Mais descendons plus bas si vous voulez, et voyons, par un seul
exemple, à quel point le fond même de la nation avait été en peu
d'années policé, adouci et lettré par cette littérature universelle
des classes même illettrées! Voyons si, de la tête de la nation,
quelque chose de supérieur aux peuples antiques n'était pas descendu
jusque dans les membres inférieurs!
Il y a quelques jours qu'en parcourant des textes épars d'histoire
romaine, je lisais dans _Lampride_ une grande convulsion de la
soldatesque et de la populace romaines après la mort tragique
de Commode et le couronnement de Pertinax. L'historien semble
avoir recueilli en une seule clameur les tumultes confus,
sourds et stridents qui sortent d'une foule à mille voix comme
l'entre-choquement des vagues dont chacune a son explosion en
frappant la rive, et dont toutes ensemble ne forment qu'un
mugissement. Ce morceau est la musique terrible d'une émeute notée en
cris de mort par un historien. Il n'y en a pas deux dans l'histoire.
La férocité brutale et sanguinaire du peuple romain, abrutie par le
Cirque, y éclate tout entière. Écoutez, voilà Lampride:
«Qu'on arrache les signes de sa dignité à l'ennemi de la patrie...
l'ennemi de la patrie! le parricide! le gladiateur! qu'on prenne le
parricide!... qu'on le jette à la voirie... qu'il soit déchiré...
l'ennemi des dieux, l'ennemi du sénat, aux égouts!... aux égouts!...
qu'il soit mutilé à coups de croc! il avait médité notre mort, qu'on
le déchire!...
«Tu as partagé nos dangers, ô Jupiter! conserve-nous Pertinax...
Gloire aux prétoriens!... gloire au sénat! gloire aux soldats!
Pertinax, nous te le demandons, que le cadavre du parricide soit
traîné... qu'il soit traîné aux égouts... Dis comme nous... dis
avec nous: Que les délateurs soient exposés aux lions... Dis avec
nous, dis comme nous, dis avec nous: Aux bêtes le parricide!
victoire à jamais au peuple romain! qu'on abatte le parricide, le
gladiateur!... qu'on brise ses statues!... partout! partout!... Tu
vis! tu vis! tu nous commandes! nous sommes heureux!... que les
délateurs tremblent!... notre salut le veut!... à la hache!... aux
verges les délateurs!... aux bêtes les délateurs!... à la hache
les délateurs!... aux égouts!... aux égouts les gladiateurs!...
César, ordonne le supplice des crocs!... qu'il soit déchiré!...
qu'il soit traîné!... qu'il soit traîné!... il a mis le poignard
dans le sein de tous, qu'il soit traîné!... il n'a épargné ni âge,
ni sexe, ni parents, ni amis, qu'il soit traîné!... il a dépouillé
les temples, qu'il soit traîné!... il a violé les testaments, qu'il
soit traîné!... il a mis les têtes à prix, qu'il soit traîné!...
hors du sénat ses espions!... aux lions les délateurs!... Répare les
maux qu'on nous a faits!... Nous avons tremblé pour toi!... nous
avons rampé sous nos esclaves!... ordonne, ordonne le supplice du
parricide!... viens! montre-toi! nous t'attendons!... Hélas! les
innocents sont encore sans sépulture!... Que le cadavre du parricide
soit traîné aux égouts!... il a ouvert les tombeaux, il en a fait
arracher les morts!... à la voirie, à la voirie le parricide!... que
son cadavre soit traîné!...»