Mais si l'âme n'était qu'intelligence, elle serait sans activité,
sans moralité, et par conséquent sans mérite. Sa seule activité
serait de contempler, sa seule moralité serait de réverbérer les
lueurs de Dieu en elle; son seul mérite serait de faire un acte
perpétuel, mais fatal et involontaire, de foi dans la création et
dans le Créateur. Cela serait beau, mais cela ne serait pas saint,
car la volonté seule est sainte; autrement le miroir qui réfléchit la
lumière aurait autant de vertu que le feu qui la produit.
Dieu a donc associé, dans l'âme, à la faculté de comprendre, la
faculté de sentir, ou le sentiment. C'est par là que l'âme devient
humaine, et, si j'ose le dire, sans qu'on se méprenne à mon
expression matérielle, c'est-à-dire en contact par ses sensations
avec la matière, si inférieure cependant à l'intelligence. C'est par
là que cette âme souffre, qu'elle jouit, qu'elle hait, qu'elle aime,
qu'elle répugne, qu'elle désire, en un mot qu'elle éprouve en elle le
mystérieux contre-coup des passions, passions qui sont presque toutes
des sensations matérielles communiquées à l'âme immatérielle et
transformées en sentiments. Mais c'est par là aussi qu'elle éprouve
la douleur toute intellectuelle de sa condition d'ici-bas et qu'elle
prend l'horreur de cette existence, la passion d'en sortir, l'amour
de la vraie vie, de la liberté, de l'immortalité, de l'éternité de
Dieu enfin, jusqu'au désespoir, jusqu'au délire, jusqu'au suicide.