Supposons en effet qu'un philosophe d'Europe pût confier son âme
pensante tout entière, pour un instant, au fil du télégraphe
électrique, qui fait le tour du globe en sept secondes. Supposons
que ce philosophe charge cette âme de lui rapporter à son retour
les grands phénomènes intellectuels, philosophiques, religieux, qui
l'auraient frappée dans ce coup d'aile autour du globe terrestre.
Dans l'espace de quelques secondes, la pensée, courant du même vol
que l'électricité, aura traversé vingt ou trente zones religieuses
principales du globe, sans compter des subdivisions à l'infini de
culte, de foi, de divinités. Pauvre pensée humaine! dans quel état de
frissonnement, de terreur et d'horreur, reviendra-t-elle se réfugier
dans le sein d'où elle sera partie, après ce voyage à travers le
doute sur la première des certitudes nécessaires à l'homme, la
certitude de son Dieu?
Cela fait frémir, cela fait vaciller les étoiles dans le ciel, cela
jetait Job jusque dans l'athéisme; il ne le dit pas précisément en
termes textuels, mais il le dit implicitement dans ses griefs et dans
ses récriminations amères contre la conduite de Dieu à l'égard des
hommes. On voit que, dans toutes ces injures poignantes qu'il adresse
insolemment au TOUT-PUISSANT, il ne s'arrête que devant la dernière
injure:--_Tu n'es pas!_ Et moi qui ai souvent crié comme Job, ou
comme Dante dans les cercles infernaux du supplice de la vie humaine,
j'avoue que je n'ai jamais été jusque-là.
Voilà dans Job, et dans l'homme dont il est l'image, l'excès de
la douleur mortelle, de la sensation de la vie poussée jusqu'au
blasphème et jusqu'au trouble de l'entendement.
Mais rassurez-vous; ce n'est que l'instinct qui parle ainsi en lui et
en nous, ce n'est pas la raison; c'est encore moins la foi, quand on
a eu le bonheur de s'en former une.
Job remonte bientôt, comme nous remontons toujours, tous tant que
nous sommes, de cet abîme, si nous sommes sensés; oui, comme nous
remontons jusqu'à la foi, qui est la réverbération du Dieu vivant
sur notre âme, jusqu'à la résignation qui est le _sacrifice_, le
sacrifice méritoire de la volonté propre à la suprême volonté,
enfin jusqu'à la joie dans les larmes, qui est l'anticipation de
l'immortalité par la foi en Dieu sur la terre.
Nous allons voir tous ces phénomènes, intellectuels, humains et
divins, dans ce drame surnaturel du poëme de Job, dont je vous ai
exposé le sujet et les acteurs: DIEU, L'HOMME et LA DESTINÉE.
Je vais maintenant vous exposer le lieu de la scène, la décoration du
drame, le désert. Le poëte de Dieu n'en pouvait pas choisir un plus
conforme à ce dialogue divin.