Le lendemain de la _contexture_, j'allai trouver M. Francis

Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le

typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée

et n'a pas été harmonisée.

Les Voyous au Théâtre

OSCAR MÉTÉNIER

LES

VOYOUS

au Théâtre

(Histoire de deux Pièces)

[Illustration]

BRUXELLES

_chez_ HENRY KISTEMAECKERS, _éditeur_

73, RUE DUPONT, 73

1891

I

EN FAMILLE

et

LA CENSURE

Conférence prononcée à Paris

_Salle des Capucines_

LE 19 DÉCEMBRE 1890

EN FAMILLE et la CENSURE

MESDAMES, MESSIEURS,

Le sujet que je me propose de traiter devant vous aujourd'hui n'est

plus d'actualité. Il y a déjà plus d'un mois qu'à la suite de l'abus

dont j'avais été victime, je protestais énergiquement contre

l'interdiction de ma pièce _En Famille_, qui devait être jouée aux

Nouveautés, et que la presse toute entière prenait ma défense. Depuis,

le silence s'est fait; d'autres incidents ont occupé l'opinion

publique et je n'aurais pas songé à exhumer cette vieille histoire, si

l'autre jour, en classant mes papiers, tout le dossier de cette

affaire ne m'était revenu sous les yeux.

Il me sembla que l'examen attentif des pièces de ce procès désormais

classé pouvait donner lieu à un récit amusant et surtout instructif.

Il me parut, en outre, curieux de rechercher à qui on devait faire

remonter la responsabilité d'une mesure absurde que rien ne

justifiait.

Cette recherche ne dût-elle servir qu'à mettre en garde mes confrères

contre des procédés que je ne veux pas qualifier et à leur désigner

l'Ennemi, je serai assez récompensé de ma peine.

D'autre part, puisqu'on me défendait de rendre le public juge de la

légitimité de ma réclamation, que bien que ma pièce eût été jouée et

applaudie au Théâtre-Libre, dans des cercles ou des réunions privées,

et en dernier lieu à Bruxelles, au théâtre Molière, elle était ignorée

de la majorité des lecteurs, et que par conséquent cette majorité

pouvait la croire d'une immoralité répugnante et donner par suite

raison à la censure, il me vint à l'idée de tenter une nouvelle

expérience.

A Paris, heureusement, on trouve toujours un public bienveillant,

lettré, délicat, tout prêt à applaudir aux tentatives nouvelles,

quand elles sont intéressantes et dictées par un sentiment

artistique; le succès constant du Théâtre-Libre, depuis quatre années,

votre présence dans cette salle ce soir sont la meilleure preuve de ce

que j'avance.

Je résolus donc de raconter l'histoire de ma pièce, comment l'idée me

vint de l'écrire, par suite de quelles circonstances elle fut jouée,

par suite de quelles autres elle ne fut pas reprise, puis de terminer

en donnant lecture de cet acte, qui fit couler plus d'encre qu'il n'en

fallut pour l'écrire.

Ce sont toutes ces raisons qui m'ont amené aujourd'hui devant vous,

mesdames et messieurs. Tout à l'heure j'aurai étalé devant vos yeux

les pièces du procès. C'est vous que je constitue les juges en dernier

ressort de mon différend et votre accueil me dira si j'ai eu raison de

protester contre une mesure que je persiste à considérer comme

monstrueuse--en attendant votre verdict.

* * * * *

Il y a cinq ans, je venais de publier mon premier livre: _La Chair_.

Je reçus un soir la visite d'un de mes bons amis, un auteur

dramatique distingué, M. Louis Tiercelin, qui me dit:

--Mme Crosnier, de l'Odéon, à qui M. Porel accorde un bénéfice, est

venue me demander un acte inédit. Je n'ai rien de prêt. Mais je viens

de lire ton livre. Il contient une nouvelle: _En Famille_, qui m'a

beaucoup frappé. Il n'y a presque rien à faire pour la transformer en

un acte très original. Au surplus, jette les yeux sur ce scénario que

j'ai préparé. Toutes les scènes y sont indiquées. Il n'y a presque

qu'à copier dans le livre. Si tu veux écrire cet acte, nous serons

joués sur la scène de l'Odéon. Je vais informer Mme Crosnier que j'ai

ce qu'il lui faut.

Comme bien vous pensez, j'acceptai avec d'autant plus d'empressement

que je n'eus aucune peine à me convaincre que mon ami Tiercelin avait

raison. De plus, Mme Crosnier avait fait valoir qu'elle s'était assuré

le concours de beaucoup d'artistes en renom. Elle devait jouer le rôle

de la mère, Saint-Germain le rôle du père. Il n'y avait pas à hésiter.

Le soir même, je me mettais à l'œuvre et à quatre heures du matin

mon acte était écrit.

Hélas! il n'était pas revenu de la copie que Mme Crosnier nous

informait qu'il y avait contre-ordre. M. Porel lui donnait comme

bénéfice la première de la reprise de la _Vie de Bohème_.

Tristement, j'enfermai mon manuscrit au fond d'un tiroir. Il y resta

dix-huit mois.

Ce fut Antoine qui l'en tira.

Il venait de donner sa première représentation d'essai sur la petite

scène du passage de l'Elysée des Beaux-Arts, et il était à la

recherche d'éléments nouveaux pour la seconde quand un ami commun lui

signala mon acte.

Un mois plus tard, il voyait le feu de la rampe, en même temps que la

_Nuit bergamasque_ d'Emile Bergerat, mais après combien de péripéties

dignes du _Roman comique_!

En ce temps-là, le Théâtre-Libre n'était pas dans ses meubles. Nous

avions répété un peu partout, dans une arrière-salle de marchand de

vins, dans un logement vacant, à la lueur d'une bougie, posée sur le

marbre de la cheminée, avec une vieille malle pour figurer la table.

Directeur, auteurs, acteurs, tout le monde fut admirable de constance

et de résignation, mais combien nous fûmes récompensés!

Cette seconde représentation d'essai fut un triomphe. Auguste Vitu

qualifiait ma pièce «_d'eau forte sanglante écrite d'une main ferme et

sûre, d'une main d'ouvrier_». Francisque Sarcey déclarait qu'il

n'aimait pas ce genre de théâtre, mais qu'il était bien forcé d'avouer

que cet acte était fait de main de maître.

A ma joie se mêlait un peu de déception. J'ai toujours aimé le combat

et je m'étais, au cours des répétitions, accoutumé à l'idée que ma

première pièce soulèverait des protestations, que peut-être il y

aurait bataille, et voilà que tout le monde était d'accord pour la

trouver charmante.

Bref, le lendemain le Théâtre-Libre était fondé définitivement et vous

savez quelles glorieuses étapes il a parcourues depuis.

Deux ans après, Antoine, qui avait joué _En Famille_ à Bruxelles, avec

un très grand succès, et qui avait l'intention de donner différentes

pièces de son répertoire en matinées publiques sur le théâtre des

Menus-Plaisirs, songea à mon acte.

La censure opposa son veto, M. Fallières étant ministre.

Antoine n'ayant pas donné suite à son projet, je ne songeai pas à

protester. C'eût été un coup d'épée dans l'eau, puisque aussi bien la

pièce n'eût pas été jouée.

Deux ans s'écoulent encore. Je reçois un beau matin, il y a de cela

deux mois, une lettre du pauvre Brasseur, le directeur des Nouveautés

récemment décédé. Je réponds à son appel.

--Avez-vous quelque chose de tout prêt pour entrer en répétition de

suite? me demande-t-il à brûle pourpoint.

--Ma foi, non. Vous me prenez au dépourvu!

--C'est un peu fort! Plus moyen de rien trouver... les vieux n'ont

plus rien dans le ventre... les jeunes n'ont rien dans leurs cartons.

Eh bien! comme je veux quelque chose de neuf et que je suis pressé,

indiquez-moi une pièce jouée au Théâtre-Libre que je puisse reprendre

de suite, une pièce ayant eu du succès.

--Je veux bien, mais celle que je pourrai vous indiquer ne sera guère

à sa place aux Nouveautés.

--Ça m'est égal!

Je lui indique alors _Le Maître_ de mon ami Jean Jullien.

--Allez me le chercher avec sa pièce.

Le soir même, _Le Maître_ était reçu et il entrait le lendemain en

répétition.

Brasseur revint à la charge.

--_Le Maître_, c'est bien court! Trois actes! Il me faudrait pour

finir la soirée un acte faisant contraste, un acte très rosse, mais

gai... Donnez-moi _En Famille_!

--Je veux bien, mais la censure qui l'a interdit il y a deux ans?

--La censure permettra! Depuis deux ans, avec votre sacré Théâtre

Libre, vous nous avez fait faire du chemin... Il y a deux ans, je

n'aurais pas joué _Le Maître_... Les Variétés ne vous auraient pas

joué _Monsieur Betsy_, il y a deux ans! La censure permettra, je vous

dis, et puisqu'on veut aujourd'hui du nouveau, eh bien, je suis

décidé à en donner!

Je me rendis rue de Valois pour tâter le terrain.

Je trouvai là des hommes pleins de bon vouloir, à qui j'exposai le

cas. Tous furent de l'avis de Brasseur. Certainement, aujourd'hui,

après _Germinie Lacerteux_, après _Monsieur Betsy_, qui avaient

triomphé malgré les attaques et les colères d'une presse pudibonde,

l'éducation du public commençait à se faire et il n'y avait plus le

même danger qu'autrefois à autoriser _En Famille_.

Toutefois, pour aplanir toute difficulté, on me conseilla de n'être

pas intransigeant et de consentir aux atténuations qui pourraient être

jugées nécessaires. Moyennant quoi, on me promettait un avis

favorable.

Je consentis à tout, je partis plein d'espoir et je courus apprendre à

Brasseur la bonne nouvelle.

--Je vous le disais bien! s'écria-t-il triomphant. Nous répéterons dès

que le visa sera revenu.

Hélas! jusqu'alors je croyais, comme tout le monde, que les censeurs

étaient les maîtres et qu'ils jugeaient en dernier ressort.

Je comptais sans mon hôte... et quel hôte!

Après quatre jours, je n'avais pas de réponse.

Nouveau voyage rue de Valois. Je demande ce qu'il y a de nouveau.

--Nous ne savons rien... Nous sommes comme vous. Notre rapport

favorable, comme nous vous l'avons promis, est parti chez le ministre.

Il n'est pas revenu.

Et c'est alors qu'on m'expliqua la filière.

Il y a quatre censeurs au bureau des théâtres. Ils lisent tout ce

qu'on leur apporte et rédigent un rapport qu'ils adressent à un

employé supérieur qu'on appelle, je me demande pourquoi, Directeur des

Beaux-Arts. Puis, de là, ce rapport va chez le ministre, qui décide.

Vous voyez que ce n'est pas une petite affaire.

S'il n'y avait qu'à plaire aux quatre censeurs, ce serait chose

facile. Ce sont des hommes mûrs, bienveillants, très lettrés,

aimables. Quelques-uns appartiennent à la presse. Ils jugent

sainement les choses et apportent généralement dans l'exercice de

leurs fonctions délicates beaucoup de tact et un grand désir de

conciliation. J'ai le plaisir de connaître personnellement deux de ces

messieurs et je n'ai jamais eu qu'à me louer des bons rapport que j'ai

eus avec eux. On est toujours sûr de s'entendre, lorsqu'on ne veut pas

être trop intransigeant.

Ce qu'on ne sait pas assez, c'est qu'ils n'ont que voix consultative.

Aussi supportent-ils très injustement la peine de leurs fonctions.

C'est toujours sur leur dos qu'on frappe et ils n'en peuvent mais.

On a beau leur avoir plu, ils ont beau être bien disposés pour vous,

il faut encore plaire à l'_Autre_, celui de l'étage au-dessous, le

Monsieur qui dirige. C'est celui-là le vrai coupable, l'empêcheur de

danser en rond, le baudet sur lequel on ne devrait jamais se lasser de

crier haro!

Bref, les pauvres censeurs étaient fort désolés de voir que tout leur

bon vouloir ne pouvait me servir, et comme je leur objectais que

j'étais pressé:

--Vous devriez voir M. le Directeur des Beaux-Arts... Ecrivez-lui,

c'est un homme fort poli, il vous recevra, et vous saurez à quoi vous

en tenir.

J'écrivis et le surlendemain je recevais un autographe sur papier bleu

que je conserverai précieusement toute ma vie, car j'espère bien qu'il

sera unique:

«_M. Larroumet aura l'honneur de recevoir M. Oscar Méténier lundi, de

2 à 4 h. de l'après-midi. Signé: Larroumet._»

Larroumet! Larroumet! Pour être Directeur des Beaux-Arts, ça devait

être un homme illustre que sa valeur avait naturellement désigné pour

un poste aussi important.

Et cependant je ne savais rien de lui. J'en étais honteux,

positivement!

Je m'enquis auprès de gens bien informés qui me renseignèrent.

M. Gustave Larroumet était un homme froid, poli et décoré, qui avait

eu des prix à l'Ecole Normale et qui avait professé la rhétorique dans

des lycées de Paris et de la province. Il avait aussi écrit des

compilations sur Molière et Marivaux et l'on m'assurait même que ces

compilations avaient certainement dû être publiées quelque part...

Et c'était tout. C'était peu comme titres. Je me creusai en vain la

tête pour essayer de comprendre quel motif avait pu déterminer un

ministre à aller chercher un professeur de province pour diriger les

Beaux-Arts.

Fallait-il que Paris fût pauvre en grands hommes!

--Enfin, me dis-je, ça ne fait rien, il est peut-être intelligent tout

de même!

Et le lundi je mettais ma plus belle redingote et je me présentais à

l'immeuble de la rue de Valois. En voilà un monument qui n'a pas de

veine! Avoir pendant des siècles abrité des rois et en être réduit à

servir de réceptacle à un Larroumet! Je n'attendis pas longtemps, cinq

minutes environ. On m'introduisit.

M. le directeur fut aimable et fort poli, quoique froid, comme il

était prescrit.

--Monsieur, me dit-il en substance, non seulement j'ai lu votre acte,

mais je l'ai vu jouer, et, ajouta-t-il avec un sourire qu'il

s'efforça de rendre gracieux et sur lequel il n'y avait pas à se

méprendre, je n'ai pas à vous donner ici mon impression de confrère;

mais le fonctionnaire a le regret de vous annoncer que M. le ministre,

obéissant à des considérations qu'il ne m'appartient pas de juger, a

purement et simplement confirmé l'interdiction de son prédécesseur, M.

Fallières.

Au mot de confrère, j'avais bien envie de protester. Je me retins pour

ne pas aggraver ma situation; mais en entendant la fin de la phrase,

je ne pus m'empêcher de me récrier.

--Il ne m'appartient pas d'apprécier la décision de M. le ministre. Je

ne suis qu'un intermédiaire, à mon regret, déclara de rechef l'homme

poli.

--Cependant, monsieur, nous sommes en République; on a joué ma pièce

sans protestation à Bruxelles, dans une monarchie, au théâtre de la

Reine... A Paris, plusieurs milliers de personnes l'ont entendue et

applaudie.

--Je n'ai pas à apprécier la décision de M. le ministre, répéta

immuablement le directeur des Beaux-Arts.

--Mais enfin, le ministre et vous-même venez d'encourager, par une

subvention déguisée de cinq cents francs par an, ce même Théâtre-Libre

que _En Famille_, pour sa faible part, a contribué à fonder.

--Nous avons entendu encourager l'ensemble de la tentative de M.

Antoine, non certaines pièces prises en particulier, les _Chapons_,

par exemple.

--C'est entendu! J'en excepte celles qui ont causé quelque scandale,

mais la mienne, monsieur, qui a été louée même par M. Sarcey, je

suppose qu'elle entre bien dans l'ensemble dont vous parlez. Alors je

ne comprends pas... Donnez-moi une raison.

Sans répondre, M. Larroumet esquissa de la tête un geste vague et se

leva comme pour me faire comprendre que l'audience était terminée.

Je ne me fis pas répéter l'invitation; je l'avais assez vu et je

compris alors quelle joie avaient dû éprouver ses élèves, lors de la

nomination de leur cher maître à la direction des Beaux-Arts.

--C'est bien, dis-je, en me dirigeant vers la porte; comme j'ai le

droit d'exiger une raison, un motif, je vais chez le ministre.

--Chez le ministre? interrompit vivement M. Larroumet; c'est inutile,

il ne vous recevra pas.

--Je ne dis pas que le ministre me recevra, mais je dis que je serai

reçu chez le ministre...

En effet, la veille, j'avais eu le vague pressentiment que je ne

tirerais rien de cet homme si poli, et je m'étais ménagé une entrée au

ministère, pour le cas où j'échouerais rue de Valois.

Cette déclaration très nette parut gêner considérablement Larroumet

dit l'Aimable, comme Choppart dans le _Courrier de Lyon_.

Il tira sa montre et tout en m'accompagnant:

--Il est quatre heures... Vous ne trouverez personne.

--Mais si... mais si... on m'attend!

Nombreuses et profondes salutations, et je sortis.

Au ministère, je fus reçu par un très haut fonctionnaire, mais

celui-là digne des fonctions qu'il remplit, aussi affable que l'autre

était glacé.

Je lui rendis compte de la démarche que je venais de faire.

--Larroumet a dit la vérité, me dit-il, et le ministre a confirmé

l'interdiction depuis deux jours. Toutefois, comme j'ai été prévenu

hier de votre visite, j'ai voulu en avoir le cœur net et j'ai lu

votre brochure. La voilà, là... sur mon bureau. Je vous fais

compliment. Je trouve cela très drôle, très amusant, sans danger... et

je ne m'explique pas que Larroumet se soit opposé à la représentation.

Tous les jours on entend au concert des choses plus raides... Tenez,

j'ai fait mieux, pour voir. Bien que le ministre, surchargé de

besogne, soit à peu près inabordable, je suis parvenu à lui faire lire

votre pièce ce matin... en déjeunant... Ça l'a fait rire...

--Et son avis?

--Comme moi. Pas de quoi fouetter un chat.

--Eh bien, alors?

--Eh bien, alors, il a signé, il y a deux jours, l'interdiction sur le

rapport de Larroumet. Que Larroumet revienne sur son rapport, il

reviendra sur sa décision. Voyez Larroumet.

Mais, rue de Valois, M. Choppard, je veux dire M. Larroumet ne me

reçut plus. Par son secrétaire particulier, un garçon fort gentil, un

peu confus de la commission, il me fit dire qu'il serait trop heureux

de m'annoncer lui-même une bonne nouvelle, mais que malheureusement la

situation restait la même.

Toutefois, si je pouvais parvenir à lui faire envoyer par le ministre

l'ordre de laisser faire, je ne rencontrerais chez lui aucune

résistance.

Au ministère:

Que M. Larroumet commence... qu'il change les termes de son rapport.

Le ministre laissera faire... Il n'y voit pas d'inconvénient.

Et pendant huit grands jours, je fus ainsi renvoyé de Caïphe à Pilate,

flanqué de mon ami Jules Brasseur, qui ne me lâchait pas, faisant la

navette entre la rue de Grenelle et la rue de Valois.

Tout le monde consentait. Personne ne voyait d'inconvénient à ce que

ma pièce fût jouée.

Personne ne voulut jamais prendre la responsabilité de dire: Allez!

Il est probable que si j'avais pu arriver à voir le ministre et lui

expliquer de vive voix qu'on se fichait de lui et de moi, dix minutes

d'entretien auraient eu raison de toutes ces difficultés.

Mais les ministres ne sont visibles que pour leurs directeurs! C'est

par eux qu'ils savent ce qui se passe... Ils peuvent se vanter d'être

joliment renseignés et conseillés. Ils ne se douteront jamais de ce

que leur confiance en leurs subordonnés leur fait commettre de gaffes!

Si, ils s'en doutent quelquefois, et M. Bourgeois l'a bien vu, au

tollé général qu'a soulevé dans la presse la décision ridicule qu'il a

prise en interdisant une pièce qu'il n'avait pas lue, sur le simple

avis de M. Larroumet, une pièce qu'il a été tout étonné, deux jours

après, d'avoir interdite.

C'est sur lui qu'on est tombé.

Et cependant on dit que M. Bourgeois, que je ne connais pas, est un

homme d'idées très larges, très libéral, très droit. Mon Dieu! que

serait-ce s'il avait des idées étroites?

--Et nous sommes en République! s'écrie un des personnages de ma

pièce.

--Moi, je n'ai pas d'opinions politiques et je m'en fais gloire, mais

j'aimerais mieux l'Empire.

J'aurais économisé cent francs de voitures et huit jours de temps.

J'aurais probablement trouvé un ministre et un directeur des

Beaux-Arts qui m'auraient dit carrément:

--Monsieur, votre pièce ne sera pas jouée, et si vous voulez des

raisons, je vais vous en donner une seule qui suffit: c'est que ça ne

me plaît pas.

J'aurais été fixé de suite, ainsi que Brasseur.

Et encore est-il bien sûr qu'on m'aurait répondu cela?

On était très sévère pour tout ce qui pouvait se rapporter à la

politique, mais quand il ne s'agissait que des mœurs!...

La _Belle Hélène_ et la _Grande Duchesse_, ces satires des rois et des

dieux, n'ont pas eu de plus chauds partisans que l'Empereur et toute

sa Cour.

On a laissé jouer sous l'Empire _Henriette Maréchal_, de MM. de

Goncourt, une pièce très révolutionnaire pour ce temps-là, et ce sont

les républicains qui ont protesté, les purs, sous la conduite du

fameux Pipe-en-Bois.

Aujourd'hui, le farouche Pipe-en-Bois est directeur des Beaux-Arts et

il continue son métier. Non content d'être plus intolérant que sous

l'Empire, il se fiche du monde et il fait insulter pour ses gaffes son

ministre, qui n'en peut mais. Je ne souhaite qu'une chose, c'est qu'il

continue. Ça décidera peut-être M. Bourgeois à montrer un peu

d'énergie et à nettoyer la rue de Valois. S'il tient à un professeur

de rhétorique, il y en a quatre-vingt-six dans les quatre-vingt-six

départements, qui ne demandent qu'à marcher.

Le moindre d'entre eux vaudra autant.

J'allais oublier un trait qui finira de peindre le bonhomme.

Le huitième jour de ma Passion, me trouvant au ministère, je me

souvins qu'au cours de mes pérégrinations j'avais oublié de demander

le motif pour lequel Pipe-en-Bois avait requis l'interdiction de ma

pièce auprès de M. Bourgeois qui ne la connaissait pas.

Naturellement, on l'ignorait au ministère, bien que cela puisse

paraître invraisemblable, car tout est invraisemblable dans cette

histoire édifiante; mais comme là on tenait à me faire plaisir, on

téléphona pour demander en fin de compte, à la rue de Valois, le

fameux motif qui me valait une pareille rigueur.

Cette fois, le sphinx se démasqua sans se douter que je n'étais pas

loin de l'appareil, et on répondit: _Contexture générale_.

Il n'y avait plus de doute, le veto venait bien de la direction, mais

que diable pouvait bien dire ce mot: _contexture_?

Le fonctionnaire auquel je m'adressai n'y pouvait, pas plus que moi,

rien comprendre. Il y avait donc une _contexture_ spéciale dont le

modèle-type, l'étalon était déposé dans les archives des Beaux-Arts?

Alors on le dit, on prévient les gens!

Toutefois, après avoir longuement réfléchi, je crois avoir deviné.

Lorsque M. Larroumet, arraché à ses chères études, fut appelé à Paris,

il y vint avec l'évidente intention de diriger les Beaux-Arts dans une

voie spéciale.

Mais voici que, justement, il tomba dans un moment où une évolution

dramatique se manifestait, tout à fait contraire à ses opinions

personnelles. L'opinion publique se déclarait ouvertement en faveur de

cette évolution, les théâtres ouvraient leurs portes aux adeptes de la

nouvelle école. Ce n'était pas de veine pour un début.

Alors Pipe-en-Bois imagina un truc d'une hypocrisie bien provinciale.

Comme il tenait à sa place et que pour la conserver il ne fallait pas

avoir l'air de braver l'opinion, il affecta d'encourager les jeunes,

couvrit d'or et de lauriers le Théâtre-Libre, qui joue ses pièces à

bureau fermé, mais il se réserva _in petto_ d'étrangler court et net

le premier qui s'aviserait d'en sortir.

Comme il lui fallait un prétexte honnête, il chercha, pour couvrir sa

petite infamie, un mot ronflant, mais vide de sens.

_Contexture_ lui parut convenir admirablement et il choisit

contexture. Et je fus étranglé au nom de la contexture à Larroumet.

Et le même sort attend tous ceux qui, applaudis au Théâtre-Libre par

Larroumet lui-même, tenteront de sortir du Théâtre-Libre et de se

faire applaudir ailleurs[1].

[1] Ma prédiction s'est accomplie. Deux mois plus tard, Larroumet

interdisait au nom de la _contexture_ la pièce tirée par Jean

Ajalbert du roman de M. de Goncourt, _La Fille Elisa_, qui venait

de remporter un grand succès au Théâtre-Libre.

Nous avions déjà l'homme à la tête de veau, nous aurons désormais

l'homme-contexture. Une idée neuve que je soumets et que je donne pour

rien à nos intelligents Barnums.

Il y a de l'argent à gagner avec une attraction pareille à la foire

aux pains d'épice.

Mais un petit détail eût certainement fait hésiter l'homme-contexture

quand il soumit sa petite idée à l'innocent monsieur Bourgeois. Je

suis certain que s'il eût pu prévoir que je ne me laisserais pas

étrangler sans crier, s'il eût su que je serais aussi soutenu que je

l'ai été par la presse entière, il aurait parfaitement laissé jouer

_En Famille_.

Il s'est dit certainement:

--Un petit acte, ça ne tire pas à conséquence, et au moins comme cela

je n'aurai pas à créer un précédent fâcheux.

Il est évident qu'il y a eu malentendu entre nous et qu'il ne me

connaissait pas, pas plus du reste que je ne le connaissais.

Outre que je suis indépendant, j'ai la chance d'être très rancunier et

un tantinet rageur.

Le lendemain de la _contexture_, j'allai trouver M. Francis Magnard,

qui me reçut avec sa bienveillance ordinaire. Je lui exposai mon cas

et avec une affabilité dont je ne lui saurai jamais assez de gré, il

mit le _Figaro_ à ma disposition.

Deux jours après, paraissait en première page un article où je faisais

juge le public de la façon dont l'homme-contexture savait berner à la

fois son ministre et les hommes de lettres en l'an de grâce 1890.

Aussitôt, Larroumet ripostait par un interview rédigé en style

administratif, dans lequel il était expliqué que le ministre avait

maintenu de sa pleine autorité la décision de son prédécesseur, que

lui, Larroumet, n'avait été dans cette affaire que le porte-parole de

M. Bourgeois, et que par conséquent jamais le moindre désaccord n'a

existé entre le ministre et lui.

Ma réponse va être facile.

De l'aveu même de M. Larroumet, le visa a été accordé par la censure,

sauf approbation des autorités supérieures.

Donc les quatre censeurs sont hors de cause. Comme ils me l'avaient

promis, leurs conclusions m'ont été favorables et il n'a pas tenu à

eux que ma pièce ne fût jouée.

Restent en présence le directeur des Beaux-Arts et le ministre. L'un,

le ministre, qui ignore de quoi il s'agit et jusqu'au titre de la

pièce, et l'autre, le directeur, qui l'a lue et vu jouer.

Et cependant, le ministre, sans se renseigner ailleurs qu'auprès de M.

Larroumet, maintient à l'aveuglette l'interdiction.

Je veux bien l'admettre, quoique cette façon d'agir soit peu digne

d'un fonctionnaire d'un ordre si élevé, d'un ministre républicain.

Mais le hasard veut que, deux jours après, M. Bourgeois ait l'occasion

de lire ma pièce, et un témoignage, dont il n'est pas permis de

douter, m'apprend qu'il est étonné qu'on lui ait fait signer

l'interdiction d'une pièce où il n'y a pas de quoi fouetter un chat.

Alors le dilemme suivant s'impose: ou le ministre est un inconscient,

ce qui est inadmissible étant donné le bon renom qu'il a su acquérir;

ou sa bonne foi a été surprise par Larroumet.

J'aime mieux croire, pour son honneur, que sa bonne foi a été

surprise.

Ce qu'il fallait démontrer.

Dans tous les cas, le ministre est un faible, car lorsqu'on a un

domestique infidèle on lui fait rendre son tablier, et il a été bien

bon de s'exposer pour l'amour de Larroumet aux camouflets qu'il a

reçus.

Il n'avait qu'une chose à faire: le jeter à l'eau.

Voici une nouvelle preuve de ce que j'avance.

Le lendemain du jour où parut mon article, je rencontrai un sous-ordre

de Larroumet, un qui l'approche de très près, le connaît fort bien et

l'estime à sa juste valeur, un qui connaissait les dessous de mon

affaire.

Ce fonctionnaire me prit par le bras et me dit tout bas:

--Vous avez parfaitement raison de tomber sur Larroumet. C'est de lui

que vient le mal... Vous m'entendez, c'est un cochon! (_Sic_)

Voilà l'opinion de ses subordonnés.

Maintenant l'opinion de ceux qui ont eu affaire à lui.

Un peintre très célèbre, qui a de nombreuses commandes de l'Etat et

par conséquent de fréquents rapports avec le directeur des Beaux-Arts,

s'exprimait ainsi:

--Vous n'avez eu qu'une fois affaire à Larroumet et vous vous en êtes

mal trouvé... Moi, qui le vois souvent--je cite textuellement--je vous

jure que c'est le dernier des mufles.

Bref, de tous côtés je n'ai reçu que des marques de sympathie et toute

la presse pendant huit jours a marché comme un seul homme. Je vous

assure qu'il n'y a rien de consolant pour moi et de réjouissant comme

la collection des articles que j'ai là, sous les yeux. Si vous

voulez, nous allons rapidement parcourir les plus curieux.

L'homme-contexture n'a eu pour le défendre que les filets qu'il a

rédigés de sa propre main et fait insérer dans les journaux

entretenus.

Un exemple:

Un de mes amis fait passer un article dans son journal, un article

dans la note douce, où M. Larroumet n'était blagué qu'agréablement.

C'était un des tendres.

Le lendemain, le rédacteur était appelé dans le cabinet du rédacteur

en chef, et on lui signifiait qu'il eût à ne plus jamais s'occuper de

M. Larroumet, ni pour l'attaquer, ni pour le défendre, s'il tenait à

sa place.

En même temps, la direction faisait passer un filet signé Z où il

était dit que les journaux faisaient beaucoup de bruit pour rien et

que je devais au contraire m'estimer heureux de me faire tant de

réclame à si bon marché.

Mais je ne dis pas non, M. Larroumet! Je ne m'en plains pas, au

contraire, bien que j'eusse préféré voir jouer ma pièce.

Et notez que je n'ai pas été seulement soutenu par les organes de

l'opposition, ou les indépendants; mais la presse conservatrice

elle-même a marché. Des journaux inconnus, invraisemblables, ont pris

ma défense; des journaux catholiques comme l'_Église de France_, le

_Rosier de Marie_, dont je ne soupçonnais pas l'existence,

l'_Observateur français_, organe du Vatican.

Le rédacteur de l'_Église de France_ s'exprime ainsi:

«Il est certain que dame Anastasie, personnifiée par trois

fonctionnaires de la direction des Beaux-Arts, a des lubies

inexplicables. C'est ainsi qu'elle se montre pleine de mansuétude

pour ce qui regarde les cafés-concerts, tandis qu'elle réserve

ses rigueurs pour quelques auteurs qui ont eu le tort de lui

déplaire personnellement.

»On joue actuellement à la Scala une farce dégoûtante, et sans

excuse, une ineptie qui a pour titre le _Capricorne_, que les

censeurs patentés ont laissé passer sans sourciller et que la

police devrait interdire comme un outrage permanent aux mœurs et

à la religion.

»Je ne sais, ma parole d'honneur, à quoi songent les employés de

M. Larroumet! Mais si l'on réfléchit qu'ils ont empêché la

Comédie Française de représenter le _Pater_ de François Coppée,

on ne peut que se demander, en voyant le _Capricorne_, à quelle

haine de sectaires ces gens-là obéissent.

»Il y a là dedans, à côté de saletés répugnantes et de

cochonneries étalées au grand jour, une parodie insultante pour

la conscience de la majorité des Français. L'un des personnages,

le plus grotesque, naturellement, représente un séminariste qui

chante des _oremus_ au milieu des refrains libidineux de ses

comparses.

»C'est un spectacle écœurant et honteux tout à la fois, car les

auteurs de cette farce sans talent et sans esprit ne peuvent se

vanter d'être des artistes. Ce sont des exploiteurs sans

vergogne, qui flattent le public dans ses instincts les plus bas.

»Mais que penser des censeurs qui approuvent officiellement de

pareilles infamies, ou du moins qui les tolèrent?

»Il n'y a pas deux façons d'envisager les choses. Ces censeurs-là

ne sont que des censeurs complaisants et qui remplissent leurs

fonctions tout au rebours.

»Ils ont donné des preuves multiples de leur incompétence, de

leur ignorance, de leur nullité. Il faut les supprimer purement

et simplement.»

Quant à moi, en ce qui a trait à la censure préventive, je m'en tiens

à l'opinion d'un chroniqueur de la _Nation_, qui dit:

«M. Oscar Méténier continue, non sans raison, à maudire Anastasie

et à réclamer sa mort.

»La censure préventive ne prévenant presque toujours rien, je ne

vois pas pourquoi on s'obstine à la maintenir. Bien souvent, nous

avons vu la censure couper une scène ou un mot qui auraient pu

passer sans encombre, et en autoriser un autre qui provoque dans

la salle des cris de chacal enrhumé.

»M. Méténier et beaucoup d'autres pensent avec raison que puisque

la censure préventive n'arrête rien, autant vaut faire rentrer

les auteurs dans le droit commun.

»Le théâtre est une industrie comme une autre; or, quand je

prends un grog à Tortoni, Percheron n'a pas l'habitude de prier

une commission de six membres de vouloir bien analyser ma

consommation.

»Mais le jour où un limonadier me sert un grog compliqué de

vitriol, je dépose une plainte au parquet et je fais arrêter

l'empoisonneur.

»Il est nécessaire de faire justice, mais alors seulement que le

crime est constaté. Décapiter un individu avant qu'il l'ait

commis m'a toujours paru abusif; le décapiter après me semble

déjà une chose fort grave.»

En ce qui concerne la tolérance dont fait preuve l'homme-contexture

pour les obscénités des cafés-concerts, j'en trouve une explication,

que j'ignorais, dans un article emprunté à un journal de caricatures,

la _Silhouette_:

«Ces bons messieurs de la direction des Beaux-Arts, dont l'emploi

consiste à poser des censures aux littérateurs français, viennent

encore de faire parler d'eux.

»M. Oscar Méténier s'est vu refuser l'autorisation de faire

représenter sur une scène parisienne sa pièce _En Famille_, jouée

jadis au Théâtre-Libre, sous le délicieux prétexte que sa

CONTEXTURE GÉNÉRALE était inacceptable.

»Vainement, M. Méténier tenta démarches sur démarches aux bureaux

de la rue de Valois; après maintes aspersions d'eau bénite de

cour et maints baisers _Larroumette_, on le renvoya berné et pas

content.

»Le jeune auteur a regimbé et il a eu raison. Je ne viens point

lui apporter mon faible concours, puisque aussi bien il est de

taille à se défendre hardiment, mais il est une phrase de sa

lettre de réclamation adressée à M. Francis Magnard que je veux

retenir; c'est la suivante:

»--L'interdiction d'_En Famille_ est un précédent. Après ma

pièce, on en interdira d'autres. Une fois de plus, la parole de

Figaro:--_On m'assure qu'il existe à Madrid_, etc., aura reçu son

application, avec cette nuance qu'à Paris on fait exception pour

les vaudevilles graveleux et les obscénités de cafés-concerts.

»C'est que sans doute M. Méténier ignore que le visa est la

plupart du temps accordé aux susdites obscénités sur l'instante

requête des chanteuses qui les doivent interpréter.

»Par contre, j'ai vu prononcer le _veto_ sur certains vers où

l'on eût vainement cherché la moindre allusion démoralisatrice.

Tant il est vrai qu'il est toujours dangereux pour les

littérateurs honnêtes de méconnaître l'éternelle vérité du

proverbe: Il est avec le ciel des accommodements.

«Vous devinez de quel CIEL il s'agit.»

J'avoue que je n'avais pas pensé à cela. Mais, très sincèrement,

l'idée ne me serait jamais venue, après avoir vu Larroumet, de

demander à aucune de mes interprètes, même aux plus dévouées et aux

plus courageuses, un pareil sacrifice.

Il eût été au-dessus de leurs forces.

Voici maintenant le _Petit National_ qui, du premier coup, a su

dégager la responsabilité de chacun.

«M. Méténier n'est pas content. Nous le comprenons sans peine;

mais nous avouons que nous ne sommes pas autrement fâché de sa

mésaventure.

»Il était nécessaire pour les auteurs d'aujourd'hui et pour ceux

de demain qu'une nouvelle incartade de la censure attirât sur

elle l'attention générale.

»Or, cette fois, la chose nous paraît devoir prendre une tournure

nouvelle.

»Fort habilement, M. Méténier oppose l'une à l'autre deux

administrations, et il nous paraît difficile que du conflit qui

ne va pas manquer d'éclater entre M. Larroumet et M. Bourgeois,

il ne sorte pas quelque avantage pour les littérateurs.

»Déjà, les journaux semi-officieux déclaraient hier soir que seul

le ministre avait mis l'interdit sur _En Famille_; or, d'après M.

Méténier, c'est M. Larroumet qui est le coupable.

»Qui trompe-t-on?

»Le ministre va-t-il endosser la responsabilité? Mais M.

Bourgeois est un ministre radical, ennemi par ses principes mêmes

de tout ce qui sent son privilège et son abus de pouvoir des

temps passés, et s'il est reconnu que c'est véritablement lui qui

a censuré, lors de la discussion du chapitre du budget qui le

concerne, il pourrait bien s'attirer quelques réflexions ou

modifications désagréables.

»Si, au contraire, M. Bourgeois rejette la responsabilité sur M.

Larroumet, il avoue son impuissance et en même temps

l'omnipotence du charmant universitaire.

»De quelque côté qu'on envisage la question, elle paraît

difficile à résoudre autrement que par la mort sans phrases de

cette vieille rageuse d'Anastasie.

»Son existence ne correspond à aucun de nos besoins.

Souverainement antipathique, ridiculement maladroite, niaisement

appliquée, la censure a contre elle tout ce qui tient une plume,

ou même un crayon.

»Les souvenirs de la _Moabite_, de Déroulède, du _Pater_, de

François Coppée, sont encore présents à toutes les mémoires, et

si jamais réforme fut désirée, c'est bien celle qui comporte sa

suppression.»

Du _National_ cette réflexion très judicieuse:

«Il se peut que l'œuvre de M. Oscar Méténier froisse les

convenances. Mais comment se fait-il qu'elle n'ait pas choqué nos

bons amis les Belges, chez qui elle a obtenu, dit-on, un grand

succès? Nous ne pensons cependant pas qu'on soit plus

chatouilleux à Paris qu'à Bruxelles. Hélas! s'il en était ainsi,

nous n'aurions plus qu'à renier Rabelais, et c'est un sacrifice

que nous ne sommes pas disposés à faire, n'en déplaise aux

moralistes de la rue de Valois!»

L'_Intransigeant_, lui, est plus radical. Il est pour la justice que

l'on se rend soi-même par les moyens violents.

Après avoir rappelé mes premières démarches, il s'exprime ainsi:

«Nouvelle course aux Beaux-Arts. L'illustre Larroumet confirme

purement et simplement sa première réponse: le ministre, etc.

»Derechef, Méténier, accompagné de M. Brasseur, retourne au

ministère où il apprend enfin que _le ministre ne pouvait, malgré

son désir, désavouer le bureau compétent_ et que le motif de

l'interdiction était ainsi libellé: _contexture générale_.

»C'est baroque, mais insuffisant comme explication.

»Les bureaucrates de la censure et leur chef immédiat, le célèbre

M. Larroumet, se sont évidemment moqués de M. Méténier et de M.

Brasseur. Ils avaient le droit d'interdire _En Famille_, droit

monstrueux et d'autant plus stupide qu'il est exercé par des gens

très honorables, sans doute, mais peu versés dans la

littérature--la lecture de quelques pages de M. Larroumet

suffirait pour se convaincre du fait;--mais ils n'avaient pas le

droit de berner M. Méténier.

»Si le ministre avait quelque sentiment de l'équité, il

rappellerait son subordonné à l'ordre. Mais, à la place de

l'auteur d'_En Famille_, nous n'attendrions pas l'intervention de

M. Bourgeois pour régler cette petite et sotte affaire.»

Henri Rochefort, dans un article terrible, comme ceux qu'il sait

écrire, fait remonter la responsabilité à M. Constans, par habitude.

Titre: LA RENTRÉE D'ANASTASIE.

«C'est la pièce _En Famille_ qui lui a fourni l'occasion de faire

sa rentrée. Nous allons revoir cette éplucheuse interdisant, dans

le menu d'un dîner, le mot «barbe-de-capucin», qui chagrinerait

les dominicains du Havre, et le grattoir dramatique ou littéraire

tiendra compagnie au grattoir électoral.

»Oh! soyez tranquilles: la terrible sorcière ne s'exercera pas

sur les représentations tauromachiques de la rue Pergolèse. Tout

dernièrement, un picador a été éventré par un taureau qui se

trouvait incontestablement dans le cas de légitime défense. La

censure s'est bien gardée d'intervenir et de demander la

fermeture de cet abattoir. Elle sait que M. Constans est dans

l'affaire et elle n'est pas assez mal élevée pour mettre le

doigt entre l'arbre et l'écorce.

»Toujours comme sous l'Empire, tous les ouvrages sont permis,

pourvu qu'il n'y soit pas question de politique. Faites une

comédie en trois actes, dans laquelle les femmes se montreront

décolletées jusqu'au nombril et danseront au dénouement un cancan

final sans pantalon: Anastasie accordera à ces tableaux vivants

son visa le plus sympathique.

»Si même une de ces décolletées se faisait spécialement engager

pour chanter au second acte _le Père la Victoire_, chant de

guerre particulièrement cher à M. Carnot, on l'autoriserait sans

difficulté aucune à se présenter entièrement nue devant le

public.

»Mais il est probable que l'œuvre de M. Méténier contient

d'autres éléments d'intérêt, et c'est pourquoi on la sabre sans

rémission. Comme tous les gouvernements de décadence, le nôtre

consent à ce que les gouvernés rigolent, mais il ne veut pas

qu'ils pensent. Des chevaux, des taureaux, des femmes, des

tripots: rien de mieux; mais des études philosophiques, pas de

ça, Lisette!

»M. Méténier montrait aux spectateurs une plaie sociale. Or,

depuis l'arrivée de Constans, Rouvier, Etienne et Yves Guyot, la

société a été guérie de toutes ses plaies. Quand le ministre des

finances fabrique à la Bourse des hausses factices de dix et

douze francs en un mois, il y a bien, comme dans toutes les

villes de jeux, des bonnes gens qui, faute de pouvoir payer leurs

différences, se brûlent un peu la cervelle. Mais on les enterre

la nuit, pour ne pas attrister les autres, et les danses

recommencent, plus folâtres que jamais.

«Faites, tant que le cœur vous en dira, tourbillonner sur la

scène des petites femmes qui exhibent leurs derrières aux yeux

d'un orchestre ébloui, mais ne vous avisez pas de représenter un

soldat mourant des fièvres au Tonkin: Anastasie démancherait tous

les balais de sa portière pour vous donner la chasse.

»Pour les ministres, le théâtre est destiné à faciliter la

digestion, et non à la troubler. Si Molière n'avait pas eu la

chance de vivre sous Louis XIV et Beaumarchais sous Louis XVI,

jamais, de nos jours, ils ne seraient parvenus à faire jouer l'un

_Tartufe_, l'autre le _Mariage de Figaro_. Il y avait une censure

à ces deux époques, mais elle était infiniment plus libérale que

celle de Carnot.»

M. Rochefort a tort. Si j'avais eu affaire à M. Constans, qui est un

autoritaire et qui n'a pas l'habitude de se laisser mener, il m'aurait

dès le premier jour signifié sa volonté.

--Vous ne serez pas joué parce que cela ne me plaît pas.

Et j'aurais compris ça.

Mais s'il se fût aperçu après coup, comme cela est arrivé, que sa

bonne foi avait été surprise, il eût sans hésitation renvoyé M.

Larroumet faire admirer les beautés de sa contexture aux élèves d'un

département éloigné.

Je pourrais vous lire de semblables articles jusqu'à demain.

Rassurez-vous, je n'abuserai pas de votre bienveillance.

Je demande seulement à citer encore un paragraphe incident pris dans

un article de Mme Sévérine, où elle répond au reproche que la censure

pouvait me faire d'avoir employé dans ma pièce le langage populaire:

«N'allez pas conclure que j'approuve au théâtre la grossièreté

voulue. Elle me navre lorsqu'elle est inutile; je la subis, je

l'approuve même lorsqu'elle est la traduction d'un état d'âme

crapuleux, la résultante d'un milieu où s'agitent des êtres qui

ne sauraient s'exprimer autrement.

»Chaque classe de la société a son langage comme ses refrains de

prédilection. Le marmiteux qui, sous sa haute casquette,

roucoulerait une phrase de _Sigurd_ en surveillant le travail de

sa bonne amie, serait aussi ahurissant que l'ambassadeur

d'Angleterre chantant:

»C'est pas pour ça que je t'ai donné ma sœur!

»L'_En Famille_ de Méténier, cette étude incomparable que la

censure s'obstine à refuser sous prétexte que M. Carnot ne parle

pas comme ça, l'_En Famille_ est une œuvre de haut mérite,

justement parce que les personnages ont le jargon qui convient.

»Evidemment: «J'en ai mouché un qui m'écrasait les fumerons!»

constitue un euphémisme regrettable et d'une douteuse correction.

«J'ai rappelé à la politesse un monsieur qui me marchait sur les

pieds» serait grammaticalement meilleur et infiniment plus

distingué. Reste à savoir lequel se dit place Maubert, quand

c'est un taudis de la place Maubert que représente le décor, et

le monde à Gamahut qu'on a campé sur la scène.

»--A quoi bon ces spectacles vils? murmurent quelques vieilles

harpes éoliennes, quelques vieux cygnes déplumés.

»Qu'on les égorge, ceux-là! Ou mieux, qu'on les renvoie au

_Lac_--et autres gondoles! Tous les spectacles sont élevés, s'ils

donnent une bonne émotion d'art, la sensation poignante d'une

vérité. Un genre noble alors, et un genre pas noble?... Si ce

n'est pas à pleurer! Mais justement parce que je suis une

assoiffée d'exactitude, une inassouvie de sincérité, et point du

tout une amoureuse du trivial par goût de bassesse, je subis le

choc en retour de cette théorie, une, sans exception, sans

dérogation. Un mot brutal, dit par de certaines gens, un détail

cru placé en de certains milieux, me choque autant, si ce n'est

davantage, qu'une expression choisie en la bouche d'un voyou.»

Et enfin, pour terminer, un article de M. Léon Millot, de la

_Justice_, où il développe les raisons qui ont pu déterminer la

censure à interdire ma pièce. On ne dira pas que je ne fais pas la

part belle à M. Larroumet.

Après l'exposé des démarches, il s'exprime ainsi:

»Nous ne saurions douter de la parole de M. Méténier, et entre

ses affirmations catégoriques et les «renseignements» communiqués

à un rédacteur du _Figaro_ dans les bureaux de la rue de Valois,

il n'y a pas lieu d'hésiter. Mais la question n'est pas là. Le

fait saillant, celui qu'il nous importe de retenir, c'est

l'interdiction prononcée contre la pièce de notre confrère.

Edictée lorsque M. Fallières était ministre, elle est maintenue

sous M. Bourgeois. Des ministres passent, mais les bureaux

restent.

»Notez que M. Méténier avait demandé aux inspecteurs des

Beaux-Arts de lui indiquer les modifications à faire. Il se

déclarait prêt à les exécuter. Mais la censure avait oublié de

tailler ses crayons rouges. Elle n'était pas en train de

souligner et elle n'a dénoncé aucun passage particulièrement.

Elle s'en est pris à la «contexture générale». La pièce de M.

Méténier n'était pas conforme à son esthétique. Voilà où nous en

sommes, après le décret du gouvernement du 4 septembre, qui a

supprimé la censure. Il est vrai qu'elle avait déjà été abolie,

il y a cent ans, sous la première République.

»Nous n'acceptons, nous l'avons dit, que la version de M.

Méténier. Mais si nous tenions pour authentique celle des bureaux

reproduite par le _Figaro_, il en résulterait que ce sont

successivement la censure, M. Larroumet et M. Fallières, puis M.

Bourgeois, qui ont été pour l'interdiction. Le comité d'examen,

le directeur des Beaux-Arts et les ministres chargés du

département de la littérature seraient d'accord pour mettre le

_veto_ sur une pièce que le théâtre de la Reine a pu jouer sans

protestation en Belgique. Franchement, la version de M. Méténier

vaut mieux. Nous aimons mieux croire, pour l'honneur de la

République française, que ce sont les castrats légendaires de la

commission d'examen qui ont mis leur _veto_ sur _En Famille_. M.

Larroumet, comme c'est le devoir de tout directeur qui se

respecte, les a couverts et le ministre était tout disposé à

laisser jouer la pièce de notre confrère. Mais pouvait-il donner

un démenti solennel à M. Fallières, à la censure et à son

directeur des Beaux-Arts? C'en était fait de la sacro-sainte

tradition; il eût porté un coup mortel à la hiérarchie.

»Et voilà comment les bureaux ont toujours le dernier mot et

comme quoi les ciseaux du comité d'examen sont plus puissants que

les bonnes dispositions des ministres. Est-ce que la Chambre, qui

est en train de discuter le budget, ne va pas enfin faire

l'économie de la censure?»

A part le rôle qu'il prête un peu injustement aux quatre censeurs, M.

Millot est dans le vrai. Son article, très sensé, ne fait-il pas

ressortir complètement la morale de cette affaire?

La conclusion n'est guère consolante. On a beau changer de

gouvernement, les ministres passent et les bureaux restent, et nous

sommes toujours destinés à être tracassés bêtement, nous, les

inoffensifs, qui ne gênons en rien la liberté des autres, tant qu'un

nouvel Hercule ne montera pas au pouvoir et ne nettoiera pas une bonne

fois pour toutes ces nouvelles écuries d'Augias.

J'ai étalé devant vos yeux, mesdames et messieurs, toutes les pièces

du procès.

Il vous reste maintenant, pour qu'il vous soit possible de prononcer

un jugement, à entendre cette pièce révoltante qui a porté une si rude

atteinte à la pudeur de l'homme-contexture.

(_Lecture d_'EN FAMILLE)

L'accueil flatteur que vous venez de faire à ma pièce, mesdames et

messieurs, m'indique assez clairement que j'ai gagné mon procès.

Il me reste à vous remercier de la bienveillante attention que vous

avez bien voulu me prêter et à vous dire ce que je compte faire.

Mon Dieu! c'est bien simple. Ennuyer le ministre et les Beaux-Arts,

jusqu'à ce qu'on m'ait rendu justice.

Les voyous au théâtre (Histoire de deux pièces) · 第 1 / 4 段