Dans les tristes dernières années de ce siècle, la littérature,
presque sortie des livres, était entrée tout entière dans les
tribunes et dans les journaux. Penser n'était plus un loisir, c'était
un travail; la société en ébullition jetait toutes ses flammes dans
le même foyer. Depuis Chateaubriand dans le _Conservateur_, jusqu'au
_Globe_, jusqu'à M. Thiers dans le _Constitutionnel_, et jusqu'à
Carrel et Armand Marrast dans le _National_, à M. Chambolle dans le
_Siècle_, à M. de Girardin seul contre tous dans la _Presse_; nommer
les écrivains de la presse politique, ce serait nommer tous les
hommes de lettres. Tout ce qui avait une pensée, une passion et un
rêve avait une plume. On ne dira rien de trop en disant qu'un recueil
de tous les articles de revues ou de journaux de ces trente années
serait sans contredit le plus beau livre du siècle.
Mais quel démenti plus éclatant aux dénigreurs de notre âge que la
_tribune_ de ces trente années? Toute vanité de temps ou de nation
à part, voyez-vous en Europe, entrevoyez-vous dans l'antiquité, des
tribunes à comparer à celle qui vit passer en un si court espace de
lieu et de temps, dans l'éloquence de M. Lainé, le civisme? dans
l'éloquence de M. de Serres la grande polémique? dans l'éloquence
du général Foy le patriotisme? dans l'éloquence de Casimir Périer
le courage? dans l'éloquence de M. Royer-Collard les oracles? dans
l'éloquence de M. Guizot la volonté? dans l'éloquence de M. Dupin
l'explosion? dans l'éloquence de M. Barrot l'universalité? dans
l'éloquence de M. Passy la science? dans l'éloquence de M. Dufaure
la dialectique? dans l'éloquence de M. Jules Favre le talent? dans
l'éloquence de Michel de Bourges la révolution? dans l'éloquence de
M. de Montalembert la colère civique ou l'invective sacrée? dans
l'éloquence de Victor Hugo la poésie jetant ses magnifiques lambeaux
de pourpre à la prose? dans l'éloquence de M. Sauzet l'abondance?
dans l'éloquence de M. de Tracy, le _Wilberforce_ de la France,
la magnanimité? dans l'éloquence de M. Berryer le grandiose et le
pathétique? dans l'éloquence de M. Thiers le prodige?... Oui, le
prodige; car celui-là avait tout créé en lui, jusqu'à la parole et
au geste, ou plutôt il se passait du geste et de la voix à force de
talent. Il détaillait pendant des heures entières, et jamais longues,
la pensée, le bon sens, quelquefois le sophisme, sans jamais épuiser
ni son auditoire d'intérêt, ni lui-même de ressources. Il ne frappait
pas les grands coups, mais il en frappait une multitude de petits
avec lesquels il brisait les ministères, les majorités et les trônes.
Il n'avait pas les grands gestes d'âme de Mirabeau, mais il avait sa
force en détail; il avait pris la massue de Mirabeau sur la tribune,
et il en avait fait des flèches. Il en perçait à droite et à gauche
les assemblées; sur l'une était écrit raisonnement; sur l'autre
sarcasme; sur celle-ci grâce; sur celle-là passion! C'était une
nuée; on n'y échappait pas. Quant à moi, qui combattais souvent le
politique, il m'était impossible de ne pas admirer le suprême artiste!
Je ne parle pas de ceux avec lesquels je combattis à une grande
époque. Nous fûmes solidaires. Les nommer paraîtrait me désigner
moi-même. Le même silence doit nous envelopper un moment.
De ces hommes, quelques-uns sont à peine morts, et leur cendre est
à peine refroidie dans nos cimetières; le plus grand nombre vit
encore, vieillit ou plutôt mûrit dans ce travail des lettres, qui
est l'éternelle jeunesse de l'esprit, parce qu'il est son éternelle
reproduction par l'étude. Ils sont là; une foule d'autres plus jeunes
croissent à leur ombre, derrière, en promettant à la France une
intarissable génération de talents!... Osez parler, après de tels
noms, de la décadence de la nature en France!