Nous faisions dix pas par minute. Cette foule se composait non pas de
ces hommes désoeuvrés qui balayent de leurs pieds indécis tous les
ruisseaux, mais de quelques citoyens domiciliés dans les boutiques
de ces quartiers, de ces honnêtes _artisans établis_, la moëlle de
Paris, et d'une masse innombrable d'hommes faits, de jeunes gens,
de femmes et d'enfants du faubourg Saint-Antoine, accourus de leurs
ateliers et de leurs mansardes sur le boulevard au bruit du canon.
Cette foule avait en général l'oeil doux, la figure souffrante, le
visage pâle, les lèvres tremblantes d'émotion. On voyait au costume
et à la maigreur l'exténuement d'une population à qui le travail
manque et à qui le pain est rare depuis plusieurs mois. Un sourd et
immense bourdonnement en sortait autour de moi et loin de moi comme
d'une ruche en ébullition.
J'avais prié _Lachaud_, qui était du quartier et qui me suivait à
distance, de noter dans sa mémoire et ensuite sur le papier, les
cris, les murmures, les vociférations qu'il entendrait, afin de bien
connaître, par ce rapport, les griefs, les voeux, les reproches
du peuple, et de mesurer les forces à la nature du danger. Ils se
gravèrent assez d'eux-mêmes dans mes yeux et dans mon oreille. Or,
voici littéralement les voix de cette immense sédition, telles que
ces voix m'assourdissaient en montant au ciel, et telles que je les
ai relevées des notes de cet ami:
«Quel est celui qui monte le cheval noir?... C'est un membre du
gouvernement?... Vive L***!..... je veux lui serrer la main..... je
veux toucher son cheval...» Quelques voix d'hommes mieux vêtus sur
les contre-allées: «Mort à L***! Vive la république démocratique et
sociale!...» Des millions de voix couvrent de huées ce cri de mort!
Des ouvriers en manches de chemise entouraient le cheval de L*** et
lui parlaient tous à la fois, les uns de près, les autres de loin,
en tendant les bras vers lui! «N'ayez pas peur... n'ayez pas peur,
L***... nous ne sommes pas des factieux!... nous ne sommes pas des
scélérats!... nous ne sommes pas des assassins!... Nous ne demandons
ni le meurtre ni le pillage!... Nous sommes d'honnêtes ouvriers,
descendus de nos maisons au bruit du canon, et détestant comme vous
ceux qui tirent sur leurs frères!...
«Nous ne demandons que l'ordre! du travail et du pain!... Tenez!
regardez nos femmes, nos filles, nos enfants qui sont là avec
nous!... Voyez! comme ils tremblent et comme ils pleurent!.....
Voyez comme ils sont pâles, maigres, mal couverts!..... Avons-nous
l'air d'un peuple bien nourri?... avons-nous l'air d'un peuple bien
nourri?... Depuis cinq mois nous nous sommes mis à la ration pour
payer la liberté ce qu'elle vaut!... Nous ne nous repentons pas!...
nous ne nous repentons pas!... Mais il faut que la liberté aussi
nourrisse le peuple!... Renvoyez l'Assemblée nationale!... À bas
l'Assemblée nationale!... Elle ne sait rien faire!... Elle perd
notre temps!... Gouvernez-nous tout seul!... Oui, oui, reprenez le
gouvernement!... Gouvernez-nous tout seul!... Gouvernez-nous tout
seul!...»
L***--«Vous me demandez un crime! L'Assemblée, c'est la France!
Donnez-lui du temps, on ne fonde pas un gouvernement en une séance!»
_Mille voix._--«Non, non, non, elle ne fait rien!... elle ne nous
comprend pas!... elle ne nous connaît pas!... Gouvernez-nous tout
seul!... nous vous obéirons!... nous le jurons!... Ne vous avons-nous
pas obéi quand vous nous avez fait garder les portes des riches
pendant les nuits de Février, et éteindre l'incendie des Tuileries
et de Neuilly?... Ne vous avons-nous pas obéi quand vous n'avez pas
voulu le drapeau rouge?... Ne vous avons-nous pas obéi quand vous
nous avez dit de supprimer la peine de mort contre nos ennemis?...
Ne vous avons-nous pas obéi quand vous nous avez appelés, le 16
avril, pour vous délivrer de l'hôtel de ville où vous étiez assiégé
par les communistes?... Ne nous sommes-nous pas levés cinq cent
mille contre eux à votre voix?... Ne vous avons-nous pas obéi, le
15 mai, pour délivrer l'Assemblée nationale et pour marcher avec
vous contre l'hôtel de ville occupé par le canon des insurgés?...
Dites!... dites!... Quand ne vous avons-nous pas obéi?... Nous sommes
pauvres, mais nous sommes de bons citoyens, de bons enfants! nous
vous obéirons toujours!... mais gouvernez-nous tout seul!... Un
gouvernement, c'est du pain!... Du pain!... du pain!... L'ordre et la
paix entre nous, voilà ce que nous voulons!...»
_Des milliers de voix sur toute la ligne._--«Du pain et la
paix!... Du pain et la paix!... Du pain et la paix!... et point
de sang!... Nous ne voulons pas de sang!... Nous ne voulons pas
d'insurrection!... Mais renvoyez cette assemblée de bavards!...
Faites cesser le combat!... Faites taire le canon!...»
_L***_--«Voulez-vous donc que nous laissions assassiner Paris et la
France sans défendre les braves gens comme vous contre une poignée de
coupables?»
_Des milliers de voix._--«C'est vrai pourtant!... c'est vrai!...
Nous ne les approuvons pas!... nous ne marchons pas avec eux!...
nous ne les connaissons pas!... Ce sont de mauvais citoyens!... Mais
finissez vite, ou nous ne répondons pas de nous-mêmes!... Renvoyez
l'Assemblée!... Du travail!... du pain!... du pain!... du pain!... La
paix!... mais pardon, pardon aux vaincus!... Nous ne reconnaissons
plus d'ennemis à terre!... Les blessés à l'hôpital!... Grâce aux
vaincus!... Les blessés à l'hôpital!... Nous y avons porté ensemble
les vôtres et les nôtres en Février!... Point de vengeance!...
point d'échafaud!... Pardon aux vaincus!... Un gouvernement!... un
gouvernement!... Du travail!... du pain!... la liberté et la paix!...
mais ne l'oubliez pas, grâce aux vaincus!... grâce aux vaincus!...
les blessés à l'hôpital!... l'humanité pour tout le monde! nous
sommes des Français!...»
Voilà, littéralement copié sur place par M. Lachaud, le cri confus,
prolongé, lamentable, mais humain cependant, de la plus grande
sédition du peuple français, comparé au cri féroce, implacable
et sanguinaire du peuple romain dans la même explosion d'âme
populaire!... Comme on sent le coeur différent des deux peuples dans
leurs deux voix!... Le Cirque et la servitude avaient férocisé la
populace romaine; la liberté et la littérature, descendues depuis
trente ans jusque dans les masses, avaient humanisé, adouci et
ennobli le peuple français. Il était capable d'égarement, incapable
de cruauté en masse. Que ceux qui craignent pour la société en France
se rassurent: ce peuple, assaini par sa littérature, est sain de
coeur comme de bon sens. Il peut avoir vingt révolutions, il n'aura
pas de cataclysme social. C'est à la nature qu'il doit son bon coeur:
c'est à sa littérature et à ses tribunes qu'il doit son bon sens!