Voici donc ce que nous pensons de Job.
D'abord on sait, par plusieurs passages de ces entretiens, que nous
différons complétement d'idée avec les philosophes modernes du
PROGRÈS INDÉFINI ET CONTINU DE L'ESPRIT HUMAIN.
Ces philosophes, pour flatter très-sincèrement leurs contemporains,
leur postérité, et pour se flatter eux-mêmes, sont obligés de ne
voir que ténèbres, ignorance, barbarie, dans les commencements de
l'humanité. Ils ferment les yeux aux monuments sublimes ou divins de
l'histoire de la sagesse, des théogonies, des poésies primitives; ils
tiennent tout cela pour non avenu.
Cette négation de tout le passé théologique, philosophique, poétique,
architectural, historique même, de l'humanité antérieure à nous, leur
est nécessaire; car, sans cela, comment pourraient-ils se justifier
à eux-mêmes cette progressivité indéfinie et continue de l'esprit
humain, progressant de Brahma, de Job, de l'Égypte, de la Judée,
de la Grèce et de Rome, jusqu'à Paris, au siècle de Louis XV, et
au nôtre? L'évidence les confondrait. On se demanderait, en lisant
les philosophes de l'Inde, en lisant le poëme de Job, en lisant les
législations patriarcales de la Chine, en lisant la Bible, en lisant
Homère, en lisant Platon, en lisant l'Évangile, en lisant Virgile ou
Cicéron, en contemplant les Pyramides, les Palmyre, les Persépolis,
les Parthénon, les Panthéon encore debout, en pâlissant d'admiration
devant les marbres vivants de Phidias, on se demanderait où sont donc
les traces de ce progrès indéfini et continu des facultés humaines.
Mais c'est égal: le système le veut ainsi; il faut que le monde s'y
prête; il faut que l'homme antérieur à notre ère n'ait été qu'une
informe ébauche lui-même de son Créateur, une espèce de brute ou
de sauvage, perfectionné indéfiniment et continûment jusqu'à la
perfection où ils se plaisent à le contempler en eux ou en nous, et
progressant après nous jusqu'à une espèce de divinisation indéfinie
aussi, dont les étoiles doivent nous dire quelque chose.
Nous ne croyons pas un mot de tout cela; nous sommes convaincu que
l'état sauvage est une maladie de l'humanité, et nullement son état
originaire et normal.
Nous sommes convaincu qu'il y a eu avant nous une humanité primitive
tout aussi bien douée, et, disons franchement notre pensée, qui est
en cela la pensée des livres sacrés, de toutes les grandes races
religieuses ou historiques du globe, qu'il y a eu une humanité mieux
douée de lumière, de vérités divines, de facultés et de bonheur que
nous.
Nous sommes convaincu (sans pouvoir le démontrer ni l'expliquer)
qu'au lieu du progrès indéfini et continu il y a eu une déchéance,
une éclipse de Dieu sur l'homme, _un Éden perdu_, comme disent ces
livres sacrés partout.
Nous sommes convaincu que les progrès épars, souvent interrompus par
des rechutes, mais très-réels et très-méritoires, qui ont eu lieu
depuis cette mystérieuse dégradation de la première humanité, ne sont
que des efforts généreux et saints pour reconquérir ce qui a été
perdu, pour rentrer dans notre innocence, dans notre science et dans
notre félicité primitive.
On voit combien il y a de distance entre nous et les philosophes
actuels du progrès continu et indéfini.
Nous ne nous rencontrons que dans nos voeux communs pour la félicité
et pour la sainteté de l'homme, et dans nos efforts pour le faire
avancer d'un pas, eux vers un progrès indéfini et continu, nous vers
un progrès réel, mais relatif.
Or, faut-il le dire? Un de nos principaux arguments contre le
progrès indéfini et continu de l'esprit humain, un de nos principaux
monuments ou témoignages d'une condition intellectuelle et morale
de l'homme primitif supérieure à notre condition présente, c'est
précisément ce livre mystérieux de Job. Cuvier le géologue trouvait
des _mastodontes_ dans les couches antédiluviennes du globe; Job
est pour nous un mastodonte intellectuel et philosophique dans les
couches antédiluviennes de l'esprit humain.
Il y a là dedans une philosophie qui n'a aucune analogie, avant la
renaissance évangélique, ni dans les philosophies indiennes, ni dans
les philosophies chinoises, ni dans le peu que nous savons de la
philosophie égyptienne, ni dans les philosophies païennes (excepté
Platon et Épictète), ni même dans les philosophies rationnelles qu'on
essaie de construire aujourd'hui avec des débris.
D'où pouvait venir dans l'esprit d'un pasteur arabe du désert de
_Hus_ une philosophie à la fois aussi hardie, aussi humaine, aussi
divine, aussi révélée, aussi mystérieuse, aussi raisonnée, et aussi
sublimement discutée, chantée et criée, que celle que nous allons
lire dans ce poëme écrit sur le sable avec un roseau trempé dans une
larme d'homme?... Dépouillez toutes vos bibliothèques plus récentes,
et montrez-moi quelque chose d'égal à un de ces sanglots, à un de ces
blasphèmes, à une de ces résignations.
Je vous en défie!