Je ne suis pas un homme de l'école larmoyante des _Nuits_ d'Young
ou des lamentations de Jérémie. Ce parti pris de gémissement
sempiternel sur les choses humaines n'est bon à rien. Ces poésies
toujours trempées de larmes me font l'effet de ces pleureuses gagées
des obsèques des anciens et des Orientaux d'aujourd'hui, qui ne
savent qu'un métier, et qui meurent de faim si personne ne les loue à
tant le sanglot pour pleurer à l'heure. Les larmes sont pardonnables
deux ou trois fois dans la vie, le reste du temps elles efféminent;
il faut les respecter quand elles coulent, car elles ont été données
à l'homme par la nature comme elle a donné la rosée aux nuits des
climats trop chauds pour amollir la dureté d'un ciel de feu. Elles
sont l'égouttement de la pitié par l'éponge du coeur; mais elles ne
sont pas l'organe du courage. Or, si l'homme n'est pas courageux
contre l'adversité, il n'est plus l'homme. Donnez-lui une quenouille
et un lacrymatoire! Qu'il file son linceul, et qu'il compte combien
il y a de larmes dans l'oeil d'un lâche pendant soixante ou
quatre-vingts ans de pleurnichement.
V
J'ai été doué, comme tous les poëtes, d'une fibre très-sensible, qui
doit par conséquent frissonner plus vite et vibrer plus profondément
au toucher le plus délicat ou le plus rude des choses humaines. Peu
d'hommes vivants, je pense, ont plus souffert que moi dans une vie
où la souffrance ne m'a pas encore dit son dernier mot!... Mais,
j'en rends grâce à cette même nature, cette fibre très-sensible
à la douleur l'est aussi aux impressions douces et enivrantes de
la vie. Cette fibre plie jusqu'à la mélancolie, jamais jusqu'à la
prostration; elle se redresse facilement, comme un ressort d'acier
bien trempé que son élasticité même empêche de se rompre. Son
équilibre, sans cesse troublé, sans cesse rétabli, donne à mon âme
une certaine sérénité gaie sur un fond triste. C'est la température
vraie de ce globe où l'on meurt, mais aussi de ce globe où l'on vit;
de ce globe où l'on souffre, mais aussi de ce globe où l'on aime!...
Aussi personne n'est plus flexible que moi aux vents tièdes et
alizés de cette terre qui soufflent quelquefois au printemps,
et même en automne, sur l'épiderme du coeur. Personne n'a puisé
plus d'ivresse dans un regard, plus de miel dans un sourire, plus
d'enchantement dans un soleil, plus de rêverie dans une nuit d'été,
plus d'enthousiasme heureux ou pieux dans le spectacle d'une
montagne, d'une vallée, d'une mer, et, faut-il le dire, plus de gaîté
oublieuse quelquefois dans l'épanchement communicatif d'une table
d'amis laissant déborder la saillie de leur esprit comme l'écume de
leurs verres, et remettant les tristesses de la vie ou de la mort à
demain. Personne aussi, j'en suis sûr, n'a autant joui de ses amis,
famille adoptive, parenté de l'âme, public intime, qui ne sont ni si
perfides, ni si indifférents que le disent les coeurs tristes, et que
je n'ai jamais, au contraire, trouvés si fidèles et si consolateurs
que dans l'infortune.
Oui, oui, soyons justes, il y a du mal, mais il y a du bien dans la
vie, et l'on peut dire de l'existence ce que j'ai dit moi-même de
notre patrie il y a peu d'années: La France a de beaux moments et
de vilaines années.--Ni à sa patrie, ni à Dieu, ni aux hommes, il ne
faut nier les beaux moments! L'ingratitude n'est jamais justice, et
sans justice où serait la philosophie de la vie?