XXXVI

Tout s'écroula, et je retrouvai, en revenant à Paris quelques

mois après, M. Thiers s'agitant au milieu des ruines et des

reconstructions. Il essayait la tribune; on désespérait de lui aux

premiers essais. La nature ne lui avait pas donné de voix, mais une

volonté qui se passe de la nature. Il fallait être orateur, il le

fut. Je refusai de me rattacher à un gouvernement qui n'avait ni mon

coeur ni mon estime. J'allai voyager en Angleterre.

C'est là que je connus le prince de Talleyrand, le dernier ami de

Mirabeau, le débris toujours imposant de dix gouvernements et de

dix principes. Il m'accueillit et me rechercha, comme il faisait

tout, avec naturel et convenance. J'eus avec lui des entretiens qui

tiennent plus de la prophétie politique que de la perspicacité de

l'homme d'État.

Il m'attira un soir sur un canapé, dans un arrière-salon éclairé

d'un demi-jour. «Je désire causer avec vous sans témoin,» me dit-il

de sa voix la plus creuse. «Vous ne voulez pas vous rallier à nous,

bien que l'oeuvre de reconstruire un gouvernement avec des matériaux

quelconques soit le chef-d'oeuvre de l'esprit humain. Je n'insiste

pas. Je crois vous comprendre. Vous voulez vous réserver pour quelque

chose de plus entier et de plus grand que la substitution d'un

oncle à un neveu, sur un trône sans base. Vous y parviendrez. La

nature vous a fait poëte, la poésie vous fera orateur, le tact et la

réflexion vous feront politique.

«Je me connais en hommes; j'ai quatre-vingts ans, je vois plus

loin que ma vue; vous aurez un grand rôle dans les événements qui

succéderont à ceci. J'ai vu les manéges des cours; vous verrez les

mouvements bien autrement imposants du peuple. Laissez les vers,

bien que j'adore les vôtres. Ce n'est plus l'âge; formez-vous à la

grande éloquence d'Athènes et de Rome. La France aura des scènes

de Rome et d'Athènes sur ses places publiques. J'ai vu le Mirabeau

d'avant, tâchez d'être celui d'après. C'était un grand homme, mais

il lui manquait le courage d'être impopulaire; sous ce rapport,

voyez, je suis plus homme que lui; je livre mon nom à toutes les

interprétations et à tous les outrages de la foule. On me croit

immoral et machiavélique, je ne suis qu'impassible et dédaigneux.

Je n'ai jamais donné un conseil pervers à un gouvernement ou à un

prince; mais je ne m'écroule pas avec eux. Après les naufrages il

faut des pilotes pour recueillir les naufragés. J'ai du sang-froid

et je les mène à un port quelconque, peu m'importe le port, pourvu

qu'il abrite; que deviendrait l'équipage, si tout le monde se

noyait avec le pilote? M. Casimir Périer est maintenant un grand

pilote, je le seconde; nous voulons préserver l'Europe de la guerre

révolutionnaire, nous y parviendrons; on me maudira dans les journaux

en France; on me bénira plus loin et plus tard. Ma conscience

m'applaudit: je finis bien ma vie publique. J'écris mes mémoires; je

les écris vrais, je veux qu'ils ne paraissent que longtemps après

moi. Je ne suis pas pressé pour ma mémoire; j'ai bravé la sottise

des jugements de l'opinion toute ma vie; je puis la braver quarante

ans dans ma tombe. Souvenez-vous de ce que je vous prédis, quand je

ne serai plus; vous êtes du bien petit nombre des hommes de qui je

désire être connu. Il y a pour les hommes d'État bien des manières

d'être honnête; la mienne n'est pas la vôtre, je le vois; mais vous

m'estimerez plus que vous ne pensez un jour. Mes prétendus crimes

sont des rêves d'imbéciles. Est-ce qu'un homme habile a jamais besoin

de crimes? C'est la ressource des idiots en politique. Le crime est

comme le reflux de cette mer, il revient sur ses pas et il noie. J'ai

eu des faiblesses, quelques-uns disent des vices; mais des crimes? fi

donc!»

Après cette prédiction, il passa au sujet du jour, et il déroula

pendant un quart d'heure devant moi un tableau politique et social

de l'Europe qui éclairait la situation extérieure de 1830 d'un jour

qui ne laissait aucune ombre sur le dernier recoin des cours et des

nations. C'était une leçon de diplomatie donnée par un vieux ministre

à un jeune poëte. Elle se prolongea longtemps dans la nuit. «On a

fait de moi un diseur de bons mots,» me dit-il à la fin de la soirée;

«qu'en pensez-vous? Je n'ai jamais dit un bon mot de ma vie; mais je

tâche de dire, après beaucoup de réflexions, sur beaucoup de choses,

le mot juste!»

C'était la vérité. Ce grand homme d'esprit ne faisait jamais

d'esprit. Sa conversation, lente et intermittente, avait la monotonie

grave de sa voix. On voyait que c'était de la pensée filtrée sur ses

lèvres. Cette conversation était très-littéraire, comme il convenait

à un ami de Mirabeau et à un habitué des cours. Je m'y plaisais

comme à la lecture d'une page de Pascal. Malgré nos différences

d'âge et d'opinion, je le revis de temps en temps à Paris dans sa

vieillesse. Je dînai chez lui quatre jours avant sa mort. Il n'y

avait ni altération dans son sourire, ni affaiblissement dans son

esprit. Il fut diplomate jusqu'avec la mort. Je serais bien fâché de

ne pas l'avoir connu. Il n'y a pas beaucoup de têtes plus au-dessus

de la foule et de la banalité dans un siècle. C'était l'_Odi profanum

vulgus_ personnifié. Le mépris du vulgaire élevé à cette hauteur

fait presque l'illusion d'une vertu. Cependant il y a une lumière

qui vient de l'esprit et une lumière qui vient de la conscience. Il

n'avait que l'une des deux et ce n'était pas la meilleure.

Cours familier de Littérature - Volume 02 · 第 132 / 197 题