XX

Supposons en effet qu'un philosophe d'Europe pût confier son âme

pensante tout entière, pour un instant, au fil du télégraphe

électrique, qui fait le tour du globe en sept secondes. Supposons

que ce philosophe charge cette âme de lui rapporter à son retour

les grands phénomènes intellectuels, philosophiques, religieux, qui

l'auraient frappée dans ce coup d'aile autour du globe terrestre.

Dans l'espace de quelques secondes, la pensée, courant du même vol

que l'électricité, aura traversé vingt ou trente zones religieuses

principales du globe, sans compter des subdivisions à l'infini de

culte, de foi, de divinités. Pauvre pensée humaine! dans quel état de

frissonnement, de terreur et d'horreur, reviendra-t-elle se réfugier

dans le sein d'où elle sera partie, après ce voyage à travers le

doute sur la première des certitudes nécessaires à l'homme, la

certitude de son Dieu?

Cela fait frémir, cela fait vaciller les étoiles dans le ciel, cela

jetait Job jusque dans l'athéisme; il ne le dit pas précisément en

termes textuels, mais il le dit implicitement dans ses griefs et dans

ses récriminations amères contre la conduite de Dieu à l'égard des

hommes. On voit que, dans toutes ces injures poignantes qu'il adresse

insolemment au TOUT-PUISSANT, il ne s'arrête que devant la dernière

injure:--_Tu n'es pas!_ Et moi qui ai souvent crié comme Job, ou

comme Dante dans les cercles infernaux du supplice de la vie humaine,

j'avoue que je n'ai jamais été jusque-là.

Voilà dans Job, et dans l'homme dont il est l'image, l'excès de

la douleur mortelle, de la sensation de la vie poussée jusqu'au

blasphème et jusqu'au trouble de l'entendement.

Mais rassurez-vous; ce n'est que l'instinct qui parle ainsi en lui et

en nous, ce n'est pas la raison; c'est encore moins la foi, quand on

a eu le bonheur de s'en former une.

Job remonte bientôt, comme nous remontons toujours, tous tant que

nous sommes, de cet abîme, si nous sommes sensés; oui, comme nous

remontons jusqu'à la foi, qui est la réverbération du Dieu vivant

sur notre âme, jusqu'à la résignation qui est le _sacrifice_, le

sacrifice méritoire de la volonté propre à la suprême volonté,

enfin jusqu'à la joie dans les larmes, qui est l'anticipation de

l'immortalité par la foi en Dieu sur la terre.

Nous allons voir tous ces phénomènes, intellectuels, humains et

divins, dans ce drame surnaturel du poëme de Job, dont je vous ai

exposé le sujet et les acteurs: DIEU, L'HOMME et LA DESTINÉE.

Je vais maintenant vous exposer le lieu de la scène, la décoration du

drame, le désert. Le poëte de Dieu n'en pouvait pas choisir un plus

conforme à ce dialogue divin.

Cours familier de Littérature - Volume 02 · 第 157 / 197 题