À vingt ans l'homme n'a pas encore vécu, et le tiers de sa vie est
écoulé. À l'exception du petit nombre qui trouve, comme dit le
peuple, son pain tout cuit, l'homme passe le reste de son existence
active à gagner très-péniblement ce pain; et par quels métiers? et
avec quelles sueurs?
Demandez-le au laboureur qui creuse sous le soleil et sous la pluie
le même sillon sur la même colline, pour y déposer, pendant soixante
ans, le même grain d'herbe ou la même racine qui contient sa pauvre
vie!
Demandez-le au matelot qui creuse d'un bout de l'Océan à l'autre
éternellement les mêmes vagues, et qui passe sa vie à orienter sans
cesse la même toile et à poursuivre le même vent pour rapporter,
au prix de son éternelle absence, à sa famille, une pincée d'or
convertie en quelques bouchées de pain!
Demandez-le au soldat qui consume les plus belles années de sa
jeunesse à passer la même arme de son bras droit à son bras gauche,
à mesurer son pas en cadence sur le pas d'un autre automate pensant,
à tuer sans haine, à être tué sans que la gloire même sache son nom,
ou à traîner ses membres mutilés sur un champ de bataille pour une
ration de pain trempée de son sang!
Demandez-le au mineur qui renonce même au soleil des cieux et à l'air
des vivants pour creuser éternellement, comme la taupe, ses galeries
souterraines dans les flancs de fer, de cuivre ou de houille des
montagnes, et pour extraire chaque soir une poignée de métal monnayé
convertie en pain sur la table de sa femme et de ses enfants!
Demandez-le au tisseur d'étoffes qui use sa vie, dans une cave
humide, à passer éternellement le même fil à côté du même fil sur le
métier qui est à la fois son gagne-pain et son supplice!
Demandez-le à tous les métiers manuels par lesquels l'immense
multitude humaine change sa sueur quotidienne contre son aliment
quotidien!
Hélas! demandez-le même à toutes les professions libérales qui
vous semblent plus douces parce que la poitrine du travailleur
intellectuel est moins haletante que celle du forgeron, mais qui ne
sont, au fond, que le même travail changé de nom, sueur d'esprit au
lieu de sueur de corps!
Demandez-le au magistrat sans repos dans la conscience, au médecin
sans sommeil sur son oreiller, à l'ambitieux sans limite dans sa
soif de domination et de primauté sur ses semblables, à l'orateur,
à l'écrivain, au poëte, dévorés de l'insatiable désir de surpasser
leurs rivaux ou de se surpasser eux-mêmes, hommes tellement affamés
de renommée, dont ils font du pain pour leurs enfants, que, s'ils
croyaient trouver une nouvelle veine de talent dans leur propre sang,
ils se saigneraient eux-mêmes aux quatre membres pour jeter leur vie
au public en retour d'un peu de gloire ou d'un peu de pain!
Voilà pourtant les conditions universelles de la vie physique. Non,
je ne crains pas d'affirmer, après les avoir étudiées dans tous
les états et dans tous les pays, que la vie ne vaut pas le prix de
travail, de misère, de peines, de supplices par lequel on achète la
vie, et que, si on mettait, au dernier jour, dans les deux bassins
d'une balance, d'un côté la vie physique, et de l'autre ce que coûte
le pain qui a alimenté la vie physique, le prix que l'existence
physique coûte ne parût supérieur à ce qu'elle vaut, et qu'à fin de
compte ce ne fût la peine qui fût redevable à la vie!...
_Et propter vitam vivendi perdere causas!_... dit le poëte,
c'est-à-dire: «_Perdre, pour gagner sa vie, tout ce qui peut faire
désirer de vivre!_» Tel est le sort de l'homme de travail. Or, qui
est-ce qui ne travaille pas, excepté quelques misérables qui sont
bien autrement travaillés par leur oisiveté et par leurs vices que
nous ne le sommes par nos rudes métiers de corps ou d'esprit!
En d'autres termes, pesez le grain de blé que contient la vie, contre
la goutte de sueur que contient la peine; c'est la goutte de sueur
qui pèse le plus!... Horreur!...