IV

J'ai lu aujourd'hui le livre entier de _Job_. Ce n'est pas la voix

d'un homme, c'est la voix d'un temps. L'accent vient du plus profond

des siècles. On dit qu'à l'époque où l'homme s'exprimait ainsi le

monde était dans son enfance; cependant tout indique, dans cette

épopée de l'âme, dans ce drame de pensées, dans cette philosophie

lyrique, dans ce gémissement élégiaque, la sagesse et la mélancolie

des jours avancés. Pendant combien d'années ou de siècles ne

fallait-il pas que l'humanité eût accumulé, remué, scruté ses pensées

en elle-même, pour arriver à de telles conclusions métaphysiques

sur les misères de sa destinée et sur les mystères de la Providence

divine! Quoi! du premier coup, du premier vagissement de son âme,

l'homme aurait parlé à la fois comme homme et comme Dieu! Ce premier

cri du coeur humain, qui éclate de colère, de douleur, de plénitude;

ce premier rugissement de la fibre du lion torturé dans le coeur

humain par le sort aurait surpassé tout ce que l'art le plus exercé

de la pensée et du style a pu enfanter jusqu'à nos jours! Où donc Job

aurait-il pris sa science de la nature, son expérience des choses

humaines, sa lassitude de la vie, son suicide du désespoir, si ce

n'était dans le trésor de nos misères et de nos larmes déjà accumulé

depuis de longs siècles dans l'abîme d'un temps déjà vieux?

Si quelque livre a peint spécialement la poésie du vieillard, le

découragement, l'amertume, l'ironie, le reproche, la plainte,

l'impiété, le silence, la prostration, puis la résignation, cette

impuissance qui se change forcément en vertu, puis la consolation

qui relève par la piété divine l'esprit abattu, c'est bien évidemment

ce livre de _Job_, ce dialogue avec soi-même, avec ses amis, avec

Dieu, ce Platon lyrique du désert.

On ne sait ni précisément en quel lieu, ni surtout en quel temps ce

poëme ou cette histoire a jailli d'une fibre d'homme. On a dit que

c'était peut-être Moïse; mais Moïse, d'après la Bible elle-même,

n'était ni éloquent, ni poëte; il était surtout homme d'État,

historien, législateur. Job a la langue du plus grand poëte qui

ait jamais articulé la parole humaine. C'est l'éloquence et la

poésie fondues d'un seul jet et indivisibles dans tous les cris de

l'homme. Il raconte, il discute, il écoute, il répond, il s'irrite,

il interpelle, il apostrophe, il invective, il gronde, il éclate, il

chante, il pleure, il se moque, il implore, il réfléchit, il se juge,

il se repent, il s'apaise, il adore, il plane sur les ailes de son

religieux enthousiasme au-dessus de ses propres déchirements; du fond

de son désespoir il justifie Dieu contre lui-même; il dit: «C'est

bien!» C'est le _Prométhée_ de la parole, élevé au ciel tout criant

et tout saignant dans les serres mêmes du vautour qui lui ronge le

coeur! C'est la victime devenue juge par l'impersonnalité sublime de

la raison, célébrant son propre supplice et jetant comme le Brutus

des Romains les gouttes de son sang vers le ciel, non comme une

insulte, mais comme une libation au Dieu juste!

Job n'est plus l'homme; c'est l'humanité! Une race qui peut sentir,

penser et s'exprimer avec cet accent, est vraiment digne d'échanger

sa parole avec la parole surnaturelle et de converser avec son

Créateur.

Voici les notes retrouvées sur les marges de la Bible de famille. Je

me borne à les copier.

V

Aujourd'hui je continue, j'analyse et je cite:

«Il y avait un homme dans la terre de Hus; il s'appelait Job. C'était

un homme juste.» Ici tableau patriarcal et pastoral de la richesse,

de la considération, du bonheur domestique de cet homme puissant et

heureux. Puis, en quelques strophes rapides comme l'écroulement

d'une maison ou d'une tente qui s'abîme coup sur coup sur Job, ses

bergers et ses troupeaux sont enlevés par les ennemis de sa race;

la foudre tombe et brûle ses récoltes; les Chaldéens tuent ses

chamelles; le _Simoun_, le vent du désert, renverse sa tente sur ses

fils et ses filles et les étouffe sous ses débris pendant un festin.

Il déchire ses habits, il se rase la tête en signe de deuil; mais il

n'accuse pas le Maître du bien et du mal; il se prosterne et il adore.

«Nu je suis sorti du sein de ma mère la terre, dit-il, nu j'y

rentrerai. Dieu m'a donné, Dieu m'a repris. Que sa volonté soit

faite, et que son nom soit toujours loué!»

Voilà le sage, voilà l'homme de raison et de piété! L'homme d'argile,

de chair et de sang, ne tarde pas à reparaître. Ce n'est pas au

moment du coup qu'on sent la douleur, c'est au contre-coup: il faut

du temps à tout, même au supplice. Celui de Job s'aggrave; il tombe

malade et languit sur sa litière comme un animal immonde, objet de

dégoût même pour sa femme. «Mourez donc!» lui dit-elle. Mais son

pieux stoïcisme survit encore à cet outrage.

«Vous êtes des insensés,» dit-il; «pourquoi mourir? Si nous avons

reçu le bien de la main de Dieu, pourquoi n'en recevrions-nous pas

avec le même respect les maux?»

Mais ses amis, instruits au loin de sa ruine et de ses plaies,

arrivent plutôt pour contempler ce grand débris de la fortune que

pour le consoler et le relever. Ils se rangent à la manière des

Arabes en cercle autour de lui, et, frappés d'horreur à la vue de

ses plaies, ils restent sept jours et sept nuits sans rompre le

morne silence de leur visite. Apparemment que leur présence, leur

silence, leur physionomie sont pour Job un miroir dans lequel ses

propres misères se réfléchissent et lui paraissent plus terribles

à contempler qu'en lui-même. Il n'y résiste plus, il éclate en un

premier gémissement qui semble emporter les digues de son âme. Ce

n'est encore que de la douleur. Nous avons traduit nous-même ces

premières larmes de Job en vers bien affaiblis d'accent et bien

indignes du modèle; mais il faut considérer, indépendamment de

la distance de temps, la faiblesse de l'écrivain surajoutée à la

faiblesse de la langue.

Ah! périsse à jamais le jour qui m'a vu naître!

Ah! périsse à jamais la nuit qui m'a conçu,

Et le sein qui m'a donné l'être,

Et les genoux qui m'ont reçu!

Que du nombre des jours Dieu pour jamais l'efface!

Que, toujours obscurci des ombres du trépas,

Ce jour parmi les jours ne trouve plus sa place!

Qu'il soit comme s'il n'était pas!

Maintenant dans l'oubli je dormirais encore,

Et j'achèverais mon sommeil

Dans cette longue nuit qui n'aura point d'aurore,

Avec ces conquérants que la terre dévore,

Avec le fruit conçu qui meurt avant d'éclore,

Et qui n'a pas vu le soleil.

Mes jours déclinent comme l'ombre;

Je voudrais les précipiter.

Ô mon Dieu! retranchez le nombre

Des soleils que je dois compter!

L'aspect de ma longue infortune

Éloigne, repousse, importune

Mes frères lassés de mes maux.

En vain je m'adresse à leur foule:

Leur pitié m'échappe, et s'écoule

Comme l'onde au flanc des coteaux.

Ainsi qu'un nuage qui passe

Mon printemps s'est évanoui;

Mes yeux ne verront plus la trace

De tous ces biens dont j'ai joui.

Par le souffle de la colère,

Hélas! arraché de la terre,

Je vais d'où l'on ne revient pas.

Mes vallons, ma propre demeure,

Et cet oeil même qui me pleure,

Ne reverront jamais mes pas!

L'homme vit un jour sur la terre

Entre la mort et la douleur;

Rassasié de sa misère,

Il tombe enfin comme la fleur.

Il tombe! Au moins par la rosée

Des fleurs la racine arrosée

Peut-elle un moment refleurir;

Mais l'homme, hélas! après la vie,

C'est un lac dont l'eau s'est enfuie;

On le cherche; il vient de tarir.

Mes jours fondent comme la neige

Au souffle du courroux divin;

Mon espérance, qu'il abrége,

S'enfuit comme l'eau de ma main.

Ouvrez-moi mon dernier asile;

Là, j'ai dans l'ombre un lit tranquille,

Lit préparé pour mes douleurs.

Ô tombeau, vous êtes mon père!

Et je dis aux vers de la terre:

Vous êtes ma mère et mes soeurs.

Mais les jours heureux de l'impie

Ne s'éclipsent pas au matin;

Tranquille, il prolonge sa vie

Avec le sang de l'orphelin.

Il étend au loin ses racines;

Comme un troupeau sur les collines

Sa famille couvre Ségor:

Puis dans un riche mausolée

Il est couché dans la vallée,

Et l'on dirait qu'il vit encor.

C'est le secret de Dieu: je me tais et j'adore.

C'est sa main qui traça les sentiers de l'aurore,

Qui pesa l'Océan, qui suspendit les cieux;

Pour lui l'abîme est nu, l'enfer même est sans voiles.

Il a fondé la terre et semé les étoiles;

Et qui suis-je à ses yeux?

Les amis de Job, provoqués par ce long sanglot du patient, lui

donnent quelques-unes de ces consolations qui sont des reproches et

qui humilient l'homme malheureux, au lieu de pleurer avec lui.

Job sent l'outrage sous la feinte pitié. Il commence à se revendiquer

avec un sentiment un peu orgueilleux de son innocence, et de la

disproportion entre ses fautes, s'il en a commises, et son châtiment.

On sent les premières représailles de l'homme contre Dieu. «Oui,»

dit-il, «j'ai péché peut-être; mais plût à Dieu que les fautes

qui m'ont attiré la colère de mon juge fussent pesées dans une

juste balance avec ce que je souffre! Le poids de mes infortunes

surpasserait celui des sables de la mer! Voilà pourquoi mes paroles

sont grosses de gémissements. Croyez-vous donc que je me plaigne

pour le plaisir de me plaindre? Est-ce que l'âne du désert rugit de

privation au milieu de l'herbe des collines? Est-ce que le taureau

mugit de faim quand il a les pieds plongés jusqu'aux genoux dans

l'épaisseur des pâturages? Ah! pourquoi Dieu ne m'accorde-t-il pas

ce que je souhaite? Mais, puisqu'il a commencé à me briser, qu'il

achève! Qu'il étende sa main, et qu'il m'arrache comme l'herbe!»

Sa patience lui échappe, et il le sent. «Suis-je donc de pierre?»

s'écrie-t-il, «et ma chair est-elle donc d'airain?»

Il reproche à son tour en images sublimes leur dureté de coeur et

leur commisération accusatrice à ses faux amis: «Vous ai-je priés

de venir?» Il s'attendrit de nouveau sur son propre supplice; il

amollit son discours; il a pitié de lui-même, il essaye d'apitoyer

ses accusateurs.

Ils répliquent par des banalités de sagesse vulgaire qui leur

donnent la supériorité facile de l'homme heureux sur le misérable.

Le dialogue s'anime et s'irrite. «Tu parles comme la tempête,» lui

disent-ils. Job lui-même essaye de se modérer et de parler leur

langage, afin qu'on ne puisse pas le prendre par ses paroles. Sa

philosophie est irréprochable, mais elle est froide. On comprend

qu'il ne dit pas le dernier mot, qu'il dissimule le dernier cri,

qu'il comprime son coeur entre ses mains. Il soupire une élégie

touchante sur les misères et les instabilités humaines.

«L'homme né de la femme vit un petit nombre de jours et il est

rassasié de peines. Il surgit comme la fleur de l'herbe et il est

foulé aux pieds; il fuit comme l'eau, il glisse comme l'ombre. Est-il

digne de vous, Seigneur, de regarder ce je ne sais quoi qu'on

appelle un homme, et de vous mesurer avec lui dans un jugement entre

lui et vous? Retirez-vous au moins un peu de moi jusqu'à ce que mon

heure vienne comme l'heure où le mercenaire reçoit son salaire!

Hélas! l'arbre qu'on a coupé n'est pas encore sans espérance; il

peut reverdir, il peut végéter de nouveau; lors même que ses racines

auraient été desséchées sous la poussière, l'humidité de l'eau lui

rendrait la séve, et ses feuilles renaîtront comme au jour où il fut

planté. Mais quand l'homme est mort et dissous, où est l'homme? Il

est comme l'eau écoulée d'un lac, comme le fleuve tari; il ne revient

plus. L'homme une fois mort, pensez-vous qu'il revive?»

On sent à cette interrogation terrible le doute suprême qui commence

à blasphémer, l'immortalité qui échappe, l'athéisme qui rôde autour

du désespoir. Les amis interrompent et crient à l'impiété, au

scandale. Ils gourmandent sévèrement le blasphémateur. Job ne les

écoute plus qu'avec ce mépris que l'excès de la souffrance donne

comme la dernière supériorité de l'homme sur le malheur.

«Et moi aussi j'ai déjà entendu souvent ces paroles!» leur dit-il.

«Allez, vos consolations me pèsent! Et moi aussi je pourrais parler

comme vous si vous étiez à ma place et moi à la vôtre!»

La fureur l'emporte. «Terre! ne couvre pas mon sang, n'étouffe pas

mon cri!» Il veut prendre Dieu corps à corps. «Pourquoi l'homme

ne peut-il pas entrer en jugement avec Dieu comme avec son égal?»

s'écrie-t-il. «Pourquoi donc les impies vivent-ils dans l'opulence?

Leurs troupeaux sont multipliés; leurs petits enfants sortent de

leurs tentes comme un troupeau, et leurs enfants se réjouissent en

voyant leurs jeux. Parmi les hommes, les uns meurent pleins de jours,

riches et heureux, les autres dans l'amertume de leur âme, sans avoir

goûté aucun bien; et cependant tous dorment ensuite également dans la

poussière, et les vers rampent également sur leurs cadavres!»

Le délire monte. Il oppose à ses amis la prospérité du méchant;

il n'ose en conclure, mais il laisse conclure l'indifférence ou

l'iniquité de Dieu, par conséquent l'athéisme. Sa satire sanglante

contre l'humanité s'élève jusqu'au Créateur de l'humanité, complice

de ce qu'il ne punit pas en ce monde.

Mais, tout à coup, comme pour se faire pardonner par Dieu et par ses

amis ces blasphèmes, il change de note, et il exhale l'hymne le plus

inspiré et le plus majestueux que la bouche de l'homme ait jamais

balbutié au Tout-Puissant.

«Eh quoi!» dit-il, «qui prétendez-vous donc gourmander? Est-ce Celui

qui vous a donné la vie et la parole? Devant la pensée, les ténèbres

de la mort palpitent, la mer frémit avec tous les habitants de ses

abîmes. Il fait porter et il étend la voûte des cieux sur le vide,

il fait flotter la terre sur le néant. Il condense les eaux dans les

nuées, et les nuées soutiennent leur propre poids, etc.»

Puis, comme se repentant aussi d'avoir trop dégradé l'homme,

il entonne l'hymne de ses grandeurs, il les énumère dans ses

innombrables industries, dont l'énumération à cette époque atteste

que le travail humain avait déjà transformé le globe. Il divinise

l'intelligence ou ce qu'il appelle la sagesse de l'homme.

«Il est un lieu où se forme l'argent; il est une retraite où se

trouve l'or.

«Le fer est tiré du sein de la terre, l'airain est arraché à la

pierre.

«L'homme recule les confins des ténèbres; il a découvert jusqu'à ces

pierres ténébreuses qui avoisinent les ombres de la mort.

«Il creuse dans les montagnes des vallées qui n'ont jamais porté

l'empreinte de ses pas; il s'enfonce dans les entrailles de la terre.

«Cette terre, où s'élèvent les moissons, est déchirée intérieurement

par un incendie.

«Là croît le saphir; là se forme l'or.

«Aucun oiseau n'a connu ces sentiers; l'oeil du vautour ne les a pas

aperçus.

«Ils sont ignorés des bêtes sauvages; les lions n'y pénètrent jamais.

«L'homme brise les rochers, renverse les montagnes jusqu'à leurs

racines.

«Il ouvre un passage aux fleuves à travers la pierre et découvre

leurs trésors les plus cachés.

«Il arrête leur cours et montre leur profondeur à la lumière.

«Mais où trouver la sagesse? où est le séjour de l'intelligence?

«L'homme ignore son prix; elle n'habite pas la terre des vivants.

«L'abîme dit: Elle n'est pas en moi; et la mer: Je ne la connais pas.

«On ne l'achète pas au poids de l'or, on ne l'obtient pas pour

l'argent le plus pur.

«L'or d'Ophir n'en égale pas le prix; elle surpasse l'onyx et le

saphir.

«Le cristal, l'émeraude ne sont rien auprès d'elle, ni les ornements

les plus beaux.

«Le corail et le béril s'effacent à sa présence; elle l'emporte sur

les perles de la mer.

«On ne la compare pas à la topaze d'Éthiopie; on ne l'échange pas

pour les tissus les plus précieux.

«D'où vient donc la sagesse? où est le séjour de l'intelligence?

«Elle est cachée aux yeux des mortels, elle est inconnue aux oiseaux

de l'air.

«L'enfer et la mort ont dit: Nous en avons ouï parler.

«Dieu connaît ses voies, et seul il sait où elle habite,

«Lui qui voit jusqu'aux extrémités de la terre, qui contemple tout ce

qui est sous les cieux.

«Quand il pesait la force des vents et qu'il mesurait les eaux de

l'abîme,

«Quand il donnait des lois à la pluie et qu'il marquait leur route à

la foudre et aux tempêtes,

«Alors il vit la sagesse, alors il la montra; il la renfermait en

lui, il en sondait les profondeurs.

«Et il a dit à l'homme: Craindre le Seigneur, voilà la sagesse; fuir

le mal, voilà l'intelligence.»

Par une réminiscence naturelle, un retour sur lui-même le ramène à

la contemplation de sa jeunesse et de son bonheur, dont il fait un

tableau embelli par le lointain et par le regret. «Et maintenant

je suis le jouet et la risée des fils dont les pères mendiaient

une place parmi les gardiens de mes troupeaux.» Scandalisé de sa

dégradation et perverti par sa misère, il s'enfle du souvenir de sa

propre vertu. «Qu'on ose m'accuser!» dit-il avec orgueil; «que le

Tout-Puissant me réponde!»

«_Ô Job! arrête-toi!_» s'écrient ses amis épouvantés de son

blasphème; mais leurs discours ne suffiraient pas à lui fermer les

lèvres, quand le souverain interlocuteur, Dieu lui-même, sous la

forme d'une inspiration sacrée et irrésistible, intervient dans le

dialogue et écrase tout, amis, ennemis, orgueil, murmure, doute,

plainte, blasphème, et le poëte lui-même, sous la majesté foudroyante

de la parole intérieure qui gronde dans le sein de Job. Les hommes,

en effet, n'ont plus de tels accents: Platon, Socrate, Cicéron sont

pâles et énervés auprès de ce poëte du désert et des vieux jours.

«Quel est celui qui obscurcit la sagesse par des discours insensés?

«Ceins tes reins comme un guerrier; je t'interrogerai: réponds-moi.

«Où étais-tu quand je jetais les fondements de la terre? Dis-le-moi,

si tu as l'intelligence.

«Qui en a établi les mesures? le sais-tu? qui a étendu le cordeau sur

elle?

«Sur quoi ses bases sont-elles affermies? qui en a posé la pierre

angulaire,

«Lorsque tous les astres du matin me louaient et que tous les fils de

Dieu étaient ravis de joie?

«Qui a renfermé la mer en ses digues, quand elle rompait ses liens

comme l'enfant qui sort du sein de sa mère,

«Lorsque je l'enveloppai des nuées comme d'un vêtement, et que je

l'entourai des ténèbres comme des langes de l'enfance?

«Je lui ai marqué ses limites, je lui ai opposé des portes et des

barrières;

«Et j'ai dit: Tu viendras jusque-là, et tu n'iras pas plus loin. Ici

tu briseras l'orgueil de tes flots.

«Est-ce toi qui depuis tes jours commandes à l'étoile du matin, qui

montres à l'aurore le lieu où elle se lève?

«Qui éclaires les extrémités de l'univers et dissipes les impies par

la lumière?

«La terre, comme une molle argile, prend une face nouvelle; elle se

pare d'un nouveau vêtement.

«Ôteras-tu la lumière aux méchants? briseras-tu leurs bras déjà levés?

«As-tu pénétré dans la profondeur des mers? as-tu marché dans le sein

de l'abîme?

«Les portes de la mort se sont-elles ouvertes devant toi? as-tu vu

l'entrée des ténèbres?

«As-tu considéré l'étendue de la terre? Parle! Dis-moi si tu sais

«Quel est le sentier de la lumière et le lieu des ténèbres,

«En sorte que tu puisses les conduire à leur terme et comprendre la

voix de leur demeure?

«Sans doute tu savais que tu devais naître, tu connaissais le nombre

de tes jours?

«Es-tu entré dans les réservoirs de la neige? As-tu vu les trésors de

la grêle,

«Que j'ai préparés pour le temps de la désolation, pour le jour de la

guerre et du combat?

«Par quelle voie se répand la lumière? par quel chemin l'Aquilon

fond-il sur la terre?

«Qui a ouvert un passage aux torrents des nuées? qui a tracé les

sillons de la foudre?

«Qui verse la pluie sur les champs arides, sur le désert où nul

mortel n'habite,

«Pour désaltérer les terres désolées et y faire germer l'herbe de la

prairie?

«Qui a créé la pluie? qui a formé les gouttes de la rosée?

«D'où est sortie la glace? et les frimas du ciel, qui les produit?

«Les eaux se durcissent comme la pierre, et la surface de l'abîme

s'affermit.

«Pourras-tu rapprocher les Pléiades, ou disperser les étoiles d'Orion?

«Appelleras-tu en leur temps des signes dans les cieux, l'Ourse et

sa brillante race?

«Connais-tu l'ordre du ciel et son influence sur la terre?

«Élèveras-tu ta voix jusqu'aux nuées? et des torrents d'eaux

descendront-ils sur toi?

«Enverras-tu la foudre, et elle ira? et, revenant, te dira-t-elle: Me

voici?

«Qui a prescrit des lois à sa marche irrégulière? qui donne

l'intelligence à des météores?

«Qui peut compter les nuées et faire descendre les eaux du ciel

«Quand la terre est durcie comme l'airain et que ses glèbes ne

peuvent se diviser?

«Est-ce toi qui présentes sa pâture à la lionne et qui rassasies les

lionceaux,

«Lorsque, couchés dans leurs antres, ils épient leur proie du fond de

leurs tanières?

«Est-ce toi qui prépares au corbeau sa nourriture, quand ses petits

errent çà et là, et que, pressés par la faim, ils crient vers le

Seigneur?

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Est-ce toi qui as donné au paon son plumage, au héron son aigrette,

à l'autruche ses ailes?

«Elle abandonne sur la terre ses oeufs que le sable doit réchauffer;

«Elle oublie qu'ils seront peut-être foulés aux pieds ou brisés par

les animaux.

«Insensible pour ses petits, comme s'ils n'étaient pas les siens,

elle ne craint pas de voir son enfantement inutile;

«Car Dieu l'a privée de la sagesse et ne lui a pas donné

l'intelligence.

«Mais, lorsqu'il en est temps, quand elle élève ses ailes, elle se

rit du cheval et du cavalier.

«Est-ce toi qui as donné la force au cheval, qui as hérissé son cou

d'une crinière mouvante?

«Le feras-tu bondir comme la sauterelle? Son souffle répand la

terreur;

«Il creuse du pied la terre, il s'élance avec orgueil, il court

au-devant des armes.

«Il se rit de la peur, il affronte le glaive.

«Sur lui le bruit du carquois retentit, la flamme de la lance et du

javelot étincelle.

«Il bouillonne, il frémit, il dévore la terre.

«A-t-il entendu la trompette, il dit: Allons! et de loin il respire

le combat, la voix tonnante des chefs et le fracas des armes.

«Est-ce à ton ordre que l'épervier s'élance dans les airs et qu'il

étend ses ailes vers le midi?

«À ta voix l'aigle s'élèvera-t-il jusqu'aux nues? et placera-t-il son

nid sur le sommet des rochers inaccessibles?

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Alors Job, répondant au Seigneur, dit:

«Que puis-je répondre au Seigneur, moi, faible créature? J'adore et

je me tais.

«Je n'ai que trop parlé; je ne dirai plus rien; je ne veux pas

ajouter à ma faute.»

Alors le Seigneur parla encore à Job du milieu d'un tourbillon:

«Ceins tes reins comme un guerrier; je t'interrogerai: réponds-moi.

«Oseras-tu anéantir ma justice, et me condamneras-tu pour te

justifier?

«Ton bras est-il comme celui de Dieu, et ta voix tonne-t-elle comme

ma voix?

«Environne-toi de grandeur et de magnificence, revêts-toi de gloire

et de majesté.

«Répands les flots de ta colère sur l'orgueilleux; qu'un seul de tes

regards renverse le superbe.

«Jette les yeux sur les impies, et qu'ils soient confondus; foule-les

aux pieds dans le lieu de leur gloire.

«Cache-les dans la poussière, défigure leurs corps dans le sépulcre.

«J'avouerai alors que ton bras a le pouvoir de sauver.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Vois Léviathan (la baleine), sa force et la merveilleuse structure

de son corps.

«Qui le dépouillera de l'armure qui le couvre? qui lui donnera un

double frein?

«Qui ouvrira les portes de sa gueule? La terreur habite autour de ses

dents.

«Son dos est couvert d'écailles comme des boucliers étroitement

scellés...

«Ses frémissements font jaillir la lumière, ses yeux brillent comme

les rayons de l'aurore.

«Des flammes sortent de sa gueule, et des étincelles volent autour de

lui.

«La fumée sort de ses narines comme d'un vase rempli d'eau bouillante.

«Son souffle est semblable à des charbons brûlants; le feu sort de sa

gueule.

«La force est dans son cou, et la terreur s'élance devant lui.

«Les muscles de sa chair sont tellement unis que rien ne peut les

ébranler.

«Son coeur est dur comme le rocher, comme la meule qui écrase le

grain.

«Quand il se lève, les forts sont dans la crainte; dans leur terreur

ils chancellent.

«En vain on l'attaque avec l'épée et la lance, les dards et les

javelots;

«Le fer est comme la paille légère; l'airain n'est qu'un bois aride.

«Les flèches ne le mettent pas en fuite; les pierres de la fronde

sont pour lui comme l'herbe des champs.

«La massue est comme la paille légère; il se rit de la lance.

«Il repose sur les cailloux les plus durs; un lit de dards est pour

lui comme le limon.

«Sous lui l'abîme bouillonne comme l'eau sur le brasier; la mer

s'élève en vapeurs comme l'encens d'un vase d'or.

«L'onde blanchit derrière lui comme la chevelure d'un vieillard.

«Nul sur la terre n'a sa puissance; il a été créé pour ne rien

craindre.

«Il envisage tout ce qu'il y a de superbe; il est le roi de tous les

enfants d'orgueil.»

* * * * *

Job, répondant alors au Seigneur, dit:

«Je sais que vous pouvez tout, et aucune pensée ne vous est cachée.

«Quel est ce mortel qui obscurcit la sagesse par des discours

insensés? Oui, j'ai voulu expliquer des merveilles que je ne

comprenais pas, des prodiges qui surpassaient mon intelligence.

Inspirez-moi, et j'oserai parler! Laissez-moi vous interroger, et je

comprendrai la sagesse!

«Mes oreilles avaient entendu parler de vous, mais maintenant les

yeux de mon âme vous voient!

«Oui, je m'accuse, je m'anéantis moi-même. Je vais expier mon

ignorance et mon audace dans la poussière et dans la cendre

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

* * * * *

Ainsi tout rentre dans le silence, tout reprend sa place dans

l'esprit du poëte arabe, à la voix de Dieu dont sa propre parole

est l'écho. La douleur crie, l'orgueil murmure, le désespoir

doute, l'impiété argumente, le délire blasphème, l'amitié fausse

ou impuissante raisonne, l'homme condamne et nie son Dieu; Dieu

nié, mais indestructible, se lève de lui-même et fait parler la

conscience par sa propre voix; la création tout entière se lève en

témoignage, la toute-puissance visible atteste la justice invisible,

l'homme se confond et rentre à la fois dans son néant et dans son

immortelle espérance. Le poëme, commencé par un récit, poursuivi

comme un drame, dialogué comme une argumentation, chanté comme un

hymne, pleuré comme une élégie, vociféré comme un blasphème, foudroyé

par un éclat de lumière surnaturelle, finit par une adoration, comme

tout doit finir entre l'homme et Dieu.

Cette lecture laisse dans l'âme le long retentissement de l'airain

sonore suspendu entre le ciel et la terre, sur lequel le marteau

divin aurait frappé la gamme entière des grandeurs, des petitesses,

des peines d'esprit, des misères de corps, des félicités, des

tristesses, des espérances, des doutes, des murmures, des blasphèmes,

des désespoirs, des consolations humaines, retentissement dont les

vibrations, répandues dans l'air immobile longtemps après le coup, se

confondent à jamais avec la respiration et avec la pensée. C'est une

page déchirée de quelque poëme surhumain, écrite par quelque géant

de la pensée à l'époque où tout était gigantesque dans le monde.

C'est une pierre de _Baalbeck_, dont on se demande, en la mesurant,

quelle main d'homme a pu remuer de telles masses de pierre et de

telles masses d'idées... Mystère!

Cours familier de Littérature - Volume 02 · 第 180 / 197 题