XL

Écoutez maintenant le peuple français au milieu de la plus tragique

émeute qui ait jamais amoncelé une foule haletante et vociférante sur

la place publique, au bruit du canon, à l'odeur du sang. C'est moi

ici qui suis _Lampride_:

C'était dans la soirée de la seconde journée de juin 1848. Une

poignée d'anarchistes grisés d'encre le matin dans quelques feuilles

incendiaires et de la fumée de clubs communistes le soir dans

quelques faubourgs, avait construit des barricades et assiégeait

Paris, surpris dans son sommeil. Je dis une poignée (quoi qu'on en

pense) et je le dirai jusqu'à la fin; sur quinze cent mille citoyens

de Paris et de la banlieue, je suis convaincu qu'il n'y avait pas

douze ou quinze cents fusils parricides tirant du haut des toits et

de derrière les barricades sur leurs concitoyens. Le reste flottait,

s'étonnait, regardait, pleurait, frémissait comme une masse d'eau

indécise entre deux courants.

Je revenais de l'attaque des grandes barricades du faubourg du

Temple, emportées à la fin du jour par la Garde mobile, par les

troupes et par l'artillerie. J'étais accompagné du brave Duclerc,

ministre des finances, aussi ardent au combat que judicieux aux

affaires, d'un jeune garde national à cheval du quartier, nommé

Lachaud, qui s'était dévoué à moi, sans me connaître, et de Pierre

Bonaparte, fils de Lucien, avec lequel j'avais des liens de parenté

et qui venait d'avoir un de mes chevaux tué sous lui à côté de moi.

Justement inquiet de la nuit et de la journée qui allaient suivre,

parce que je ne voyais pas sur le terrain les troupes que nous

avions fait rapprocher de Paris depuis deux mois pour l'heure de

cette sédition très-prévue, je voulus, quel que fût le danger, me

rendre compte à moi-même du nombre et des dispositions du peuple

innombrable d'artisans et d'ouvriers qui courait les boulevards

depuis l'embouchure du faubourg du Temple jusque vers la Bastille.

Je franchis la haie de troupes qui contenait cette multitude à cette

hauteur, et je m'avançai seul avec ces trois hommes de coeur au

milieu de la chaussée; la foule, repliée sur les deux trottoirs,

s'étonnait de cette hardiesse, et se demandait qui j'étais; puis,

apprenant mon nom, elle se précipita vers moi avec des bras levés,

des gestes, des physionomies, des cris d'effroi, qui firent cabrer

mon cheval déjà effrayé du feu qu'il venait de subir. Mais des bras

nus et vigoureux le saisirent par la tête et par la crinière et le

flattèrent en le contenant. Un brave garde de l'Assemblée, nommé

Husson, ancien militaire, s'était emparé de la bride; il me faisait

jour et me couvrait de son corps pendant le long dialogue qui

s'établissait entre le peuple et moi.

Cours familier de Littérature - Volume 02 · 第 136 / 197 题