Vous vous récriez en vain contre cet excès improbable de supplice
mental de l'être pensant. Ce supplice est sous vos yeux, peut-être
même dans votre âme. Il est évident comme l'histoire, palpable dans
la géographie de ce triste globe. On pourrait faire une chronologie
d'êtres suprêmes comme on fait une chronologie de dynasties régnantes
sur les différents empires de la terre; on pourrait construire
une géographie des croyances humaines comme on en fait une des
contrées du globe. On dirait qu'il y a des climats aussi différents
en intelligence des choses divines qu'il y en a en températures
atmosphériques. On pourrait faire plus aujourd'hui, on pourrait,
en quelques instants, parcourir soi-même ces différents climats
intellectuels du globe, et se rendre compte par sa propre sensation
des sensations différentes des races et des peuples qui vivent ou qui
meurent sous les différentes latitudes de la pensée,--«vérité en
deçà des Pyrénées, erreur au delà,»--s'écriait le religieux Pascal
lui-même en sondant cet horrible mystère des opinions et des doutes
des mortels! Qu'aurait-il dit aujourd'hui où une civilisation plus
accélérée, et accélérée presque jusqu'à la suppression du temps et
des distances, permet à la pensée de l'homme d'atteindre partout à la
fois?