres Rouges un peu plus

âgées.

Suivant son habitude de partir d’un fait précis pour arriver à la leçon

de morale, elle s’adressa à l’une des fillettes.

--Berthe, l’autre jour, en venant à l’appartement porter l’éponge du

tableau noir, vous avez profité d’un moment où la bonne sœur

Sainte-Claire avait le dos tourné pour vider le fond d’une bouteille

d’encre dans la terrine où les éponges des autres classes trempaient

déjà. Pour ce haut fait, la mère Surveillante vous a donné cinquante

lignes que vous aviez, certes! bien méritées, et vous vous êtes dit que

tout était terminé ainsi, que, suivant l’expression consacrée, vous

aviez payé votre dette à la société. Eh bien, écoutez: le jour même où,

sans trop de malice, vous infligiez à la pauvre bonne sœur un surcroît

de travail, elle avait reçu la nouvelle de la mort d’une nièce qu’elle

aimait beaucoup et qui laisse trois jeunes enfants sans ressources et

sans protection. Croyez-vous vraiment que, au lieu de nettoyer les

éponges que vous aviez salies, elle n’aurait point préféré se rendre au

Chœur, avec la permission de sa maîtresse, pour pleurer aux pieds du bon

Dieu, le prier de recevoir la défunte et lui recommander les pauvres

petits orphelins? Et, en dehors de cette considération pieuse,

pouvait-elle être d’humeur à supporter la plaisanterie? Parce que vos

maîtresses dissimulent leurs ennuis, leurs chagrins et, jusqu’à un

certain point, leurs souffrances, les jugez-vous donc insensibles?...

Berthe courbait la tête avec un repentir profond et sincère.

--Savez-vous ce qui est arrivé encore? poursuivit la mère Assomption; la

pauvre sœur que vous ne savez toutes comment faire enrager et qui, sous

son apparence un peu grognon est la bonté même, a demandé votre grâce

quand elle a su que vous étiez punie à cause d’elle. On a eu bien du mal

à lui faire entendre que tout manquement à la règle doit être réprimé.

Berthe, maintenant, pleurait très fort en priant la mère Préfète

d’accepter tout son argent de poche pour les petits neveux de la bonne

sœur.

La mère Assomption continua:

--Vous, Léa, c’est sur une de vos compagnes que votre taquinerie s’est

exercée. Marthe Expilly qui, j’en conviens, est un peu molle et

frileuse, était, ce jour-là, plus recroquevillée que de coutume. Pour

vous moquer d’elle, vous lui avez apporté tout ce qu’il y avait de

vêtements disponibles Sous l’Allée: un cache-nez, deux fichus, une

capeline et jusqu’au tablier de la petite sœur Berthet qui se trouvait

là, je ne sais par quel hasard. Marthe vous suppliait de la laisser

tranquille; elle vous disait en pleurant: «Léa, je vous assure que je

suis malade»; vous ne l’écoutiez pas; vous l’appeliez: _trembleuse,

marchande de trembleries_. Or, cette tremblerie, comme vous disiez,

était le premier frisson d’une otite fort grave dont elle a beaucoup

souffert et dont elle n’est pas encore guérie.

--Je sais, ma mère, protesta la coupable très désolée; chaque jour, j’ai

dit le chapelet à son intention, et j’ajoutais trois _Salus infirmorum_.

--Bien, Léa, j’espère qu’avec la contrition, vous avez le ferme propos;

car vous êtes extraordinairement taquine. Je vous répète ce que je viens

de dire à Berthe afin que cette idée pénètre bien votre esprit à toutes.

Quand vous taquinez une personne, vous ne savez pas dans quelle

disposition physique et morale elle se trouve. Vous ignorez si elle

n’est pas sous le coup d’un ennui, d’une inquiétude, d’un chagrin, ou

d’un malaise, qui lui rend très pénible ce que, une autre fois, elle

supporterait aisément. La pensée de frapper quelqu’un sur une plaie vous

ferait horreur, et vous n’éprouvez aucun scrupule à blesser une âme déjà

souffrante. Vous ne pouvez pas deviner ce que l’on ne dit point,

objecterez-vous; et bien, c’est pour cela précisément qu’il faut

toujours vous abstenir. Est-ce compris?

--Oui, ma mère, firent, à l’unisson, les voix repentantes de Berthe et

de Léa.

--A vous, Marie-Rose, puisque, aussi bien, c’est votre équipée d’hier

soir qui motive cette remontrance. Vous n’êtes pas taquine au sens

strict du mot, parce que vos méfaits s’adressent rarement à une personne

déterminée--encore n’est-ce pas pour faire plaisir à la mère

Saint-Boniface que vous bouleversez son matériel--mais ces méfaits

amènent un désarroi général, des querelles, des ennuis de toute nature.

Pour nous en tenir à votre dernière lubie, ne pouvez-vous laisser

tranquilles les chandelles de nos sœurs? Va-t-il falloir mettre les

lanternes sous clé? Vos maîtresses sont fatiguées par une journée de

travail, elles ont hâte de prendre du repos; certaines de vos compagnes,

malingres ou simplement frileuses, souffrent de cette station dans le

courant d’air que leur imposent vos belles inventions. D’autres ont bon

appétit et s’impatientent du retard apporté au souper. Avez-vous jamais

calculé la somme de petites misères, de petites contrariétés, de petites

douleurs que vous créez pour un plaisir qui, vraiment, n’a rien de

délicat? Nul n’a le droit de chercher son agrément en faisant souffrir

les autres.

Les fillettes étaient attentives à la voix sérieuse et ferme qu’elles

entendaient. Jamais elles ne s’étaient représenté, sous cet aspect

malfaisant, des plaisanteries qu’elles jugeaient inoffensives.

--Maintenant, poursuivit la mère Assomption, passons aux grincheuses. La

taquinerie est un mouvement détestable, mais ce n’est pas une raison

pour lui opposer un mouvement au moins aussi détestable. Renée, c’est à

vous que je m’adresse. L’autre jour, Bénard, la petite orpheline de

semaine, avait enduit vos chaussures d’une épaisse couche de cirage et

ne les avait pas fait reluire. A ce mauvais procédé qui, du reste, a été

puni, et plus sévèrement que vous ne le pensez, parce que, pour ces

enfants destinés à servir, il faut une éducation spéciale, vous avez

répondu par des paroles si dures, si mortifiantes que je ne veux pas les

répéter. Est-ce brave, dites-moi, et généreux, de traiter ainsi une

pauvre petite qui ne peut se défendre, qui n’a d’autres amis, d’autre

protection, d’autre gîte que ceux qu’elle trouve dans cette maison?

Les trois fillettes qui n’étaient plus en cause regardaient leur

compagne avec sévérité. Qu’avait-elle bien pu dire à Bénard pour qu’on

ne voulût point le répéter? Ce devait être bien méchant ou bien lâche.

La mère Préfète les trouvant au point où elle voulait les voir, dit pour

conclure:

--Je sais bien que vous n’êtes pas cruelles et que vous êtes désolées

quand on vous fait toucher du doigt le côté douloureux de vos

taquineries. Mais il faut y penser de vous-mêmes, _afin de vous épargner

des remords_.

Marie-Rose était dans un de ces moments d’extraordinaire lucidité où

l’esprit comprend, accepte et retient tout ce qui lui est offert. Cette

scène ne devait point s’effacer de sa mémoire.

C’était par une de ces splendides journées de fin d’hiver où l’air est

pur et comme trempé de soleil. Sur le ciel bleu pâle, des mouettes

passaient en volées nombreuses; les oiseaux commençaient à piailler aux

Terrasses et au Berceau Fleuri. La leçon de mansuétude et de bonté

qu’elle venait de recevoir, appuyée en quelque sorte par la clémence de

la nature à laquelle elle était très sensible, se fixa dans son esprit

pour toujours.

Elle put causer à autrui du tort ou de la peine, mais ce ne fut jamais

volontairement. On lui dit parfois des choses très dures, imméritées

auxquelles elle aurait pu répondre sans être injuste; elle prit sur elle

de ne point le faire, même avec ceux qu’elle n’aimait pas, même avec

ceux à qui elle aurait eu le droit d’en vouloir. Elle eut parfois des

discussions très vives,--si elle n’attaquait point les idées des autres,

elle défendait âprement les siennes,--mais elle se garda toujours

d’allusions blessantes ou simplement ennuyeuses. Non qu’elle fût

meilleure que beaucoup, ni plus miséricordieuse, mais, suivant le

conseil de sa maîtresse vénérée, _elle voulait se prémunir contre les

remords_.

* * * * *

Il y a, au couvent, un excellent système pour régler les conflits, c’est

l’enquête immédiate et publique. Car si la discipline est ponctuelle,

elle n’est ni tatillonne ni tyrannique. Les religieuses préfèrent une

réclamation franche et même un peu vive aux petites menées sournoises

trop souvent en usage dans les groupements de fillettes. Les enfants le

savent et elles ne craignent point de prendre la parole pour s’expliquer

ou pour se plaindre.

Cette liberté donna pourtant lieu à un scandale (!) dont Marie-Rose fut

la promotrice.

Elle avait, dès son enfance, la mauvaise habitude de flairer tout ce qui

devait la toucher immédiatement: les mets qu’on lui servait, le manteau

ou la robe qu’elle allait revêtir, un livre, un cahier neuf, un paquet

avant de l’ouvrir. Si discrètement qu’elle agît, elle était souvent

prise en flagrant délit et tancée vertement.

--Outre que ce sont là de mauvaises manières, disait la mère Assomption,

je vois dans cette habitude, une sorte de manie, de tare mentale dont il

faut, à tout prix, vous corriger.

Un soir donc, au souper, Marie-Rose flaira la pomme cuite qu’on lui

servait comme dessert, puis prononça à haute et intelligible voix:

--Ma pomme sent le chat.

Grand émoi autour de la table, émoi qui s’accentue quand une seconde

voix répond comme un écho:

--Il y a des poils de chat sur ma pomme.

La mère Saint-Michel, qui surveillait cette semaine-là, intervint

immédiatement et avec fermeté.

--Qu’est-ce que cette histoire ridicule? Élisabeth et Marie-Rose ont

chacune cinq mauvais points.

Mais un vent de mutinerie se met à souffler. Une pomme cuite, lancée

d’une main alerte, vient s’écraser au plafond avec un _flac_ qui met le

réfectoire en joie. Une demi-douzaine d’autres _flac_ renforcent la

gaieté... et le désordre.

--Ma sœur Sainte-Claire, prononce la surveillante, veuillez sonner la

mère Préfète.

Le calme se rétablit comme par enchantement. Il fallait un motif très

grave pour que l’on dérangeât l’autorité supérieure, et les coupables ne

s’en tiraient pas à bon compte.

Les cinq doubles coups de cloche qui étaient la sonnerie de la mère

Préfète, en résonnant dans le silence de la Communauté, mirent le comble

à la stupeur.

--Que se passe-t-il donc? interrogea la mère Assomption dès le seuil.

Marie-Rose au couvent · 第 4 / 16 段