Eh bien! puisque rien ne vient de rien, je me suis toujours
demandé d'où avait donc coulé dans le sable du désert cette source
souterraine et intarissable de vérité métaphysique, de philosophie,
de théologie, d'éloquence et de poésie, dont ce poëme de Job déborde,
pour qui sait lire, sentir, comprendre et prier sur cette terre.
Nous ne craignons pas de le dire:
Cela ne peut venir que d'une tradition antique au delà de toute
antiquité connue, et d'une philosophie conservée et retrouvée de
l'humanité primitive, philosophie remontant, de génération en
génération, jusqu'à une génération première douée de communications
plus lumineuses et plus directes avec l'auteur de toute lumière, Dieu.
En contradiction avec le système des philosophes du progrès continu
et indéfini, il est certain que, plus on remonte de civilisation
en civilisation, de livres en livres, de traditions religieuses en
traditions religieuses, vers cette profondeur inconnue des temps
qu'on appelle les temps antédiluviens, plus on entrevoit de lueurs
divines ou de crépuscules d'aurore lumineuse dans l'esprit humain.
Que doit-on en conclure? Qu'il y a eu, avant ce déluge général ou
même partiel, attesté par toutes les traditions orientales, une
époque de civilisation supérieure à ce qui fut après ce cataclysme de
l'humanité; que cette époque de civilisation antédiluvienne touchait
de plus près elle-même à une autre époque encore supérieure en
innocence, en science, en facultés, en félicités de l'homme ici-bas
avant cette grande et mystérieuse déchéance, tradition universelle
aussi, qui chassa l'humanité primitive de ce demi-ciel appelé l'Éden
ou le jardin; que des traditions de cette philosophie de l'Éden ou
du jardin avaient survécu dans l'humanité déchue, et qu'enfin, après
le second naufrage de l'humanité antédiluvienne, quelques grandes
vérités et quelques grandes philosophies, restées dans la mémoire de
quelques sages ou prophètes échappés à l'inondation universelle ou
partielle, avaient surnagé, et inspiraient encore de temps en temps
l'esprit de l'homme dans l'Orient, scène encore humide de la grande
catastrophe.
Soit qu'on se rattache aux traditions indiennes, qui font échapper
quelques naufragés sur l'Hymalaïa; soit qu'on se rattache aux
livres de la Chine, qui font réfugier un petit nombre de peuples
sur les montagnes centrales; soit qu'on se rattache aux monuments
de l'Éthiopie ou de la haute Égypte, qui font creuser longtemps aux
_Troglodytes_ des cavernes dans les hauts lieux pour éviter une
seconde inondation de la plaine; soit qu'on se rattache aux récits
bibliques, qui font naviguer _Noé_ sur les eaux avec une élite de la
famille humaine, il est impossible de nier les traditions orientales
d'une grande submersion de cette partie du monde. Toutes ces
traditions profanes ou sacrées s'accordent à constater qu'il échappa
un petit nombre d'hommes au naufrage, et que ces naufragés abordèrent
ici ou là, sur l'Hymalaïa, sur les montagnes centrales de la Chine,
sur les rochers de l'Éthiopie, sur les cimes de l'Arménie ou sur le
mont Ararat, et devinrent la souche de la troisième humanité.
La Perse, l'Arabie et la Bible leur donnent le nom de patriarches.
Ils avaient sauvé quelques troupeaux; ils devinrent pasteurs en
Arabie. En Chine, ils descendirent des montagnes à mesure que les
eaux se retiraient des plaines; ils creusèrent des canaux pour en
faciliter l'écoulement; ils défrichèrent ces marais et devinrent
laboureurs. Dans la Mésopotamie, ils bâtirent des Babylone, des
Babel, des villes, des édifices refuges contre les eaux; en Éthiopie
et dans la haute Égypte, des catacombes immenses et élevées dans le
flanc des rochers, propres à contenir des populations entières. On ne
peut les visiter encore aujourd'hui sans étonnement; la grandeur de
l'épouvante explique seule la grandeur de l'oeuvre.
Mais ces survivants de l'époque antédiluvienne n'avaient pas
seulement sauvé leur vie; ils avaient sauvé aussi leur intelligence
et leur mémoire; ils avaient transmis aux patriarches leurs premiers
descendants, soit aux fils de Noé, si l'on admet la version biblique,
soit aux fils des races indiennes, éthiopiennes, chinoises, si l'on
admet les traditions de ces peuples de l'extrême Orient, ils avaient
transmis quelques vestiges des vérités, de la révélation, de la
philosophie, de la théologie que l'humanité antédiluvienne possédait
depuis sa sortie de ce qu'on appelle Éden; crépuscule du soir après
un jour éclatant.
Job, selon moi, était évidemment un de ces fils de la famille
patriarcale et pastorale de l'Idumée, plus imbu que ses contemporains
des traditions et des vérités de souvenir de la race primitive, et
parlant aux hommes, on ne sait combien d'années après le déluge,
la langue philosophique, théologique et poétique que nos premiers
ancêtres avaient comprise et parlée avant le cataclysme physique
et moral de l'humanité. Je ne puis m'expliquer autrement cette
fulguration de lumière, de divinité, de science, de sagesse, et même
de langage, dans une si complète obscurité de la terre! Job est pour
moi un Platon de cette philosophie tronquée, mais surhumaine, que
j'appellerai la philosophie antédiluvienne.
Qu'on en pense ce qu'on voudra, c'est mon idée; il m'est impossible
d'en avoir une autre en trouvant ce diamant si divinement taillé dans
ce sable sans traces du désert de Hus. Et cette idée, elle n'est pas
en moi d'aujourd'hui, car voici ce que j'écrivais sur Job à une autre
époque et dans une étude moins approfondie que celle-ci.