La semainière accomplit son office de rangement sous la surveillance de

la petite novice. Quelques fillettes déjà prêtes s’occupent diversement.

Les studieuses repassent une leçon; les raffinées polissent leurs ongles

sur un coin de leur tablier; les coquettes examinent leurs dents ou

rectifient leur coiffure devant l’unique petit miroir où l’on a bien de

la peine à voir sa figure tout entière; les babillardes ébauchent à voix

basse une conversation où se mêlent des rires étouffés, des piques et

même de petites disputes. Les lambines achèvent leur toilette,

bousculées par la mère Saint-Boniface, gentiment aidées par la petite

sœur au voile blanc dont la complaisance aplanit beaucoup de

difficultés.

La porte s’ouvre sans bruit.

--Bonjour mes petites filles; on est sages et bien portantes, ce matin?

Toutes répondent à l’appel de cette voix douce et ferme qu’elles

connaissent et qu’elles chérissent:

--Bonjour, mère Préfète.

--Sages,... fait la maîtresse, heu!... bien portantes... on n’a qu’à les

regarder.

Le fait est que tous les minois sont frais et rosés, les mouvements

prestes, l’œil vif.

--Alors, le vent n’a empêché personne de dormir?

Les fillettes se regardent avec un étonnement interrogateur. Il a donc

fait du vent?...

--On a le sommeil robuste, à votre âge, fait la mère Assomption avec une

maternelle indulgence; le vent, toute la nuit, a soufflé en tempête, la

mer est démontée... Ce matin, on ajoutera à la prière un _Ave maris

stella_ pour les marins qui sont «dehors».

«Les marins qui sont dehors...» il y a des milieux où l’on ne saisirait

pas bien; mais au couvent, tout le monde sait que «dehors», c’est le

grand large. La mère Supérieure et la mère Préfète, qui sont les filles

du célèbre amiral G., emploient tout naturellement les termes de la

marine qui leur sont familiers, elles sont certaines d’être comprises.

Beaucoup de figures s’assombrissent; il y a des fillettes qui ont un

père, des frères, des oncles «dehors». Mais si l’on ne heurte pas

inutilement la sensibilité des enfants, on ne la ménage pas trop non

plus. L’éducation est franchement altruiste. Et, par ce matin de mauvais

temps, la mère Assomption juge bon de dire à ses élèves:

--Cette journée qui commence, d’autres que vous la vivront; et parmi

ceux-là, beaucoup sont moins bien partagés: il faut songer à eux.

* * * * *

Le soir.

Huit heures sonnent. Dans le grand vestibule, les pensionnaires sont

déjà rangées, non plus par ceintures, mais par dortoir. Les deux

gardiennes de la récréation veillent à ce que l’ordre et le silence

soient rigoureusement respectés.

--Comment, on est encore en tumulte à l’Ange Gardien!

--Qui est-ce qui babille à Sainte-Agnès?

Le défilé s’organise dans le bel escalier aux dalles blanches, à la

rampe de fer ouvragé.

Parfois il se produit de petites altercations entre dortoirs.

--Montez donc, les Haroun, quels colimaçons!

Mais le silence étant officiellement établi, toute infraction est

énergiquement réprimée par un: _chut!_

A la porte de chaque dortoir, la maîtresse attend son groupe. Avant de

se séparer, on échange à voix basse quelques adieux:

--Bonsoir, Bénédicte!

--Bonsoir, Marie-Rose, Hélène, Charlotte.

On hasarde pour une maîtresse qu’on aime bien:

--Bonsoir, mère Saint-Jacques.

La religieuse qui, au fond, est sans doute flattée de l’attention, doit

dire pour faire respecter le règlement:

--C’est du silence, cela, dites un peu!

* * * * *

Le dortoir est doucement éclairé par une lampe à huile. Les rideaux

blancs sont clos; tout est paisible et frais.

Sans qu’il soit besoin d’avertissements, rien que par l’influence du

calme qui les entoure, les fillettes se recueillent, leur ton s’apaise,

leurs gestes deviennent plus mesurés.

On se déshabille sans bruit avec cette chasteté qui s’ignore, tant elle

est naturelle et coutumière; et, un peu lasse, de quinze heures de

travail, d’exercices et de jeu, on se met au lit.

Il est loin d’être douillet, le lit des petites pensionnaires: un

sommier fort peu élastique, un matelas très plat, un traversin très dur,

des draps de toile rêche et la fameuse courtepointe à bonshommes; par

terre, un gros paillasson qui pique les pieds quand il est trop neuf:

c’est tout.

Encore, ce régime spartiate, certaines religieuses ont-elles le front de

le trouver trop doux.

--Ah! mes enfants!... on s’amollit de plus en plus. Vos mères ont été

élevées autrement que cela.

Pendant la récréation du soir, la mère Préfète a entendu le rapport des

maîtresses et des surveillantes du pensionnat. Elle sait que Georgette

Mauriat n’a pas mangé au souper, que Françoise Louvière s’est plainte de

mal à la tête, que Geneviève de Rocquemont et Madeleine Chantrier ont eu

ensemble une explication un peu vive, que Suzanne Barouy s’est montrée

indocile à l’étude, que Marie-Rose Courregeolles a dissipé tout le

réfectoire; et, avant de prendre du repos, elle tient à s’assurer par

elle-même de la santé et de l’humeur de ses enfants.

Elle va au «coin» de celles qui lui ont été signalées ou qu’elle a pu

remarquer elle-même. De sa voix toujours grave, mais où se devine une

affection profonde, une indulgence sans bornes, elle encourage, apaise,

console... ou gronde. Mais sa gronderie même est bonne, et les petites

méchantes la préfèrent de beaucoup au silence.

Demain, peut-être, la sévérité aura pris du «revif», suivant

l’expression des pensionnaires dont beaucoup sont familiarisées avec les

termes de la marine; mais la mère Préfète ne veut pas que ses filles

s’endorment sur une pensée d’amertume, de révolte ou de chagrin.

* * * * *

--_Asperges me Domine, hyssopo et mundabor._

--_Lavabis me et super nivem dealbabor._

La maîtresse va de lit en lit, portant l’eau bénite aux petites filles.

Et, comme on s’est éveillées le matin, on s’endort le soir, la prière

sur les lèvres.

Quand, à neuf heures, la religieuse quitte le dortoir pour la cellule

où, par une grande vitre mobile elle voit tout ce qui se passe à côté,

les quinze têtes blondes ou brunes reposent sur l’austère chevet; les

respirations se rythment par le sommeil. Dans ce refuge clos et frais,

aucun danger ne menace les petites dormeuses. Leurs âmes sont si pures

que le mal ne saurait les effleurer même en rêve...

Sur la pointe des pieds, avec un geste de bénédiction, la maîtresse se

retire.

II

LE RÉFECTOIRE

Les gens qui parlent avec des airs entendus du régime alimentaire des

couvents, et qui sourient d’aise à la pensée des bons petits plats qui

s’y préparent et s’y dégustent, n’ont sans doute jamais franchi la

grille d’un cloître de Notre-Dame.

Voici, très exactement, quel était le menu quotidien d’une petite

pensionnaire au temps de Marie-Rose. Et si celui des religieuses

différait quelque peu, c’était pour être plus frugal, plus austère.

Au déjeuner, un bol de lait chaud... sans sucre, avec un morceau de

pain... sans beurre. Au dîner, la soupe et le bœuf, du rôti, des légumes

ou de la salade; pas de dessert. A la collation, une tartine de compote

ou bien un morceau de pain avec des fruits de la saison. Au souper, un

potage, un ragoût aux légumes, un dessert très modeste. Le vendredi et

le samedi sont vraiment jours d’abstinence. On a pour dîner un plat

d’œufs ou de poisson, des légumes, une salade. Pour souper, un potage au

lait, deux légumes, un dessert.

Les entremets, les plats sucrés, la pâtisserie, sont rigoureusement

prohibés. Le cidre étant la boisson du pays, on sert du cidre; mais la

moitié des enfants boivent de l’eau. Il faut un certificat du médecin

pour que l’on permette aux parents de fournir du vin.

Le pain est du gros pain, un peu bis, que l’on cuit au couvent toutes

les semaines. On le mange plutôt rassis que frais. Malgré cela, les

fillettes le préfèrent au pain blanc du boulanger.

Les semaines où se trouvent plusieurs jours de maigre, en carême, par

exemple, ou les jours des Quatre-Temps, il y a «galette de sarrazin».

Les palais fins et les estomacs délicats crieraient d’horreur devant ce

mets qui fait la joie des pensionnaires. C’est une sorte de crêpe

massive et lourde que l’on mange saupoudrée de sel.

--Il y aurait de quoi donner des indigestions au diable, déclare une

vieille dame pensionnaire qui passe pour être friande.

Mais les petites filles ne sont pas le diable; et elles jouent de si bon

cœur à la récréation qui suit la galette de sarrazin, que l’indigestion

ne saurait les atteindre.

Ce régime ne subit d’atténuation que quatre fois par an: à la fête de la

mère Supérieure et à la Sainte-Catherine, où l’on sert ce que la bonne

sœur Sainte-Philomène, la cuisinière en chef, appelle des

«dariolettes[2]», à Noël, où l’on mange une dinde aux marrons, et le

jour des Rois, où l’on partage la galette traditionnelle.

[2] Des mets recherchés.

Tel est donc le menu de la rentrée aux vacances. Les enfants les plus

choyées au logis s’y soumettent très volontiers, et leur santé s’en

trouve à merveille.

* * * * *

On bougonne bien quelquefois, mais seulement pour des questions de

détail. Mère Saint-Jacques, l’Économe du pensionnat, fait la récréation

des grandes; et comme les récréations succèdent immédiatement aux repas,

c’est-à-dire au moment où l’impression mauvaise est dans son plein, on

en profite pour lui exposer ses griefs.

--Mère Saint-Jacques, voyons, cela ne ruinerait pas la Communauté, de

nous donner un peu de beurre..., et vous savez, le lait sans sucre,

c’est très mauvais.

--Mère Saint-Jacques, ce sont des pommes à lapin qu’on nous a données à

la collation: elles étaient toutes véreuses.

La brave religieuse reçoit l’avalanche sans broncher. On l’aime beaucoup

au couvent. Elle est un peu brusque, mais très indulgente et toujours de

bonne humeur. Elle ne s’étonne ni ne s’indigne des doléances auxquelles

elle répond invariablement:

--Bon!... bon!... c’est cela qui vous donne le teint frais.

* * * * *

On se plaint aussi au réfectoire, mais on est moins joyeusement reçu.

--Ma bonne sœur, je ne peux pas souffrir les poires blettes, donnez-m’en

plutôt une trop dure.

--Je ne peux pas, mademoiselle, l’ordre est de distribuer comme ça

vient.

--_Comme ça vient_!... Voilà un système qui ne me réussit guère! _Ça

vient_ toujours des horreurs à mon tour.

--Qui est-ce qui cause encore du désordre? Mlle Gourregeolles,

naturellement.

--Parce que _naturellement_ on me sert des choses épouvantables.

--Si le dessert ne vous plaît pas, il faut vous contenter de pain sec.

Marie-Rose accepte la punition sans murmurer. Elle aime beaucoup mieux

le pain sec que les poires blettes.

* * * * *

A une époque qu’il serait impossible à déterminer, une élève a,

paraît-il, trouvé une tige de mouron dans la salade. Depuis lors, toute

feuille autre que la laitue, la mâche ou la chicorée, est baptisée

mouron.

--Ma bonne sœur, qu’est-ce que cette verdure, je vous prie?

--Ça, mademoiselle, c’est des appétits.

--Non, ma bonne sœur, c’est du mouron.

--Faites excuse, mademoiselle, c’est de la pimprenelle et des cives

qu’on met dans la salade pour qu’elle soit meilleure; elles sont mal

hachées, voilà tout, mais cela ne ressemble pas à du mouron, bien sûr.

Régine Tassel, dont les connaissances botaniques sont universellement

reconnues, bien que cette réputation ne repose sur aucune base, prononce

gravement:

--Ce sont des herbes à tisane.

Et tout le monde regarde son assiette avec méfiance.

Il existe encore cette vieille croyance que la soupe à l’oseille est

faite avec des feuilles de mûrier blanc. Comme s’il n’était pas plus

facile de se procurer de l’oseille que du mûrier à vers à soie.

* * * * *

Afin que certaines religieuses ne soient pas continuellement privées des

repas pris en commun, le réfectoire est fait alternativement par quatre

maîtresses.

Quand c’est le tour de la mère Saint-Boniface, les enfants sont

désolées. Avec les mêmes éléments que ses collègues, elle trouve moyen

de mécontenter tout le monde. Et elle n’admet aucune réclamation. Son

unique réponse est celle-ci:

--Tout est pour le mieux si vous faites pénitence.

A cause de son goût pour la mortification, les enfants la nomment au

réfectoire «la mère Quatre-Temps».

* * * * *

La lectrice de semaine, servie la première, commence son office aussitôt

après la soupe et le bœuf. Elle s’installe pour cela sur un de ces

tabourets à marchepied, fort en usage au couvent et que l’on appelle

pompeusement un «trône».

La lecture au réfectoire a un double objet. D’abord les autorités

compétentes sont persuadées, et avec justice, qu’on ne lit jamais en

vain: à cause de cela, les lectures sont instructives. Mais on veut

aussi obtenir le calme et le silence, et, pour se conformer à ce vieil

adage: «On n’attrape pas les mouches avec du vinaigre,» la lecture est

attrayante.

Il y a pourtant des circonstances où elle est austère et grave. La

veille des grandes solennités, on lit le _Tableau poétique des fêtes

chrétiennes_. Pour le Carême et pour l’Avent, on sort un très vieux

bouquin dont l’orthographe antique donne de la tablature aux pauvres

Violettes, seules chargées de l’interpréter. Les f et les s se

ressemblent, et on y lit: «Dans les tems où ils étoyent...» Ce vieux

bouquin renferme des considérations sur la pénitence qui sont fort peu

goûtées du jeune public. Ces jours-là, le réfectoire est

particulièrement houleux; et, quand la lectrice, en compensation du mal

qu’elle s’est donné, ajoute au _Tu autem..._ réglementaire: _Et tu,

auditor, ora pro me_, il ne manque pas de voix pour répondre en

sourdine: «Ah! non, par exemple, vous êtes trop ennuyeuse.»

Le soir, au souper, on lit, racontée très brièvement, la vie du saint

dont la fête se trouve le lendemain.

* * * * *

Après la lecture qui dure à peine un quart d’heure, la mère Surveillante

arrive avec un papier pour faire les annonces.

«Les nºs 17, 24, 32, 58 sont priés de se rendre à la confiscation.»

Ce qui revient à dire que lesdits numéros iront à la grande armoire où

l’on confisque les objets laissés «à la traîne», et ne rentreront dans

leur propriété qu’après avoir versé un sou pour les pauvres.

«Pas de Capucins aujourd’hui; le temps est incertain. La récréation se

fera dans la cour des Terrasses et sous le Gros Poirier.»

Cette annonce est généralement mal accueillie. Ce que, au couvent, on

appelle les «Capucins», du nom des anciens propriétaires, est un

ensemble superbe de cours et de jardins où les enfants se plaisent

beaucoup.

«L’accordeur étant ici, personne ne bougera, pour les études et les

leçons de piano, sans être appelé nominativement dans les classes.»

Etc., etc.

L’ordre du jour épuisé, on récite les Grâces, _Agimus tibi gratias_,

puis l’Angélus en latin.

On sort, bien rangées, après une belle révérence à la Sainte Vierge qui

préside aux agapes frugales des pensionnaires. On se tient encore pour

traverser en biais la grande cour solennelle de la Communauté; l’ordre

et le silence commencent à recevoir de sérieux accrocs pendant que l’on

monte le large escalier de granit. Puis la dislocation est immédiate et

complète.

Comme une volée de moineaux, les petites filles s’égaillent pour la

récréation.

III

L’UNIFORME

Le règlement du trousseau et de la garde-robe est bien fait pour plonger

dans une surprise voisine de l’ahurissement les familles n’ayant encore

jamais eu maille à partir avec une communauté religieuse.

Ce règlement doit dater de la révérende mère Marie-Alix, première

supérieure de l’Ordre et qui vivait au dix-septième siècle. Sans doute

on y a bien apporté quelques modifications de détail, mais si discrètes

et si rares que cela ne vaut pas dire. Le fait est que Marie-Rose et ses

compagnes sont habillées, à peu de chose près, comme étaient leurs

grand’mères.

... Chemises en toile blanchie sur le pré, de forme très montante, avec

des manches à gousset tombant plus bas que le coude.

Fichu de mousseline blanche pour le jour; pointes en jaconas fond blanc

pour la nuit.

Bonnet de nuit en indienne claire de forme dite «calipette», etc.

Quand les mères se sont demandé avec inquiétude dans quels magasins

elles trouveront le jaconas, l’organdi, la levantine, la bisonne et

autres étoffes inconnues du grand public, et quelles ouvrières seront

assez habiles pour confectionner des calipettes, des pointes de cou et

des manches à gousset conformes aux indications, elles apprennent, à

leur grand soulagement, dans le dernier article, qu’on peut trouver le

tout à l’ouvroir de l’orphelinat.

* * * * *

L’uniforme est dit _noir et rose_. Mais combien de noir pour si peu de

rose!

La robe d’été en orléans (on prononce _orléanse_), à jupe paysanne et

corsage à la Vierge avec une guimpe de nansouk ornée d’une petite

dentelle encadrant bien le cou, est certes passée de mode, mais tout de

même pas trop ridicule. On n’en saurait dire autant de la robe d’hiver:

jupe _plate_ devant, à plis _plats_ derrière, corsage _plat_, manches

_plates_ dépassant le poignet: tout est l’aplatissement. Et la mère

Saint-Boniface à qui, en sa qualité de Surveillante générale, incombe la

responsabilité de la tenue, veille à ce que le règlement, sous ce chef,

soit strictement observé.

La mère Saint-Boniface a une esthétique qui lui est propre et dont la

ligne droite forme l’élément principal: ligne droite de l’épaule à la

hanche, ligne droite de la nuque aux talons, ligne droite partout.

Il faut l’entendre, quand elle assiste aux essayages, répéter du ton

aigrement suppliant qui lui est ordinaire:

--Montez les pinces, ma sœur Saint-Félix, montez les pinces...

Ou encore:

--Du large à la ceinture, beaucoup de large.

La première de ces recommandations a pour but de tasser la poitrine, la

seconde de dissimuler l’amincissement naturel de la taille. La mère

Surveillante n’a cure de l’anatomie pourvu que la bonne tenue soit

sauvegardée.

Mais il y a des natures indociles qui s’épanouissent où et comme il leur

plaît; et la mère Saint-Félix, qui a du bon sens, accepte ce qui lui

semble inévitable. Aussi, est-ce avec une imperturbable philosophie

qu’elle répond aux objurgations de la mère Saint-Boniface:

--C’est comme ça... c’est comme ça, ma pauvre sœur, quand on dirait...

Il y a encore ceci que, en sa qualité de maîtresse de l’ouvroir, elle ne

tient pas à ce que la mauvaise façon de ses robes lui attire le blâme

des familles.

* * * * *

Le vêtement d’hiver est un _talma_. Dans le monde, il y a longtemps que

ce genre de confection porte le nom de pèlerine; mais, au couvent, on

demeure fidèle aux vieilles appellations; et l’on continue à dire

_talma_ sans se douter que ce mot évoque tout ce qu’il y a de moins

édifiant: un comédien!... les planches!...

On ne se doute pas non plus que le nom de pardessus d’été donne lieu,

dans le profane, à des interprétations plaisantes. C’est une sorte de

jaquette très peu serrée à la ceinture, assez néanmoins pour mériter

d’être appelée «pince-taille». Les religieuses, pas plus que les

enfants, ne songent à s’étonner de ce mot auquel elles sont habituées;

mais les non initiés s’en amusent fort. Marie-Rose en fit l’expérience.

Comme elle oubliait aisément les commissions dont on la chargeait pour

sa grand’mère, elle les faisait dès que cela lui passait par la tête,

peu importait le moment.

Un jour donc, au déjeuner de famille où assistaient ses frères, ses

cousins et quelques amis d’iceux, elle dit à brûle-pourpoint:

--Bonne maman, la mère Sainte-Clotilde dit que les manches de mon

pince-taille sont un peu courtes et usées du bout. Elle demande dans

quelle mesure tu autorises la réparation.

Il y eut autour de la table des exclamations de surprise amusée.

--Ton quoi?... répète un peu, Marie-Rose.

--Mon pince-taille, reprit l’enfant avec une ingénuité parfaite.

Cette déclaration fut accueillie par un rire général auquel la

grand’mère coupa court en disant avec son calme un peu sévère:

--Eh oui! son pince-taille... C’est le nom de leur vêtement d’été, que

trouvez-vous d’extraordinaire à cela?

Les garçons virent qu’il était séant de clore le débat et ils se turent.

Mais, une fois seuls, ils s’égayèrent beaucoup de cette idée d’appeler

«pince-taille», un vêtement de petite pensionnaire.

--Il n’y a vraiment que des religieuses ignorant tout de la vie pour

avoir de pareilles inventions...

Quant à Marie-Rose, ce ne fut que bien des années plus tard, en relisant

son journal de fillette, qu’elle saisit le jeu de mots.

* * * * *

La pièce d’uniforme la plus extraordinaire est certainement le chapeau.

A cette époque, il y avait dans le monde, trois catégories principales

de chapeaux: le chapeau rond, le chapeau fermé, la capote.

Au couvent, on a décrété que le chapeau rond est tout juste bon à

garantir les enfants du soleil pendant la récréation, qu’il n’est pas

digne de figurer à la chapelle: il donne une allure trop évaporée. La

capote est tout de même un peu «bonne femme». On a beau avoir renoncé

aux pompes de Satan pour soi et pour autrui, cela ne va pas jusqu’à

déguiser les petites filles en grand’mères. On prend donc le moyen terme

qui, dans l’espèce est le chapeau fermé.

Ce chapeau que l’on désigne encore, avec plus d’exactitude que de

révérence, sous le nom de _cabriolet_, emboîte complètement la tête et

les oreilles, se termine derrière par un bavolet de soie et s’attache

sous le menton par de larges brides de ruban. Le creux de la passe est

comblé par une ruche de blonde où se nichent des roses-pompon.

Les brides du chapeau, le bavolet, les fleurs, plus un tour de cou pour

les dimanches, constituent la partie _rose_ de l’uniforme. Tout le reste

est _noir_, sauf pourtant les bas qui sont blancs en toute saison.

* * * * *

Le chapeau d’été est en paille d’Italie; celui d’hiver est en peluche.

Mais, par peluche, il ne faut pas entendre cette étoffe soyeuse et lisse

que tout le monde connaît; non, c’est une étoffe bizarre, à poils

ternes, rudes, hérissés, une étoffe hirsute, pourrait-on dire, et qui

semble fabriquée tout exprès pour le couvent. Chaque année, à la

Toussaint, lorsqu’on reprend l’uniforme d’hiver, le bruit renaît que

l’on utilise ainsi les vieux bonnets à poil des grenadiers de l’Empire

dont le couvent a acheté un stock considérable au moment de la

Restauration.

* * * * *

A tout prendre, ce n’est pas plus laid qu’autre chose, ce petit minois

que l’on aperçoit au fin fond du chapeau _cabriolet_ nimbé de blonde

légère avec la note gaie des roses-pompon. Mais cette coiffure donne la

dernière touche à l’uniforme rococo, désuet, suranné qui fait appeler

nos pensionnaires «les petites 1830» quand elles sont en troupe, et

«Madame Adélaïde» quand elles sont isolées.

IV

LE MAITRE A DANSER

Au couvent, on tient à honneur de n’employer aucun professeur du dehors,

les religieuses suffisent à tout, même à l’enseignement des langues qui

est donné par des Irlandaises et par des Allemandes catholiques. Il est

cependant une chose qui sort de leurs attributions: la danse.

Le «maître à danser», comme disent la mère Supérieure et la mère Préfète

qui sont pour les traditions, a donné des leçons aux mamans des

pensionnaires actuelles; il est, pour ainsi dire, de fondation.

Pourtant, quelle affaire, chaque année, quand les cours recommencent. Il

y a des conciliabules sans fin entre la Surveillante générale et la mère

Saint-Vincent qui, depuis vingt-cinq ans, «garde» la danse.

On renouvelle les instructions d’ordre général et les recommandations

particulières à quelques élèves dont l’humeur paraît menaçante.

«Les leçons de danse--ou, plus proprement, les leçons de maintien, car

la danse n’est que l’accessoire et les pas que l’on exécute sont

simplement destinés à donner aux manières plus d’aisance, de discrétion

et peut-être aussi... plus de grâce--les leçons de maintien, dis-je,

sont une concession... excessive au goût du siècle. Il convient donc d’y

apporter une réserve, une décence extrêmes. La modestie, plus encore que

la grâce, est la vraie parure des jeunes filles, etc., etc.»

De tout temps, les pensionnaires ont entendu ce discours ou d’autres

semblables: autant en emporte le vent.

* * * * *

A l’époque où «ce bon M. Loudel» avait débuté comme professeur de danse,

il était escorté de sa femme qui tenait le violon d’accompagnement, et

cette circonstance avait sans doute contribué à le faire admettre au

couvent.

Quand «la respectable Mme Loudel» résolut de prendre sa retraite, elle

proposa son fils pour la remplacer. La substitution ne se fit pas sans

beaucoup de paroles et de cérémonies. Les Loudel durent plaider

longtemps leur cause.

Marie-Rose au couvent · 第 2 / 16 段