Bientôt après je passai quelques heures mémorables pour moi
dans l'intimité de M. de Serres, le véritable Démosthène de la
Restauration, si la Providence lui avait laissé poursuivre sa
carrière oratoire.
J'étais alors secrétaire d'ambassade de France à Naples. M. de
Serres, tombé du ministère, venait de recevoir pour retraite cette
ambassade. Je fus chargé de l'initier aux événements de la révolution
de Naples et de Piémont qu'il allait avoir à manier. Je trouvai en
lui, comme toujours, la simplicité dans la vraie grandeur. J'étais
fier d'entendre dans la confidence du coin du feu cette âme qui
venait de remplir la tribune et l'Europe entière de sa voix. Il était
brisé par la lutte. Sa poitrine haletante et les gouttes de sueur qui
suintaient sur ses tempes, quoique colorées d'une maladive fraîcheur,
me donnaient le pressentiment d'une courte vie. Je déjeunai avec
lui après la conférence. Il partit et ne revint plus. Victime de
l'éloquence, ses accents lui survivront. Il n'y en eut jamais de si
enflammés, depuis Vergniaud, à la tribune française. Il brûlait parce
qu'il était brûlé; son feu était sans mélange d'éléments humains. Il
voulait l'honnêteté et la liberté affermies l'une par l'autre sur les
ruines de son pays dans les Bourbons régénérés par le sang de Louis
XVI. Cette pensée de son âge mûr était alors celle de ma jeunesse. Il
mourut à l'oeuvre. L'oeuvre a péri avec l'ouvrier. Le temps a couru.