XIIe ENTRETIEN.
I
Nous nous sommes dit à la fin de notre dernier entretien: Qu'est-ce
que Job?
Personne n'en sait rien.
C'est aussi ce que se sont répondu Bossuet, La Harpe, le révérend
docteur Lowth, auteur du cours moderne le plus érudit de la poésie
sacrée, enfin M. Cahen lui-même, le dernier et le plus hébraïque des
traducteurs de _la Bible,_ dans ses recherches plus remarquables
encore que son texte.
Non, personne ne sait qui fut ce premier, et, selon moi, ce plus
sublime de tous les poëtes; personne ne connaît le véritable auteur
de ce poëme en quelque sorte surhumain. Ce poëme n'a pas toujours
fait partie de la Bible proprement dite; il a été ensuite recueilli
dans le livre sacré; il lui est peut-être antérieur, et il en
est indépendant. Le docteur Lowth, professeur de poésie sacrée à
l'université d'Oxford, à qui nous devons deux volumes qui font
autorité sur ces matières, réfute parfaitement bien l'opinion qui
attribue le poëme de Job à Moïse lui-même.
Ces opinions sont aussi celles du savant traducteur hébreu de la
Bible, M. Cahen.
Quant à nous-même, voici franchement et hardiment ce que nous
pensons de l'auteur et du poëme. L'inconnu est le champ libre des
conjectures; Bossuet lui-même, le plus orthodoxe des commentateurs,
ne se les interdit pas. Mais nos conjectures personnelles sur
l'oeuvre de Job ne sont pas, comme on pourrait le croire, de
fantastiques excursions de l'imagination; elles sont motivées et
autorisées pour nous par une étude de trente ans des traditions, des
histoires des monuments, des philosophies et des poésies de l'Orient
primitif. Si nous ne donnons pas ces conjectures pour des vérités,
nous les donnons du moins comme des vraisemblances aussi rapprochées
de la vérité que l'ombre est rapprochée du corps. Nous prions nos
lecteurs de les lire comme nous les leur donnons, c'est-à-dire comme
une opinion personnelle, non à croire sur parole, mais à examiner.
L'étrangeté de ces opinions, au premier abord, nous commande cette
précaution oratoire; mais, quand on aura bien lu et relu avec nous
ce merveilleux poëme de Job, peut-être sera-t-on plus indulgent pour
l'étrangeté et pour la hardiesse de nos conjectures sur l'origine de
ce livre d'un caractère notablement antédiluvien.