L'homme de lettres qui me le rappelle davantage, que j'aime bien
plus et que j'estime autant que je l'aime (on sera bien surpris de
trouver son nom après celui de M. de Talleyrand), c'est le grand
poëte Béranger. Le hasard, et non la concordance de parti, me le fit
heureusement pour moi rencontrer dans ces dernières années avant la
république. Je ne parlerai point de ses oeuvres de peur d'offenser
mes dieux d'enfance ou de blesser les siens. Mes éloges paraîtraient
des apostasies et mes blâmes des rancunes. J'ai oublié le poëte, et
j'ai trouvé en lui l'homme, le politique et le philosophe supérieur
encore à l'artiste.
Je n'ai éprouvé qu'avec M. de Talleyrand seul le plaisir d'esprit que
me fait goûter jusqu'à l'ivresse la conversation de Béranger. Elle
est aussi juste et aussi fine que celle du grand diplomate, mais on
s'y abandonne bien plus au plaisir d'intelligence qu'on éprouve, car
on sent la conscience sous le génie et le coeur sous le mot.
On s'étonnera de ce que je vais dire, et cependant c'est la vérité
la plus démontrée pour moi: le grand poëte aurait été, s'il l'avait
voulu, le politique le plus accompli de notre âge. Justesse d'idée,
finesse de tact, sûreté de jugement, élévation de point de vue,
largesse d'horizon, dignité de but, moralité de moyen, sang-froid
dans le trouble, amour du peuple, dédain de la popularité, horreur de
l'anarchie, haine des démagogues, pitié des utopistes, constance et
modération dans le caractère, tout se réunissait en lui pour rendre
cet homme rare digne et capable du rôle de conseiller confidentiel
de la liberté. Il n'avait qu'un défaut, trop d'indifférence pour
l'action, défaut opposé au mien, le trop d'impatience d'agir.
Maintenant que je suis mort au monde et que je n'assiste plus qu'en
spectateur relégué sur les derniers gradins du cirque au drame du
monde, drame sans commencement et sans dénoûment, quand je veux me
donner un de ces purs plaisirs d'esprit que les ombres se donnent
dans les champs Élysées du Dante en causant des choses de la terre
avec ceux qui habitent encore le monde des vivants, je sors seul
vers le milieu du jour de ma retraite laborieuse, je m'achemine
vers l'extrémité presque suburbaine de la ville, et je monte
l'escalier de bois qui mène à la petite chambre du philosophe. Nous
causons; il m'accompagne ordinairement au retour, comme l'auteur
de _Paul et Virginie_ accompagnait l'auteur du _Contrat social_
dans ses herborisations au delà du faubourg de Ménilmontant. Nous
nous confondons, parfaitement inconnus dans ce torrent d'hommes et
de femmes pressés d'affaires, d'ambition, de plaisir, qui monte et
redescend sans cesse à cette heure les larges trottoirs du boulevard
depuis la Bastille jusqu'à la Madeleine. Son chapeau de feutre gris à
longs bords rabattu sur ses yeux, ses cheveux blancs qui battent ses
joues, ses traits pétris d'années, de pensées, de sensibilité sous
ses fins sourires, le laissent passer ignoré, s'arrêter et causer
aussi librement que moi dans ce désert de la foule où l'on s'isole
aussi complétement que dans le désert des bois.
Rien n'égale ma secrète volupté d'esprit, quand je pense que ces
deux hommes, qui ont fait jadis tant de vain bruit dans ces murs,
se glissent maintenant impunément à l'abri de tout écho et de tout
regard à travers cette multitude qui ne connaît plus leurs visages et
qui ne sait qu'à peine leurs noms. Il y a dans cette sensation des
frissons intérieurs d'isolement posthume et de plaisir philosophique
que les hommes jeunes et avides de regards ne peuvent comprendre.
J'éprouve, dans ce tête-à-tête avec Béranger au milieu de Paris,
quelque chose de ce qu'on éprouve en s'élevant pendant l'automne de
colline en colline au-dessus du brouillard qui couvre les vallées.
Sentir qu'on a la tête au-dessus du brouillard de ce triste monde,
juger et plaindre la foule qui s'agite dans l'obscurité de ses
préjugés, et entendre de temps en temps ce sage et compatissant
_misereor super turbam_ qui donne son coeur au monde et qui ne
l'accuse que d'être le monde, c'est ce qu'on éprouve avec Béranger.
Il est un de ces deux ou trois hommes par siècle qui ont les pieds
sur cette fange, le coeur dans ce peuple, mais qui ont la tête
au-dessus des brouillards humains!
Que Dieu me conserve encore longtemps de telles heures avec un tel
homme!