Voilà ce que je pensais de Job avant l'heure où une étude plus
sérieuse, plus philosophique et plus développée, devait redoubler mon
étonnement et mon enthousiasme pour ce drame unique.
Je dis unique, et les commentaires du docteur Lowth ne me feront pas
revenir sur cette expression. Comment, en effet, mettre, comme il
le fait, en parallèle avec ce drame, ceux de Sophocle ou d'Eschyle
que le docteur Lowth semble même préférer au drame de Job comme une
oeuvre d'art?
Il y regrette ce qu'Aristote appelle la fable d'un drame,
c'est-à-dire le mécanisme presque puéril qui excite la curiosité
du spectateur ou du lecteur par l'artifice des situations dans
lesquelles le poëte place ses personnages.
Mais le chef-d'oeuvre du drame de Job, selon nous, c'est précisément
de n'avoir point de fable. Quoi! est-ce que cette sublime et
foudroyante vérité de la situation de l'homme qui doute et de Dieu
qui apparaît dans ses oeuvres, de l'homme qui murmure et de Dieu qui
console, de l'homme qui blasphème et de Dieu qui foudroie, enfin de
l'homme qui se résigne et de Dieu qui pardonne;
Est-ce que cette situation, qui est celle de l'humanité tout entière
depuis le commencement des siècles jusqu'au dernier jour du globe,
n'est pas la fable des fables, le drame des drames, l'intérêt des
intérêts, la curiosité des curiosités?
N'est-ce pas la fable de Dieu lui-même, la fable qu'il a conçue,
qu'il a ourdie, qu'il a variée pendant des milliers de jours sur des
myriades de créatures?
Est-ce que Dieu, dans cette fable, n'est pas un aussi grand poëte,
un aussi grand dramatiste que l'Eschyle ou le Sophocle de ce
commentateur?
Est-ce que l'homme n'est pas un personnage aussi intéressant que
l'_Oedipe roi_?
Est-ce qu'il y a une scène et un dialogue au monde comparables, en
majesté tragique, en intérêt personnel, en pathétique universel, à
cette scène et à ce dialogue entre le Créateur et sa créature?
Est-ce que ce n'est pas là cette _Divine Comédie_ dont Dante a donné
le titre à son poëme du Ciel, du Purgatoire et de l'Enfer, mais poëme
et drame que Job avait réalisés bien avant lui?
Est-ce que cette exclamation tragique de l'_Oedipe roi_, dans
Sophocle: «Ô Cithéron, Cithéron! pourquoi m'as-tu reçu dans ton
sein? pourquoi, misérable que je suis, n'ai-je pas trouvé la mort?»
est-ce que cette exclamation désespérée du poëte grec peut être mise
en parallèle avec ce flux blasphématoire du coeur de Job, quand il
s'écrie, dans une apostrophe aussi intarissable que les douleurs de
l'humanité:
«Périsse le jour où il a été dit: Un homme a été conçu!» etc., etc.?
Est-ce que rien, dans Oedipe, est égal, en amertume et en souvenir de
sa grandeur et de sa félicité passées, qui remontent de son coeur
comme des bourreaux successifs, chargés de lui renouveler, par la
comparaison, le sentiment de ses humiliations présentes?
«Quand je m'avançais vers la porte de la ville, on me dressait un
trône au milieu des chefs du peuple.
«Les jeunes gens me voyaient et se retiraient par déférence; les
vieillards se tenaient debout devant moi.
«Les orateurs suspendaient leur discours et se mettaient le doigt sur
la bouche!
«Les principaux du peuple retenaient leurs paroles, et leur langue
adhérait à leur palais!»