XXVI

Madame la duchesse de Broglie était la fille de madame de Staël.

Elle avait épousé M. le duc de Broglie, jeune homme en qui le nom

historique, le caractère élevé, l'éloquence studieuse, les opinions

libérales se réunissaient pour faire une grande figure de sénat ou de

gouvernement sous un régime représentatif.

Madame la duchesse de Broglie jetait encore sur tout ce bonheur de

situation et sur tout ce mérite personnel le prestige du plus grand

nom littéraire du siècle. Elle y ajoutait le prestige plus solide

d'une des plus pieuses vertus qui aient jamais consacré une beauté

de sainte. Tout le génie de sa mère s'était fait âme dans la fille;

toute cette âme s'était faite encens pour monter à Dieu. La sibylle

sacrée du Dominiquin avait seule cette inspiration de piété mystique

dans les traits. Cette concentration de ses pensées dans le ciel

n'ôtait rien à sa tendresse pour sa famille et à sa grâce sérieuse

pour les étrangers. Cette maison m'accueillit avec bonté.

C'était le confluent de toutes les opinions et de toutes les

illustrations en France, en Angleterre, en Italie, en Amérique;

tous les hommes qui n'étaient pour moi que des noms y devinrent

des réalités, depuis les Lafayette jusqu'aux Montmorency. J'y

entrevis pour la première fois M. Guizot, un de ces hommes qui se

caractérisent assez par leurs noms. Je ne suffirais pas à nommer

toutes les célébrités, tous les talents, tous les engouements même

qui traversèrent sous mes yeux ce salon. J'en sortais quelquefois

ébloui. C'était la gloire, l'esprit, le génie, l'éloquence en foule.

Depuis ces heureuses années, la révolution dynastique de 1830,

à laquelle je n'adhérai jamais, et des situations politiques

différentes, me rendirent étranger à cette noble famille, mais jamais

hostile. Le seuil qui vous fut ouvert une fois doit rester sacré

toujours. Je n'ai pas cessé de porter reconnaissance et respect à ce

nom, et quand, dans ces derniers temps, le fils m'a coudoyé d'un mot

injurieux ou inique dans un de ses écrits, j'ai lu l'injure et je me

suis tu. Dans le fils je n'ai vu que le père et la mère. «Tu peux me

frapper tant que tu voudras, au visage ou au coeur,» me suis-je dit

en lisant le nom de ce jeune écrivain au bas de la page; «je ne me

défendrai pas contre toi; tu n'es pas un homme pour moi, tu es un

respect et une reconnaissance. Je ne violerai pas pour me défendre la

vénération que je porte à ton nom.»

Cours familier de Littérature - Volume 02 · 第 121 / 197 题