M. Larroumet qui soit remercié, je profiterai de chaque changement
pour soumettre au visa du nouveau fonctionnaire la pièce que vous
venez d'entendre.
Je suis de taille à me défendre hardiment, j'ai bec et ongles, étant
parfaitement indépendant et ne craignant ni le bruit, ni le scandale,
puisque je n'ai pas de place à perdre; j'ai tout à gagner, au
contraire, au bruit qui se fera autour de ma pièce.
Je me ferai ainsi une idée juste de la largeur de vues et de
l'intelligence des fonctionnaires qui se succéderont.
Seulement, je m'y prendrai d'une façon différente.
De toute manière, ce sera amusant, et s'il surgit des incidents
curieux, je me ferai un plaisir de vous en faire part.
Si ma petite histoire a eu le bonheur de ne pas trop vous ennuyer,
j'aurai la joie de me retrouver ici en votre société.
Ce n'est pas moi qui serai le plus à plaindre.
II
A PROPOS
de
LA CASSEROLE
Conférence prononcée à Bruxelles
_sur le Théâtre Molière_
LE 12 MARS 1891
A PROPOS de la CASSEROLE
MESDAMES, MESSIEURS,
Vous avez devant vous, je ne fais aucune difficulté de l'avouer, un
conférencier très embarrassé.
Bien que je n'aie pas une grande habitude de la parole, la timidité
n'est pas mon principal défaut, et cependant je ne suis pas sans
éprouver un peu d'émotion.
Et cette émotion, je l'ai ressentie déjà hier, en mettant pour la
première fois de ma vie le pied sur le sol de la Belgique.
C'est que je dois beaucoup à la Belgique.
C'est à Bruxelles, chez un des vôtres, le vaillant éditeur
Kistemaeckers qu'il y a dix ans je publiais mon premier livre: _La
Chair_.
C'est ici, dans cette salle même, que le public belge a fait fête à ma
première pièce: _En Famille_, dont un directeur des Beaux-Arts
imbécile vient d'interdire à Paris la représentation publique. Ce
fonctionnaire de la République française ferait bien de venir chercher
ici des leçons de liberté et d'intelligence artistique.
Enfin, dernièrement, l'accueil que la presse et le public ont fait à
_Monsieur Betsy_ m'a bien vengé des injures qu'on a déversées sur moi
à propos de cette pièce d'une immoralité si révoltante.
Et c'est encore un Belge, José Dupuis, qui m'a défendu, qui a mis à
mon service son grand talent de comédien. Je suis heureux de le dire
ici: Si, dès le premier soir, aux Variétés, _Monsieur Betsy_ n'a pas
sombré devant le parti-pris et l'hostilité d'une salle hypocrite et
furieuse de voir ses propres vices étalés sans pitié, c'est au très
brave et très grand artiste José Dupuis, votre compatriote, que je le
dois!
La pièce, ou plutôt le tableau de mœurs populaires qu'on va
représenter devant vous dans quelques instants, _La Casserole_, m'a
valu des éreintements qui resteront légendaires dans ma carrière, nos
critiques les plus subtils n'ayant voulu voir qu'un fait-divers banal
dans une œuvre où j'ai la prétention d'avoir montré moins des types
que des entités curieuses, pittoresques, appartenant à un monde
qu'aucun d'entre eux du reste ne connaissait.
Et c'est encore le public belge, c'est encore vous, mesdames et
messieurs, devant qui j'ai gagné déjà plusieurs procès, qui êtes
appelés à vous former en tribunal d'appel pour juger ce nouveau cas
dont les considérants en première instance ont été si sévères pour
moi.
De là l'émotion dont je vous parlais tout à l'heure, l'inquiétude de
l'avocat, incertain s'il gagnera sa cause, avec cette aggravation
qu'en même temps qu'avocat je suis dans ce procès partie principale.
Mais j'ai tant de confiance dans votre sens artistique, dans ce
jugement très sûr dont vous m'avez donné tant de preuves, que me voici
déjà à moitié rassuré.
_La Casserole_ est donc un tableau très violent, mais très exact, des
bas-fonds parisiens.
Ai-je eu raison de porter à la scène ces mœurs d'une brutalité
cynique avec toute la crudité qu'elles comportaient?
On a prétendu que non, et on est parti de là pour m'échigner de la
belle façon.
J'ouvre une parenthèse pour vous dire en passant que l'expérience m'a
appris à ne jamais m'émouvoir d'aucune attaque, quelque violente
qu'elle puisse être.
Je m'en réjouis au contraire, car elles constituent la meilleure des
réclames. Personne depuis six ans n'a peut-être été aussi injurié que
moi, et personne ne s'en est mieux trouvé...
Je ne veux, en l'espèce, donner à mes adversaires que cette excuse
très simple.
J'ai écrit _La Casserole_ parce que cela m'a convenu; je traite les
sujets qui me plaisent, le plus artistiquement qu'il m'est possible,
et je ne me demande jamais d'avance ce qu'on en pourra penser.
Cela m'est égal.
Je me fie au jugement de mes lecteurs et de mes auditeurs, que je veux
croire assez intelligents pour apprécier la somme de sincérité et de
bonne foi que j'essaie d'apporter dans le développement de mes idées.
Si je me trompe, ou si j'ai affaire à des cerveaux étroits, à des âmes
hypocrites, tant pis pour eux!
Je laisse dire et je passe outre.
Ceci posé, il me reste à dire ici comment j'ai été amené à observer de
près les mœurs populaires, à m'intéresser particulièrement aux types
de la rue et à leur consacrer mes études les plus importantes et les
plus osées, en dépit de ce qu'on est convenu d'appeler «la morale».
La plupart du temps, le romancier ou l'auteur dramatique qui veut
rester un fidèle et impartial historien des mœurs, ne choisit pas son
sujet.
Il regarde autour de lui, il étudie, prend des notes, rassemble des
documents, et il suffit souvent d'un fait banal de la vie courante
pour éveiller en lui une idée. Il suit alors le filon qu'il a
découvert, établit des personnages, crée des types auxquels il donne,
sous des noms supposés, le caractère, les habitudes, la forme pour
ainsi dire des gens qu'il a coudoyés, observés et dont l'originalité
l'a frappé.
C'est ainsi qu'il n'est pas le maître de son sujet, mais qu'il en est
l'esclave.
Il ne lui reste ensuite qu'à chercher une trame qui lui permette de
relier entre eux ces différents types et de les faire mouvoir dans une
action commune et unique.
Or, si j'ai laissé à d'autres jusqu'ici le soin de disséquer les âmes
bourgeoises, si je ne me suis presque jamais complu aux psychologies
compliquées de gens comme il faut, où excellent les romanciers
mondains, c'est que les hasards de la vie m'ont mis à même d'étudier
de tout près le peuple, le bon aussi bien que le pire, et que j'ai
reconnu tout de suite qu'aucune classe de la société n'est aussi
intéressante et aussi peu connue.
Dernièrement, dans une conférence qu'il faisait à propos de mon
dernier livre: _la Lutte pour l'Amour_, Francisque Sarcey, avec
beaucoup d'esprit et la bienveillance à laquelle il m'a habitué,
constatait que nul mieux que moi n'avait vu clair dans ces âmes
rudimentaires; mais il m'engageait amicalement à abandonner cette
voie, à chercher une nouvelle mine d'observations, ajoutant que
j'avais épuisé la matière.
Les êtres que nous montre M. Méténier, déclarait-il, sont de
véritables bêtes humaines, rebelles de par leur éducation et le
milieu où ils vivent à toute civilisation. Tout tourne pour eux
autour de la passion brutale qu'on appelle tout crûment le rut au
Théâtre Libre, tout aboutit là, tout découle de là. Quand on a
envisagé cette même idée sous ses différents points de vue, on a
tout dit, et je défie qu'on trouve autre chose dans les études
qu'on peut faire du bas peuple que ces deux dominantes:
assouvissement de l'appétit sexuel et respect unique de la force
brutale.
J'aurais mauvaise grâce de chercher noise à M. Sarcey, qui, à ces
réserves près, m'a couvert de fleurs; mais il me permettra de lui dire
qu'il se trompe.
Si, en effet, la plupart du temps, le rut, ainsi que selon lui cela
s'appelle au Théâtre Libre, est le principal élément passionnel dans
le peuple, cet élément se retrouve au même degré, sous le nom
d'amour, dans les théâtres les plus comme il faut.
Pour ne citer qu'un exemple, on pourrait résumer en une ligne la
donnée du chef-d'œuvre du genre pompier: _le Maître de Forges_:
L'héroïne couchera-t-elle ou ne couchera-t-elle pas avec son mari?
Et encore le développement de cette idée est-il présenté d'une façon
infiniment plus dangereuse et moins pittoresque, attendu que d'un bout
à l'autre les caractères des personnages sont faux.
Moi, j'ai au moins le mérite de la vérité.
Quant au respect de la force, il existe dans toutes les classes de la
société au même degré, et c'est généralement la force qui fait loi
partout, avec cette nuance que dans le monde que je dépeins, elle se
manifeste d'une façon plus brutale et plus immédiate.
M. Sarcey me reprochait ensuite de ne pas transposer en langage poli
des passages qui rendent la lecture publique difficile, et même
impossible, pour les oreilles chastes.
Mon Dieu! à quoi bon cette hypocrisie? Si je choisis--comme c'est mon
droit et mon bon plaisir--mes héros parmi les filles et les
souteneurs, je ne puis cependant pas les faire parler en académiciens.
Je ne trompe personne. Mon livre coûte trois francs cinquante
centimes, un fauteuil d'orchestre six ou sept francs, et l'acheteur
qui prend le livre, le spectateur qui paie sa place parce qu'il voit
mon nom sur l'affiche, sait parfaitement à quoi s'en tenir. Ni le
théâtre ni le livre ne sont obligatoires.
Vous mêmes, mesdames et messieurs, qui m'avez fait l'honneur de venir
aujourd'hui entendre _La Casserole_, trouveriez mauvais que mes
personnages ne parlassent pas le langage de leur condition. Je suis
persuadé que vous étiez fixés d'avance sur ce que vous allez entendre,
qu'aucune audace ne vous étonnera et que vous seriez désolés si
j'avais, par crainte, opéré les transpositions que réclame M. Sarcey.
Il y a un public--et vous en êtes la preuve--pour toutes les
manifestations artistiques, et ce serait vous faire une injure
gratuite et que vous ne méritez pas que de vous supposer moins
intelligent que le Larroumet de chez nous, ce directeur des
Beaux-Arts français qui, lui, n'admet que le genre noble.
* * * * *
Comment m'est venue ma prédilection, je ne dirai pas pour le peuple,
mais pour cette partie du peuple qu'on est convenu d'appeler les
voyous?
Tout au début de ma vie littéraire, le souci de l'existence matérielle
me força de prendre une carrière, et j'en choisis une qui devait me
mettre à la source de tous les documents, qui devait être pour moi une
mine inépuisable d'observations.
Je devins secrétaire de commissaire de police.
Cette carrière, par laquelle est passé un homme auquel je garde une
profonde reconnaissance, Philippe Gille, l'auteur des _Charbonniers_,
une comédie qui se joua dans son bureau avant de se jouer sur la scène
des Variétés, on sait avec quel succès, devrait être l'école de tous
les jeunes gens qui se destinent à la littérature.
En cinq ans, j'ai traversé trente-quatre quartiers, soit comme
secrétaire suppléant, détaché partout où mon concours était jugé
nécessaire par l'administration, soit comme secrétaire titulaire, et
j'ai acquis là une expérience de la vie que vingt ans d'existence
indépendante ne m'auraient certainement pas donnée.
C'est une grave erreur de croire qu'on n'a affaire dans les
commissariats qu'à la lie de la société, qu'à des malfaiteurs arrêtés
pour un délit quelconque. Certes, on est à même de voir de près toutes
les variétés de coquins, mais il arrive fréquemment que des jours
s'écoulent sans qu'une arrestation soit opérée dans un quartier, et
cependant dans le bureau ne cesse de défiler une foule de gens qui
viennent consulter le commissaire ou son secrétaire, lui faire leurs
petites confidences, lui demander aide, conseil ou protection.
A Paris, et plus spécialement dans les quartiers populaires, le
commissaire, le quart d'œil comme on l'appelle, est l'arbitre suprême
de toutes les contestations, le juge naturel de tous les différends,
même les plus intimes. On ne remue pas une paille qu'il n'en soit
averti.
La femme vient y raconter en pleurant que son mari a découché, le mari
qu'il soupçonne sa femme; la maîtresse vient s'y plaindre d'avoir été
abandonnée par son amant. A chacun le commissaire donne une
consolation, un bon conseil, et que de drames sanglants, son
intervention n'a-t-elle pas souvent évités!
Que de comédies amusantes aussi ne se sont-elles pas nouées et
dénouées dans son bureau!
En outre, le commissaire possède des moyens d'information qui le
renseignent à l'occasion sur la vie privée, la moralité de chacun de
ses administrés, et au bout de quelques années de séjour dans un
quartier, il sait exactement à quoi s'en tenir sur le compte de tous
les habitants, j'entends de ceux qui n'appartiennent pas à la
population flottante.
Aussi, que de secrets de famille dont il est le dépositaire! Que de
hontes ignorées dont il est le confident! Mais comme le confesseur, le
commissaire oublie tout sur le seuil de son cabinet.
Il m'arrive encore maintenant d'être salué très bas par des gens dont
je ne veux pas même me rappeler le nom, qui jouissent dans leurs
quartiers d'une grande considération, mais dont j'ai su, par état, les
gredineries cachées.
Il n'y a plus qu'eux qui s'en souviennent.
C'est ainsi que je me suis formé cette opinion que de même qu'il n'y a
pas de dévouement absolu, il n'y a pas d'honnêteté absolue... Je dirai
plus: au sens strict du mot, la vertu est un mythe, et voilà pourquoi
nos livres paraissent amers..., parce qu'ils sont vrais.
J'ai donc été à même, par mes fonctions, d'établir une comparaison
entre la moralité des gens du monde et celle des gens du peuple,
puisqu'après avoir été successivement secrétaire dans le quartier de
l'Opéra, aux Champs-Elysées, voire dans le noble faubourg, j'ai
terminé ma carrière administrative dans les quartiers de la Roquette
et de la Chapelle.
J'ai le regret de l'avouer, l'avantage, dans mon esprit, ne reste pas
au beau monde.
Le vice y est moins apparent, mais il y est plus fréquent et moins
pardonnable, parce qu'il y est conscient.
On commet au fond des appartements dorés, sur le boulevard, les mêmes
infamies qu'au fond des hôtels garnis, ou à la place Maubert, mais on
les cache soigneusement.
Afin de donner le change, on affecte la pruderie, l'indignation pour
des actes qu'on a peut-être commis la veille, sachant parfaitement
qu'on faisait mal, et contre laquelle l'instruction et l'éducation
auraient dû mettre en garde.
--Pas vu, pas pris! dit le peuple quand il commet un méfait.
--Pas vu, pas coupable! répondent le banquier qui dépose son bilan en
garant son actif et la femme qui trompe son mari.
Lorsque, l'hiver dernier, mon collaborateur Paul Alexis et moi avons
donné aux Variétés _Monsieur Betsy_, cette pièce qui nous valut une si
rude volée de bois vert--vous nous avez, du reste, bien vengés--une
dame, dont le mari appartient au monde de la finance, manifestait à
haute voix, du fond de la première loge qu'elle occupait, la plus vive
indignation.
--On n'avait jamais vu une ordure semblable... C'était simplement
répugnant... Encore si cela avait le mérite d'être vrai!
Mais voici qu'entre le deux et le trois, le regard de cette vertueuse
personne rencontra, comme par hasard, celui d'un monsieur en habit,
également fort connu... qui se trouvait aux premiers rangs de
l'orchestre. Elle se retourna vers son mari, debout derrière elle...
lui dit quelques mots à l'oreille... Le mari prit son pardessus,
sortit, et on ne le revit plus... de la soirée...
Quand le rideau se leva sur le troisième acte, le monsieur d'en bas
avait remplacé le mari derrière elle, et c'est à son bras qu'elle
sortit...
Or, la liaison de cette personne dure depuis longtemps; qui plus est,
elle est tolérée et publique... On pourra dire tout ce que l'on
voudra, jamais on ne fera croire que l'indignation de cette dame qui
venait de donner la comédie dans la salle et de jouer elle-même une
scène de _Monsieur Betsy_, était sincère.
J'aime mieux croire pour elle que, s'étant reconnue, elle avait été
piquée au vif par la satire de ses propres mœurs.
Je sais bien que l'humanité, à tous les degrés de l'échelle sociale,
est sujette aux mêmes faiblesses; mais je m'insurge contre
l'hypocrisie des uns, à laquelle je n'hésite pas à préférer
l'inconscience et la belle franchise des autres.
* * * * *
Les gens du peuple, et même du bas peuple, ne sont pas plus mauvais
que le commun des mortels. Ils sont calomniés par ceux qui ne les
connaissent pas.
Je me souviens qu'à mes débuts, j'arrivai rempli à leur égard
d'abominables préventions. Je fus bien vite converti et l'étude que je
fis des milieux populaires fut pour moi une révélation.
Je ne viens pas dire qu'il n'y ait pas parmi eux d'affreux bandits; au
contraire, ceux qui se mêlent d'être mauvais sont formidables, pour
cette raison, que n'ayant jamais reçu aucune instruction, aucune
éducation, ils ignorent la plupart du temps la notion du bien et du
mal et suivent leurs instincts bons ou mauvais.
Ils deviennent des ouvriers, honnêtes à leur manière, sans préjugés ni
scrupules, mais incapables de faire du tort à leur prochain, ou des
coquins qui ne reculent devant aucun crime.
Mais ce qui subsiste toujours chez eux, même chez les pires, et c'est
en cela que consiste leur supériorité sur leurs semblables des hautes
classes, ce sont certaines vertus naturelles trop peu en honneur chez
les êtres civilisés. Pas une de ces bêtes humaines chez qui on ne
retrouve, à un degré qu'on ne saurait imaginer, le courage indomptable
poussé jusqu'à la férocité, le point d'honneur, le respect de la foi
jurée, l'amitié dévouée jusqu'à la mort, la mémoire des bienfaits, la
reconnaissance, etc.
Je me rappelle toujours avec plaisir mes années de commissariat, mais
c'est du temps passé dans les quartiers populeux, et notamment dans le
quartier de la Roquette, que j'ai gardé le souvenir le plus agréable.
Le quartier de la Roquette a quatre-vingt-cinq mille habitants, quand
les autres n'en ont en moyenne que trente-cinq ou quarante mille, et
il passe à juste titre pour le plus dangereux et le plus mal habité.
Il est à mon avis le plus facile à mener, quand on sait s'y prendre.
Il suffit de savoir être doux, pitoyable, accessible à tous, et en
même temps énergique.
Je m'étais donné pour règle de conduite d'être très dur pour quiconque
me résistait et indulgent pour ceux qui manifestaient le moindre
repentir de la faute commise; aussi, au bout de deux ans de séjour,
j'avais su me concilier l'estime, je dirai presque l'affection de la
plupart de nos habitués.
Que de fois un inculpé n'a-t-il pas posé cette question au gardien qui
le conduisait au commissariat:
--Le petit secrétaire est-il de service? Pourvu que j'aie affaire au
petit secrétaire! Il paraît que c'est un si bon garçon.
Contrairement au règlement qui veut que les inculpés soient toujours
flanqués d'un agent, je préférais, quelque danger qu'il pût en
résulter, interroger seul à seul chaque individu qu'on m'amenait. Et
il suffisait la plupart du temps de cette marque de confiance, d'une
parole douce, d'une cigarette offerte, pour obtenir d'eux ce que je
voulais savoir.
Et quand je les avais interrogés, comme c'était mon devoir, je leur
parlais familièrement, je provoquais leurs confidences; et sans
crainte, sachant très bien que je n'abuserais pas de leur confession,
ils me racontaient leur vie, dans le plus pur argot, qu'à leur grand
étonnement je parlais du reste aussi bien qu'eux.
Et c'était toujours la même éternelle histoire: une enfance pas
surveillée, l'apprentissage au pair chez un patron brutal, le manque
d'ouvrage en hiver, la rencontre d'anciens camarades d'atelier, qui,
eux, ont trouvé le moyen de vivre sans rien faire. Comme il fait faim
tous les jours, on les imite, et quand revient la belle saison, on a
pris des habitudes dont on ne se défait plus. Ils ne sont pas mauvais,
ni vicieux; ils le deviennent pas nécessité.
La condition des filles est encore pire. J'ai interrogé plus de deux
mille de ces malheureuses. Il faut entendre de quel ton elles
répondent à la question sacramentelle:
--Quels sont vos moyens d'existence?
--Je fais la noce!
Elles font la noce.. Et elles ont aux pieds des souliers troués, et
elles vous demandent, avant de sortir de votre cabinet:
--Il n'y aurait pas moyen d'avoir pour deux sous de pain?
Elles se divisent en deux grandes catégories: celles qui sont nées à
Paris, et les provinciales ou les étrangères.
Celles qui viennent de province ont quitté généralement leur pays pour
servir comme bonnes d'enfant, nourrices ou femmes de chambre, ou pour
suivre un amant. L'amant les a plantées là, ou elles ont perdu leur
place... Elles ont fait comme leurs camarades qu'elles rencontraient
bien habillées et dont le semblant de luxe les a éblouies.
Les autres sont nées au faubourg; elles se sont élevées, ont grandi
dans le logement étroit ou la chambre garnie de leurs parents,
pêle-mêle avec leurs frères et sœurs, les enfants des voisins.
A dix ans, elles savaient tout; l'atelier a fait le reste. A quatorze
elles disent «mon amant» en parlant du petit de la fruitière, un
galopin de quinze ans. Ce n'est pas du vice; elles accomplissent une
fonction naturelle; on ne s'est jamais gêné devant elles. Elles font
ce qu'elles voient faire à leurs aînés. L'inceste, bien loin de leur
apparaître comme une monstruosité, est fréquent à ce point que les
cinq dixièmes des filles publiques nées à Paris ont eu pour premier
amant un frère, parfois leur père.
Et elles vous racontent ces choses d'un ton uni, très tranquille, sans
se douter qu'elles disent une énormité.
Si on leur reproche d'avoir un amant de cœur, elles vous répondent:
--On ne peut pas vivre seule dans la vie, il faut bien avoir quelqu'un
à aimer.
Et c'est avec joie qu'elles donnent leur argent à celui qu'elles ont
choisi. Elles sont par exemple d'une jalousie féroce; mais de leur
côté, les amants ne toléreraient pas une infidélité gratuite.
L'autre, celle qui se paie, ne compte pas.
Beaucoup d'entre elles ont une probité particulière. J'ai entendu, non
pas une fois, mais mille fois cette phrase:
--Vous pouvez aller aux renseignements, monsieur, je suis une honnête
fille et tout le monde m'estime dans le quartier... Je n'ai jamais
dégringolé personne!
Et par une absence de sens moral effrayante, elles en arrivent à
considérer leur état comme une profession parfaitement normale, mais
qui a ses risques comme les autres. J'en ai vu très souvent qui, loin
de s'indigner d'avoir été arrêtées par les agents, s'étonnaient
d'avoir pu rester un mois sans «_descendre à la Préfecture_».
--Voyons! un mois que je n'ai pas été emballée! Franchement, c'était
bien mon tour!
Et qu'on ne dise pas que je prends pour exemples des cas isolés, que
je ne cite qu'une variété de types populaires, la plus basse. Pas du
tout! Dans le peuple, c'est partout la même inconscience, à des degrés
différents. L'ouvrier qui travaille régulièrement préfère le
concubinage au mariage, lequel n'est qu'une source d'embarras «dans le
cas où on ne se conviendrait pas», en même temps qu'une occasion de
dépense; il ne craint pas de boire un verre avec l'amant de sa fille,
qu'il appelle son gendre; il le reçoit chez lui.
La seule honnêteté reconnue, c'est l'honnêteté naturelle, celle qui
consiste à ne pas voler, à ne pas prendre le bien d'autrui.
Ceux ou celles qui tournent mal, sont, à mon sens, comme je le disais
tout à l'heure, infiniment moins coupables que les criminels du grand
monde, car ils n'ont eu pour les retenir ni l'exemple, ni l'excuse
d'une vie aisée.
Aussi, je ne sais pas jusqu'à quel point il nous est permis, à nous,
de jeter la pierre à des malheureux parce qu'ils se plaignent de
l'injustice suprême qui condamne les uns à avoir faim tous les jours,
alors que les riches, les braiseux de naissance, peuvent vivre sans
être forcés de truquer.
Ces gonc's là, c'en a t'i de la chance,
a dit le chansonnier populaire Bruant, leur plus admirable interprète;
Ça mange et ça boit tous les jours!
Je ne me sens pas la force d'en vouloir à ces pauvres parias d'une
société marâtre, parce qu'ils restent, voués de par leur origine et
leur éducation, à une existence que les moralistes qualifient
d'inavouable!
De quel droit, inavouable? Donnez-leur le moyen de vivre autrement.