Mais ce n'est pas tout; les conditions que l'inévitabilité et la
présence perpétuelle de la mort font à la vie suffiraient seules pour
empoisonner mille vies si on les réunissait dans une. La condition du
bienfait serait pire que le bienfait.
À peine avez-vous respiré quelques vagues d'air respirable qu'on
appelle vie, à peine avez-vous pris l'habitude de cet inexplicable
mystère appelé l'existence, à peine vous êtes-vous attaché, par
l'habitude, à cette existence, comme le malade finit par s'attacher
même à son lit de douleur en s'y retournant, qu'il faut penser à en
sortir. Le principe de destruction que vous portez en vous, comme
le fruit porte le ver, ou comme le temps porte la mort, ou comme le
commencement porte la fin, commence à vous disputer, pied à pied,
avec douleur, cette petite pincée de matière organisée, ce petit
point d'espace, et ce petit éclair de durée que la nature a donnés à
une âme, assez grande pour contenir des éternités, et assez vivante
pour user des mondes. Vos sens s'émoussent un à un comme de mauvais
outils incapables de creuser même vos propres pensées. De ce jour
vous portez en vous, dans vos rêves, dans vos ambitions, dans vos
plans, dans vos joies, dans vos amours, dans vos vertus même (si vous
avez des vertus), je ne sais quel pressentiment de la brièveté et de
l'inanité de toute chose et de vous-même, qui s'appelle mélancolie,
dégoût de vivre, et qui n'est que l'ombre portée de la mort sur la
vie. Cette ombre s'accroît et s'épaissit tous les jours avec la
rapidité d'un crépuscule des tropiques qui tombe sur le jour sans lui
laisser à peine la dégradation des heures du soir. À quoi bon tenir à
quelque chose quand tout va vous être arraché à la fois?