Que conclut de plus mon intelligence en se repliant sur soi-même?
Elle conclut, parce qu'elle le sent, que l'homme est à la fois,
pendant la durée de sa forme humaine, pensée et corps, esprit et
matière, composé momentané, mystérieux et douloureux de deux natures;
que ces deux natures se répugnent, se tiraillent et s'efforcent sans
cesse de rompre violemment le lien forcé qui les unit, parce que
l'une, la matière, tend sans cesse à la dissolution et à la mort,
l'autre, la pensée, tend sans cesse à l'affranchissement et à la vie.
Voilà, dans l'âme, le rôle de l'intelligence pure: elle voit, elle
pense, elle apprécie sa situation, mais elle est impassible. Si l'âme
n'avait que cette faculté de comprendre, elle ne souffrirait pas,
elle ne s'agiterait pas, elle n'agoniserait pas dans sa peine, elle
ne se tourmenterait pas dans sa prison mortelle; elle verrait et
elle comprendrait; ou, si elle avait une douleur, elle n'en aurait
du moins qu'une, la douleur de ne pas pouvoir comprendre Dieu; car,
excepté Dieu, elle se sent capable de tout scruter, de tout pénétrer,
de tout embrasser, de tout comprendre dans l'ordre matériel et dans
l'ordre moral des créations.
Mais comprendre Dieu, elle ne le peut pas; Dieu, c'est-à-dire _une
cause qui n'a pas eu de cause,_ et qui s'engendre de soi-même. Cela
dépasse la portée de l'intelligence des hommes, des anges, et
vraisemblablement de tous les êtres créés dans les règles logiques
de l'intelligence. L'effet sans cause, ou Dieu, est absurde, et, si
cet être sans cause n'était pas nécessaire, on pourrait le nier;
mais, comme il est nécessaire et évident, il faut le reconnaître, et
reconnaître, par le même acte de foi et d'humilité, que notre sublime
intelligence n'est cependant pas infinie, et que, toute vaste qu'elle
soit, cette intelligence a une borne, et que cette borne est Dieu.
Mais il est beau de ne s'arrêter que devant Dieu, il est beau d'être
égal à tout, excepté à celui qui ne saurait avoir d'égal.
C'est le sort de l'âme considérée comme pure intelligence.