d'eux, je les excuse et je n'éprouve plus pour eux qu'une immense
pitié... Je les aime même!
Il est de par le monde pas mal de bourgeois qui feraient pire, s'ils
étaient à leur place.
Eux, la société les traite en ennemis; ils lui rendent la pareille, et
à l'heure où ils commettent un crime, ils croient se défendre...
simplement, et ils sont sincères.
* * * * *
Vous jugez, mesdames et messieurs, quelle abondante récolte de notes,
de documents, d'observations, j'ai pu faire, d'autant plus que,
intéressé au suprême degré par ces mœurs qui n'ont jamais été vues de
si près je ne me contentais pas des occasions que me fournissaient mes
fonctions.
Après avoir vu tout ce qu'il m'était possible de voir en tant que
secrétaire, après avoir assisté à toutes les expéditions qui sont du
ressort de la police et qui sont toujours si pleines d'imprévu et de
pittoresque, arrestations, rafles, constatations d'adultères, réveil
des condamnés à mort dans leurs cellules, après avoir constaté toutes
les variétés de crimes, depuis le meurtre passionnel jusqu'à
l'assassinat, toutes les variétés de suicides, dans les conditions et
les circonstances les plus invraisemblables, j'ai voulu vivre par
moi-même de la vie de ces êtres si curieux et si intéressants.
J'ai fréquenté pour mon plaisir et mon instruction personnelle tous
les lieux où l'on coudoie le peuple, depuis l'assommoir bien fréquenté
où l'ouvrier godailleur vient boire sa paie le samedi, jusqu'à
l'arrière-salle enfumée et à double issue des mastroquets louches où
les escarpes se partagent leur butin, à l'abri de tout regard
indiscret.
Partout, je rencontrais des figures de connaissance et jamais, je dois
le dire, je n'ai été l'objet même d'une menace. On savait que j'étais
là, non par métier, mais par plaisir. Loin de se défier de moi, on
profitait de ma présence pour me consulter, me demander conseil.
--Ah! si toutes les rousses vous ressemblaient, on serait bien plus
heureux! soupirait un jour un de mes anciens clients.
--Dites donc, me dit une autre fois une grande femme dont une lie de
vin coupait la figure en deux, vous savez, il va bien!
--Qui donc?
--Vous savez bien... mon amant, le petit Midy, qui est à la
Nouvelle... Il se conduit parfaitement... Je lui envoie des timbres...
il n'a pas le droit de recevoir de l'argent... Comment qu'il faudrait
faire pour aller le retrouver là-bas? A qui dois-je m'adresser? Au
besoin, je paierais la moitié du voyage... Vous seriez bien gentil de
me faire la lettre!
Et j'écrivis la lettre, sur un coin de table graisseux.
Il s'agissait de Midy, l'un des assassins de Mme Ballerich.
J'ai beaucoup connu Gamahut, qui était un garçon fort doux, infiniment
moins coupable que ses complices. Il était d'une force herculéenne et
faisait les poids au Château-Rouge. Il était parti pour voler et il
n'a tué que dans un moment d'affolement, parce qu'il avait été
surpris.
Je l'ai vu mourir; il s'est montré très brave.
* * * * *
La plupart de mes livres ou de mes nouvelles ont pour point de départ
ou pour sujet des histoires où j'ai été mêlé.
Il devait donc me venir la tentation de mettre à la scène quelques
épisodes de la vie des voyous. J'avais traité en comédie un sujet gai
dans _En Famille_; je voulus lui donner un pendant en composant un
drame, et j'écrivis _La Casserole_.
Je m'appliquai à faire entrer dans le cadre étroit d'un acte toutes
les variétés d'habitués de bouges, en grossissant un peu plus leurs
façons d'être, afin de les rendre plus sensibles dans cette action qui
ne devait durer qu'une demi-heure.
Je restituai une aventure dont j'avais conduit l'enquête:--Un
souteneur tuant une femme qui avait dénoncé à la police son ami à
lui... son ami--comment dirai-je pour être convenable?--son ami de
cœur si vous voulez, et l'avait fait condamner aux travaux forcés.
De là le titre _La Casserole_, qui signifie en argot: mouchard, ou
dénonciateur.
J'avais groupé autour de la figure centrale d'autres figures
secondaires, mais personnifiant toutes les vertus et les vices de ce
monde-là à leur plus haut degré.
Ainsi la femme soumise jusqu'à la mort à son amant qui la frappe et
abuse d'elle, mais jalouse férocement.
La fille qui met plus haut que son honneur... le point d'honneur.
Le marlou formidable à côté du petit barbizet sans expérience qui ne
demande qu'à se dessaler.
La vieille truqueuse alcoolique depuis trente ans en carte.
Le vieil ivrogne qui s'égare dans un bouge un jour de rigolade.
Enfin l'artiste habituel des tapis-francs, l'hercule qui y fait des
poids à demeure et qui vit de la maigre recette qu'il y récolte.
Je croyais enfin avoir synthétisé complètement en aussi peu de scènes
que possible un coin de la vie réelle des escarpes.
La chose avait été bien lancée; la curiosité était vivement excitée.
C'était le dernier spectacle que donnait le Théâtre Libre en mai 1889,
pendant l'Exposition.
Antoine avait bien fait les choses. L'interprétation et la mise en
scène étaient admirables.
Un de mes amis les plus dévoués, M. Léo Will, un des hommes les plus
forts de Paris et qui casse à volonté des pièces de deux sous avec ses
dents, s'était fait acteur pour la circonstance et il avait accepté le
rôle de l'hercule des bouges.
Il a bien voulu venir à Bruxelles reprendre son rôle et vous le verrez
tout à l'heure jongler avec des poids dont il vous sera loisible de
vérifier après le spectacle l'authenticité. Du reste, vous serez fixés
quand vous l'aurez vu opérer.
Enfin, nous avions poussé la conscience jusqu'à recruter nos figurants
parmi les professionnels. Pas un qui eût moins de huit condamnations.
Tous nature. Le dessus du panier du Tout-Grenelle! Jamais mise en
scène ne fut plus amusante à établir.
Antoine, par un post-scriptum à son programme, avait prévenu les
personnes pudiques qu'elles feraient bien de se retirer après la
première pièce.
_La Casserole_ fut donnée à minuit et demi devant une salle tellement
bondée qu'on avait dû laisser ouvertes les portes des ouvreuses et
qu'il y avait des spectateurs se haussant sur la pointe des pieds
jusque dans les couloirs.
Les places faisaient prime et une épingle jetée du plafond ne fût pas
arrivée à terre.
L'effet fut immense et la toile tomba à une heure du matin au milieu
des applaudissements. C'était un succès de représentation; on s'était
amusé, on avait ri quand il fallait rire; on avait tout accepté parce
que les personnages que nous avions présentés étaient bien en chair et
en os, que du vrai sang coulait dans leurs veines et qu'enfin ils
exprimaient bien leurs passions vraies dans le langage de leur
condition.
Le lendemain, dans la presse, ce fut non pas un éreintement, mais une
véritable exécution, une exécution qui témoignait bien de l'affolement
et du trouble dans lequel ma pièce avait jeté les esprits.
On n'en avait retenu que les violences, et on n'avait voulu voir là
qu'un fait-divers banal; mais l'un trouvait qu'il était encore plus
ignoble que tout ce que l'on avait pu rêver, l'autre que je n'avais
pas donné en brutalité tout ce qu'on était en droit d'attendre de moi.
--Il n'y a là, en somme, disait celui-là, que des mots que nous-mêmes
prononçons plusieurs fois par jour.
Seul, le critique du _Gaulois_ trouva que ce scénario ultra-réaliste
rappelait par plus d'un point les sujets traités par les grands
tragiques, Eschyle, Sophocle ou Corneille--à la qualité des
personnages près--et qu'on retrouvait chez mes héros toutes les vertus
dont se parent et s'honorent les protagonistes des grands drames
classiques.
Lui seul avait compris quelque chose à mon drame.
Je ne fus pas le moins du monde peiné, comme vous le pensez, de cet
accueil auquel je m'attendais, étant fixé depuis longtemps sur la
compétence et la bonne foi de la critique française; mais si j'en
avais eu besoin, j'aurais trouvé une consolation dans deux témoignages
que je vous demande la permission de rapporter.
Une aimable et déjà mûre artiste de la Comédie Française, qui était
sortie fort indignée de la représentation et qui n'a pas l'avantage de
me connaître, disait le lendemain à une de ses amies:
--Cette pièce est répugnante, mais c'est tellement ça que pour l'avoir
écrite l'auteur doit être un véritable...
Ici un mot qui pour l'oreille rime avec escroc.
C'était certainement le plus beau compliment que cette dame pût
m'adresser. Sans doute qu'elle s'y connaissait.
L'autre témoignage émane d'un homme de la partie.
A l'une des dernières répétitions un de mes figurants, orné d'ailleurs
de plusieurs condamnations pour coups et blessures, attira dans un
coin de la scène M. Will, l'athlète de _La Casserole_, et lui dit:
--C'est épatant c'te pièce; j'ai jamais vu ça, j'en suis bobêche! On
se croirait là-bas, à Grenelle. C'est comme ça qu'on est tous, y a pas
à dire, nous autres, les hommes!
_Homme_ dans le sens d'_homme d'honneur_, car mon figurant peut
s'appliquer, avec une variante, la déclaration des principes d'une de
mes héroïnes:
«Maq... (pardon!) souteneur, tant qu'on voudra, mais pas voleur! Il se
fait gloire de n'avoir pas une condamnation pour vol. Qui
l'appellerait voleur passerait un vilain moment!»
Si j'étais critique, moi, je serais vexé qu'un pauvre bougre ait vu
dans une pièce ce que je n'y aurais su trouver.
Et remarquez que mon figurant est _un public_, d'où il faut conclure
que le seul critique qui sache rendre justice, et qui n'ait pas de
parti pris, c'est le public qui sent. Tout le reste ne compte pas.
* * * * *
J'abuse de votre patience en dépassant les limites raisonnables d'une
causerie; permettez-moi, mesdames et messieurs, de me résumer.
J'ai écrit ma pièce avec sincérité, ne reculant devant aucune
expression, aucun détail de mœurs quelque répugnant qu'il pût être,
parce que j'ai voulu donner l'impression de la vérité.
A ceux qui prétendent que j'ai voulu faire œuvre de scandale et que
d'ailleurs ces mœurs brutales n'intéressent personne, je répondrai:
--Ceci est une opinion, attendu qu'elles m'intéressent, moi, et qu'au
besoin cela suffit... Mais le public en venant et en m'applaudissant
m'a bien prouvé que cela l'intéressait aussi.
Aux vertus qui protestent au nom de la morale, je répondrai au
contraire que ma pièce est chaste en dépit des violences qu'elle
contient. Elle dénonce une plaie sociale et ne donne à personne
l'envie d'imiter mes héros.
A ce propos je demande la permission de citer ici quelques phrases
d'un des plus distingués critiques de cette ville, M. Georges Rénory,
qui dans un compte rendu très juste de _Monsieur Betsy_ écrivait
dernièrement:
«La seule pièce ou le seul roman immoral (_j'ajoute, moi, s'il
pouvait y en avoir un_), serait la pièce ou le roman qui,
doucement, modérément, avec des élégances bourgeoises, des
caresses de langage, entraînerait le lecteur ou le spectateur en
dehors des conventions de mœurs, jugées à tort ou à raison,
nécessaires par la grande masse pour le maintien de l'ordre
établi.»
Et notez que, moi, je ne condamne pas même celui-là, l'écrivain étant
maître de traiter son sujet au point de vue particulier qui lui
convient ou qu'il croit le plus propre à intéresser.
Après tout, la morale n'est qu'une convention relative, modifiable
selon les climats, les époques, les latitudes.
Chez nous, à Paris, chaque classe de la société a sa morale
particulière.
«Or, dans _Monsieur Betsy_, continue M. Rénory, on nous offre le
spectacle d'une morale différente de celle dans laquelle nous
vivons et ayant force de loi dans un monde spécial. Nous
trouvons cela curieux, parce que cela nous paraît insolite; mais
je vous défie bien de découvrir dans tout ceci l'ombre d'un
prosélytisme conscient ou inconscient.»
Nous avons, vous et moi, des notions apprises, des penchants
ataviques, des opinions conventionnelles qui sont une autre morale,
voilà tout. Sommes-nous bien sûrs d'être dans le vrai?
Mais sans vouloir pousser plus loin la discussion, pourquoi le roman,
pourquoi le théâtre s'arrêteraient-ils devant certains êtres, qui
sont, qui ont le droit d'être et qui au contraire font très
salutairement réfléchir, parce qu'ils pensent autrement que nous?
Je n'admets pas plus la critique des tendances d'un roman que la
critique des tendances d'une pièce.
Comme je l'ai dit tout à l'heure, ni le livre, ni le théâtre ne sont
obligatoires.
Le titre du livre ou de la pièce, le nom de l'auteur,--la presse, si
ce nom m'était inconnu,--me renseignent suffisamment.
Vous n'avez pas le droit de m'empêcher d'acheter ce livre, ni d'aller
voir cette pièce, parce que tous deux sont contraires à votre morale
à vous.
Si l'autre me plaît davantage, c'est mon affaire.
Faites comme moi: quand on joue _Le Maître de Forges_, restez chez
vous, abstenez-vous!.. Mais n'entravez pas ma liberté et ne m'empêchez
pas d'aller entendre _La Casserole_.
La critique, en France, ne veut pas comprendre cela.
Ici, mesdames et messieurs, l'habitude de la liberté vous fait juger
toutes choses sainement, largement, sans parti-pris, avec une hauteur
de vues inconnue chez nous.
Voilà pourquoi je vous soumets mon œuvre avec confiance.
Votre accueil me dira tout à l'heure si j'ai eu raison ou tort de
l'écrire; mais j'ai si grande foi dans votre jugement que je serai le
premier, si _La Casserole_ n'a pas le bonheur de vous plaire, à
déclarer en toute sincérité que c'était évidemment moi qui m'étais
trompé.
LA CASSEROLE
JUGÉE
par
LA PRESSE
LA CASSEROLE
JUGÉE
par la
PRESSE FRANÇAISE
La représentation se terminait
par une pièce en un acte, en
prose, de M. Oscar Méténier, _La
Casserole_.
Voici de quelle .... précaution
oratoire on avait cru devoir
faire précéder cet acte; les
programmes portaient la mention
suivante:
AVIS IMPORTANT.--_Le large
éclectisme qui a fait
représenter tour à tour avec un
égal respect de toutes les
écoles littéraires des œuvres
très diverses, la_ NUIT
BERGAMASQUE _comme_ EN FAMILLE,
_et_ LA FIN DE LUCIE PELLEGRIN
_comme_ LE BAISER, _amène le
théâtre libre à jouer cette
fois_ LA CASSEROLE, _œuvre d'un
réalisme très violent, qui met
en scène un cruel tableau des
bas-fonds parisiens_.
LA CASSEROLE _terminera le
spectacle_.
Cela met en méfiance,
n'est-ce-pas? Ou du moins cela
présage des audaces énormes.
Eh bien, c'est pis que tout ce
qu'on pouvait rêver!
Nous nous refusons à raconter de
telles choses à nos lecteurs. M.
Méténier ne devrait pas, lui
qui a du talent, écrire de
telles pièces, car il risquerait
de réhabiliter ceux qui ont
sottement troublé la représentation
de l'œuvre d'Ostrovsky, _l'Orage_.
Je ne parlerai pas davantage des
interprètes. Le silence en ce
cas est la meilleure des leçons.
(_Paris_)
. . . . . . . . . . .
Notre lettre d'invitation nous
prévient que _La Casserole_ est
«une œuvre d'un réalisme
violent». Pas si violent que
cela peut-être. On y dit bien
deux ou trois mots qu'il n'était
pas jusqu'à présent d'usage de
dire en public. Mais, ces mots,
les hommes les mieux élevés les
disent volontiers plusieurs fois
par jour, si l'occasion s'en
trouve. A cause de cela, il se
pourrait qu'ils n'eussent pas un
sens très intéressant.
(_Gil Blas_)
Pour _La Casserole_ de M. Oscar
Méténier, nous aimons mieux la
passer sous silence. Ce sont
mœurs hideuses à voir et
aventures qui ne sauraient se
raconter dans une langue
honnête.
(_La Lanterne_)
_La Casserole_ n'est qu'une
vulgaire insanité.
La scène se passe dans un bal de
barrière et nous nous dispenserons
de la raconter ici.
Si M. Méténier croit faire de
l'art nouveau, il se trompe; du
nouveau, peut-être, car on n'a
encore rien vu de si sale; mais
de l'art, ça, jamais.
C'est tout au plus un fait-divers,
tel qu'on le lit dans les journaux,
avec les gros mots en plus.
D'intérêt point, de pièce non
plus.
_Rolande_ n'était pourtant pas
d'un langage fleuri, mais au
moins il y avait quelque chose,
une intrigue, des situations,
tandis que là, rien!
Félicitons les artistes qui ont
eu le courage de bien jouer une
pareille ordure.
(_L'Autorité_)
_La Casserole_, disait le
programme, terminera le
spectacle.--C'était prévenir les
dames qu'elles ne seraient pas
obligées de subir la chose. Si
la pudeur leur en faisait un
devoir, elles pourraient s'en
aller. Inutile de dire qu'elles
sont restées fermes au poste.
Beaucoup d'entre elles n'étaient
venues que pour cela, de même
qu'on ne va au feu d'artifice
que pour voir le bouquet.
. . . . . . . . . . .
L'éclectisme est une belle
chose; mais le mien ne va pas
jusqu'à goûter l'œuvre de M.
Méténier. Cela n'est ni beau, ni
propre, ni même intéressant.
(_Le Voltaire_)
Je ne dirai rien de _La
Casserole_. C'est une chose dont
ce n'est pas le lieu ici de
parler. Je me demande même en
quel lieu on en peut parler.
(_Le Soleil_)
. . . . . . . . . . .
On dit dans cette pièce tous les
gros mots possibles.... Cela
excite un certain public. Pour
moi, pas de caractères, pas
d'analyse de passion, pas de
drame... Il ne reste qu'une
curiosité satisfaite, une
curiosité qu'ont encore les
dames--paraît-il--et sur
laquelle, hélas! je suis blasé!
J'ai ce goût mauvais et
rétrograde que le mot de
Cambronne me laisse froid sans
le carré de la garde et les
Anglais qui l'entourent.
(_Le XIXe Siècle_)
_La Casserole_ est une de ces
scènes comme Henri Monnier en a
écrit quelques-unes et qu'il a
réunies sous ce titre: _Les
Bas-Fonds_. On a tiré le volume
à 100 exemplaires et
l'exemplaire a coûté 100 fr. aux
premiers souscripteurs.
C'étaient des scènes qu'Henri
Monnier récitait quelquefois
dans un atelier, portes closes,
quand on avait éloigné les
femmes, sans en excepter les
modèles. On l'eût bien étonné si
on lui eût dit qu'un jour
viendrait où la bonne compagnie
parisienne se réunirait dans un
théâtre pour écouter des pièces
faites sur le modèle de ses
scènes, mais d'où l'on aurait eu
soin de retrancher tout goût
d'arrangement et d'art, ce feu
d'idéal qui rend l'ordure
supportable et même piquante aux
esprits blasés. Je ne sais rien
de plus vilain et de plus
assommant que _La Casserole_. Il
n'y a pas là-dedans l'ombre de
mérite d'aucune sorte. Ça
n'éveille pas même la bête. Et
dire qu'un millier de personnes
ont attendu jusqu'à une heure du
matin pour le plaisir d'entendre
une actrice jeter en pleine
scène le mot dont se qualifient
entre elles les femmes de
mauvaise vie! Voilà une
curiosité bête! Enfin, c'est
comme ça! Et il paraît que c'est
une rénovation de l'art!
(_Le Temps_)
. . . . . . . . . . . .
La pièce ignoble... c'est _La
Casserole_.
M. Méténier cherche à s'imposer
par le scandale. Un tort, car il
ne manque pas de talent, encore
que ce talent soit assez
superficiel, comme il l'a
démontré, notamment, dans ses
adaptations inhabilement faites
des mauvais drames russes[2].
[2] Il s'agit de la _Puissance
des Ténèbres_ (!!!) et de
_l'Orage_, qui ont été non pas
_adaptés_, mais littéralement
traduits.
. . . . . . . . . . .
Donc une Casserole a livré un de
ses amants, le Marin, _coupable
d'une infinité d'assassinats_
(???). Ce Marin _a été
guillotiné à la Roquette_ (???).
Or, un compagnon du Marin, un
filou surnommé le Merlan a juré
de découvrir la Casserole et de
venger son ami. Il fait
comprendre qu'il n'était pas lié
d'amitié seulement au Marin et
que des liens plus tendres....
Faut-il continuer? Ou le dégoût
vous a-t-il déjà pris à la
gorge?
Le fait est que le Merlan tue la
Casserole et dit aux agents avec
émotion:
--_Guillotinez-moi! Je
retrouverai là haut mon Marin!_
(!!!!!)
Rien à dire de plus sur cette
étude de l'ordure. Pouah!
M. Antoine aura mal fini sa
saison.
(_L'Evénement_)
. . . . . . . . . . .
_La Casserole_ de M. Oscar
Méténier est un tableau de
mœurs dans le monde... où l'on
assassine. A travers la
hardiesse du dialogue, qui ne
recule devant rien, se dessinent
d'âpres figures de sinistres
drôles, vigoureusement brossées.
La pièce a obtenu un gros succès
de curiosité.
(_Le Petit Parisien_)
. . . . . . . . . . .
La pièce avait été placée
délicatement à la fin du
spectacle, afin que les
personnes qui en seraient
tentées pussent quitter la salle
à temps. Il est inutile
d'ajouter que la salle, à moitié
vide jusque vers minuit, était
remplie jusqu'au cintre lorsque
la toile s'est levée pour les
premières répliques de _La
Casserole_. Seulement les
espérances ont été déçues. Cet
acte, d'une étonnante niaiserie,
est en outre moins malpropre que
d'autres que nous avons vus au
même théâtre. Il y a des nuances
dans l'immonde.
(_Le Moniteur Universel_)
. . . . . . . . . . .
C'est un tableau, non pas
populaire, mais outrageusement
canaille que M. Méténier a
brossé avec un talent réel.
Ce genre est grandement
contestable et ne serait admis
dans aucun théâtre public. Mais
comme étude, je n'y trouve pas à
redire. Les mêmes scènes
grossières, les mêmes détails
crapuleux sont traités
couramment par les peintres,
figurent dans les expositions,
sont applaudis de tout le monde
quand l'art y domine, et
décrochent des médailles du
jury.
Pourquoi la peinture vivante par
le théâtre n'aurait-elle pas le
même champ que la peinture figée
par le pinceau?
Pourquoi ce qui provoque ici
l'admiration fait-il jeter là
les hauts cris? Pourquoi?
Mais il y aurait long à
disserter là-dessus et voici que
le jour fait pâlir ma lampe.
(_La France_)
. . . . . . . . . . .
Ce sombre croquis des mœurs de
la basse crapule n'a pas tenu
tout ce qu'il promettait. On
espérait plus de hardiesse de la
part de l'auteur d'_En Famille_,
et j'ai bien vu que les dames
dissimulées dans les loges du
Théâtre Libre n'avaient pas
épuisé la grosse provision de
pudeur offensée dont elles
s'étaient munies avant de se
rendre à l'invitation de M.
Antoine. Un peu d'argot,
quelques mots grossiers sont un
fade ragoût pour des palais tels
que les nôtres.
On est parti déçu.
. . . . . . . . . . .
Je n'ai pas besoin de faire
remarquer que ce scénario
ultra-réaliste rappelle par plus
d'un point les sujets traités
par les grands tragiques. La
qualité des personnages, le
milieu dans lequel ils
s'agitent, la langue qu'ils
parlent distinguent certainement
les héros d'Eschyle, de Sophocle
ou de Corneille, des
individualités mises en scène
par M. Méténier. Mais au fond
nous retrouvons chez eux la
férocité, le courage
indomptable, le respect de la
foi jurée, l'amitié dévouée
jusqu'à la mort, le point
d'honneur dont s'honorent et se
parent les protagonistes des
drames classiques. Je n'insiste
pas sur ces rapprochements.
Le charme de _La Casserole_ est
tout entier dans la vérité de la
mise en scène. Poussant jusqu'à
l'exagération le scrupule
artistique, la direction du
Théâtre Libre avait engagé, à la
représentation, d'authentiques
rôdeurs de barrières, des
_poivrots_ sortis la veille de
Sainte-Anne, des _grinches_
momentanément sans ouvrage, et
des apprentis _escarpes_. De ces
bêtes humaines suant l'alcool
dans des loques pittoresques,
fournies certainement par un
recéleur, s'exhalait une odeur
très nauséabonde, que humaient à
pleines narines detrès belles
dames, en quête d'impressions
vives. Mais ces spectatrices ont
dû se contenter de ces
satisfactions olfactiques,
simple relent de crasse et de
boue. Le dialogue ne dépasse
pas, s'il l'atteint, les audaces
de quelques romans modernes.
(_Le Gaulois_)
Et le spectacle s'est terminé
par _La Casserole_, le
clou de cette représentation
unique.
. . . . . . . . . . .
Notre confrère Hector
Pessard nous a affirmé que
cette pièce était jouée par des
repris de justice.
En ce cas, le Théâtre Libre
ne serait pas seulement une
chose malpropre; il deviendrait
encore une chose dangereuse.
(_L'Éclair_)
C'est un grand tort de formuler
un jugement au sortir
immédiat d'une représentation.
Je viens de reconnaître
l'absolue justesse de cette
vérité à propos de cette
fameuse _Casserole_ de M. Oscar
Méténier, dont on a tant
parlé ces jours derniers.
Si j'avais été obligé de donner
mon avis sur ce drame des bouges
aussitôt après la répétition
générale, il est certain que
j'aurais blâmé l'auteur; et
voilà qu'après vingt-quatre
heures de répit, je ne trouve
plus que des éloges à lui
adresser.