J. LEROY-ALLAIS
MARIE-ROSE
AU COUVENT
PARIS
LIBRAIRIE PLON
PLON-NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
8, RUE GARANCIÈRE--6e
Tous droits réservés
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
Drichette.
Le Roman d’Arlette.
Histoire d’un honnête garçon.
La Chaumière aux Ravenelles.
Ames vaillantes (Couronné par l’Académie française).
Les Droits de l’enfant (Étude sociale, Couronnée par l’Académie des
Sciences morales et politiques et par l’Académie de médecine).
Le Rôle des mères dans l’éducation de leurs fils au point de vue de la
morale (brochure).
ALBUMS
Chez les bêtes (Illustration de Rabier).
L’Enfant à travers les âges.
PARIS. TYP. PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.--12162.
Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.
Published 24 February 1909.
Privilege of copyright in the United States reserved under the Act
approved March 3d 1905 by Plon-Nourrit et Cie.
MARIE-ROSE
AU COUVENT
PREMIÈRES IMPRESSIONS
I
L’ENTRÉE
Après un cliquetis aussi discret que peut le fournir un très gros
trousseau de clés, la porte s’ouvre, tirée par une main
invisible;--c’est une lourde porte, massive jusqu’à mi-hauteur et dont
le panneau supérieur est occupé par une grille épaisse que protège
encore un rideau en damas grenat--une toute petite fille, un bébé
presque, en franchit le seuil. La porte se referme aussi mystérieusement
qu’elle s’était ouverte, le cliquetis se fait de nouveau entendre:
Marie-Rose est au couvent.
Le «tour» est tellement obscur que l’enfant ne peut discerner à qui
appartient la main qui saisit la sienne et la voix qui lui dit d’un ton
encourageant:
--Venez, ma petite fille, faire connaissance avec vos nouvelles
compagnes.
C’est seulement au sortir du «tour» que Marie-Rose lève les yeux et
reconnaît la religieuse qui vient de causer longuement avec sa
grand’mère.
On fait beaucoup de chemin à travers des jardins fleuris et de grandes
cours solennelles, on suit un long passage voûté très sombre, fermé aux
deux extrémités par une grosse porte et qui effraye un peu l’enfant;
finalement, on débouche sur un large espace rempli de soleil et de
chants d’oiseaux. Là, on s’arrête.
--C’est cela, le couvent? interroge la petite.
--Oui, c’est le Pensionnat; c’est là qu’habitent nos chères filles, et
que vous habiterez vous-même.
--Où sont donc mes cousines Louvière?
--Elles sont en classe, vous les verrez sortir tout à l’heure, quand
sonnera la collation.
--Qu’est-ce que c’est, la collation, madame?
--C’est ce que vous appelez probablement le goûter.
--Ah! oui, le goûter..., je sais, alors.
* * * * *
Sur le pas d’une porte enguirlandée de vigne, musarde une fillette de
treize à quatorze ans, vêtue d’un tablier de cotonnade bleue et qui, au
bruit que fait le portail de la voûte en se refermant, disparaît dans
les profondeurs de l’appartement.
--Coudert, dit la religieuse, sans trop de sévérité, ne vous cachez pas,
c’est inutile; j’ai très bien vu que vous perdiez votre temps. Allez au
Noviciat dire à la mère Maîtresse qu’elle m’envoie la petite sœur
d’Ailly.
La jeune Coudert, qui n’est autre que l’orpheline de semaine au
Pensionnat, s’éloigne pour exécuter l’ordre qui lui est donné. Mais,
avant de s’engouffrer dans le passage, elle se retourne deux ou trois
fois pour bien examiner la «nouvelle»; et le geste qui traduit son
impression signifie clairement: «Qu’elle est petite!... oh! mais qu’elle
est petite!...»
* * * * *
Sœur d’Ailly arrive peu de temps après, sous la figure d’une postulante
habillée de mérinos noir, avec un bonnet également noir qui lui emboîte
étroitement la tête et les oreilles. Malgré son vilain costume, elle est
très gentille, sœur d’Ailly. Elle paraît douce, un peu timide, mais
remplie de bonne grâce.
--Ma petite sœur, dit la religieuse, voici notre nouvelle enfant,
Marie-Rose Gourregeolles. Vous allez la promener dans les jardins et
tâcher de la distraire jusqu’à la collation.
--Bien, mère Préfète.
Mais Marie-Rose, qui commence à s’habituer à son introductrice,
prononce, d’une petite voix posée, point du tout pleurnicheuse:
--J’aimerais mieux rester avec vous, madame.
--C’est que je n’ai pas le temps de me promener aux jardins, moi. J’ai
affaire dans mon cabinet.
--J’irai bien dans votre cabinet, si vous voulez, madame.
--Bon, Marie-Rose, il ne faut pas vous contrarier pour le premier jour.
Ma petite sœur, tenez-vous dans la classe de couture, où mère
Sainte-Rosalie trouvera bien à vous employer. Cette jeune personne
changera peut-être d’avis.
* * * * *
Le cabinet de la mère Préfète est très clair et très gai. La religieuse
campe Marie-Rose devant la fenêtre dont elle relève le store afin que la
petite puisse juger de sa nouvelle habitation: d’abord, de chaque côté
d’un escalier de pierre dont les marches se sont creusées sous les
petits pas qui les martellent depuis si longtemps, deux terrasses en
pente, toutes fleuries de boules-de-neige et de lilas; au-dessus, un
vaste berceau de chèvrefeuille; puis deux autres terrasses plus petites
pleines de corolles épanouies; et, à l’infini, des jardins très verts
d’où s’envolent les pétales blancs ou roses des arbres fruitiers.
L’impression que reçoit la petite fille est si charmante et si douce,
que sa figure, demeurée un peu grave, s’éclaire d’un sourire. Sa voix
prend une intonation câline pour dire:
--Il est très joli votre couvent, madame, et j’aimerais bien me promener
dans les jardins avec ma petite sœur d’Ailly. Voudriez-vous envoyer
Coudert la chercher, s’il vous plaît?
La religieuse s’arrête d’écrire, un peu stupéfaite que cette toute
petite fille de trois ans et demi ait retenu d’emblée, non seulement les
noms, mais les attributions de gens qu’elle vient de voir pour la
première fois.
--Oh! dit-elle avec un sourire de satisfaction, je vois que nous sommes
largement pourvue d’observation et de mémoire; c’est très bien, cela.
Maintenant, écoutez-moi, Marie-Rose, il ne faut pas appeler les
religieuses _madame_, il faut les appeler _ma mère_. Vous apprendrez
bien vite à distinguer celles qu’il faut appeler _ma bonne sœur_ ou _ma
petite sœur_.
Souriante et entrant de la meilleure grâce du monde dans le rôle tout
nouveau pour elle de pensionnaire, la fillette répond après une légère
hésitation:
--Oui... ma mère.
* * * * *
Les voilà donc parties toutes deux pour les jardins, Marie-Rose et la
jeune postulante; celle-ci se dépensant en amabilités, celle-là tout
oreilles, écoutant les explications qui lui sont faites sur la vie et
les hôtes du couvent. De temps à autre, elle réclame un supplément
d’information au sujet des choses et des mots qui la touchent pour la
première fois.
--Qu’est-ce que c’est?... qu’est-ce que cela veut dire?...
Sœur d’Ailly répond en termes clairs, précis, et sans concession trop
marquée à la toute petite intelligence de son interlocutrice. C’est pour
l’enfant la première initiation à ce langage qu’elle doit entendre
pendant treize ans, langage sérieux, élevé, si simple pourtant dans sa
noblesse, qu’après un court entraînement, il est accessible aux esprits
les plus jeunes et les moins développés.
* * * * *
Soudain, une cloche qui sonne quinze coups, vient troubler la paix des
jardins fleuris.
--Voici la collation, Marie-Rose, descendons.
Elles sont au haut de l’escalier quand, d’une large baie cintrée, sort
en brouhaha un groupe de fillettes en tablier noir où tranche une
ceinture de laine bleue, puis un second groupe en ceinture jaune, puis
un troisième en ceinture rouge, un autre encore, celui-là beaucoup plus
grave, où se mêlent des ceintures blanches et des violettes; puis un
dernier groupe de toutes petites avec une ceinture verte.
Marie-Rose n’a pas encore eu le temps de se reconnaître dans ce joyeux
tumulte que, déjà, des cordes tournent, des cerceaux roulent, des
ballons rebondissent. Dans un angle de la cour, une queue s’organise et
les enfants de toute ceinture défilent devant la table où l’on distribue
des tartines.
--Ce sont les pensionnaires? interroge Marie-Rose.
--Oui, ma petite fille, ce sont les pensionnaires, nos enfants.
Et cette expression maternelle «nos enfants» est charmante dans la jeune
bouche qui la prononce.
Marie-Rose semble un peu désillusionnée. Elle a assisté à la dernière
distribution des prix, et elle a conservé le souvenir d’une élégance
qu’elle ne retrouve plus.
--Pourquoi n’ont-elles pas leurs robes blanches et leurs beaux rubans?
demande-t-elle.
--On met les robes blanches et les ceintures de soie seulement aux
grandes fêtes. Aujourd’hui, c’est jour de classe, on est en sarrau.
--Ah!
* * * * *
D’un groupe jaune, cette exclamation retentit soudain:
--Marie-Rose!... Te voilà donc au couvent!...
A quoi l’interpellée répond:
--Camille!... ma cousine Camille Louvière!... Laissez-moi aller avec
elle, ma petite sœur d’Ailly.
La Jaune s’est déjà emparée de Marie-Rose et l’entraîne vers la
«distribution».
--Dépêchons-nous, il n’y a presque plus personne à la queue. Si nous
arrivions trop tard, nous aurions du pain sec.
En route, on croise une Verte, déjà pourvue de sa tartine.
--Françoise!... Crois-tu?... Marie-Rose que voilà au couvent. Va
chercher Denise pour qu’elle la voie.
Mais, au lieu d’aller chercher Denise, suivant l’ordre de son aînée,
Françoise Louvière s’empare de la main restée libre de la petite
cousine. Denise, avertie par la rumeur, vient bientôt se joindre au
trio. Comme Marie-Rose n’a pas trois mains, ainsi que le fait remarquer
judicieusement Camille, la dernière venue s’empare d’un pan de sa robe,
et, triomphalement, on arrive à la «distribution».
Une religieuse, debout devant une grande corbeille remplie de pain,
donne à chaque enfant une tartine sur laquelle elle a posé un petit tas
de confiture noire.
--C’est du cirage, déclare Marie-Rose.
Et les trois jeunes pensionnaires se mettent à rire de ce que la petite
nouvelle a, d’elle-même, trouvé le mot qui, au couvent, sert à désigner
la compote de raisin.
* * * * *
La récréation bat son plein: des cordes tournent pour le «passe-passe»,
se balancent mollement pour le «bateau», cinglent au «vinaigre», se
raidissent aux «doubles-tours». Quelques petites enragées, afin de ne
pas perdre une seconde de plaisir, ont confié à de plus jeunes qu’elles,
très honorées de rendre service à une ceinture supérieure, leur tartine
dans laquelle elles mordent une bouchée à la hâte, quand le jeu le leur
permet.
Des Bleues jouent au ballon. L’une d’elles, perchée sur le bord de la
terrasse, lance la sphère de caoutchouc qui rebondit et que l’on
rattrape en bousculade.
A travers le tout, passe une partie de cligne-musette que produit le
désarroi et amène des protestations indignées. Mais le conflit ne dure
pas; on est trop pressé de jouer.
Les plus paisibles se sont réfugiées dans une petite avenue à l’écart,
où elles jonglent avec des balles de peau cousue.
* * * * *
Çà et là, des duos se forment: une grande et une petite. La grande
rectifie un détail de toilette, passe l’inspection des mains et des
ongles, rattache des cheveux en désordre, gronde quelquefois et plus
souvent câline.
Au passage des quatre cousines, une Violette interpelle Denise qui se
rend docilement à la convocation.
--Voyons ce bobo... Cela va mieux, mais il ne faut pas toucher à la
terre jusqu’à ce que le petit doigt soit entièrement guéri. Vous ferez
votre jardin plus tard.
--Oui, Colette, répond Denise avec une affectueuse soumission.
Savez-vous, Colette, notre petite cousine Marie-Rose est au couvent; la
voilà. Elle est toute jeune, mais on l’a prise quand même parce que sa
maman est morte.
Camille tire la manche de l’indiscrète.
--Grand’mère a dit qu’il ne faut pas lui parler de sa maman parce
qu’elle pleurerait.
La Violette répond, sur un ton de grande sœur raisonnable:
--Non, elle ne pleurera pas, parce qu’on l’aimera bien. Elle est
mignonne au possible, et elle va être le chouchou de tout le monde.
On se sépare après une tournée de baisers sonores.
--C’est Colette Champbourg, c’est ma «petite mère», explique Denise.
--Non, déclare péremptoirement Marie-Rose, ta petite mère, c’est tante
Renée.
--Voilà, j’ai une petite mère dans le monde et une autre au couvent.
--Allons boire, propose Françoise, j’ai soif, moi; c’est bourrant, la
confiture de cirage.
* * * * *
Sur le seuil de l’appartement où Coudert flanait lors de l’entrée de
Marie-Rose, des fillettes en groupe attendent leur tour.
Coudert prend l’une des timbales qui baignent dans une grande terrine,
la présente à la bonne sœur, qui la remplit d’eau, puis la tend à la
main la plus proche. La timbale vidée est remise plus ou moins
brusquement dans la terrine, d’où Coudert la tire de nouveau, et ainsi
de suite jusqu’à ce que toutes les soifs se trouvent apaisées.
Des protestations s’élèvent de temps en temps:
--Coudert, vous ne rincez pas les timbales, c’est dégoûtant!
--Ma bonne sœur, dites à Coudert de changer l’eau de la terrine; elle
lave tout dans la même.
Pendant que la jeune orpheline renouvelle l’eau suspecte, une Rouge
offre à la cruche un verre particulier. Mais sœur Saint-Placide relève
comme il faut cette infraction au règlement.
--Mademoiselle Charost, vous savez bien que ces «gailleries-là[1]» sont
défendues; je ne peux pas vous verser à boire dans ce verre. Servez-vous
des timbales comme vos compagnes.
[1] Délicatesses.
--Coudert met ses doigts dedans.
Quelques enfants, pressées de retourner au jeu, s’impatientent de ces
retards.
--En voilà des histoires! Coudert, passez-moi bien vite une timbale,
n’importe comment.
Coudert reçoit l’avalanche avec une placidité qui témoigne d’un sérieux
entraînement. Que l’on proteste, que l’on supplie, que l’on s’indigne,
elle n’accélère pas ses mouvements d’un iota.
* * * * *
Marie-Rose commence à s’effarer un peu, à trouver la vie du couvent très
bousculante et tapageuse, quand la cloche envoie trois coups
d’avertissement. Un calme relatif s’établit. Puis, après une volée de
quinze coups, le silence se fait, les groupes se rangent par couleurs,
et tout le monde défile en ordre.
La mère Préfète est descendue dans la cour pour assister à la rentrée.
Au passage de la classe blanche, elle touche le bras d’une grande
fillette blonde, fraîche, à l’air très éveillé.
--Anne de Thézy, restez en arrière, j’ai à vous parler.
Quand la cour, tout à l’heure si joyeuse, est redevenue calme et
déserte, la mère Préfète dit à la grande élève:
--Anne, vous m’avez souvent demandé une «fille» et j’ai refusé jusqu’ici
parce que vous êtes loin d’être un modèle de docilité; mais comme, après
tout, vous avez bon esprit et que vous aimez les enfants, je vais vous
confier cette petite Marie-Rose qui a grand besoin de sollicitude et
d’affection.
D’un coup d’œil, la Préfète désigne la robe noire de l’enfant.
--Oh! pauvre mignonne! dit Anne, la voix subitement émue.
Et, se baissant pour mettre sa tête au niveau de celle de la petite.
--Comprenez-vous, Marie-Rose, désormais je suis votre petite mère.
Chaque fois que quelque chose vous ennuiera ou vous chagrinera, c’est à
moi que vous viendrez le conter.
Marie-Rose demeure un instant songeuse, puis elle reprend:
--J’avais une autre petite mère, moi..., comme mes cousines...; mais
elle est partie avec le bon Dieu.
--... D’où elle continue à veiller sur sa petite fille. Et nous ferons
en sorte, nous toutes qui aurons à nous occuper de Marie-Rose: Anne que
voici, sœur d’Ailly et moi-même, que la chère maman n’ait aucun reproche
à nous faire quand on se retrouvera toutes ensemble.
Marie-Rose ne comprend pas très bien; mais la voix qui lui parle est
calme, doucement persuasive; la jolie Anne a pour elle un regard plein
d’affection, ses cousines Louvière qu’elle aime beaucoup sont là tout
près... Par une grande baie vitrée, elle aperçoit des Bleues qui
écoutent attentivement une explication de leur maîtresse et semblent
heureuses de leur sort... Des oiseaux innombrables, que le départ des
fillettes a remis en possession de la cour fleurie, chantent,
gazouillent, pépient... L’air est embaumé par les ravenelles qui
poussent au pied des murs et les lilas qui balancent leurs grappes sous
la brise fraîchissante... Tout: êtres et choses, paraît à l’enfant
paisible, accueillant, protecteur.
La petite orpheline se sent adoptée par le couvent. A défaut du foyer,
elle y trouvera un refuge, à défaut de _maman_, des _mères_ et des
_sœurs_.
II
MARIE-ROSE HORS CADRES
Il y avait longtemps déjà que la jeune existence de Marie-Rose était
bouleversée. Sa maman, malade, ne pouvait plus s’occuper d’elle comme
par le passé; et le coquet logis parisien où elle était née n’avait plus
cet aspect soigné qui donne une impression si bienfaisante de sécurité
et de paix. Au couvent, elle retrouva l’ordre, la quiétude, la
ponctualité en tout, une vie sereine, sans à-coups, sans bruits, ni
mouvements exagérés. Aussi se plut-elle tout de suite dans sa nouvelle
demeure.
Non seulement elle aima les grandes pelouses ensoleillées, les allées
ombreuses, les terrasses fleuries surplombant les cours et les jardins,
les petites chapelles éparses dans la verdure, la cloche grave qui
appelait aux offices et le gai carillon qui sonnait les heures, mais
elle aima encore le langage élevé, correct, choisi qui était celui de
toutes les maîtresses et de presque toutes les élèves: elle aima la
franchise, la cordialité des manières et la générosité des sentiments
qui étaient de règle au couvent.
Trop jeune pour regretter longtemps et profondément la mère qu’elle
avait perdue, elle s’abandonna avec délices à la douceur qui
l’entourait; et l’affection qu’elle prit alors pour les êtres et les
choses de son couvent ne se démentit jamais.
* * * * *
Marie-Rose a trois ans et demi, et c’est à cinq ans seulement qu’on
entre au couvent. Mais sa grand’mère paternelle, des tantes et de
nombreuses cousines y ont été et y sont encore élevées, il est tout
naturel qu’on l’ait admise par concession après la mort de sa mère.
Toutefois, comme elle ne saurait encore suivre aucune classe, elle est
considérée comme «hors cadres».
Elle passe ses journées aux jardins, surveillée tantôt par l’une, tantôt
par l’autre, au hasard des occupations de chacune. En attendant qu’elle
travaille sous la direction de doctes maîtresses, elle vit dans la
compagnie des bonnes sœurs.
Elle accompagne souvent la jardinière dans son domaine et s’intéresse à
la culture. Il faut voir le petit air entendu qu’elle prend pour tâter
la pomme des choux et le cœur des laitues. Elle cueille des petits pois
et sarcle les jeunes plants. Il lui arrive bien quelquefois d’enlever
une tige pour avoir une cosse, ou d’arracher les fanes de légumes
croyant que ce sont de mauvaises herbes. Mais la bonne sœur Saint-Éloi
ne se formalise pas pour si peu.
D’autres fois, c’est la sœur de la basse-cour, qui réclame Marie-Rose.
La basse-cour est très plantureuse. Outre une multitude de poules, de
coqs, de pintades, on y voit quelques beaux faisans et un paon. On y
trouve encore un clapier rempli de lapins de toutes robes, deux chèvres,
Gloriette et Marjolaine, et un cochon désigné sous le nom immuable de
«le monsieur», Dieu sait ce qu’il en a défilé de cochons, depuis que le
couvent existe, mais c’est toujours «le monsieur».
Pendant que la sœur procède aux opérations nécessaires, la petite fille
se roule dans la paille destinée à la litière, ou plonge ses bras dans
les sacs de grain blond, ou balaye la cour avec un balai approprié à sa
taille. Ces divers exercices ne vont pas sans amener dans la toilette un
peu de désarroi que les bonnes sœurs réparent de leur mieux tout en
s’inquiétant.
--Qu’est-ce que Mlle de Thézy va dire de voir sa fille en pareil état?
* * * * *
Mais le grand amour de Marie-Rose est Nazareth.
Au fond des jardins du Gros Poirier, sous les grands arbres, parmi les
corolles blanches, toujours épanouies, se trouve une petite maison
carrée, un bijou de chapelle rustique: c’est Nazareth.
Le fond de l’autel, peint à fresque, représente la Sainte Famille dans
une scène de la vie journalière: saint Joseph, aidé de l’Enfant Jésus,
travaille à son établi, pendant que la Sainte-Vierge met sécher du linge
sur une corde tendue entre deux palmiers. L’ornementation de la chapelle
est des plus simples: des flambeaux de cuivre naïvement ciselés, des
vases de grosse faïence où s’épanouissent les fleurs les plus modestes,
des corbeilles de jonc remplies de mousse et de fougères.
Mais ce qui, par-dessus tout, charme les enfants, c’est la crèche: une
vraie crèche avec un toit de chaume, une mangeoire accrochée au mur et
une litière de paille sur laquelle repose un petit Jésus à la mine
rougeaude, bien serré dans ses langes.
Marie-Rose est dans les meilleurs termes avec les habitants de Nazareth.
Elle leur parle et, grâce à son imagination très vive, elle est
persuadée qu’ils la comprennent et lui répondent. Elle s’inquiète auprès
de la Sainte Vierge de la santé du petit Jésus, s’informe s’il a bien
dormi et, quand il fait froid, veut, à toute force, lui porter une
couverture de tricot. Puis elle gourmande saint Joseph de ce qu’il ne
soigne pas ses animaux auxquels elle-même porte des poignées d’herbes
fraîches.
Elle en use tout autrement avec le saint Jean-Baptiste du Vieux Cloître.
Il est très beau, ce cloître, mais un peu assombri par une épaisse
retombée de houblon, et Marie-Rose ne s’y sent pas à l’aise. De plus, il
s’y trouve une statue du Précurseur auquel sa grande barbe et la peau de
mouton qui le recouvre donnent un aspect hirsute et rébarbatif. Aussi
l’enfant déclare-t-elle volontiers qu’elle «aime bien les petits saints
Jean, mais pas les vieux».
Toutefois, elle est très polie envers ce vieux-là. Quand elle passe
devant lui pour chercher un ballon égaré sous le cloître, elle lui fait
une belle révérence et dit avec un empressement timide:
--Bonjour, monsieur saint Jean; je viens chercher mon ballon, s’il vous
plaît.
* * * * *
Le couvent renferme des coins où les enfants ne pénètrent jamais, que
même elles ignorent de toute leur vie de pensionnaire, mais que
Marie-Rose connaît bien, et où elle est traitée comme une petite reine,
notamment la boulangerie et la suifferie.
La sœur boulangère lui fait, tous les jours de cuisson, une bonne
galette au beurre. A la suifferie, on lui moule de jolis cierges à
dessins qu’elle porte à son cher petit Jésus afin qu’il n’ait pas peur
la nuit.
Quelquefois, la mère Préfète dit:
--Marie-Rose aura du mal à se plier au règlement; elle est trop gâtée
ici.
Mais les bonnes sœurs qui sont en admiration permanente devant la
fillette, devant ses façons de jeune Parisienne, son babil incessant et
joyeux, même devant ses caprices et ses petites colères, s’exclament les
mains jointes:
--Elle est si petite, notre Mère, si petite... si petite!... Et puis,
elle n’a plus de maman.
* * * * *
Quand il fait trop mauvais temps et que les jardins sont impraticables,
Marie-Rose réside à l’«appartement». C’est là que se fait le ménage
classique du pensionnat; il en résulte un va-et-vient permanent qui
n’est pas toujours recueilli, mais dont Marie-Rose est néanmoins très
impressionnée.
Après les leçons quotidiennes d’arithmétique, une élève de chaque
division vient avec la sébile de bois et l’éponge blanchie de craie,
faire le nettoyage de son matériel. Marie-Rose est pleine de respect
pour cette manifestation de science; et, confondant l’effet et la cause,
elle prononce avec un orgueilleux espoir:
--Quand je serai grande, moi aussi, je blanchirai des éponges.
* * * * *
Si la bonne sœur doit quitter pour un moment son service du pensionnat,
elle dépose la petite fille dans la classe blanche.
--Est-ce que Mlle de Thézy ne pourrait pas garder sa fille un moment?
On donne alors à Marie-Rose un crayon et du papier pour qu’elle dessine
des bonshommes; ou bien, on lui prête des livres à images qui
l’intéressent toujours et qui parfois l’étonnent.
C’est ainsi qu’un jour, elle trouva dans une histoire naturelle, la
représentation d’un squelette. Effarée d’abord, elle regarda longuement,
attentivement; et, reconnaissant enfin la silhouette d’une vague
personne, elle prononça à haute voix:
--Où donc que cela demeure, ces gens-là? On n’en voit jamais dans la
rue.
Mais ces incartades sont rares. Tout au contraire, elle est pleine de
recueillement dans ce temple du savoir; et, par sa sagesse, elle édifie
les grandes pensionnaires et jusqu’à la religieuse.
* * * * *
Ce régime de grand air et de calme parfait fut extrêmement propice à
Marie-Rose. La petite Parisienne nerveuse, à la chair délicate, à la
peau transparente et veinée de bleu, prompte à l’émotion, à la joie
excessive, à la colère, au chagrin, devint rapidement une solide petite
bonne femme au teint bruni, aux muscles résistants, au sommeil profond,
à l’humeur presque égale.
III
JOUR DE RENTRÉE
Anne de Thézy boutonne le tablier d’escot tout neuf; puis elle le tire
par le bas, y donne quelques tapes pour lui faire perdre un peu d’apprêt
et dit:
--La ceinture, maintenant.
Marie-Rose, très fière, mais d’une fierté un peu recueillie, tend une
longue tresse de laine vert foncé terminée par deux glands.
--Faites bien attention, ma petite fille...; là, sur l’épaule gauche...,
non pas remontée dans le cou..., ni glissant sur le bras, ce qui est
tout aussi laid, mais bien d’aplomb..., le sautoir ni trop tendu ni trop
lâche..., un tour de taille et le nœud à double rosette avec les deux
pans sur le côté droit. Vous avez compris?
--Oui, Anne.
--A la façon dont elle porte sa ceinture, on juge tout de suite une
pensionnaire. Vous voilà donc consacrée Verte... Je suis sûre que vous
allez me faire honneur.
--Oui, Anne.
--Embrassez-moi; vous êtes une bonne fille quand vous le voulez...
Qu’allez-vous faire, maintenant? votre classe doit être fermée, les
petites «Croix de par Dieu» ne rentrent que demain matin.
--J’ai vu Stéphanie Boucheron.
--Mais Stéphanie doit être chez les Bleues avec sa sœur. On ne peut pas
immobiliser une maîtresse exprès pour vous deux. Voulez-vous venir avec
moi? Vous m’aiderez à ranger mon pupitre.
--Oh! je veux bien, Anne.
* * * * *
Anne introduit sa fille dans la classe violette.
--Je vous présente une nouvelle pensionnaire, dit-elle.
Après une minute d’examen, cette exclamation part de tous les coins:
--Marie-Rose!... non, ce n’est pas possible!...
On a si bien pris l’habitude de la considérer comme un bébé qu’on a du
mal à se la représenter dans sa nouvelle incarnation.
--C’est maintenant une grande personne, explique Anne, elle aura bientôt
cinq ans.
--Et elle a l’air joliment sage.
Le fait est que le tablier qui l’engonce un peu, la ceinture qui lui
serre l’épaule, ce titre officiel de _Verte_ qui lui appartient
désormais: tout cela donne à Marie-Rose un petit air réfléchi qui la
change entièrement.
* * * * *
On est très en l’air dans toutes les classes.
Après les congratulations mutuelles, les poignées de main et les
embrassades; après le récit schématique des vacances, il faut songer aux
affaires sérieuses, c’est-à-dire à l’installation et au rangement du
matériel.
C’est une allée et venue continuelle des études à l’«armoire», de
l’«armoire» aux études. Les nouvelles de chaque division reviennent avec
des paquets de livres neufs; les anciennes se contentent de provisions
de papeterie; mais tout le monde est pressé, tout le monde veut être
servi en même temps, et il en résulte quelque désarroi.
Les religieuses n’en paraissent point très mécontentes. Pour un jour de
rentrée, elles préfèrent un peu d’animation, voire même de bousculade, à
une trop grande sagesse. La transition est ainsi moins pénible entre la
liberté dont on vient de jouir et la discipline qu’il va falloir
reprendre.
Le tohu-bohu a gagné jusqu’à la classe violette. On s’y agite beaucoup,
on y parle très fort et la petite sœur Moutier, qui «garde» pendant que
les maîtresses sont au parloir appelées par les parents de leurs élèves
respectives, est un peu débordée.
--Bon! fait Anne de Thézy, j’ai deux «Pères de l’Église» et pas de
grammaire générale. Marie-Rose, allez donc à l’«armoire» prier mère
Saint-Boniface de me faire l’échange. Saurez-vous vous expliquer?
Marie-Rose a beaucoup de mémoire; elle parle très bien et s’exprime
clairement. A l’admiration de toutes, elle répète, sans embarras, la
difficile commission de sa petite mère.
--Attendez, Verte, ajoute Madeleine Charost, vous profiterez de
l’occasion pour rendre ce «Pautex». Un livre de Jaunes, je vous demande
un peu, pourquoi pas un syllabaire?
Au bout d’un instant, Marie-Rose revient avec une grammaire générale;
elle reçoit des remerciements et des éloges qui la rendent toute fière,
et attend avec une impatience respectueuse que l’on réclame de nouveau
ses bons offices.
--Heureusement que j’ai demandé avec insistance des «becs d’oiseau»,
prononce une voix fâchée. On m’a donné des «lances» que je ne peux pas
souffrir, parce qu’elles sont trop dures. Petite Gourregeolles,
faites-moi changer ces «lances» en «becs d’oiseau», à la rigueur en
«têtes de mort». Vous me connaissez bien... Geneviève Mourley.
La jeune pensionnaire commence tout de même à s’effarer sous le flot de
connaissances nouvelles qu’on lui impose. Des lances! des becs d’oiseau!
des têtes de mort! tout cela dans le pupitre d’une Violette... Elle est
bien étonnée quand on lui remet une simple boîte de plumes.
* * * * *
En descendant le grand escalier, hier encore silencieux et désert,
aujourd’hui plein de mouvement et de tapage, Marie-Rose rencontre Berthe
Aubugeau, une Bleue très délurée, qui l’examine avec une curiosité
indiscrète.
--Mais c’est Marie-Rose que voilà en uniforme!... Ah bien! c’est un
événement, cela!... Venez donc que je vous «montre».
La porte des Bleues est en face de l’escalier; il n’y a qu’un pas à
faire pour la présentation.
--Devinez qui c’est, la Verte toute neuve que je vous amène?...
Gourregeolles...
--Faites voir? crie-t-on à l’envi.
Marie-Rose se trouve un peu humiliée d’être accueillie en phénomène.
Mais la situation se dénoue rapidement. La maîtresse intervient avec
vivacité.
--Reconduisez cette enfant où vous l’avez prise. On est assez dissipé
comme cela.
Cette fois, Marie-Rose se fâche tout rouge. Après l’avoir considérée en
bête curieuse, voici qu’on la traite en colis encombrant.
D’une voix perçante qui domine la rumeur, elle prononce avec un
dédaigneux orgueil:
--Je suis chez les Violettes, je fais leurs commissions.
Non, mais ces Bleues qui se croient quelque chose d’important.
* * * * *
Les pensionnaires sont maintenant dans la cour aux Terrasses, réunies en
groupe serré autour de la mère Préfète qui passe en revue son jeune
bataillon.
--Qui est-ce qui manque encore?... chez les Blanches?...
--Frédérique Berthaud.
--Chez les Rouges?...
--Germaine Aubry et Marguerite Toutain.
--Le monde de la culture à ce que je vois.
--Tant qu’il restera un gâteau en ville...
--Comment Gilberte, voilà que vous manquez de charité pour le premier
jour... Allons, qu’on me raconte ce que l’on a fait pendant les
vacances... Antoinette...
--De l’équitation, ma mère, tous les jours et par tous les temps.
--C’est très bien, cela... Anne aussi, je suppose?...
--Oui, mère Assomption, et très souvent avec Antoinette, dont le frère
est à Saumur.
Mère Saint-Boniface, présente au rapport, lève les yeux au ciel avec
indignation.
--Et Geneviève?
--Je suis allée dans le Berry chez ma nourrice et j’ai gardé les moutons
avec ma sœur de lait.
--Bon! voilà encore des vacances bien employées.
Les comptes rendus se poursuivent sans que la mère Préfète soit obligée
d’interroger. Il arrive même que l’on parle plusieurs à la fois.
L’une a passé six semaines à Brighton, chez Lizzie Acford, une ancienne
compagne du couvent. L’autre a accompagné sa mère à La Bourboule. Une
troisième a fait les vendanges en Bourgogne. Les petites Champbourg ont
canoté avec leurs frères et leurs cousins.
La mère Saint-Boniface, que deux heures d’«armoire» ne poussent pas à la
tolérance, prend sa mine la plus revêche, la plus exaspérée. Passe
encore pour la vendange et les moutons,... mais l’équitation!... le
canotage!... les cousins!... Oh! les cousins! si l’on pouvait les
exterminer jusqu’au dernier...
La mère Préfète, qui devine ces pensées, dit, en manière de réfutation
préventive:
--Mais voyez donc les bonnes mines qu’elles nous rapportent... Et vous,
Isabelle, qui n’avez rien dit?...
--J’ai aidé ma cousine Trêves à broder une nappe d’autel.
--C’est pour cela que vous rentrez avec une figure de papier mâché. Et,
dans quelque temps, ma cousine Trêves nous encombrera de médicaments
variés pour «cette pauvre Isabelle bien pâle, bien délicate...» Si vous
couriez au grand air, vous n’auriez pas besoin de pilules... Je suis
sûre qu’il y a encore dans votre poche quelque dentelle en chantier...
Docilement, Isabelle exhibe un tout petit paquet blanc dont la vue cause
une hilarité générale.
--C’est de la frivolité, explique-t-elle sur un ton d’excuse.
--Un nom bien choisi... Mais, ma petite Isabelle, c’est une maladie chez
vous. Je vais vous faire surveiller, et si vous ne jouez pas
consciencieusement aux récréations, je vous enverrai pendant les heures
de couture, travailler aux jardins avec la bonne sœur Saint-Éloi.
Et, se tournant vers la surveillante générale qui est manifestement d’un
avis contraire:
--J’aime bien, moi, quand il y a dans les familles des garçons pour
secouer un peu ces petites demoiselles.
* * * * *
La nuit commence à tomber, et la mère Assomption se méfie de ce premier
crépuscule. Elle craint qu’il n’apporte la tristesse.
--Allons, mes petites filles, dit-elle d’un air engageant, assez causé.
Que l’on organise quelques défilés de «rubans».
L’entrain n’est pas considérable, mais on obéit.
C’est nous qui sommes les rubans blancs.
Nous demandons pour compagnons
Les rubans bleus, les rubans bleus,
chante-t-on en rythmant la marche.
Tout d’abord, la course est un peu molle, les voix un peu sourdes. Mais,
petit à petit, le pas devient plus ferme et le ton plus clair. Des rires
éclatent pour un accroc au défilé, une chute sans conséquence, pour
rien. Il n’y a pas de mélancolie qui résiste à une partie de «rubans»
bien organisée.
* * * * *
Le souper de rentrée manque de gaieté. Entre la salle à manger familiale
bien close, doucement éclairée, et le grand réfectoire aux recoins
sombres; entre la nappe, douce au contact, la faïence gaie, les cristaux
étincelants, et le marbre dur, la porcelaine d’un blanc cru, les
timbales un peu bossuées; entre la causerie joyeuse des dernières
semaines et le silence monacal auquel il faut brusquement s’astreindre,
la comparaison est trop désavantageuse.
Le menu habituel ne subit aucune addition, aucun changement.
A huit heures, le dortoir froid où tremble une veilleuse reçoit les
petites filles, choyées depuis six semaines.
Certes! on aime bien le couvent, on est heureux de se revoir et de
revoir les bonnes mères; mais il y a un moment de défaillance. De
beaucoup de «coins» partent des bruits discrets de mouchoirs; bien des
chevets sont mouillés de larmes.
* * * * *
Les parents s’insurgent quelquefois contre ce passage brusque d’une
liberté joyeuse à la discipline inflexible, et réclament une petite fête
de rentrée. Mais l’autorité ne veut rien entendre.
--La règle est la règle, dit-on; elle ne supporte aucune atténuation. La
vie n’est-elle pas elle-même implacable et sans souci de transitions? Il
vaut mieux que nos filles s’accoutument au devoir, alors que le devoir
est relativement doux et facile.
Les enfants ont l’habitude de ce ferme langage; et si quelques-unes
pleurent, aucune ne murmure.
LA VIE AU COUVENT
I
AU DORTOIR
Une grande pièce oblongue ayant vue, d’un côté sur la mer, de l’autre
sur les terrasses, quinze lits blancs où, sous les rideaux de basin
rayé, quinze petites dormeuses poursuivent leur rêve, sans souci du jour
qui va poindre, ni de la veilleuse qui craque en achevant de brûler son
huile: nous sommes dans le dortoir de l’Ange Gardien.
La porte s’ouvre doucement, et une religieuse entre à pas de loup. Elle
jette d’abord un coup d’œil d’ensemble, puis visite chaque «coin».
Rassurée par le calme qui l’entoure, elle détache le chapelet qui pend à
sa ceinture et commence à prier. Au bout de quelques minutes, le grand
silence est interrompu par les trois premiers «tints» de l’angélus;
trois «tints» encore, puis trois autres, et la «volée» annonce qu’il
faut se remettre à vivre.
Mère Saint-Boniface prononce comme un appel:
--Jésus!
Quelques voix très endormies répondent:
--Maria!
--Jésus! répète la maîtresse qui, sans doute, n’a pas trouvé l’écho
suffisant.
--Maria! fait un chœur, cette fois plus nourri.
--_Domine labia mea aperies._
--_Et os meum annuntiabit laudem tuam._
--Mon Dieu, je vous donne mon cœur...
--Prenez-le, s’il vous plaît, afin qu’aucune créature...
Le reste se perd dans un bafouillage indistinct. On dirait que les
petites locataires des lits blancs retournent au sommeil.
La religieuse accentue:
--... Afin qu’aucune créature ne puisse le posséder...
Et des voix, de plus en plus nombreuses, de plus en plus éveillées
achèvent la prière.
* * * * *
Seule, Lucie Bradier n’a pas encore bougé de son lit. C’est son habitude
d’être en retard; mais vraiment, ce matin, il y a de l’excès.
Mère Saint-Boniface pénètre dans son «coin»:
--Jésus!
La règle veut, en effet, que les enfants soient éveillés au nom de
Jésus. On en trouve la déclaration formelle dans saint Pierre Fourrier,
fondateur de l’Ordre, et dans la vénérable mère Marie-Alix, première
supérieure. Toutes les pensionnaires le savent, et Lucie Bradier mieux
que personne. Il y a de la paresse dans son cas, mais il y a aussi
beaucoup de taquinerie.
Ce matin donc, dans le dortoir de l’Ange Gardien, on s’amuse
prodigieusement d’entendre la maîtresse répéter _Jésus_ sur les tons les
plus divers: impatientés, suppliants, désespérés, puis comminatoires, et
renfermant la menace de châtiments exemplaires.
A la fin, Lucie Bradier se décide à répondre _Maria_, mais d’une voix
dolente et lointaine qui redouble la joie de ses compagnes.
Libérée des obligations du règlement, mère Saint-Boniface se répand en
reproches sur l’incurable mollesse de Lucie qui risque chaque jour de
mettre tout le dortoir en retard.
Mais Lucie sait bien qu’elle sera prête en même temps que les autres,
parce que les plus vives l’aideront à s’habiller et à mettre en ordre
ses objets de toilette. La complaisance sous toutes ses formes est de
règle au couvent, et notre paresseuse se dit que l’attrapade quotidienne
est largement compensée par le plaisir d’avoir une demi-douzaine de
femmes de chambre qui lui épargneront un peu d’effort et de mouvement.
* * * * *
Tout le monde est rangé autour de la longue table de toilette et procède
aux ablutions... restreintes, en usage dans les pensionnats.
La mère Saint-Boniface se met à la coiffure, pendant que la petite sœur
au voile blanc veille au bon ordre général, et donne un coup de main
charitable aux maladroites et aux lambines.
La coiffure!... Ceux qui seraient tentés de croire à une opération de
coquetterie incompatible avec l’éducation monastique peuvent être
rassurés.
En voici le détail:
Quand les cheveux sont lissés, mais lissés comme on ne lisse nulle part
ailleurs, on les divise par une raie qui va du front à la nuque et l’on
en fait deux nattes serrées à bloc. On lie chaque extrémité avec un
lacet de coton noir, puis on attache le bout de l’une à la racine de
l’autre. Dans l’esthétique du couvent, cela constitue la coiffure en
«berceau». Si les nattes sont trop longues, on les reprend au milieu et
on les fixe à la tête par deux épingles en fer noirci. On obtient ainsi
un «double berceau». Les nattes, au contraire, sont-elles trop courtes
pour se rejoindre, on les laisse libres, mais le bout en est lié
solidement. Les pensionnaires appellent cette troisième manière en
«queue de rat» ou en «Cadet-Roussel». Les cheveux sont-ils si courts
qu’il est impossible de les tresser?... ils n’échappent point pour cela
au fameux cordon, on l’applique à la racine au lieu de l’appliquer à
l’extrémité: voilà tout. Ce dernier mode porte le nom élégant de «petit
balai».
De ces quatre manières, on ne saurait dire laquelle est la plus vilaine;
mais les autorités compétentes affirment qu’elles sont parfaitement
convenables pour des jeunes personnes. Que répondre à cela?...
* * * * *
Chaque dortoir a son mode de cosmétique adopté par la maîtresse: pommade
au bouquet, huile de noisettes, brillantine aux mille fleurs, etc. On
n’a pas le choix. Les cheveux plats et les cheveux ondulés, les gras et
les secs, les fins et les gros suivent le même traitement.
--Mes filles, déclare péremptoirement la mère Économe à celles qui
réclament, vous nous empestez déjà assez comme cela; on n’a pas besoin
de faire un mélange de toutes vos horreurs. S’il ne tenait qu’à moi,
l’eau de la pompe et un bon coup de brosse suffiraient à votre attifage.
Si la mère Saint-Boniface a choisi, pour son dortoir la «bandoline au
géranium», c’est qu’elle n’a rien trouvé de plus lissant, de plus
agglutinant, de plus infect; de même que, pour elle, les peignes n’ont
jamais de dents assez aiguës, ni assez dures.
Celles dont le cuir chevelu n’a point fait connaissance avec le peigne
fin de la mère Saint-Boniface, celles dont la tête n’a jamais été
imprégnée de «bandoline au géranium» ignorent un genre de supplice.
* * * * *
Les patientes ont beau implorer un changement de régime, leurs plaintes
ne sont point écoutées.
Marie-Rose, alors qu’elle avait douze ans, leva même hardiment le
drapeau de la révolte, mais sans plus de résultat.
Un matin, la bonne sœur Sainte-Claire entre au dortoir avec une figure
de «vent debout», comme on dit dans la marine. Elle s’avance jusqu’au
milieu de la pièce et prend un temps pour donner plus de poids à sa
déclaration.
--A la lingerie, dit-elle, on se plaint que les «chevets» de ces
demoiselles sont trop salis. Comme je réponds: «Ceux de l’Ange Gardien
sont les pires.» Et mère Saint-Boniface n’a qu’à regarder pour se rendre
compte que c’est vrai.
Il convient de remarquer que la classe bleue et le dortoir de l’Ange
Gardien sont, de fondation, les boucs émissaires du pensionnat. Tous les
méfaits anonymes leur sont attribués; et, à faute égale, on leur
découvre une malignité plus grande.
Les boucs émissaires se défendent de leur mieux, mais n’ont pas toujours
gain de cause. Cette année-là, Marie-Rose s’est constituée le champion
de l’Ange Gardien, champion vigilant et hardi, mais qui manque parfois
de mesure.
--Bien entendu! riposte-t-elle, hérissée comme un jeune coq, c’est grâce
à cette horreur de «bandoline au géranium». On n’a qu’à laisser nos
têtes tranquilles, et nos chevets, comme dit la bonne sœur, ne seront
pas plus salis que ceux des autres.
Cette apostrophe valut à Marie-Rose une bonne punition; et le cosmétique
abhorré continua de sévir.
* * * * *
Au couvent, il y a des mots que l’on évite de prononcer; ce n’est pas
qu’ils soient inconvenants, mais ils évoquent des idées qu’il est
préférable d’écarter. Le mot _corset_ est du nombre. On lui substitue
des euphémismes dont s’accommode mieux l’extrême réserve des
religieuses. On dit un _corselet_ ou une _brassière_.
--C’est plus modeste, disent-elles.
Elles pourraient ajouter:
--C’est plus exact.
En effet, la pièce de costume dont il s’agit ne ressemble que de très
loin à un corset. C’est un morceau de coutil gris avec des plis piqués
qui en augmentent la raideur, et un vague baleinage que l’on a peine à
découvrir tant il est discret. La brassière est toute droite du haut en
bas, si bien qu’il faut des épaulettes pour la maintenir, autrement elle
glisserait jusqu’aux talons.
Voici comment s’opère le laçage. On se place à la queue leu-leu; la
deuxième lace la première, la troisième lace la deuxième et ainsi de
suite, la petite sœur laçant la dernière. Naturellement il y a une
privilégiée qui se croise les bras. Mais, comme le règlement est établi
avec une équité parfaite, c’est à chacune son tour d’être privilégiée.
Est-ce la jouissance de rester deux minutes à ne rien faire quand les
autres s’occupent? Est-ce tout simplement la satisfaction que chacun
éprouve dans l’exercice de son droit? toujours est-il que l’on
revendique âprement son tour de privilège. On l’établit dès la veille au
soir.
--Demain, c’est moi qui suis en tête pour le laçage.
Il se produit quelquefois des conflits de note aigre-douce.
--Béatrix, ne serrez pas tant, dit une fluette.
--Henriette, serrez davantage, réclame une forte, j’aurai l’air d’un
sac.
--Que je serre ou que je ne serre pas, vous aurez toujours l’air d’un
sac, ma pauvre Renée.
--Merci bien, vous êtes polie.
Marie-Rose a un critérium de serrage. Il faut que ses effets puissent
opérer autour d’elle un mouvement de semi-rotation sans qu’elle les
sente. Pour cette épreuve, elle a une manière à elle de se secouer de
droite à gauche, puis de gauche à droite qui lui attire de nombreuses
observations.
--C’est de la mauvaise tenue, affirme la mère Saint-Boniface.
--Non, c’est de la précaution, riposte Marie-Rose, je n’ai pas envie
d’étouffer, moi.
Et du moment où elle se trouve à son aise, peu lui importe que dans la
famille on déclare qu’elle ressemble à une poupée de son.
* * * * *
Quand la toilette est terminée, on range les lits.
Les rideaux de basin blanc, suspendus à un gros anneau de cuivre,
entourent le lit de trois côtés, formant ainsi le «coin» où chacune se
sent chez soi--un «chez soi» bien réduit mais dont on se montre d’autant
plus jaloux. Tous les matins, il faut ramener en plis réguliers les
rideaux sur le pied du lit, afin que, pendant la journée, les fenêtres
étant largement ouvertes, l’air puisse circuler librement, la lumière
pénétrer jusqu’aux plus petits recoins.
Puis, pour donner au dortoir l’aspect rangé qu’ont, à toute heure, les
choses du couvent, on redresse la courtepointe et on la tire sur le
traversin.
Les courtepointes sont taillées à l’ancienne mode, de telle manière
qu’elles couvrent toute la literie sans nécessiter un pli. Les
lambrequins en sont si longs qu’ils touchent presque terre.
Marie-Rose, qui aime la précision dans les termes, dit quelquefois:
--Des courtepointes, cela!... Ah! bien, je me demande comment seraient
les pointes si elles n’étaient pas courtes.
* * * * *
Les courtepointes sont faites de ces étoffes antiques, inusables comme
tissu et comme coloris; leur existence est encore prolongée par les
soins méticuleux des bonnes sœurs qui éloignent tout danger d’avaries.
On donne à ces étoffes, dont la fabrication est abandonnée depuis
longtemps, le nom d’«indiennes» ou de «perses». Les gens d’humeur
conciliante disent de l’«indienne-perse».
Les dessins n’en sont pas _modern-style_, oh! non. Ils ne renferment ni
allégorie, ni symbole, ni sens caché, et sont accessibles aux esprits
les plus simples. Il y a dans un dortoir les _Horaces_ et les
_Curiaces_, marron clair, dans un autre, l’_Histoire de Joseph vendu par
ses frères_, de couleur lie de vin, puis un _Haroun-al-Raschid_, abricot
très mûr, _les Quatre Fils Aymon_, d’un violet prune de Monsieur, des
oiseaux huppés et empennés de la façon la plus effarante, sur des arbres
plus effarants encore, le tout d’un bleu de vieille porcelaine, des
anges--ou des amours, la chose ne fut jamais bien élucidée--d’un rose
pâle sur fond crème.
Ces antiquailles auraient constitué des pièces de collection très
intéressantes, mais les fillettes n’en ont cure; elles traitent sans
plus de façon le patriarche, le calife, les guerriers romains, les
preux, l’oisellerie et les enfants joufflus.
Officiellement, chaque dortoir est désigné par le nom de son patron. Il
y a l’Ange Gardien, le petit Jésus, Sainte-Anne, Sainte-Agnès,
Sainte-Marthe, etc, mais les élèves préfèrent le classement par
courtepointes. On dit, par exemple:
--Les Fils Aymon sont toujours en retard.
Ou bien:
--Les Paradisiers ont cassé un carreau, ce matin.
Ou encore:
--On a fait joliment du bruit, hier au Joseph.
* * * * *
Sept heures moins un quart. La cloche de sortie va bientôt sonner.